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avaient vue, et ils ne tarùerent pas à arriver à la côte. Les yeux de Philippe se portèrent de tous cotés sur le rivage pour voir s'il apercevrait quelques vestiges du radeau d'Amine, mais il ne put en découvrir aucun , et il ne vit pas d'habitants.
De crainte de passer pendant la mut l'objet de leur recherche, ils firent entrerieur radeau dans une petite crique où l'eau était parfaitement calme, et, y étant restés jusqu'au lendemain matin , ils se remirent en voyage. Krantz gouvernait à l'aide d'un grand aviron qu'ils avaient adapté au radeau pour leur servir de gouvernail, quand il vit Philippe tirer de son sein la r jlique à laquelle il attachait tant de prix , et la regarder avec attention.
— Est-ce le portrait d'Aminé ? lui demanda-t-il.
— Hélas , non ! c'est ma destinée , répondit Philippe sans réflexion.
— Votre destinée! que voulez-vous dire ?
— Ai-je dit ma destinée ? Je savais à peine ce que je disais , répondit Philippe en replaçant la relique dans son sein.
— Je crois plutôt que vous en avez dit plus que vous ne le vouliez, et que vous étiez plus près de la vérité. J'ai vu plus d'une fois ce petit bijou dans vos mains, et je n'ai pas oublié la tentative queSchriften a faite pour s'en emparer, et ce qui en est résulté. N'y a-t-il pas quelque secret, quelque mystère qui s'y attache ? Si cela est , vous devez être assez sûr de mon amitié pour méjuger digne de votre confiance.
— Je sais que vous êtes mon ami, Krantz; titi ami sincère et dont je fais le plus grand cas. Nous avons couru ensemble bien des dangers, et cela suffirait pour nous rendre amis. Je crois pouvoir me fier à vous ; mais je ne sais quoi me dit qu'en cette occasion je ne dois me fier à personne. Il est vrai qu'un mystère s'attache à cette relique, car c'en est une, mais je ne l'ai encore confié qu'à ma femme et à de saints hommes.
— Si vous l'avez confié à dé saints hommes, il peut l'être à un ami sincère. Qu'y à-t il de plus saint que l'amitié?
— Mais j'ai un prcsseiitimcnt que la connaissance de mon secret vous serait fatal'e.
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Je ne sais d'où me vient c<î pressenti ment , mais je l'éprouve , et je ne puis risquer de vous perdre, vous , mon unique ami.
— Il paraît donc que vous ne voulez pas mettre mon amitié à l'épreuve. J'ai déjà plus d'une fois couru le risque de la vie avec vous , et ce n'est pas un pressentiment puéril , qui n'est que la suite de l'agitation de l'esprit et de la faiblesse du corps, qui me détournera de remplir les devoirs de l'amitié. Peut-il y avoir rien de plus absurde que de supposer que la connaissance de votre secret puisse m'étre dangereuse, à moins que mon zèle pour vous aider ne me mette en péril ? Je ne suis pas d'un caractère curieux, mais nous avons été si long-temps liés ensemble, et nous sommes à présent tellement isolés du reste du monde, qu'il me semble que ce serait une consolation pour vous de déposer dans le sein d'un homme à qui vous pouvez donner toute votre confiance, un secret qui vous pèse évidemment sur le cœur depuis long-temps. Les consolations et les avis d'un ami ne sont pas à mépriser, Philippe; et vous vous sentirez soulagé si vous pouvez
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causer librement avec lui du sujet qui vous accable. Si donc vous attachez du prix à mon amitié, qu'il me soit permis de partager vos chagrins.
Que d'hommes ont passé leur vie assez tranquillement pour ne pas savoir combien le chagrin se trouve soulagé quand on en a confié la cause à quelque ami sûr, dont on peut écouter les conseils et recevoir les consolations ! Il ne doit donc pas paraître surprenant que Philippe, dans la situation où il se trouvait, et désolé de la perte d'Aminé, ait regardé Krantz comme un homme à qui il pouvait accorder toute sa confiance. Il commença son récit sans lui faire aucune injonction , car il sentait que si Krantz ne respectait pas son secret , parce que c'était un secret , et pour l'amour de lui , toutes les promesses du monde ne pourraient l'obliger à le garder; et tandis que le radeau , pendant la journée , passait devant les caps et les promontoires peu élevés de cette île , il raconta à Krantz toute l'histoire dont le lecteur est déjà instruit.
— A présent, vous savez tout, dit Philippe
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en soupirant ; qu'en pensez-vous ? Croyezvous cet étrange récit, ou pensez -vous, connue le feraient bien des gens, que ce soit une vision d'un esprit égaré?
— Non , je ne le pense pas , Philippe , car mes yeux ont vu trop de preuves delà vérité d'une partie de votre histoire. Vous savez combien de fois j'ai vu ce Vaisseau Fantôme, et s'il est permis à votre père de naviguer de cette manière sur l'Océan , pourquoi n auriez-vous pas été choisi pour faire révoquer son destin? Je crois jusqu'au dernier mot de tout ce que vous m'avez dit, et je comprends maintenant dans votre conduite bien des choses qui auparavant me paraissaient inexplicables. Bien des gens auraient pitié de vous, Philippe; mais moi, je vous porte envie.
— A moi !
— A vous; et je me chargerais bien volontiers de la tâche que vous avez à remplir, si la chose était possible. Quoi de plus glorieux que d'être appelé à exécuter un si grand dessein , — au lieu de parcourir le monde , comme nous le faisons tous pour chercher une fortune qu'un accident peut nous faire
perdre Cil un instant, après des années de travaux et de privations , et que , dans tous les cas, nous devons laisser après nous ; — d'être choisi pour accomplir une si grande œuvre, l'œuvre des anges, puis-je dire ; — d'avoir à racheter rame d'un père puni pour des fautes qui tiennent à la fragilité humaine, mais non condamné à souffrir éternellement? Vous avez à remplir une tache qui mérite qu'on s'expose à toutes les fatigues et à tous les dangers d'une vie entière passée sur la mer. Si vous ne l'accomplissez qu'aux dépens de votre vie , qu'importe ? A quoi ahoutissent tous nos futiles efforts, tous nos misérables travaux ? A rien. Ne devons-nous pas tous mourir? Mais à quel homme, — excepté vous, — a t-il jamais été permis avant sa mort de racheter l'âme de l'auteur de son existence? Oui, Philippe, je vous porte envie.
— Vous pensez et vous parlez comme Aminé. Elle a aussi une âme ardente; elle voudrait avoir des communications avec des êtres de l'autre monde, avec des esprits incorporels.
— Elle a raison. Il y ^ des événements
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dans ma vie , ou, pour mieux dire, il y a des incidents qui se rattachent à ma famille, qui m'ont souvent pleinement convaincu que cela est non seulement possible, mais permis. Votre histoire n'a fait que me confirmer ce que je croyais déjà.
— Vraiment ?
— Oui , vraiment. — Mais nous en parlerons dans une autre occasion ; car la nuit tombe, et il faut songer à mettre notre radeau en sûreté pour la nuit. Voici justement une petite crique qui me paraît nous convenir.
Avant que le jour parût, il survint une forte brise de mer, et le ressac devint si violent, que le radeau se trouvait en danger. Il était impossible qu'ils continuassent leur voyage , tout ce qu'ils purent faire fut donc de tirer leur radeau sur le sable pour l'empêcher d'être mis en pièces par les vagues qui venaient se briser sur la côte. Les pensées de Philippe se dirigeaient toujours vers Aminé, et regardant les vagues, dont la cime était alors dorée par les premiers rayons du soleil , il s'écria :
— Océan ! as-tu mon Aminé? Si cela est , rends tes morts! — JNIais que vois-je là bas? s'écria-t-il en montrant un point noir à l'horizon.
— C'est la voile de quelque petit bâtiment, répondit Krantz; et il arrive vent arrière pour chercher un abri dans la même crique que nous avons choisie.
— Vous avez raison; c'est une de ces pirogues dont ces mers sont remplies. — Comme elle s'élève sur les vagues ! — Elle paraît avoir un équipage nombreux.
La pirogue approchait rapidement ; elle fut bientôt près du rivage; on cargua la voile , et elle traversa le ressac.
— La résistance est inutile si ce sont des ennemis, dit Philippe; mais nous connaîtrons bientôt notre destin.
Les hommes qui étaient sur la pirogue ne firent attention à eux qu'après avoir halé un petit bâtiiuent sur le sable et l'avoir amarré. Trois d'entre eux s'avancèrent alors vers Philippe et Krantz, ayant chacun une javeline à la main , mais sans montrer des intentions hostiles; l'un deux leur adressa
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la parole en portugais, et leur demanda qui ils étaient.
— Nous sommes Hollandais , répondit Philippe.
— Faites-vous partie de l'équipage d'un bâtiment qui a fait naufrage?
— Oui.
— Vous n'avez rien à craindre. — Vous êtes ennemis des Portugais, et nous le sommes aussi. — Nous sommes de l'île de Ternate. Notre roi est en guerre avec les Portugais , qui sont des scélérats. ■ — Où sont vos compagnons ? Dans quelle île les trouverons-nous?
— Tous ont péri. — Puis-je vous demander si vous avez rencontré une femme seule sur un radeau , ou si vous en avez entendu parler?
— Nous avons entendu dire qu'une femme européenne a été trouvée sur la cote du coté du sud , et que les habitants de Tidore l'ont conduite à l'établissement portugais, dans la supposition qu'elle était Portugaise.
— Dieu soit loué! elle est sauvée! s'écria
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Philippe. Dieu de miséricorde, recevez mes actions de grâces! — A Tidore, ditesvous ?
— Qui. Mais nous sommes en guerre avec les Portugais , nous ne pouvons vous y conduire.
— Non ; mais je la reverrai.
Celui qui parlait ainsi était évidemment un homme de quelque importance.il portait un costume en partie mahométan, en partie malais; il avait des armes à sa ceinture et une javeline à la main ; son turban était d'une toile peinte très fine, et, comme la plupart des hommes distingués de ce pays, il avait des manières polies et pleines de dignité.
— Nous retournons à Ternate , dit-il , et nous vous y conduirons. Notre roi sera charmé de recevoir des Hollandais, d'autant plus que vous êtes ennemis de ces chiens de Portugais. ■— J'ai oublié de vous dire que nous avons sur notre bord un de vos compagnons. Nous l'avons péché en mer, épuisé de fatigue , mais à présent il est bien remis.
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— Qui peut-être cet homme? demanda Krantz à Philippe ; il faut qu'il appartienne à quelque autre bâtiment.
— Non, répondit Philippe en frissonnant, ce ne peut être que Schriften.
— Je ne le croirai que lorsque mes yeux l'auront vu.
— Croyez-en donc leur témoignage, répondit Philippe en lui montrant Schriften qui s'avançait vers eux.
— Mynheer Vanderdecken , charmé de vous voir. — Mynheer Krantz, j'espère que vous êtes en bonne santé. — Comme il est heureux que nous nous soyons sauvés tous trois, hi, hi , hi!
• — L'Océan a donc rendu ses morts, comme je le lui demandais, pensa Philippe.
Cependant, Schriften , sans faire aucune allusion à la manière peu cérémonieuse dont Philippe l'avait congédié du radeau, s'adressa à Krantz avec un air de bonne humeur , non sans quelque causticité ; et il se passa quelque temps avant que Krantz pût se débarrasser de lui.
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— Que pensez - vous de cet homme , Krantz?
— Qu'il fait partie d'un tout et qu'il a comme vous sa destinée à remplir. Il a son rôle àjouer dans ce mystère merveilleux, et il ne disparaîtra qu'au dénouement. Ne pensez pas à lui ; souvenez-vous que votre Aminé est sauvée.
— Vous avez raison , le misérable ne vaut pas une pensée. Nous n'avons pas autre chose à faire que de nous embarquer avec ces insulaires; ensuite nous chercherons à nous débarrasser de sa compagnie et de rejoindre mon Aminé.
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CflAPITKE Xla
Quand Aminé reprit l'usage de ses sens, elle était couchée sur des feuilles de palmier dans une petite hiitle. Près d'elle était assis un enfant noil' hideux qui écartait les mouches avec un éventail. — Où étaitelle?
Aminé avait passé deux jours sur la mer, éprouvant tour à tour des accès de déhre et de stupeur. Au bout de ce temps , le radeau avait été poussé par le vent et le courant sur la côte orientale de la Nouvelle- Guinée. Elle avait été trouvée sur le sable par quelques naturels du pays qui trafiquaient sur le rivage avec des habitants de Tidore. Ils voulurent d'abord la dépouiller de ses vêtements, quoiqu'ils vissent fort bien qu'elle n'était pas morte j mais avant qu'ils
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l'eussent laissée compléteiiieni: nue , une l)aguè ornée d'un beau diamant que Philippe lui avait donnée attira l'attention d'un de ces sauvages ,,et ne pouvant la lui retirer du doigt aussi facilement qu'il l'aurait voulu , il prit un couteau rouillé et émoussé pour lui couper le doigt; mais une vieille femme qui paraissait avoir de l'autorité, l'en empêcha et lui ordonna de se retirer. Les habitants de Tidore , qui étaient amis des Portugais, leur dirent que sauver une personne de cette nation leur vaudrait une récompense, et qu'à leur retour à Tidore ils iraient dire aux Portugais, à la factorerie, qu'une de leurs compatriotes avait été jetée à la cote sur un radeau. Ce fut à quoi Aminé dut le bon traitement qu'elle éprouva ensuite ; cette partie de la Nouvelle-Zélande étant un peu civilisée par les relations que les naturels ont de temps en temps avec les habitants de ïidore qui s'y rendent pour échanger des marchandises futiles ou communes d'Europe , contre les productions plus utiles de cette île.
La vieille femme fil porter Aminé dans sa
hutte. Elle y resta plusieurs jours entre la vie et la mort ; mais on en prit grand soin , quoiqu'elle eût seulement besoin qu'on rafraichît avec un peu d'eau ses lèvres desséchées, et qu'on écartât d'elle les mosquites et les mouches.
Quand Aminé ouvrit les yeux, l'enfant courut en avertir la vieille femme , qui rentra sur-le-champ dans la hutte. Elle était de grande taille, avait beaucoup d'embonpoint, et portait pour tout vêtement une pièce d'étoffe autour de sa ceinture, et un morceau de soie jaune fanée sur ses épaules. Ses cheveux , qui ressemblaient à de la laine, étaient en partie frisés , en partie nattés. Quelques anneaux d'argent à ses gros doigts , et un collier de nacre de perles autour de son cou, composaient tous ses bijoux. La coutume de mâcher du bétel lui avait rendu les dents noires comme du jais, et tout son extérieur était fait pour causer du dégoût à Aminé.
Elle lui adressa la parole , mais Aminé ne put la comprendre, et, épuisée par l'effort qu'elle avait fait pour se soulever, elle retomba sur son ht de feuilles, et ferma les
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yeux. Mais la bonne femme eut pour elle tant de soins et cratten lions, qu'au bout tie trois semaines Aminé fut en étal de se traîner hors de la Imite poiu' aller respirer l'air frais du soir. Les naturels de l'îie Fentouraient quelquefois, mais ils la traitaient toujours avec respect, par crainte de sa vieille protectrice. Leurs cheveux, semblables à de la laine, étaient frisés ou nattés, et quelquefois blanchis avec de la poudre de Chinam. Quelques feuilles de palmier autour de leur ceinture, et descendant jusqu'aux genoux, étaient leur seul vêtement, et ils portaient pour ornements des anneaux au nez et aux oreilles, et des plumes d'oiseaux, particulièrement d'oiseaux de paradis. Leur langage était inintelligible pour Aminé. Elle s'asseyait sous l'ombre des arbres , regardait les légères pirogues , mais ses pensées étaient ailleurs; elle n'était occupée que de Philippe.
Un matin. Aminé sortit de la hutte, tous ses traits exprimant la joie, et s'étant assise à son ordinaire sous les arbres, elle s'écria :
— O ma mère, ma chère mère, que je II. i3
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VOUS remercie! Vous mY'les apparue; vous m'avez rappelé votre art que j'avais oublié, et si j'avais le moyen de me faire entendre de ces sauvages, je pourrais , même ici , savoir où mon Philippe est à présent.
Aminé passa deux mois avec la vieille femme. Alors les habitants de Tidore revinrent , ayant ordre d'amener à la factorerie la femme blanche qui avait été jetée sur la côte, et de récompenser ceux qui avaient eu soin d'elle. Aminé avait alors recouvré toute sa beauté; on lui fit comprendre par signes que ces hommes venaient la chercher pour la conduire ailleurs; et comme tout changement lui paraissait préférable à la vie qu'elle menait parmi ces sauvages, elle les suivit à bord d'une pirogue, qui Temmena bientôt avec ses nouveaux compagnons; et tandis que ce léger bâtiment fendait les ondes Aminé pensa au songe de Philippe et à la coquille de la Syrène.
Dans la soirée, ils s'arrêtèrent à la pointe méridionale de Galolo, et éis descendirent à terre pour y passer la nuit. Dans Ja matinée suivante, ils gagnèrent le lieu de leur
flestination, et Aminé fut conduite à la factorerie portugaise.
Que la curiosité des Portugais qui s'y trouvaient eût été excitée, c'est ce qui n'est pas étonnant; car les habitants de l'île avaient raconté de quelle manière elle était arrivée dans la Nouvelle-Guinée , et cette histoire était assez merveilleuse. Tous l'attendaient avec impatience, depuis le commandant jusqu'au dernier domestique , et la beauté d'Amine les frappa d'admiration. Le commandant lui fit un long compliment en portugais, et parut surpris qu'elle ne lui fît aucune réponse. Il aurait été plus surprenant qu'elle lui eût répondu , car elle ne comprenait pas un seul mot de cette langue, ce qu'elle lui fit entendre par signes.
Le commandant supposa qu'elle était Anglaise ou Hollandaise, et fit venir un interprète. Aminé lui apprit alors qu'elle était femme d'un capitaine hollandais dont le bâtiment avait fait naufrage, et qu'elle ignorait SI l'équipage avait péri ou s'était sauvé. Le commandant ne fut pas fâché qu'un bâtiment hollandais eut fait naufrage, et il fut
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charmé qu'une si belle créature eût échappé à la mort. Il lui dit qu'elle était la bien-venue à ïidore , et qu'il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour lui rendre agréable le séjour qu'elle serait obligée d'y faire. Il ajouta qu'il attendait dans trois mois un bâtiment venant des mers de la Chine et allant à Goa; qu'elle pourrait s'y embarquer, si bon lui semblait, et qu'à Goa elle trouverait aisément un bâtiment pour la conduire où elle voudrait aller. Enfin il la fit conduire dans un appartement, et lui donna une jeune négresse pour la servir.
Le commandant portugais était un petit homme maigre et desséché par le long séjour qu'il avait fait sous le soleil des tropiques. Il portait de grosses moustaches et un long sabre : c'étaient les deux traits les plus remarquables de sa physionomie et de son costume.
Aminé ne pouvait se tromper sur les attentions qu'il avait pour elle, et elle en aurait ri si elle n'eût craint qu'il ne voulût la retenir à Tidore. Au bout de quelques semaines, elle avait appris assez de portugais pour de-
mander tout ce dont elle avait besoin, et, avant de quitter l'ile de Tidore, elle le parlait couramment. JVIais son désir de partir et de savoir ce qu'était devenu Philippe augmentait tous les jours ; et, à l'expiration des trois mois, ses yeux étaient sans cesse dirigés vers la mer, dans l'espoir de voir le bâtiment qui était attendu. Il parut enfin du côté de l'ouest; et tandis qu'Aminé le regardait avec joie, le petit commandant tomba a ses genoux, la supplia de ne plus songer à partir, et lui offrit son cœur et sa main.
Aminé lui répondit avec prudence, car elle savait qu'elle était en son pouvoir. Elle lui dit qu'il fallait d'abord qu'elle fût certaine de la mort de son mari, que rien ne prouvait encore; qu'elle se rendrait donc à Goa, et que si elle apprenait qu'elle était libre, elle lui écrirait.
Cette réponse , comme on le verra bientôt, fit courir à Philippe de grands dangers. Le commandant, se promettant de forger des preuves de la mort du mari , en parut satisfait; lui déclara que dès qu'il en aurait apj)ris la nouvelle positive, il la lui porterait lui-
iiK'îiie à (ioa , et lui fit mille protestations d'amour et de fidélité.
— Le fou ! pensa Aminé , les yeux fixés sur le bâtiment, qui venait de jeter l'ancre à peu de distance du rivage. L'équipage débarqua , et s'avança vers la factorerie. Elle aperçut un prêtre au milieu des marins, et elle frémit , sans trop savoir pourquoi , en reconnaissant en lui le père Mathias.
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