‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 50 sur 53 · CONRAD RYLÉÏE F ET PAUL PESTEL · texte numérisé non relu

CONRAD RYLÉÏE F ET PAUL PESTEL

Conrad Ryléïef commença, comme Pouchkine, par des poésies libérales, mais il ne s’arrêta pas, comme lui, en chemin ; il alla jusqu’au bout, et paya son apostolat de sa vie. Dans une pièce demeurée inédite, — «La confession de Nalivaïko. » il avait prévu lui-même sa destinée, en ces termes :

a Je mourrai pour le pays qui m’a vu naitre; je le sais, je le sens, et c’est avec délices, ô mon père! que je bénis le sort qui m’est réservé. »

A sa sortie du corps des cadets, — il entra dans l’armée comme sous-lieutenant, mais il abandonna bientôt la carrière militaire, pour les fonctions de secrétaire du tribunal criminel de Saint-Pétersbourg. Dans cette position, comme dans la précédente, Ryléïef refusa de recevoir aucun traitement do l’État. De 1825 à 1825, il rédigea, en collaboration avec son ami, Alexandre Des-

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toujcf ', un almanach intitulé : « L'étoile polaire. » — (Sevcrnaïa zvcsda.)

Ryléïef était une haute intelligence, un noble cœur. Le rapport officiel de la commission d’enquête lui-même en fournit la preuve. Un patriotisme ardent était son unique mobile. Convaincu que l’autocratie s’opposait au développement normal de la nation russe, il s’était résolu à la combattre jusqu’à la mort. Mais il voulait la liberté, telle qu’il l’avait rêvée enfant, telle qu'il l’avait chantée puëte, — pure de sang et de crimes. Les moyens violents lui étaient antipathiques, et il répudiait, de toutes les forces de son âme généreuse, l’assassinat, qui n’a jamais servi une cause, — même quand le poignard fut clans la main de Brutus.

Ryleief — grâce à sa fermeté de caractère, et à son élévation d’esprit, — exerça une influence prépondérante sur la société du Nord. Toutefois, il n’en eut pas la direction ; elle fut remise au prince Serge Troubetskoï, — nom célèbre pour avoir été en compétition avec celui des

1 Alexandre [!csti>ujef tel. à la suite de l'insurrection de décembre, condamné a mort par la haute cour; mais l’empereur commua sa peine en celle des travaux forcés pendant vingt ans, et en un exil perpétuel en. Sibérie. Après avoir passé cinq années à lakoiist, il demanda à servir, comme simple soldat, dans l’année du Caucase, lit partie de la garnison de Derbcul, cl (ni tué, en 183“, par les Tclicrkesses. En 1833, il avait publié, sous le pseudonyme du Cosaque Marlin<ki, un volume de A Nouvelles, qui lui assure une place distinguée dans la littérature de son pava.

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Romanoff, lors de l’élection nationale de 1013, et sur lequel l’héroïque dévouement d’upe noble femme a jeté, de nos jours, — un nouveau et impérissable lustre *.

Le prince Serge était un homme instruit et animé d’intentions patriotiques, mais faible, indécis, et certainement incapable de remplir le rôle qu'il avait eu la présomption d’accepter.

Au jour du péril , il manqua à l’insurrection ; elle l’attendit en vain sur la place d’Isaac. Tandis qu’elle périssait, noyée dans le sang, son chef, éperdu, se réfugiait à l’état-major général, soit pour y constater un alibi, soit pour se faire absoudre par une défection. L'empereur lui fit grâce de la vie, — non delà Sibérie, ni des mines.

Pestel personnifiait la pensée pratique et politique du mouvement, dont Ryléïef représentait la tendance abstraite et littéraire.

Il fut élevé à Pétersbourg, dans le corps des pages. II en sortit avec le grade d’enseigne. Lors de l’insurrection de décembre, il était colonel du régiment de Viatka. L’était un de ces fermes esprits, qui s’assignent un but. y marchent, — l’atteignent, — ou meurent.

La force d’expansion est le privilège des natures appelées à agir fortement sur les masses *. Pestel, en sa qua-

1 l.a princesse Troubelskoï, sur laquelle M. de Custine, dans son beau livre, — La Russie en 1839, — a écrit des pages pleines de cœur et d'entraînement.

* Il lut donné à un seul homme de la concentrer tout entière dans sa vaste individualité. Cet homme en fit le fondement d'une grandeur

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lité d’initiateur, possédait quelques parcelles de cette mystérieuse puissance. A peine dans le mouvement, il le domine, — par droit de génie. Les orgueils de position, les vanités de naissance s’effacent devant lui sans murmure. Il trace le p'an d’une Russie républicaine fédérative à ériger sur les ruines de l’autocratie, — et ce projet nouveau, impraticable peut-être, — il le fait accepter des intelligences les plus saines, — les meilleures du parti, — Michel Orloff, Mourawief-Apostol, Bestoujef -Rumine, le prince Obolensky. Ryléïef lui-même, — contraint de subir cet ascendant, — renonce aux théories de monarchie constitutionnelle, dont, bien que démocrate, — il jugeait l’application opportune. — et se rallie sans réserve aux idées de Pestel.

l^a mort d’Alexandre surprit les conjurés et la Russie. L’abstention était impossible. Des révélations avaient été faites. Les fourreaux étaient découverts ; il fallut tirer les sabres.

La conjuration ne se trouva prête ni au Nord, ni au Midi. A Pétersbourg, le prestige du nom de Constantin, invoqué par elle, pour entraîner les troupes, demeura impuissant devant l’indifférence du peuple et la fermeté du nouveau tzar. Elle avorta à Toultchine et à Moscou. Pestel fut arrêté dans cette dernière ville. Il ne manifesta

sans rivale. II apprit par elle à fasciner, à convaincre, à entraîner, — ù prendre le cœur d'abord, la volonté après, la vie ensuite. « J’ai le ilon d’electriser les hommes, disait-il à l'î'e d’Elbe, mais à mesure qu’ils s'éloignent de moi, ils perdent cette force. »

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point d’émotion. — Sauvez mon code! dit-il à l’oreille d’un ami.

Conduit à Pétersbourg, il fut, à la suite de l’enquête officielle, condamné, par la haute Cour, à l’écartellement, avec Ryléïef, Mourawief-Apostol , Michel Bestoujef et Pierre Kakofski. — Tous ces hommes avaient porté l'épée. Ils demandaient à mourir en soldats. On leur refusa cette grâce. Nicolas remplaça, il est vrai, l’écartel lement par la pendaison ; mais il n’accomplit pas ce triste acte de clémence sans dédommagement. Au moment où il modifiait, contre les principaux chefs du mouvement, l’application de leur peine, sans en changer la nature, — il aggravait, par un acte effrayant d’omnipotence, le châtiment d’un autre condamné, le lieutenant Tsébrikof.

Ce fait inouï eut l’importance d’une révélation. Il donna la mesure du respect du nouvel empereur pour la loi. Depuis lors, le droit d’immixtion de l'autocratie, dans le cours régulier des affaires judiciaires, exista eu principe. La nation n’eut plus une seule garantie. Elle cessa d’être couverte, — même par les formes ordinaires de la justice. De tous les reproches à adresser au tzar, celui-ci est l’un des plus graves, — des plus justes. En ôtant à la loi son prestige, il a ravi sa sanction à la moralité publique; il a rendu la corruption, — contre laquelle il proteste officiellement, — plus profonde et, pour ainsi dire, invétérée. Nous pourrions citer, à ce sujet, des faits saisissants, — des faits qu’on croirait à peine! Mais comme ils

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s'appliquent à des individualités, encore placées sous le coup îles mesures d'arbitraire et de violence qui les ont frappées, nous craindrions, en les mentionnant, d'aggraver des positions déjà trop pénibles !

Les condamnés de décembre subirent leur supplice avec courage. La strangulation réussit pour Pestel et Kakofski. Elle échoua pour Ryléïef, Mouraw ief-Apostol et Besloujef-Rumine. La corde ayant glissé sur les capuchons dont leurs têtes étaient couvertes, ils tombèrent, sous la potence, pêle-mêle avec la trappe et les escabeaux. Tous trois furent blessés. Ryléïef remonta les degrés d'un pas ferme, et sa dernière parole fut, comme je l’ai dit, un anathème contre ce pays où l’on ne savait ni juger, ni conspirer, ni pendre.

Le code de Pestel, trop avancé pour le temps où il fut écrit, — renfermait, néanmoins, — un sentiment profond et vrai des besoins et des droits du peuple russe. Les idées émises dans ce document, — que la commission d’enquête s’efforça de ridiculiser, sans en amoindrir l'importance, — ont survécu à leur auteur. Nous les retrouvons dans la théorie actuelle du slavisme national.

Malheur! — mais honneur, — à eeux qui arrivent trop tôt !

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