LE GÉNÉRAL MOURAVIEFF
Los talents militaires du général Mouravieff sont devenus, comme les boutades du général Lowenstern, une offense pour le maître.
Ce général, on le sait, s’était fait, en opérant contre Scliamvl, une brillante réputation de soldat et de tacticien ; mais il avait eu plusieurs fois le tort d’avoir trop raison contre son général en chef. Cette imprudence avait compromis sa carrière, en le maintenant dans une sorte
de disgrâce, révélée par l’absence de son nom dans les bulletins du Caucase. L’idée de son mérite était sortie de la conscience de ses camarades, bien plus que des documents officiels. Quoi qu’il en soit, le tzar ayant ordonné de grandes manœuvres, y manda Mouravieff.
— Je sais, lui dit-il , que vous faites le professeur au Caucase ; je veux juger si vos prétentions sont fondées ; prenez le commandement du corps qui opère contre moi. et déployez toutes vos ressources; de mon côté, je no vous ménagerai pas.
Une des faiblesses de Nicolas est de se croire général. Rien de moins fondé que cette prétention. Comme son père Paul, comme ses frères Constantin et Michel, il confond trop le mérite du sergent-major avec celui du chef d’armée. Il semble ignorer que la science militaire ne consiste pas dans la stricte observance des formes, la rigidité du costume et la régularité des mouvements. C’est un habile officier instructeur, — un bon inspecteur aux revues; — rien au delà. Le tzar joue gravement au soldat ; il est constamment en uniforme, le matin, le soir, la nuit même. — J’ai vu à Lasenki 1 et à Péterhoff le lit de camp de ce roi des rois. C'est une couche fort simple, fort rude. — Cela sent le sauvage ou le héros. Or, Nicolas n’est que la moitié* de l'un et que l’effigie de l’autre. Mais, vainqueur facile d’adversaires complaisants, il s’est accoutumé à prendre ses petites guerres pour des ha-
1 Château impérial, prés do Varsovie.
tailles, les défaites pacifiques de ses généraux pour des trophées personnels. On sait qu’il dirigea lui-même, de Pétersbourg . les dernières opérations militaires sur le Danube. Le maréchal Paskéwitch n’eut aucune latitude ni pour l’attaque, ni pour la retraite; il préluda au siège et l’abandonna malgré lui. Les revers et la honte de cette campagne sont l'œuvre du tzar, — le résultat d’une désastreuse et ridicule présomption.
On comprend dès lors la coquetterie que Nicolas dut mettre, dans ses opérations contre Mouravieff, à triompher d’un homme connu pour un tacticien de premier ordre.
Le succès semblait certain ; le tzar avait dans son étatmajor les meilleurs officiers de l’armée: Mouravieff n’était secondé que par des doublures.
Les manœuvres commencèrent. Le corps, que commandait Nicolas, s’évertua beaucoup pour rencontrer l’ennemi ; mais les heures s’écoulaient, et Mouravieff ne paraissait pas. Sujet d’orgueil pour Nicolas, de raillerie pour son entourage. — Toutefois, la joie fut courte.
L’armée impériale, dans l’ardeur de sa recherche, s’était peu à peu rapprochée de la Newa. C 'était là où l’attendait Mouravieff, retranché derrière un monticule et caché par un accident de terrain. Surgissant à l’improviste, il sépare, par une prompte évolution, le tzar de son armée, et réussit à placer celle-ci . déjà sans chef, entre le fleuve et son artillerie.
La partie était gagnée. Le général Yermoloff, remplissant les fonctions déjugé de camp, courut à Mouravieff :
— Je vous félicite, mon cher, lui dit-il; mais votre victoire est une défaite.
Le mot était juste. Mouravieff ne retourna plus au Caucase, — et l'ombre se lit autour de lui.