UNE ODE DE POUSCHKINE
Pouschkine laissa percer son angoisse morale dans la pièce suivante, où il s’arme d’un courage factice contre l’opinion, — le courage du transfuge.
« Un poëte inspiré chantait en touchant d’une manière insouciante, mais habile, les cordes de sa lyre; — il chantait, et la foule orgueilleuse et froide l’entourait en qualité de juge. »
« Ce peuple profane l’écoutait avec une stupide curiosité, et il disait: — « Pourquoi tourmente-l-il ainsi ses cordes, et fatigue-t-il nos oreilles? — Quel but se propose-t-il ? — Ces sons, que racontent-ils , qu’enseignent-ils? — Vainement il nous fait battre le cœur, il s’en saisit, il fait de nous le jouet de ses caprices, sorcier qu’il est; son chant est libre et impétueux comme
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le vent, et comme le vent il est stérile. — Qu’y avonsnous gagné? — »
« Tais-toi, populace stupide, esclave volontaire des soucis, des besoins et des misères de chaque jour, ta parole me fait mal au cœur. Ver sorti de terre, qu’as-tu de commun avec les enfants du ciel? A toi la nourriture et le gain ! Tu estimerais la statue d’Apollon du Belvédère d’après le poids du marbre, et le pot où tu fais cuire ta nourriture excite en toi des sentiments plus forts que le Dieu de beauté.
« Mais si tu es le favori du ciel, si tu es l’envoyé du Seigneur, tu dois mettre ta puissance à notre service Forme le cœur de tes frères; nous sommes méticuleux, nous sommes astucieux, impudiques, méchants, ingrats; nous nous sentons le cœur de boue, et Famé pleine de pourriture. Toi, rempli de l’amour du prochain, tu peux nous donner des leçons sévères; nous promettons de t'écouter. »
« Allez-vous-en? — Que pourrait faire de vous un poète doux et paisible? — Continuez à vous pétrifier tranquillement dans votre bassesse. Lui. il n’a pas la force de vous donner l’âme, et je sens dans votre souffle l’air de tombeaux. Pour vous corriger de vos basses et mauvaises passions, vous aviez, jusqu’à présent, le fouet, le cachot et la hache; cela doit vous suffire, vils esclaves! Dans nos villes, on fait balayer chaque jour les r*œs, mais avez-vous jamais vu le prêtre quitter le saint sacrifice et prendre le balai pour vous faciliter ainsi
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le chemin de la vie? Ce n'est pas pour exploiter les passions du vulgaire, ce n’est pas pour être utile au public, ce n’est pas pour lutter avec la main brutale, que nous sommes envoyés ici. Nous vivons d'inspirations, nou" les répandons en harmonie et en prières. »
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(Page 98.)