LE MAURE
Tes soldats l'ont pris hier près d'Oran.
LE PRISONNIER
Tu mens, misérable. Je me suis livré sans essayer de fuir ou de tirer l'épée. Si je ne m'étais pas livré, toute ton armée n'aurait pas sufifi pour me pendre.
ALI-MUZEL
Tu es brave. Quel est ton nom?
LE PRISONNIER
Un soldat. Je suis venu de mon plein gré me remettre entre vos mains, parce que je n'ai pas voulu plus longtemps être brave et mal payé.
ALI-MUZEL
Tu veux donc être esclave?
LE PRISONNIER Oui. Donne-moi un maître.
ARLAXA Quelle extravagance!
LE PRISONNIER Je vis d'extravagance.
OROPESA, à part.
Cet homme ne peut être que don Fernando. Il n'est ni prisonnier ni mort, pourquoi est-il ici? Taisons-nous, je lui parlerai en secret, car sa présence me plonge dans une grande stupéfaction.
ALI-MUZEL
Arlaxa, je te donne cet esclave. Puisqu'il est sorti hier d'Oran, il dira si j'ai fait mon devoir et si je suis courageux ou lâche. Réponds ! As-tu entendu le défi d'un Maure malheureux, mais plein d'espoir?
LE PRISONNIER
Je tiens ce Maure pour brave, bien élevé et de grand cœur. Son rival n'a pas paru par défense de son général, mais depuis il est venu au rendez-vous, pensant y trouver le vaillant Ali-Muzel. Je suis sorti de la ville avec lui ; don Fernando pour te rencontrer, moi pour me rendre à ce douar.
ALI-MUZEL
Voici la vérité qui imposera silence à Nacor.
OROPESA, à part.
Si je pouvais lui parler!
Arlaxa, je reviendrai, te ramenant le chrétien prisonnier ou mort.
LE PRISONNIER
Don Fernando est robuste, et il ne te sera pas facile de le prendre. Je le connais comme moi-même, et puis te dire qu'il saura trouver l'occasion de répondre à ton défi.
ARLAXA
Est-il courageux?
LE PRISONNIER Comme moi-même.
ARLAXA
Est-il amoureux?
LE PRISONNIER
Il ne Test plus.
ARLAXA
Est-il donc inconstant?
LE PRISONNIER
Rien n*est éternel, pas même le désir.
ARLAXA
Est-il hardi?
LE PRISONNIER
Comme un lion.
ARLAXA
Avec tant de qualités il devrait être l'un des nôtres.
ALI-MUZEL
Tais-toi, Arlaxa, puisque devant tes yeux tu vois le jouet de ton caprice.
ARLAXA
Reviens, Ali, et amène-moi ce chrétien, je te donne ma foi que je serai ta femme.
LE PRISONNIER
On promet quelquefois ce qu'on ne saurait tenir.
{Tous sortent, excepté le prisonnier, qui
nest autre que don Fernando Saavedra.
Il reste seul avec Oropesa.)
OROPESA
Qui vous a conduit dans ce pays, seigneur, où votre vie court de si grands dangers?
DON FERNANDO
Je te conterai brièvement mon histoire.
Mon général n'ayant pas voulu me laisser combattre le Maure, j'ai franchi la muraille. Quand je croyais trouver celui que je cherche encore, je donnai dans un parti ennemi. La nuit était close, et comme je vis mon espoir déçu, je m'accommodai à la circonstance. Je leur fis un mensonge et leur rendis mon épée. Ils m'apprirent qu'Ali-Muzel était leur chef et leur seigneur, et je vins sans me faire prier. Je t'ai tout appris ; ne me demande rien de plus. Tais mon nom, puisque cette belle Maure veut me voir.
OROPESA Je la crois éprise de ta renommée.
DON FERNANDO Ali revient sur ses pas. Silence!
OROPESA
Je ne sais ce qui l'amène.
{Entre Ali-Muzel.)
ALI-MUZEL
Ecoute, Oropesa, et garde le secret que je vais te confier ; je te récompenserai. Je te rendrai la liberté, si ta volonté est de retourner à Oran. En échange, je ne te demande qu'une chose, c'est de me donner un moyen honnête de mesurer mon épée avec celle de don Fernando.
DON FERNANDO
Je mettrai ton ennemi en face de toi comme j'y suis maintenant, et cela sans avoir recours à la déloyauté, qui n'habita jamais dans mon âme.
ALI-MUZEL
Ce chrétien n'est pas mon ennemi, mais mon adversaire.
Aie confiance, je te mettrai en face de lui, car je veux te paraître un fidèle ami; la loi qui nous divise ne. m'empêche pas de te donner une preuve d'amitié. Va en paix. Je choisirai le moment de te tenir ma promesse.
ALI-MUZEL
Que Mahomet descende sur toi et te comble de ses bienfaits!
(// Sort)
DON FERNANDO
Oropesa, garde-moi le secret, il y va de ma vie.
Dans la ville d'Oran.
{Le capitaine Guzman et V enseigne Rohledo entrent Vépée à la main)
GUZMAN
Alférez Robledo, cessez ce discours.
ROBLEDO
Impossible. Je l'ai dit sans peur; je ne le rétracterai pas par crainte. Ou il s'est fait renégat, ou il a mal agi en abandonnant son poste dans un tel moment.
GUZMAN
On ne doit pas ainsi parler de personnages importants. Renier sa foi ? Allons donc ! si vous l'affirmez, vous mentez.
{Ils se battent. Entrent le comte d'Alcaudète^
général d* Oran, et son frère, don Martin de Cor doue, avec une suite.)
LE GÉNÉRAL
Arrêtez-vous, chevaliers ! Quelle est la cause de votre querelle?
GUZMAN
C'est une affaire de conscience plutôt que d'épée. Il a dit que don Fernando s'est fait renégat, et vive Dieu, il en a menti, comme l'événement le prouvera!
LE GÉNÉRAL
Il nous manque de respect. Qu'on l'enferme dans la tour!
GUZMAN
Cet affront ne me touche pas, puisque c'est la justice qui me fait prendre la défense d'un ami.
LE GÉNÉRAL
Arrêtez aussi l'enseigne, et qu'ils fassent trêve jusqu'à la fin du siège.
( On emmène Rohledo)
UN SOLDAT, au général.
Seigneur, la garde vient d'apercevoir un navire près de la côte, au couchant.
DON MARTIN
Quelle voile porte-t-il?