‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 9 sur 42 · LES SATIRES DE LA COMTESSE ROSTÔPCHINE · texte numérisé non relu

LES SATIRES DE LA COMTESSE ROSTÔPCHINE

On vient de voir Tidc^o flagelh'C en Pouchkine, exilée en Lermontoff, muselée en Polevoï, jetée à l'hôpital des fous avee Tehedaëff, terrorisée et suppliciée de tontes manières. On va la voir se relever sous tes plumes de la comtesse Rostopeliino et de Gogol, avec plus de hardiesse, non moins d'éclat, et cette puissance irexpansion que la persécution prôte aux choses de Tesprit comme aux individualités elles-mêmes. Opprimer, c'est fortifier; mar-

LA SAINTB RUSSIE. « 17

lfriser« c'est grandir; le {ernps rend toujours en vitalité

à la |>ensi»e ce quo l'oppnssion lui oie m indi'pendnnrt'.

Ln comtesse Roslopcliine a fait, avec uq succès presque égal« de la poésie et du roman. Toutefois la réollo base (le sa ci'léhrit''» consiste surtout dans ses satires, que distinguent Vélévation des sentiments, la richesse soutenue de la forme, et une audat^ d'expressions qu'ort ne retrouve pas sans surprise sous ces latitudes pétrifiées.

Exilée à Moscou pour crifité (fe poésie, madame Rostop^ chine reçut la visite du gouverneur g^Mu ral de cette ville, le comte Zakrewski. Tout en rendant hommage à ges lalents, le gouv(»meur se permit quelques observations sur ses tendances et ses mœurs, ajoutant que l'exemple devait venir des classes élevées.

— C'est singulier, comte, répondit madame Rostopchine, mais il y a trente ans, dans cette même salle, mon père, qui était aiorsgouvcTneur de Moscou, comme vous 1 êtes aujourd'hui, adressait à votre femme la même recommandation.

La comtesse Uostopcliine, née Souchkoff, est belle-fille du fameux comte Théodore Rostopcbine, dont le nom, sur la page d'histoire qu'il occupe, se i^olore des lueurs de rincendie qu'il alluma contre nous. Le comte Rostopcbine se démit de ses fonctions en iSI*. H habita longtemps Paris, publia en 1825 un ouvrage intitulé la

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78 LA SAINTE BUSSIB.

Vérité mr f incendie de Mmeau, et mourut en 1 826. il n V vait pas moins d'esprit que de patriotisme. Sous ce titre : «( Mes Mémoires^ » — livre qui n'a qu un seul feuillet, et qui fut écrit en dix minutes, — il â laissé un morceau liiu*raire plein d uriginalité et de verve. Le comte y résume sa vie i*n une seule phrase : c lia vie a été un mélodrame à grand spectacle. J'ai \o\xé, les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, — les valets jamais !. »

Les pièces qu'on va lire sont inédites ; ce sont moins des traductions littérales que des imitations fidèles, dues à la |)luine élégante d un de nos amis. Toutes deux sont dirigées contre le comte Zakrewski, que la comtesse Rostopchine n'a cessé de pouisuivre de ses sarcasmes, et auquel elle a d^nné Timmortalité du ridicule.

Le comte Zakrewski a été ministre de Finlérieur après M. Lanskoï et avant U . Bjoudoff. 11 perdit, dit-on, ces fonctions, pour cause dincapaeîté. Sa disgrâce fut longue, mais le besoin d'une probité à donner en exemple le ramena sur la scène. Le comte ^krev^ski, parfaitement nul comme personnage; pulili(^ue, est un lionnùle homme. , 41 s'est maintenu pur dans un Milieu où la moralité est inconnue. On sait que le.<5 Russes appellent l'honneur une chimne françaiae.

LRBEIIGBR ET LES TltOUPEAUX.

Un riche mélnyer * possédait dos Iroupe^ux Qui, s'ils n'étaienl pas les plus beaux, Étaient les plus nombrein qu'on eût vus de la vie. Pour (garder ebacun d*enx, le maître avait commis Un bei^er vigilant, inléni<!:ent, soumis, Si bien (|ue les voisins, avec un œil (renvie

(Qui dil voisin dit envieux).

Voyaient chei le ridiard tou( marcber pour le mieux ; Et c'était vrai. Notre homaw 4t«t un maître sage,

Sévère A point, prudent et eirconspecl.

Tenant, il l.dlail voir, tout le monde en respect I>ans les derniers recoins de son vaste lN*|'ilnge

Puis il avait, ii faut en convenir, rare Hsîi|;ulier ménMr

Pour un fermier, cdui de ne choisir

(lomme bcrjrers, que des bergers d'élite.

Mais est-il ici-bas, demandez anx savants. — T compris le soleil, ~ quelque splendeur sans (acbe ?

Le Isar.

«SO LA SAIMTË RUSSiË.

Ce HMilresi prudent, qui veillait sans relâche

Sur ses moutons olK'issanls, Un beau matin. Dieu mit pourquoi, vous citasse De son plut beiu troupeau, le berger, qa'U reroplar e,

DeTioei par qui? Par un diien.

Mais un chien hargneux, bon I rien,

Un fainéant, un trisie In ro*, Que ie maître lui-même avait banni naguère Dans un coin de la oour, à hi niche liV,

Et qu*il n'avait pas chlllé Par pitié.

Voili donc le vieux chien IAcIk' ! .. Faut- il le dire?

Il court, il aboie, il déchire, .(k>n<i«]ue le manger, le boire et le dormir

A la pauvre gent moutonnière,

Qui bientôt ne sait plus que faire.

A quel saint se vouer? Où se cacher, ou luir? — Vous marchez ; halle là 1 — Vous vous couchez ; en roule 1

S'il est quelque mouton qui broute, D'une furtive dent, à la marge dea bois, L'herbe Ihitcfae, si tendre et ai douce aulreroi<(, La peur rend tout amer I la béte aux abois :

Plus de paix ni d'amour, plus d'agneau qui bondisse; Le beau llruve lui-même *, à leur soif si propice, Ne les voit plus venir (pi'éperdus, ébaubis, Et pourrait se grossir des larmes des brebis.

El cependant le vieux chien veille, Le jour, la nuit, toujours prêtant loreilic Au mointlre bruit; courant, grognant, grond:int, El mordant.

' Le comte Zakrewski, ' La MoskHra.

Qu'arriva-l-il un jour? — La rnce Hc'bonnaire (On la connaît pour telle) à lin s exaspère (Contre un si loD(|p snppltce. £llo s'enfuit au loin, An £n fond dei forêts, pour y chercher un coin.

Un asile hien sombre, et patire

fjoîn du pays qui Ta vu naître.

Mais viendra le priiilt-mps, le métayer voudra tmoiider des brebis lu toison trop épaisse;

Nul à sa voix ne répondra Lorsqu'il appeUera sdn troupeno, sa richesse... Tous les prés sont déserts, pas un bêlement* rien t Alors il maudira sa latalc pensée.

Mais, dùt-il étrangler son chien , Rien ne ramènera sa fortune éclipsée.

Or ceci montre le dang:er De donner ses troupeaux à des cbiens, sans berger.

La perte du maître est certaine.

Noos pooYons tondre les brebis, Noos poafons dans leur peau nous tailksr des habits, Nous pouvons les bouillir, les griller par centaine ; C'est juste, c'est un droit! Mais les l'aire pan|u«M' Sous la garde d'un chien hargneux, mieux vaut les vend Pour un troupeau qui fuit, il reste un chien à pendre ; Le beau commerce ! Et puis chacun de se moquer De vos façons d*agir. — Voules -vous être sage ? A propos de troupeaux, suivez le vieil ada^çe : c II faut, on le sait hien, nourrir les loups gloutons, « Mais que ce ne soit pas aux dépens des moutons. »

8â . . LA SAIJVTE RUSSIE.

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