‹ Le Vagabondage en Pays AnnamiteChapitre 17 sur 20 · PRES TO TT IE · texte numérisé non relu

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Notre tâche n’est point terminée parce que nous avons rappelé les principes moraux et sociaux qui sont à la base de la civilisation jaune, et fait un rapide exposé des dispositions de la législalion annamite, relatives au vagabondage.

Pour conclure, nous voulons émettre le vœu, que la Francecolonisatricedel’fndo-Chine,responsableaujourd’hui des destinées des Annamites,inaugureunenouvelle politique indigène qui tiendrait un grand compte des enseignements de leur histoire et s'appuierait sur le respect de leurs institutions. Mais ce vœu est-il facilement réalisable? On parle beaucoup, depuis quelques années, de la politique d'association ; tous les auteurs, rapporteurs, gouverneurs, ministres en réclament l'adoption, et l’on ne semble pas fixé sur les moyens pratiques de l'appliquer ! Il ne suffit pas, pour résoudre le problème, de préconiser un retour immédiat et absolu à des institutions qui ne sont plus appropriées à l’état d'esprit de l’indigène, dont la mentalité s’est profondément modifiée, au spectacle de notre civilisation. Par une série de fautes que nous avons énumérées au début de ce travail {les plus graves, du moins) ; nous avons choqué ses habitudes, ses goûts; nous avons détruit

l'organisation de sa famille et de sa commune, nous l'avons « désorienté », et si nous pouvions lui rendre du jour au lendemain tous les bienfaits de son ancienne existence, il serait peut-être, maintenant, incapable d'en jouir.

Dans ces conditions, il semble que nous ne pouvons pas souhaiter qu'on applique, sans transition, pour combattre le vagabondage, les méthodes dont les gouvernements de l’ancien Annam, se sont servis avec succès.

Il faut pourtant trouver des remèdes à la situation présente, qu'il serait très dangereux de laisser s’aggraver. Le vagabondage actuel, nous l'avons vu, a des causes particulières qui dérivent toutes des erreurs de notre politique coloniale, et des causes naturelles et permanentes, telles que les calamités publiques.

Les premières pourront disparaître si, comme chacun se plaît à le dire, on substitue franchement à la politique d’assimilation, la politique d'association, qui devra consister d’une manière générale à restituer aux Annamites une participation plus complète à la vie publique de leur pays, à leur donner dans {outes les administrations la part légitime qui leur revient.

Conformément à l'esprit de cette nouvelle politique, il conviendra d'admettre les Annamites possédant des titres universitaires, aux divers emplois exclusivement réservés jusqu’à ce jour aux Européens et assimilés : en même temps il faudra donner à l’enseignement un ca-

ractère pratique qui tendra à diriger les indigènes vers les carrières industrielles et commerciales, et surtout vers l’agriculture.

Au point de vue Judiciaire, il faudra adjoindre des assesseurs indigènes, au personnel métropolitain de chaque tribunal et, ce qui sera une grosse satisfaction donnée aux justiciables annamites, assurer une justice rapide et gratuite.

Au point de vue fiscal, il faudra apporter une modification complète dans notre manière de recouvrer certains impôts, en particulier, administration supérieure devra renoncer au monopole des alcools en présence des résultats déplorables de ces dernières années, qui semblent avoir prouvé, d’une façon surabondante, que l'alcool de la Société des distilleries françaises répugne au goût de la population.

Cette question est une des plus irritantes pour la population, car, il ne faut pas l'oublier, l'alcool indigène joue un rôle dans les cérémonies cultuelles de la famille, et l'Annamite ne peut supporter d'être ainsi froissé, dans ses goûts et ses habitudes.

Toutes ces mesures qui donneraient satisfaction à de justes revendications et auraient pour effet d'assurer à l'indigène la paix et la sécurité dans sa famille et dans ses biens, seraient, en outre, susceptibles de nous rendre un peu de l'estime que nous avons perdue dans l'esprit de nos protégés et nous permettraient de lutter, avec plus de chances de succès, contre les obstacles de

toutes sortes qui entravent habituellement notre effort colonisateur.

Quant aux autres causes, nous pouvons les combattre en utilisant les méthodes anciennes, du moins, en nous en inspirant le plus possible. Les gouvernements annamiles se sont efforcés de réadapter le vagabond à la sociélé organisée, en le réinslallant dans la vie agrtcole et sédentaire, en lui donnant les moyens de se relever par le travail. Ils se sont attachés, durant de longs siècles, à développer les qualités colonisatrices du peuple et ils ont réussi, dans une certaine mesure, non pas tant par la force que par une compréhension parfaite des besoins et par l'emploi calculé de toutes les énergies de Ja race, à éviter logiquement et pour ainsi dire chaque jour, que les vagabonds, vielimes souvent nombreuses des crises économiques, ne forment une véritable classe et ne deviennent un danger politique.

Nous savons par quels procédés ils sont parvenus à ce résultat ; nous pouvons suivre leur exemple, mais la tâche sera pour nous très difficile, car les cadres de la société annamite sont, en partie, détruits ; l'indigène n’a plus ces sentiments de solidarité qui inspiraient sa conduite et il a perdu quelque peu le goût du travail !

Quoi qu'il en soit, il importe d'agir promptement : la misère augmente, la plèbe des grandes villes s'accroît de jour en Jour. En recherchant les errants pour les pousser vers l'agricullure, nous ne résoudrons sans doute pas définitivement la question du vagabondage,

mais nous améliorerons le sort de nombreux déclassés et nous obtiendrons assurément un résultat profitable à notre colonie. La bourgeoisie terrienne est loin d’avoir accaparé tout le sol cullivable de l’Annam, nous pouvons chercher à réunir tous les éléments épars de la population indigène pour les attacher au sol et en faire, comme jadis des propriétaires collectifs.

Les empereurs chinois et annamites nous ont montré l'exemple, et nous avons beau jeu, car nous possédons en Indo-Chine de vastes étendues agricoles encore vierges, des débouchés économiques assurés pour longtemps, capables d’absorber une activité dix fois plus grande, une main-d'œuvre docile au travail des champs, tout un peuple dont la mentalité est façonnée à la vie agricole et dont les éléments errants ne semblent être, de l’avis de tous, que des éléments inactifs, mais non sans énergie !

Il s'en faut de beaucoup que la mise en valeur de l’Indo-Chine agricole soit terminée. Il reste des terrains cultivables en très grand nombre qui n’attendent que des bras et des capitaux.

La superficie de la Cochinchine par exemple est de 60.000 kilomètres carrés, dont 1.400.000 hectares sont des terrains de montagnes ou des marécages inculles, et 800.000 hectares sont des broussailles ;les bois et les forêts occupant en outre 1.700.000 hectares, les cultures quelconques n’occupent pas le 1/4 de la superficie totale de la colonie (1).

(4) Imbert, La Cochinchine au seuil du XX° siècle.

M. de Lannessan, en 1886, constatait encore que 750.000 hectares, seulement, étaient cultivés en rizières, c'est-à-dire que les rizières ne couvraient pas la moitié de la superficie agricole cultivable.

Il est vrai que la superficie cultivée de Ja Cochinchine qui était de 449.000 hectares en 1879, a passé à 981.000 hectares en 1889, et à 1.150.000 hectares en 1898. En 1878, 300.000 hectares étaient cultivés en rizières, tandis qu'aujourd'hui on en compte 1.200.000.

Mais pourquoi nous arrêlerions-nous là?

Rien ne s'oppose d'autre part à l'essor de notre commerce en Extrême-Orient. La Birmanie anglaise n'hésite pas, malgré l'effort de notre production agricole en Cochinchine, à cultiver aujourd’hui les mêmes denrées pour l'exportation en Chine. Or, les exportations françaises du riz furent en 1857 de 637.000 tonnes, en 1898, de 715.000 tonnes, et maintenant, selon la statistique officielle, elles atteignent le même chiffre, environ (600.000 tonnes en 1906, à la suite de fléaux).

La consommation est par conséquent bien supérieure à la production, les débouchés sont largement ouverts et l'écoulement de nos produits dans les mers de Chine paraît pour longtemps encore assuré et rémunérateur.

Nous devons donc poursuivre la mise en valeur des immenses élendues incultes de notre colonie, et puisque la place est bonne pour l'indigène au soleil des rizières, ne cherchons pas à l’attirer, quant à présent, vers le commerce et l’industrie. Occupons-le à cultiver

les rizières des vastes deltas. Point n’est besoin pour cela, de faire venir des colons de la métropole. Réservons nos énergies directrices et nos capitaux européens pour l'exploitation raisonnée des richesses minières et pour les grandes entreprises industrielles et commerciales.

Si nous avons besoin d’une main-d'œuvre, habile aux travaux industriels, adressons-nous au Chinois, qui, peu à peu, déraciné, éloigné de son foyer et contraint à l'exode de par les nécessités économiques, s’est habitué à la vie active des chantiers et fait preuve aujourd’hui, d’une habileté commerciale remarquable.

Plus tard peut-être, l’'Annamite, au contact de cet aîné, prendra le goût et acquerra le sens des affaires ; nous pourrons alors l'appeler à collaborer à notre effort industriel.

Quant à présent, il importe d'enrayer le mal qui gagne, peu à peu, toute la campagne annamite ; il importe de donner aux nombreux déclassés que nous avons créés, une occupation qui les fasse subsister par le travail et les rende à la vie simple dont ils jouissaient paisiblement avant notre arrivée sur leur territoire.

Faisons du vagabond un agriculteur, concédons-lui gratuitement, comme jadis, une parcelle de terre cultivable ; habituons-le de nouveau, à l'exercice du métier le plus propre à favoriser la reconstitution de sa famille ancestrale. Et tandis que nous emploierons la main-d'œuvre indigène au développement de l’agricul-

ture, nous nous efforcerons de la mettre, autant que possible, à l'abri des calamités naturelles qui sévissent trop fréquemment sur le sol indo-chinois ; nous protégerons le cultivateur que nous aurons créé et qui sera le principal artisan de la richesse de notre colonie, en organisant des sociétés de prévoyance, de prêts et de secours mutuels, dont l'établissement complétera heureusement les mesures de protection qu'ont imaginées les anciens législateurs annamites et que nous reprendrons dans l'intérêt de l’indigène, comme dans l'intérêt de notre protectorat.

Vus Le Président de la Thèse, LESEUR.

Vu:

Le Doyen,

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