LE FORT ET LE FAIBLE
AMIRAUX, GÉNf«RAI}X, DIPLaMATEft. - r ,
\y tzar, dans sa Intto contre l'Occident, se présente sous un double aspect : celui d'une immense force, — celui d'une véritable faiblesse. U peut mettre sur pied un million de soldats, — deux, si le premier ne suffit pns, — trois, et plus au besoin. Il n'a qu'à frapper le sol russe pour en faire sortir des hordes à demi sauvages. Mais rintelligenoe^ — cette puissance suprême, — lui fait défaut. Il dispose de flottes, d'armées, de chancelleries; il n'a ni amiraux, ni généraux, ni diplomates. On
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nii' |iermetlm de citer quelques noms et quelques faits.
îi Tappui d'un jugement forme dans un milieu spécial, — > et conlestabie seulement pour ceux qui Q*0Dt vu la Russie officielle que dans les livres.
Lu^deux Hottes de la liuluque et de la mer Noire^ doiU la concentration représente l'effectif complet de la marine du izar, ont été, dès l'origine de la guerre actuelle, placées, Tune, sous la direction partielle de Tamiral Rieord, Tautre, sous, le commandement du prince Ueuschikoff
Je rencontrai, pour la première fois, Tamiral Ricord
en 1840, sur un bateau à vapeur, dont il avait eu la délicate attention de disposer en faveur du prince Démidoff, et avec lequel nous visitâmes successivement Cronstadt et Péterboff, où la féte de l'impératrice avait attiré, dans un même courant, le^Pétersbourg aristocrate et le Pëleriibourg mougîk.
Je savais que, par dévouement pour un ami retenu prisonnier au Japon, I amiral lUcord avait dirigé sur ce point une expédition, pleine de périls, qui dura plusieurs années, et fut couronnée de succès. l/lioFiime prive m'était connu, mais j'ignorais rhomme officiel. L'amiral, à cette époque, était déjiî plus que sexagénaire. Son visage, d'un galbe commun, exprimait, pour iout caractère, — la bienveillance. Il avait la taille ramassée, mais ferme encore. C'était au physique une vieillesse facilement supportée. Les facultés, toutefois, ne paraissaient en harmonie, ni avec les restes de vitalité qu*ac«
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cusait son exléi iciir, ni avec sa haute position. La niénimre était usée, la pensée laborieuse» l'expression presque impossible. Je revis souvent I amiral Ricord chez madame de Duurnorr, à Ochta, et je pus me convaincre qu ii avait fait son temps. Quelques avis dans les conseils de l'Âmirautc, dont il était Tune des inilueuces, voilà tout ce qu'il était perinis d'espérer, dés cette époqve, de M. Hicord. Mais qu'on eût remis à la sénilité intellectuelle de ce vieillard le commandement actif d'une importante partie de la flotte russe. — cola ne fût entré dans Tesprit de personne. Ce lait, pourtant, jugé impo^^sible en 1846, s'es^ réalisé en 1854.
Nous avons parlé du prince Menschikoff comme général, et Ton a pu comprendre que cette improvisatioti ne reposait sur aucun fondefnent solide. Or, ce que nous avons dit du générai, nous pouvons Iq dire, avec pou moins de raison, de Tamiral. Le prince Menschikoff a été ministre de la marine^ il connaît le niouv enient administratif de son département autant qu'un fonctionnaire — grand seigneur — le peut connaître. Mais .il est neuf dans le commandement ; il n'a jamais dirigé uae escadre, ni assisté à un combat naval, et il faudrait des succès bien inespérés pour qu il acquît la réputation d'iin homme de mer, même parmi ses compatriotes.
De supériorités militaires, une seule, — depuis la retraite du comte Woronzoff, — est restée debout, celle du prince Paskéwitcli ; mais ce général, je l'ai dit
déjà, a atteint les dernières limites de l'épuisement.
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I^e prince de Varsovie avait, par de grands travaux, de grands snoeés, de grands services, acquis le droit au repos. Il somblaii n'avoir plus désormais qu'à rempHr les fonciioiis de sa vice-royauté, — entre le respect dû au souverain, Tobéissaiice à sa femme, — seule autorité reconnue par lui, après celle du maitre, — et quelques liaisons par trop juvéniles dans le corps de baltet de Varsovie. Nicolas ne la pas permis. Il a voulu refaire la nature; . il a sommé Thomme de 1854 de redevenir 1 homme de 1851, et ces extravagances de volonté ont eu, pour tout résultat, de ternir Tunique renommée militaire dont les Russes poissent s'enorgueillir depuis Souworofl.
En effet, à Texception du comte Woronaoff, le seul
des généraux actuels qui ait fait la grande guerre sur un grand théâtre, en face de notoriétés éclatantes, et commandé en chef, à Craone, contre Napoléon, les officiers généraux russes n'offrent guère que la célébriti> ' dans le vide et la médiocrité dans Torgueil.
Nicolas s'imagine qu'il peut infuser, par un pur effet d'omnipotence, la science technique à ses élus. Par un simple oukase, il improvisa le môme jour, en 1845 < /refte^-huirgénéraux en chef. Les hommes sérieux furent consternés. Nul n'ignorait que, sous le régne d'Alexan-' dre, — pendant les ;plus longues et les plus lourdes guerres que la Russie eût supportées, — on n'avait pas fait plus de onze commandants en chef. Mais si les hommes de bon sens dr^plorèrcnt la ridicule puérilité de ces promotions.
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le mougik applaudit. Ucrut qu'où lui servait treate-buit hères. Presque tous les noms finissaieiit eaaff.
Quant au prince Gortschakolf, sa personnalité, — jusqu'alors assai obscure, a été mise en relief par la dernière guerre de Hongrie. Ce général possède, à un degré remarquable, le mérite de l'organisateur; mais ses talents stratégiques sont Totl contesté». On le croit incapable de diriger personucllcment de graves opéraùons. Les eléfailes réitérées de ses troupes sur le Danube justifient cette opinion. On lui reproche, en outre, de manquer (raclivilé, de circonspection — et de bonheur, a Le* frime GorUehakoff bmwU du Champagne à BuehareH, tandis qm le Turc battait son armée à OUenitza. )> Cette remarque émane d*un officier russe très-distingué.
Le général Dannenberg, qui a commandé sous ses ordres, et rejoint avec lui, en Crimée, l'armée du prince Menschikoff, appartient, comme Osien-Sacken et Liprandi, à la catégorie des gens du métier. Il a fait son éducation dans les trou[)< ^; russes du grand-duc Cimstantin. C'est dans cette armée qu'il gagna tous ses grades, et, de simple sous-lieutmnt, devint gàAèral. U épousa une Potonaiso, njademoiselle Zablolzki, et fut un moment suspecté de doîMi et de panslavisme. De là, une sorte de disgrâce, dont sa carrière se ressentira.
Parmi les capacités de Técoie germano-moscovite, on peut mentionner encore le général Rtldiger, commandant, sous Paskéwitch, la place de Varsovie, et surtout le général Schilder, tué par lin boulet devant Silistrie. Le
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général Schilder était un hommi* do tcilont, (h cœur et d'esprit, line blessure, reçue à la janibe, rendait sa marche fort difficile. Il en rappelait la eause avec une spirituelle franchise.
f Nous étions, disait-il, au milieu d'un feu d'enfer, j'eus peur, et voulus me dérober aux balles l'U nVabritant derrière un arbre. Mais j'oubliai de cacher une jambe. Elle fut atteinte, et depuis je jurai de toujours regarder la mousqueterie en face. »
Malheureusement pour la fortune des officiers issus «le rdémenl germanitjue, le inouvement actuel de Tesprit public les rejette forcément en dehors des positions supérieures. Le tzar ne pourrait, sans exciter la sourde indignation du parti moscovite, placer à la tète de sqs armées des généraux d*origine allemande. C'est à ces nécessités d'opinion que répondent les noms éminemment russes des princes Gortschakoff et Menschikoff .
Cette tendance carâctéristiq[ue du peuple russe, dont l'origine n'est pas nouvelle, fue le slavisme a surexcitée, — non créée, — ne permit ni à Barclay de Tolly, — doué d'un réel génie guerrier et qui, — comme modestie, prudence, fermeté dans les périls, habileté dans les desastres, rappelait notre Turenne, — ni à Diébitsch qui, grotesque dans un salon, était un lion sur le champ de bataille, — ni à Benningsen, ni ;i Pallien, ni à Lani- * liert, tous trois marqués de qualités supérieures, et pleins de cette ardeui' innée qu'il faut aux gc^néraux, comme aux poètes et aux ap(>tres. — » d'acquérir qu'une célébrité
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douteuse'el ini réuom conteste. On les sacrifia dans Topiiiion, comme on le^ sacriliait dans ie:> honneurs et clans le commandement, dès qu'ils cessaient d*ètre utiles. Les tzars, — dans les heures de crise, — confiaient des armëes à leur habileté connue, à leur fidélité éprouvée. Le peuple ehâtriiit leur gloire, et — tzars et peuple, — décernaient dei> couronnes au vieux Koutousolf.
La même stérilité, signalée dans le commandement des troupes, se retrouve dans h direction des ehancelleries. Jusqu'ici l'élément germanique avait prédominé dans les amhassades. C'i'tait,— qu'il oecupAtle premier ou h^. second plan, — Je pivot du mécanisme : mais le même travail de réaction qui le repousse dn l'ar-mée tend à le rejeter de. la politique. D ailleurs, cette diplomatie s est trop compromise pour être encore possible. On l'a vue à l'œuvre. Si elle n'a pas trahi son maître, elle Ta aveuglé; elle l'a leurré d'espoirs chimériques] elle a accru ridée qu'il s'i'tait faile de sa puissance morale ; elle a enraciné dans son esprit la conviction que, dans sa lovée de boucliers contre l'Orient, TEurope le laisserait faire, — dùt-il ne s'arrêter qu'à Constantinople. Aujourd'hui que le voile est iombé, et que l'incurie des chanci^lleries du tzar, — s'il n'y a eu (ju'incurie, — a t-lé mise en évidence, leur rôle parait fini.
L'habileté proverbiale de la diplomatie moscovite est une des mille illusions formées sur le compte de la Uussie, et que Tascendanl de cette nation, dans les questions européennes, a naturellement entretenues. Le programme
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m LE ma Nicolas.
de la politique extérieure des tsars avait, d aîUears, un
mérite singulièrement propre à faciliter l'action de ses agents, c'était d'être unKomiément le même sous tous l<*s règnes et dans tous les pays, il se résumait en trois mots: — espionner, — déifier, mentir; espionner l«'s gouvernements, déifier le système, mentir sur lès intiMitiiins. Nul n'en a poussé plus loin Tapplicatiou que le ministre des affaires étrangères, l'arehi-chancelier, comte de Nesselrode, — iiuinme souple, adroit, astucieux, rompu, par une pratique d'un demi*siècle, à toutes les ruses de la politique et à toutes les faiblesses du cœur iâumain; liabile daus i'art d'employer les unes et de firoliter des autres, — d'une moralité suspecte, d'une avarice sordide, d'un patriotisme plus que douteux, — ayant eu» toule «a vie, le respect et la peur de TAn- ••leterre, — oppose à la guerre tout en la faisant, — le seul qui ait résisté sans ébranlement à la grande tempête des disgrâces.
M. de Nesselrode, eu diplomatie, a le goût et Ja conscience du germanisme, et ce n*est pas sans peine qu'il .se voit, — sous la pression directe de Topinion et des fautes commises, — dans Tobligation de le remplacer par le moscoviiisnie pur, dont il connaît toute la pauvreté intellectuelle.
1>t élément n'a produit, en effet, jusqu'ici, qu'une aptitude incontestable, — le prince Gortscliakoff, exministre de Russie à Stuttgart, actuellement envoyé l'Xtraordinaire du tzar à Vienne. Le prince Gortschakoff
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LE TZÂft NICOLAS.
est un esprit froid, sagace, de trempe papitique, mais las de h vie politique, 'et aspirant déjà au repos pour lui et (K)ur les autres, — homme qui ne peut ni plaire, ni durer longtemps. « Je ne vois pas les choses aussi en noir que vous, écrivait-il, au commencenieut de cette année, à Tun de ses amis, en réponse à des appréhensions mamfestces par celui-ci, louchant la crise orientale; — la paix est d'un intérêt tellement européen, qu'on ne saurait la rompre un instant sans y revenir aussitôt. > Ce diplomate se trouve, an reste, dans des conditions physiques inconciliables avec l'ei^ce suivi de fonctions adivea, semblable en 'ce point à son prédécesseur à Vienne, le baron de Meyendorff, dont des névralgies cruelles frapp aia t, deux ou trois jours, chaque semaine, les facultés d'atonie presque complète. Cet état de santé, seul, ferait an prince ttortscbakoff une toi de la retraite, s'il n*y était' poussé par une philosophie modeste et le désir de jouir tranquillement d une fortune, laborieusement iccme dans les a flaires ^ '
. M. de kisseleff, — représentant du tzar à Paris, depuis la suppression de lambassade russe et le rappel de M. de Pahlen, — av.iit donné des esiK'rances que les derniers événements ont déçues. Le lui pardonaera-t-on? Ce serait ne pas connaître le tear que de le penser. Le bardn de Brunow, ambassadeur à Londres, n'a pas été plus ba-
* Le prince tiorlâclMkoCr a ylacé au eomptotr de MM. do Démidôff près d'un deroi-milUon, prélevé sur ses revenus en Russie et son irai*
lemenl de mintôtrc à Slutlgart.
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lnl»^ v\ m floii |)a> s'i«lUM)dre à être plus Ih'ui>mjx. Hosle M» Serge do Lomonosoff., ministre à la Haye, après l'avoir ôii? au Brésil et à Lisbonne. Mais ce demiel* est dévoré lliir la goulto. usé tic tuuies. inauière:»^ et hors d'état de
tenir léle à des occupations sérieuses. — Insuffisance
d'ailUnirs, sinon incapacité coniph lc
On le voit, dans la marine, dans raruiée, dans la diplomatie, abondance de matière, stérilité d'intelligences, disette de capacitét, disette logique! En Russie, ni la nature, ni la science ne prennent part à Téclosion des iiouiiues ofUciels; ils sont les produits exclusifs de la faveur; ils naissent dans les antichambres. Ceux qui crois-* sent normalement, soug l'impulsion de leur force individuelle, et ri'steut puissants dans cette atmosphère, c^mme Souworoff, et, à ([uclqués égards, comme Paskéwitch, sont de véritables phénomènes. Dans ce cercle, pour f)arv(*nir, il faut«dOrer: or, Tadoratinn Westpropre^qu'à ecrlaines natures, et u existe qu'à un certain niveau. Le tzarisme, en haut, répond fatalement à la médiocrité en bas; cette médiocrité' durera autant qud lui-même.
En résuuKs dans la lutte mi la Russie et les piiissancs^ëecidentalessolft^gag^, on trouve m fimur de 1 autocrate : sept cents lieues d'es|»acc, des dcserts redoutables, de^.4raiig protectears, soixantO'einq millions d'àmos. de» iqtte^s nombreuses, diefs armées presque inépuisabte^ de ^ et du lier À^i^crëtipu ; — contre; lui : — Tabsen^ll^^fâbes, resprit |||uvean, Ja France TAngleterre et le dri)il. • • >
COiNCLlSlON
La noblesse rtis^e n'a joue qu*u» rôle insignitiaBt. Celte formule : « Le Wir a ordoniu', les bmjards oui amaeillè ' en la supposant authentique^ ne reçut jamais d'application Sérienae. Les princes de^a descendance dè Iturik le J^ormand, - dont la dynastie régna presque, sans Interruption en Ruante , jusqu'à 4'avénement des IlomanofC, au ili\-supiiè me siècle *, — forinèrenl, U osi
' Iji ilymistie de llorik s'éteignit oTec Féd^rJMntH^ch, iîii 4508.
Moiis (iodouiiulT usurpa lu counuuic eiilic deux iissjissin-ib. Il jx'^il lui-HiC'iiic empoisonné en Î005. Son lils, qui lui succlmIu un niomcnl, l'ut renversé juir le moine Otrepieiï (le taux Dmilri). Lgliusi^ie, ;iccn- Me èê maux «t mhm cher, ravoral à l'éleicliea. Elle nomnia Idielicl