LE SOLDAT
Seigneur, un Maure d'apparence noble et distinguée accourt précipitamment vers la ville, monté sur un cheval alezan. Pourtant, on le voit parfois s'arrêter et jeter autour de lui des regards défiants, comme un homme qui redoute quelque chose malgré son courage. Il porte un bouclier blanc et un cimeterre au côté, une lance avec une banderole de parlementaire et son chapeau est orné de plumes. On peut le voir de ce rempart.
LE GÉNÉRAL
Oui, je l'aperçois. S'il vient en mission, qu'il soit en sûreté.
DON FERNANDO
Je crois qu'il apporte un défi.
{Entre Ali-Muzel, à cheval, avec sa lance et son bouclier)
ALI-MUZEL Gens d'Oran, chevaliers et soldats, écoutez-
moi, VOUS qui écrivez vos exploits avec notre sang. Je suis Ali-Muzel, un Maure, de ceux qu'on nomme les galants de Meliona, aussi vaillants que nobles. Ce n'est pas Mahomet qui m'envoie ici, mais un autre dieu qui est en même temps si fier et si doux qu'il ressemble tantôt à un agneau, tantôt à un lion courroucé, et ce dieu qui me pousse ainsi est vassal d'une femme maure, reine de beauté, et dont je suis l'humble esclave. J'aime enfin, et j'ai tout dit rien qu'en disant que j'aime. Cela doit vous faire comprendre que je puis m'estimer quelque chose. D'ailleurs, U suffit que je me montre armé dans vos murs si bien défendus. Si ce n'est pas là un acte de folie, c'est la preuve que j'ai juré mon serment et que je dois le tenir ou mourir sur la place. Ainsi, je te défie, don Fernando le fort, le brave, aussi détesté des Maures qu'estimé des chrétiens. Par ce que j'ai dit, on devine bien, quoiqu'il y ait d'autres Fernando, que c'est Fernando de Saavedra que j'appelle au combat. Ta renommée universelle est arrivée jusqu'aux oreilles d'Arlaxa, la beauté des beautés. Elle veut te voir, non mort, mais prisonnier, et elle m'a donné l'ordre de te prendre. Vois si la tâche est facile. J'ai juré
de l'exécuter, parce que l'amour rend tout possible. Et pour te donner l'occasion d'en venir aux mains avec moi, voici ce que je te dis : je dis que tu ne combats que de loin, derrière ton arquebuse, que tu n'oses avancer seul, mais toujours sous la protection de tes soldats, que tu es un Ulysse nocturne et non un Télamon qui lutte en plein soleil, que tu ne croises ton épée avec un ennemi qu'après avoir vérifié le rang de ton adversaire. Si tu n'acceptes pas mon défi, j'ai dit vrai. Si tu l'acceptes, il demeurera certain, vainqueur ou vaincu, que ta renommée est véritable. Arrivé à Canastel, je t'attendrai seul jusqu'à demain, au coucher du soleil. Le vaincu sera l'esclave du vainqueur, riche prix et honorable récompense. Viens, don Fernando, je t'attends.
(// sort)
LE GÉNÉRAL
Don Fernando, que vous en semble?
FERNANDO
Que ce Maure est brave, et qu'il mérite d'être admiré pour le dessein qu'il a formé.
l6 LE VAILLANT ESPAGNOL
LE GÉNÉRAL
Accepterez- VOUS son défi?
FERNANDO
J'ai l'habitude de répondre aux appels de l'honneur. Que votre seigneurie veuille bien me permettre de sortir de la place avant la fin du jour.
LE GÉNÉRAL
Je ne le veux pas. D'après la loi militaire, vous vous devez à votre roi plus qu'à vousmême. Au nom du roi vous m'appartenez, et je n'expose pas un homme comme vous pour une simple question d'amour.
FERNANDO
Votre seigneurie use d'une trop grande rigueur envers moi. Que dira le Maure?
LE GÉNÉRAL
Peu importe! J'obéis aux devoirs que la guerre commande, et je les connais tous.
FERNANDO
Que je puisse lui répondre au moins, et qu'il sache pourquoi je ne vais pas à lui.
LE VAILLANT ESPAGNOL l^
GUZMAN Il n'y perdra rien, seigneur don Fernando.
LE GÉNÉRAL
Donnez votre réponse au capitaine Guzman.
GUZMAN
Je la porterai, et je vous jure que si on me le permet, je saurai éteindre Tamour de ce Maure grossier.
LE GÉNÉRAL
Parlez-lui courtoisement ; je me fie à votre loyauté.
(Le général sort)
GUZMAN, à don Fernando.
Voulez-vous qu'au lieu de réponse je lui donne un bon coup d'épée qui terminera l'affaire ?
FERNANDO
C'est moi qu'il a défié; nul ne peut se battre pour moi. Mais si le Maure veut m'attendre un autre jour, je saurai bien aller le trouver en dépit du Roi et de toutes ses défenses.
l8 LE VAILLANT ESPAGNOL
GUZMAN Que voulez- vous faire?
FERNANDO
Le lundi je suis de ronde. Quant la nuit sera venue, je sauterai par-dessus le mur dans le fossé.
GUZMAN
Il est très profond, et vous pourriez courir des dangers.
FERNANDO
Il me tarde d'arriver à cette heure. Je vous confie mon secret.
GUZMAN
Je saurai le garder. Laissez-moi sortir le premier; j'espère dans mon adresse pour mener à bien votre projet.
FERNANDO
Vous êtes un utile ami.
GUZMAN
Oui, parce que je vous aime.
{Ils sortent.)
Un bois de palmiers aux environs d'Oran.
[Ali-Muzel paraît avec Cebriafiy son serviteur, qui conduit les chevaux par la bride.)
ALI-MUZEL
Attache mon cheval au tronc de ce palmier; qu'il repose tandis que les soucis de mon âme reposent également. Seul ici je puis penser à Arlaxa, en attendant que celui pour qui elle professe un si grand intérêt paraisse pour se mesurer avec moi. Heureux chrétien ! qui jouis de cette faveur surhumaine que les yeux divins, que j'adore vainement, désirent ta présence! La jalousie me dit qu'elle souhaite ma mort, pourvu qu'elle te puisse voir vivant. Je ne serai pas aussi insensé. Si je te tue par la force ou par bonheur, je t'ensevelirai dans ce bois. Mais, hélas ! si tu meurs, comment aurai-je accompli l'ordre d' Arlaxa ? Triste situation qui me paraît indénouable. Mais il me faut reposer un instant. Pardonne-moi, belle Maure, si je cherche à oublier dans le sommeil les chagrins que tu me causes!
(// s'endort, et l'on voit entrer un Arabe en turban vert)
NACOR
O Mahomet! puisque l'amour ne consent pas à ce que je sois heureux, montre-moi ta faveur et souviens-toi que l'infortuné Nacor est ton descendant. Je suis un chérif de ta caste, et les traits de l'amour ne me respectent pas. Mon cœur est la cible de tous ses coups. Voici mon rival endormi, et je n'ose le toucher, quoique ma vengeance ne souhaite rien que sa mort et son châtiment. Je suis jaloux, mais je le crains. Par Allah! le cas est rare. Je meurs, parce que je ne le tue pas. J'ose, et je tremble tout à la fois. {Entre le capitaine Guzman, Vépêe nue à
la main)
GUZMAN
Est-ce toi qui, par hasard, as défié don Fernando ?
NACOR
Non, c'est ce Maure que tu vois endormi là.
GUZMAN 11 soupire.
Ce n'est pas 'étonnant, puisqu'il est amoureux.
GUZMAN, appelant.
Ali-Muzel !
ALI-MUZEL
Qui m'appelle? {Jlse lève,) Don Fernando!
GUZMAN
Tu te trompes, Maure, je ne suis pas don Fernando.
ALI-MUZEL
Qui es-tu?
GUZMAN Un de ses amis qu'il envoie vers toi.
ALI-MUZEL Quand viendra-t-il ?
GUZMAN
Sache, Maure, que notre général lui à défendue de venir.
ALI-MUZEL
Pourquoi ?
GUZMAN
Parce que notre général est prudent et grand homme de guerre ; il ne veut pas aventurer
dans une si futile entreprise une épée qui entre toutes est la plus vaillante. Pourtant don Fernando te fait savoir que si tu veux l'attendre jusqu'à lundi, il te jure de sortir dans la nuit, malgré les ordres de son chef. Si cela ne te satisfait pas et que tu veuilles tenter l'épreuve avec moins de danger, accepte-moi pour adversaire, et si tu es vainqueur, tu me conduiras à ta maîtresse au lieu de don Fernando.
ALI-MUZEL
Ce n'est pas pour toi que m'envoie Arlaxa. Réponds à don Fernando que je l'attendrai au jour qu'il me désigne. Si je triomphe et que tu veuilles encore te battre avec moi, je serai à ta disposition. Tu dois comprendre que le soldat ne doit venir qu'après son chef
GUZMAN
C'est vrai.
ALI-MUZEL
Va-t'en donc, et dis à ton ami qu'il ne me fasse pais attendre.
GUZMAN Ali-Muzel, que ton Mahomet te garde!
ALI-MUZEL
Que ton Christ t'accompagne !
(Guzman sort.)
ALI-MUZEL
Nacor, qu'est-ce que cela veut dire? que viens-tu faire ici ?
NACOR
Voir comment tourne pour toi cette dangereuse affaire. Par Allah ! je crains que tu ne viennes chercher ta perte.
ALI-MUZEL Comment !
NACOR
Si tu attends la nuit pour combattre, tu te verras enveloppé par toute une armée. Ce récit de don Fernando qui ne peut pas sortir de la ville, ne peut être qu'un mensonge. Le chrétien est rusé. N'attends pas que ton ennemi s'empare de toi. Tu t'excuseras auprès d'Arlaxa, puisque tu as fait tout ce qui était possible, et même davantage.
ALI-MUZEL
Tu me donnes là de sages conseils, Nacor. Pourtant je ne puis les suivre.
NACOR
Viens donc. Quand on fera le siège de la ville, tu pourras agir comme tu voudras et combattre le chrétien qui sortira sans doute dans la plaine, s'il est brave.
ALI-MUZEL
Allons ! peut-être alors pourrai-je accomplir ce que je ne puis faire ici. Mais disculpe-moi auprès d'Arlaxa.
Je le ferai.
{Ils sortent.)
Dans la ville d'Oran.
{Entrent le comte d'Alcaudète, général
d'Oran, son frère don Martin de Cor doue ^
et don Fernando de Saavedra.)
LE GÉNÉRAL
Seigneur don Martin, il importe que vous portiez secours à Mazalquivir qui en a grand
besoin. Je ne doute pas que vous reveniez vainqueur ; le lâche est toujours à découvert quoiqu'il soit revêtu d'acier. Le Maure compte sur la multitude de ses soldats; mais quand on lui résiste il s'humilie, se soumet et se prosterne. Ses cris de guerre, si vous le remarquez bien, sont le chant de la peur. Le lion courageux se tait au milieu des balles et des flèches.
DON MARTIN
Je vous obéis comme à mon chef et à mon frère, et je ferai en sorte que tout ce bruit ne m'intimide pas. Donnez-moi les munitions nécessaires, et si elles ne manquent pas j'élèverai le blason espagnol jusqu'aux étoiles.
{Entre le capitaine Guzman)
LE GÉNÉRAL
Eh bien, capitaine Guzman, que dit le Maure ?
GUZMAN
Il est parti furieux.
FERNANDO, bas à Guzman.
Est-il vraiment parti?
GUZMAN, bas à Fernando,
Il vous attend; car il est brave et plus sensé qu'il n'en a l'air.
FERNANDO, de même.
J'irai le rejoindre, sans doute. Si je suis vainqueur je reviendrai aussitôt; si je suis vaincu, ma dès obéissance sera légère, car alors c'est que je vaux moins qu'on ne m'estime.
LE GÉNÉRAL
Ce Maure paraît brave.
GUZMAN
Oui, brave et bien amoureux.
[Entre à ce moment Buytrago, un soldat portant une épée sans gaine pendue à une corde; en somme en très misérable équipage. Il tient une planchette à la main et demande l'aumône pour les âmes du purgatoire. Cette action de demander pour les âmes est véritable. J'en ai été témoin, et la raison pour laquelle il demande est dite plus loin)
Seigneur, donnez-moi pour les âmes.
LE GÉNÉRAL
Bon Buytrago, combien as-tu récolté aujourd'hui ?
BUYTRAGO
A peu près trois cuartos ^.
DON MARTIN Qu'avez-vous acheté avec cela?
BUYTRAGO Presque rien. Une fressure et cent sardines.
DON MARTIN
Vous voilà dans l'abondance aujourd'hui.
BUYTRAGO
Par saint Nufle! il y a à peine de quoi mâcher pour une dent.
DON MARTIN
Vous dînerez avec moi.
* Douze centimes environ.
BUYTRAGO
Alors je pourrai déjeuner de mon achat.
DON MARTLN
Et la ration?
La ration satisfera un côté de l'estomac . . .
FERNANDO
Grand mangeur!
GUZMAN
Si grand que le comte lui a donné le privilège de mendier pour les âmes afin qu'il puisse s'en nourrir.
BUYTRAGO
A quoi bon ? Tout le monde sait qu'il n'y a pas une âme à qui je puisse faire dire seulement une prière. Si on me donne un demï-cuar^o c'est un miracle, et ainsi j'en suis réduit à demander pour mon corps et non pour les âmes.
DON MARTIN
C'est d'une grande sagesse.
BUYTRAGO
O honte de ma famille ! Tout le monde ne sait-il pas que si je mange comme six j'ai l'habitude de me battre comme sept? Corps du Christ! donnez-moi de quoi manger et mettez en face de moi des milliers de Maures, vous verrez quel est Buytrago et s'il ne mérite pas de manger pour dix, puisqu'il combat pour vingt.
LE GÉNÉRAL
Buytrago a raison ; mais comme le siège de la place est proche, il pourra faire montre de son courage. Je lui ferai donner sept rations en place de son privilège.
Vive Dieu! je ne parlerai plus, j'agirai. Je ne puis demander puisqu'on ne donne pas, je ne puis retirer les âmes du purgatoire sans que quelqu'un rende l'âme ; aussi, vaisje envoyer dans l'enfer, qui l'attend, toute cette canaille mauresque.
Un douar arabe.
{Arlaxa est as sis e^ et devant elle se tient debout Oropesa, son esclave,)
ARLAXA
Ali-Muzel tarde beaucoup. Chrétien, je ne sais qu'en penser.
OROPESA
Tu as été pour lui une autre Médée la cruelle. Tu l'as chargé d'une entreprise qui ferait croire que sa vie te semble odieuse.
ARLAXA
J'ai contribué à son départ, mais c'est toi qui en as été la seule cause. Les louanges extraordinaires que tu faisais de ce Fernando, en me contant ses exploits, m'ont été jusqu'au fond du cœur. De là, est né en moi un désir, non pas honteux, mais vain et curieux de voir un homme dont la célébrité dépasse celle des autres. Ce n'est pas par ingratitude ni par cruauté que j'ai chargé Ali-Muzel de cette entreprise hasardeuse. Son retard me prouve que mon espoir m'a trompé et que le
prix mérité d'un coupable désir, c'est de ne pas le voir se réaliser. J'ai une âme généreuse et hardie qui aime le péril et qui défie la mort. J'aime l'homme courageux dont le bras et le regard répandent la terreur.
OROPESA
Si Ali-Muzel revient et qu'il ramène don Fernando prisonnier, tu ne verras en lui rien de plus que ce que je t'ai dit. La valeur du Maure te sera mieux connue, puisque la renommée du vaincu passera à son vainqueur. Mais si par hasard le ciel donne la victoire à don Fernando, ton désespoir est certain, puisque sa renommée croîtra dans ton souvenir et que ton désir de le voir s'augmentera de ne le point voir.
ARLAXA
Tu as raison. C'est l'inquiétude qui me fait parler ainsi.
{finirent Ali-Muzel et Nacor.)
ALI-MUZEL
Un esclave qui t'aime vient se prosterner \ à tes pieds.
ARLAXA
Tant d'humilité ne sied pas à un cœur aussi vaillant. Relève-toi, ce n'est pas là ta place.
ALI-MUZEL
Je t'obéis.
Es-tu vainqueur ou vaincu?
ALI-MUZEL Nacor te dira tout, puisqu'il a tout vu.
NACOR
Le chrétien provoqué n'a pas répondu au défi; il s'est excusé.
ARLAXA
C'est là ce guerrier courageux si redouté et si vanté ? Comment a-t-il pu se disculper d'une pareille honte que de fuir un combat ?
NACOR
Son général l'a retenu. Il n'a commis aucune faute, quoi qu'en dise Ali. Il serait venu un jour plus tard l'attendre en rase campagne ainsi que cela était convenu.
ALI-MUZEL
Nacor, tu es un démon ! Je ne sais pourquoi je ne t'ai pas tué.
NACOR
Tu as tort de me menacer et de me chercher querelle ; tu sais que je suis chérif et que me toucher est un crime.
ARLAXA
Ainsi, mon vaillant seigneur, il ne s'est pas présenté et tu ne Tas pas attendu?
C'est la vérité.
ALI-MUZEL
Un chérif qui ment ? Par Allah ! c'est une véritable honte!
NACOR
Revenir sans lui n'est-ce pas montrer toute la vérité!
ALI-MUZEL
Pouvais-je m'enfermer avec lui dans la ville! Ne sais-tu pas ce qui s'est passé, et qui m'a répondu pour lui?
NACOR
Je sais que tu devais l'attendre, voilà tout ce que je sais.
ALI-MUZEL
N'est-ce pas toi qui m'as conseillé de revenir?
NACOR
J'avais raison, de parler ainsi à un homme aussi lâche que toi.
ALI-MUZEL
Je vais te punir.
Je suis chérif. Ne me touche pas. Mahomet me protège.
{Entrent deux Maures qui conduisent un Espagnol captif et sans armes)
ALI-MUZEL
Quel est cet homme?