LA RUSSIE JUGÉE PAR DES RUSSES
Un révolutionnaire russe, M. Bakounine, a peint en quelques traits, avec la plume amère du proscrit, Tétai actuel de son pays. Cette esquisse, empreinte de passion et de colère, renferme néanmoins des appréciations trèsjustes, contre lesquelles ne s’inscrira en faux aucun des hommes qui connaissent la Russie officielle.
« Nous sommes encore un peuple esclave, dit M. Bakounine; chez nous point de liberté, point de respect pour la dignité humaine. C’est le despotisme hideux, sans frein dans ses caprices, sans bornes dans son action. — Nuis droits, nulle justice, nuis recours contre l’arbitraire. Nous n’avons rien de ce qui constitue la dignité et l'orgueil des nations. — Il est impossible d’imaginer une position plus malheureuse et plus humiliante. A l’extérieur, notre position n’est pas moins déplorable.— Exécuteurs passifs d'une pensée qui nous est étrangère,
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d’une volonté qui est aussi contraire à nos intérêts qu’à notre honneur, nous sommes craints, liais, j’allais dire méprisés, — car on nous regarde comme les ennemis de la civilisation et de l’humanité. Nos maîtres se servent de nos bras pour enphaîner le monde et pour asservir les peuples, et chacun de leurs succès est une nouvelle honte ajoutée à notre histoire.
« Depuis 1815, y a-t-il une seule cause noble que nous ayons appuyée, une seule grande iniquité politique dont nous n’ayons été les instigateurs et les complices?
« On croit généralement, en Europe, que nous formons avec notre gouvernement un tout indivisible; que nous nous sentons fort heureux sous le régime de Nicolas ; que lui et son système, oppresseur au dedans et envahisseur au dehors, sont l’expression parfaite de notre génie national.
« Il n'en est rien ; — non, le peuple russe ne se sent pas heureux; nous sommes gouvernés par une main étrangère, par un souverain d’origine allemande, qui ne comprendra jamais ni les besoins , ni le caractère du peuple russe, et dont le gouvernement, mélange singulier de brutalité mongole et de pédantisme prussien, exclut complètement l’élément national ; — de sorte que, privé de droits politiques, nous n’avons pas même cette liberté naturelle, patriarcale, pour ainsi dire, dont jouissent les peuples civilisés, et qui permet du moins à l’homme de reposer son cœur dans un milieu indigène, et de s'abandonner pleinement aux instincts de sa race.
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« Aucun mouvement ne nous est permis; il nous est presque défendu de vivre, car toute vie implique une certaine indépendance, et nous ne sommes que des rouages inanimés de cette monstrueuse machine d’oppression et de conquête qu’on appelle l’empire russe. Aucune honte, aucune torture ne nous est épargnée, et nous avons tous les malheurs de la Pologne, moins l’honneur; l’honneur, du moins, pour tout ce qui est gouvernemental, officiel et politique en Russie.
« Une nation faible, épuisée, pourrait avoir besoin de mensonges pour soutenir les misérables restes d’une intelligence qui s’éteint; mais la Russie n’en est pas là, Dieu merci ! La nature de ce peuple n’est corrompue qu’à la surface. Vigoureuse, puissante et jeune, elle n’a qu’à renverser les obstacles dont on ose l’entourer, pour se manifester dans sa beauté primitive.
« La Russie n’est pas seulement malheureuse, mais elle est mécontente aussi; elle est à bout de patience. Savez-vous ce qu’on se dit à l’oreille à la cour même de Pétersbourg? — Savez-vous ce que pensent les intimes, les favoris, les ministres de l’empereur? — Que le règne de Nicolas est celui de Louis XV. Tout le monde pressent l’orage, un orage profond, terrible!
« Lesaffaires du pays vont horriblement mal; — c’est une complète anarchie avec les semblants de l’ordre. Sous les dehors d’un formalisme hiérarchique excessivement rigoureux, se cachent des plaies hideuses. Notre administration, notre justice, nos finances, sont autant
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de mensonges ; — c’est l’organisation en grand, une organisation pour ainsi dire étudiée et savante, de l’iniquité, de la barbarie et du pillage, car tous les serviteurs du tzar, depuis ceux qui occupent les plus hautes fonctions, jusqu’aux plus petits employés de districts, ruinent, volent le pays, commettent les injustices les plus criantes, les plus détestables violences, sans la moindre bonté, publiquement, au grand jour.
« L’empereur Nicolas se donne bien quelquefois les airs de vouloir arrêter les progrès de cette affreuse corruption ; mais comment supprimerait-il ce mal, dont la cause principale est en lui, — dans le principe de son gouvernement. Et voilà le secret de sa profonde impuissance pour le bien ! Rien ne lui réussit. — Toutes les réformes qu’il entreprend sont à l’instant frappées de nullité. N’ayant pour fondement que les deux passions les plus viles du cœur humain, la vénalité et la peur, — le pouvoir en Russie s'affaiblit chaque jour par sa propre action ; il s’agite, il se démène, il change à chaque instant de projets et d’idées. Il entreprend beaucoup de choses à la fois; mais, seule, la puissance du mal ne lui manque pas, et il en use largement. Étranger et hostile au pays, dans le pays même, il est marqué pour une chute prochaine. «
Le discours dont nous venons de donner la substance, ayant été communiqué par le prince ******* au duc de ********* — (nous ne citerons pas les noms, mais nous pouvons affirmer qu’il s’agit de deux personnes
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considérables, l’une Italienne, — celle qui fait les questions, — l’autre Russe, — celle qui fournit les réponses), cette communication, dis-je, ayant été faite par le prince “*“** au duc de ***““**, cc dernier formula les questions suivantes, que nous publions avec les réponses, — comme un curieux appendice aux appréciations de Bakounine.
QDESTIOîiS.
1° Toutes les classes de la nation russe, ont-elles également conscience de la dégradation où se trouve l’empire?
‘J" Ce sentiment n’est-il pas entièrement renfermé dans les hautes régions, parmi cette aristocratie puissante, élégante et cultivée, qui s’est montrée constamment hostile à l’autocratie des tzars, et prête à s’en défaire par tous les moyens?
L’habitude du joug, et un respect stupide pour le maître, ne constituent-ils pas, en quelque sorte, une seconde nature pour le Russe?
ItÉPONSF.S.
l°Le peuple, pris en masse, n’a aucune idée de la dégradation morale où se trouve l’empire.
2° La noblesse, tout en la comprenant à merveille, n'est nullement disposée à la combattre, parce qu’il en découle à son profit une foule innombrable d’abus.
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Cette noblesse n’est pas puissante, mais faible ;
Pas élégante, mais apparente ;
Beaucoup de surface, pas de fond.
Ce n’est pas elle, comme corps, qui est disposée à se défaire des souverains, mais quelques parvenus, toujours disposés à un coup de main, après avoir bu de l’eaude-vie.
3° L’habitude du joug et le fétichisme impérial proviennent surtout du caractère religieux que le vulgaire prête à tort au tzar, lequel n’est ni pape, ni prêtre, mais seulement le premier croyant de l’empire.
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