‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 3 sur 53 · LA BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

LA BOURGEOISIE

La position faite à la bourgeoisie n’est en rapport ni avec l'intelligence qu’elle déploie ni avec les richesses qu’elle possède. C’est une classe à organiser, comme toutes les institutions libres dans ce pays; — véritable ébauche de nation, où le sculpteur n’a encore indiqué que des formes vagues et des contours indécis.

La bourgeoisie est une invention de Catherine II, la Grande ou plutôt Y Heureuse, suivant la juste expres-

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sion d’un éminent publiciste. Cette princesse l'improvisa comme elle improvisa le Code, sans aucune étude sérieuse, sans aucune pensée d’avenir, uniquement pour faire parler d’elle et s’attirer les bravos philosophiques de sa camarilla berlinoise et parisienne.

Cette institution, qui, malgré le temps et en dépit du siècle, est restée à peu près ce qu’elle était lors de sa formation, se compose des membres de chacune des trois classes de la guilde, qui donnent droit à commercer, les deux premières avec l’étranger, et la troisième dans l’intérieur de l’empire; — des anciens nobles des provinces polonaises qui n’ont pu faire la preuve de leur noblesse; — des habitants des villes; — des artisans appartenant aux maîtrises ; — des hommes libres des provinces polonaises ; — des étrangère ayant élu domicile ; — enfin des ouvriers serfs inscrits sur les livres d’une cité.

Mille restrictions oiseuses, mille liens ridicules retiennent la bourgeoisie dans un état de servage dont intelligence, éducation, fortune ni services ne suffisent point à la relever.

Les commerçants et leurs enfants qui ont appartenu pendant douze ans à la première classe de la guilde deviennent aptes à remplir des fonctions dans l’administration ou dans l’armée. Ceux de la seconde classe, dans les mômes conditions, peuvent entrer au service militaire, mais non exercer des emplois civils. Ce n’est que dans les gouvernements très-éloignés, là où la population man-

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que entièrement, que le bourgeois voit s’abaisser devant lui la barrière administrative.

Le bourgeois peut posséder, en ville et à la campagne, des maisons, jardins et prairies, mais non des terres avec paysans. Si un bien avec serfs lui est transmis par héritage, le gouvernement s’en empare en payant la valeur de la terre d’après la taxe établie 1 . Le bourgeois ne peut être privé de sa condition sans jugement ; mais il perâ son titre s’il se parjure, s’il passe à l’ennemi, s’il commet une action déshonorante ou un délit entraînant répression corporelle.

Les archives de la criminalité établissent qu’il se commet plus de délits dans cette classe que dans toutes les autres, et il est impossible d’expliquer cette propension malfaisante, dans une agrégation d’hommes déjà élevés à un certain niveau social, autrement que par cette cause unique de droits très-restreints en regard de charges énormes.

On peut dire de la bourgeoisie ce que Sieyès disait du tiers état : — « II est tout et n'est rien. » La bourgeoisie russe est très-riche; mais, exclue de l’administration qui dirige tout, et par conséquent de toutej participation aux affaires, elle n’exerce aucune action, aucune influence.

Des efforts réitérés ont été tentés pour appeler sur cette classe la sollicitude du gouvernement. M. Léon Na-

1 Voir le Code, tome IX. chap. m, § 458-627.

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ryschkine, nature ardente, cœur ambitieux, qui a ressuscité la devise des Rohan : — a Prince ne puis, comte neveux, Naryschkine je suis, » s’est fait auprès du pouvoir l’organe de ses besoins. À deux reprises, en 1832 et en 1845, le tzar a paru céder à l’envie de faire quelque chose pour elle. En 1852, sur la proposition du ministre des finances, comte Cancrine, il a institué la classe des bourgeois honoraires, potchetnii grajedanine, comprenant la bourgeoisie honoraire héréditaire et la bourgeoisie honoraire personnelle; — la première, composée d’enfants légitimes d’un père ayant possédé la noblesse personnelle, — la seconde, d’étudiants d’académies, investis d’un grade universitaire, d’acteurs de théâtres de premier ordre, comptant dix années de service, de savants étrangers, d’artistes, capitalistes, industriels, etc.

En 1845, il a décidé par oukase que la noblesse personnelle serait le plus souvent remplacée par la qualité de bourgeois honoraire. Mais on sent tout ce qu'une pareille déclaration a de vague et de fictif. Ce n’est pas une loi qu’on décrète, c’est une intention qu’on formule et dont l'application n’est ni déterminée ni par conséquent obligatoire; — disons mieux, c’est une comédie qu’on joue. La bourgeoisie ne sera pas plus organisée sous (administration actuelle que le servage ne sera aboli. La volonté du tzar, en admettant qu’il la nourrisse, connue le prétendent ses flatteurs, serait impuissante à réaliser cette émancipation, à moins qu’on ne lui supposât également l’idée de renoncer à la tendance implacable de

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centralisation tzarienne, qui a été la préoccupation constante de sa politique, le but de sa vie.

Le gouvernement russe est un édifice cimenté par la servitude des intelligences et l’énervement des conditions. C’est sur cette base qu’il repose, et il n’a que cette raison d’être. Chaque parcelle de liberté qu’il laisse tomber, chaque rayon de lumière qu’il laisse luire, chaque force comprimée qu’il laisse croître, est une pierre enlevée à ce monstrueux monument.

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