LE SERF
On a beaucoup vanté de nos jours la condition du serf russe ; on l’a comparée à celle des classes laborieuses de l’Occident; on l'a déclarée préférable sous plusieurs rapports, et, comme rien ne fait mieux ni plus vite son chemin qu'une idée carrément fausse, celle-ci n’a pas manqué d’obtenir un certain crédit; mais l’esprit ne résiste pas au bon sens, le paradoxe à l’examen. Certes, si la conviction de ne pas mourir de faim, si même une cxis-
LA SAINTE RUSSIE
tence animale parfaitement garantie, suffisait au bonheur de l’homme, le sort du mougik serait, pour les prolétaires des autres États, un légitime sujet d’envie. Mais il n’en est point ainsi. Nous ne vivons pas que de pain. Le sentiment de la liberté, la conscience du moi, le développement de la famille, les espoirs de l’ambition, les chances de l’avenir, sont, partout où brille la lumière de la civilisation, les éléments qui aident l’homme à porter la vie. Ces biens, antérieurs et supérieurs à tous les autres, — le dernier ouvrier de nos fabriques, le plus pauvre paysan de nos villages, les possède. Ils sont refusés au serf. Le serf naît courbé vers la terre, rivé à la glèbe. Rien n’est à lui, ni la famille, ni le foyer, ni le corps, ni lame, dont on fait un chiffre *. Ame, corps, foyer, famille, tout est au maître.
L’existence réelle de la glèbe russe est de date presque moderne. Elle fut établie par Boris Godounof, ministre, assassin et héritier du tzar Fedor Ivanoviteh. Pour arrêter l’émigration des paysans libres ( Krestianine ) et serfs (Khlop), Boris, tenant compte de la situation compliquée qu’avait créée le servage primitif, ne trouva rien de mieux que de les attacher les uns et les autres à la glèbe, en les déclarant propriété perpétuelle des seigneurs. (Voir la note B.)
1 On sait que les relevas de la population en Russie s’établissent par âmes, et que les impôts payés à l’État par les seigneurs n’ont pas d’autre base.
LA SAINTE RUSSIE
Ce crime s'accomplit le jour de la Saint-Georges 1597. Ainsi ramenés de l’état d’hommes à l’état de brutes, les paysans protestèrent par la révolte. On massacra les récalcitrants et la peur soumit les autres. Cette peur dure encore. La glèbe, fondée par elle, se maintient par elle. Quelquefois pourtant cette peur fait place à la rage, et alors il arrive ce qui suit :
« Un riche propriétaire, le comte Apraxine, avait exaspéré les paysans de ses domaines par la dureté avec laquelle ils les traitait. A la fin, las de cette oppression, ils se révoltèrent et mirent le feu au château. La malheureuse épouse du comte périt dans les flammes avec toute sa famille; lui-môme réussit d’abord à s’échapper, mais les paysans, inflexibles dans leur colère, le reprirent et l’assommèrent *. »
La condition du paysan russe ne diffère guère de celle de l’animal domestique. Comme le chien, il est maltraité, battu et nourri. Comme le chien, il se couche aux pieds du maître, il lèche la main qui le frappe, non sans éprouver parfois l’envie de la déchirer, et sans se la passer, comme je viens de le dire, au prix de sa Vie et de celle des siens. Quand le paysan s’insurge, il anéantit sa famille et lui-même; il le sait, et, s’il ne recule pas, c’est qu’il ne s’arrache à son humble résignation et à sa tranquille passivité que lorsque l’iniquité n’est plus
* Voir Vnistoire intime de la Russie sous te* empereurs Alexandre et Nicolas , par J. -II. SrhniUler.
LA SAINTE RUSSIE. 17
supportable. Le hasard décide de sa profession. Le seigneur lui dit : « Tu seras cordonnier, cuisinier ou tailleur. » Et il le devient, la nécessité suppléant la vocation. Le knout hier, les verges aujourd’hui, la Sibérie au besoin, — sont des instituteurs incomparables.
Lorsqu’il s’agit d’établir la redevance due par le paysan au propriétaire pour la terre qu’il cultive en propre, le seigneur dit au serf : « Tu as tel âge, telle santé, telle aptitude, tu représentes tel capital ; tu dois par conséquent fournir tel intérêt. » Et l’obroc est déterminé par cette appréciation succincte. M. Uaxthaüsen 1 appelle avec raison cette justice léonine du saint-simonisme à rebours.
Jusqu’ici, c’était chose admise que le paysan tenait à la terre, qu’il ne pouvait en être séparé. L’indissolubilité du serf et du sol était l’unique mérite de la glèbe; elle permettait le foyer, elle garantissait la famille, autant qu’elle peut être garantie à qui ne possède rien, pas même cette propriété intime, l’enfant, la femme. — On a changé cet état de choses; on l’a aggravé. Les propriétaires, trouvant dans le nouveau régime industriel des avantages supérieurs à ceux qu’ils retiraient de la culture des terres, y poussent violemment toutes les forces dont ils disposent . Ceux qui n’ont ni usines ni fabriques, ne pouvant vendre leurs serfs sans vendre en même temps la terre à laquelle
1 Auteur à’ Études sur les institutions rurales de la Russie, — livre excellent s’il n’était pas entaché d’une russomanie évidente.
18 LA SAINTE RUSSIE
ils sont attachés, les louent à des chefs d’industrie. La durée de ce bail humain peut s’étendre jusqu’à quatrevingt-dix ans, toute la vie! Arraché au foyer, à la famille, à la commune, le serf est livré sans défense à l’avidité de maîtres étrangers, impatients de bien-être, et qui ne voient en lui qu’un simple instrument de production. L’exploitation à outrance s’en empare, et il est impossible de dire ce qu’elle en fait. C’est l’ancien régime anglais exagéré, ce régime, moins la liberté de rompre le contrat. On remonterait en vain jusqu’au bagne pour y trouver des analogies. M. Haxthaüsen a reconnu lui-même que le gouvernement, en laissant l’industrie manufacturière envahir le sol, sans avoir réglé les rapports des seigneurs et des serfs, a commis une grande faute; nous dirons, nous, un grand crime. Toutes les philanthropies apparentes de ce gouvernement pour la classe serve n’auront pas moins abouti à ce résultat, jugé impossible, d’avoir rendu, à plusieurs égards, la situation du serf, d’une classe qui compte quarante-trois millions d’individus, plus intolérable que ne la firent, en 1597, les lois draconiennes de Boris Godounof.
Le caractère du serf est le reflet de son destin : il est soumis, insouciant, rusé, fourbe, vorace et ivrogne jusqu’à l’anéantissement. Ce que le Chinois cherche dans le hatchis, il le demande à l’alcool, qui donne le délire, non la joie. Sa foi participe de sa nature ; elle est aveugle et stupide; c’est celle du fakir devant son idole. Les signes de croix et les génuflexions en sont la forme et le
LA SAINTE RUSSIE. 19
fond, la figure et la morale. Il n’imagine pas que sa religion enseigne autre chose, et le pope ne lui apprend rien de plus. Une seule vertu, vertu précieuse I brillait naguère au milieu de ces ombres, l’amour de la famille, le respect du père, de l'ancien ( starosta ); mais cette vertu elle-même tend à s’effacer. Les relevés officiels de la criminalité constatent que les atteintes à l’autorité paternelle et patriarcale, presque inconnues autrefois, ont cessé de nos jours d’être rares. (Voir la note G.)
Mais ni cet abaissement moral ni cet abaissement intellectuel n’ont pu arrêter l’œuvre des temps, barrer le passage à l’idée. Elle a pénétré jusqu’au serf. Les soldats qui ont fait la guerre au dehors, et qui, devenus maîtres d’eux-mêmes après leur libération du service, retournent aux lieux où le recrutement les avait pris; les étrangers, Français et Allemands, que les chefs d’usines ou de grandes exploitations agricoles placent à la tête de leurs industries; les Polonais, qui, malgré d’opiniâtres persécutions, se glissent partout par droit d’intelligence, portant avec eux un levain démocratique indestructible ; les jeunes serfs que quelques seigneurs, dans un esprit plus libéral peut-être que prévoyant , envoient étudier au dehors les méthodes nouvelles de fabrication 1 , et qui
‘ Le prince Anatole DémidofT a donné l’impulsion, en confiant à un savant ingénieur des mines français, M. F. Leplay, l’éducation technique d’un certain nombre de jeunes gens, de condition serve, appartenant à ses propriétés sibériennes. Doués de la faculté de
LA SAINTE RUSSIE
rapportent chez eux, avec ces données, des notions non moins précises touchant le droit politique et la liberté individuelle; ces éléments divers, mis en circulation par la force des choses , sont parvenus à percer la couche épaisse sous laquelle l’idée d’émancipation était ensevelie. Ce qu’on a dit au paysan russe de la condition du paysan occidental, de son affranchissement de la terre et de l’homme, du rôle qu’il joue et de la position qu’il peut acquérir, toute la partie sensible et pratique de l’émancipation a été parfaitement comprise et avidement accueillie. Déjà sur plusieurs points, notamment dans les provinces frontières de l’Europe, le mot de sujet tend à remplacer celui de serf 1 . Il n’y a plus qu’un pas à faire,
compréhension qui distingue la race slave, ces jeunes gens ont fait de très-bonnes études, et sont retournés en Russie, imbus d’idées occidentales. Redevenus serfs après avoir été libres, ils n’ont cessé de réclamer un affranchissement sans lequel la vie leur paraissait insupportable. Cette grâce leur a été montrée comme récompense de leurs efforts, et ils l’ont obtenue du propriétaire, — à l’exception de ceux qui sont morts d’impatience en l'attendant. Sans affection apparente, ces jeunes gens dépérissaient à vue d’œil, et succombaient l’un après l’autre à un mal inconnu jusqu’alors, — le mal du servage. On n’a pu conjurer ce danger, pour ceux qui restaient, qu’en devançant l’époque de leur libération . On conçoit l’influence que de pareils exemples exercent naturellement sur les populations. En voyant les plus intelligents d’entre eux souhaiter la liberté jusqu’à en mourir, quelle idée les serfs ne doivent-ils pas concevoir de cette liberté? Comment ne l’envisageraicnt-ils pas comme le plus grand des biens?
* lin 1852, j’allais traverser en bateau la Kev:a au Wasili-Ostroff. Avec moi se trouvaient deux officiers de la garde, un pope, une gouver-
qu’un préjugé. peut-être à détruire, pour que la libération, partiellement accomplie dans l’opinion, devienne un besoin irrésistible. Le jour où l’on démontrera au serf que l’autocratie est une institution purement humaine, le produit d’une force ancienne, déplacée aujourd’hui et maintenue par sa seule ignorance; que le tzar de Russie n’est pas le tzar du globe; que les autres chefs d’États, empereurs, rois; sultans et pontifes, ne sont pas de simples feudataires de ce suzerain; le jour où on lui démontrera ces vérités, aussi clairement qu’on commence à lui démontrer qu’il est lui-même quelque chose, que son âme lui appartient, qu’il n’est pas né pour le joug, comme le bœuf et l’âne, que Dieu ne l’a pas exclu de son soleil, qu’il n’en exclut aucune créature, que la force même est de son côté par la logique du nombre, ce jour-là le paysan russe sortira de son long sommeil. 11 y aura un hallali sanglant, et la noblesse imprévoyante, qui n’aura pas su, par une initiative généreuse, prévenir la tempête, tombera avec le grand oppresseur qu’elle déteste, et qui se trouve être pourtant aujourd’hui, parla force des choses, sa seule égide contre les rancunes des masses opprimées.
nante et une paysanne. Au moment du départ une dame, élégamment vêtue, se présente et intime à la paysanncl’ordre de lui céder sa place. Celle-ci ne bougea pas et répondit simplement : « Mon copeck vaut le vôtre. » La grande dame confuse dut s’asseoir auprès du batelier. Il y a dis ans la paysanne se fût levée d’elle-même.