CHAPITRE XII
Aminé et le père Mathias tressaillirent, et firent un pas en arrière de surprise à cette rencontre inattendue. Aminé fut la première à lui tendre la main , car le plaisir qu'elle éprouvait à voir quelqu'un qu'elle connaissait, lui faisait presque oublier la manière dont ils s'étaient quittés.
Le père Mathias lui prit la main avec un air de froideur , et étendant la sienne sur la tète d'Aminé il lui dit : — Que Dieu vous donne sa bénédiction , ma fille, et qu'il vous pardonne, comme je vous ai pardonné depuis long-temps! Le souvenir de ce qui s'était passé entre eux appela une vive rougeur sur les joues d'Aminé.
Le père Mathias lui avait -il pardonné réellement? C'est ce que la suite nous ap-
prendra. Une cliose certaine, c'est qu'il la traita alors en ancienne amie; qu'il écouta avec intérêt l'histoire de son naufrage, et qu'il convint qu'il était à propos qu'elle l'accompagnât à Goa.
Quelques jours après, le bâtiment mit à la voile, et Aminé quitta la factorerie et le commandant , son adorateur. Ils traversèrent l'Archipel sans accident, et ils arrivèrent devant la baie du Bengale sans que le beau temps eût été interrompu un instant.
Le père Mathias , après avoir quitté Terneuse, était retourné à Lisbonne, et, las de vivre dans l'oisiveté , il avait offert de se rendre dans l'Inde comme missionnaire. Il était arrive à Formose, et, peu de temps après son arrivée , il avait reçu ordre de son supérieur de retourner à Goa pour une affaire importante. C'était ainsi qu'il avait rencontré Aminé à Tidore.
li serait difficile d'analyser les sentiments du père Mathias à l'égard d'Aminé , car ils variaient bien souvent. — Tantôt il se rappelait les bontés qu'elle et Philippe avaient eues pour lui, son amitié poiu' son mari, et
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les bonnes qualités qu'elle possédait, comme il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître ; — tantôt il songeait à la honte dont l'avait couvert l'injuste accusation qu'elle avait faite contre lui ; et il se demandait si elle avait réellement cru qu'il était entré dans sa chambre dans d'autres intentions que celles qui l'y avaient conduit; ou si elle avait voulu profiter de son indiscrétion j)our se débarrasser de ses remontrances et de ses exhortations. — Le pour et le contre se balançaient à peu près dans son esprit ;ce})endant il lui aurait tout pardonné , s'il avait cru qu'elle était sincèrement convertie à la foi chrétienne ; mais il était fortement convaincu non seulement qu'elle était une infidèle , mais qu'elle pratiquait des arts illicites, ce qui faisait pencher la balance contre elle. Il la surveillait de près; quand elle montrait dans la conversation quelques sentiments religieux, son cœur lui parlait pour elle; mais s'il lui échappait quelque expression qui sentît l'incrédulité', ou le doute, il se livrait à son indignation et à des idées de vcnacancc.
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Ce fut quand ils doublèrent le cap méridional de Ceylan qu'ils eurent du mauvais temps pour la j)remière fois, et quand la tempête fut dans toute sa force, les matelots superstitieux allumèrent des chandelles de^ vaut la petite statue d'un saint, placée dans une niche sur le pont. Aminé le remarqua , sourit d'un air moqueur , presque sans y penser, et s'aperçut en même temps que les yeux du père Mathias étaient fixés sur elle.
— Les sauvages de la Nouvelle-Guinée adorent des dieux de bois, murmura-t-elle à demi-voix , et on les appelle idolâtres : que sont donc les chrétiens?
— Ma fille , ne seriez-vous pas mieux dans votre chambre? Ce moment n'est pas celui où des femmes doivent rester sur le pont. Elles feraient mieux d'offrir des prières à Dieu pour notre sûreté.
— Je prie mieux ici que je ne pourrais le faire dans ma chambre, mon père. D'ailleurs j'aime à voir cette lutte des éléments. En la contemplant j'admire le Dieu qui commande à la tempête, qui ordonne aux vents de dé-
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ployer toute leur fureur, ou qui les force à retenir leur souffle.
— C'est bien parler, ma fille; mais ce n'est pas seulement dans la contemplation de ses ouvrages qu'il faut adorer Dieu , il faut l'honorer dans la solitude par l'examen de sa conscience, par la méditation et par la foi. — Avez-vous suivi les préceptes qui vous ont été enseignés ? Avez-vous révéré les sublimes mystères qui vous ont été expliqués ?
— J'ai fait de mon mieux , mon père, répondit Aminé, détournant la tète, et regardant la mer qui roulait des montagnes.
— Qui ne croit pas tout, ne croit rien , jeune femme. — C'est ce que je pensais ; je vous ai vue sourire avec un air de mépris , tout à l'heure. Quelle en était la cause?
— Mes propres pensées, bon père.
— Dites plutôt que c'est la foi montrée par les autres.
Aminé ne répondit rien.
— Vous êtes encore une infidèle , une païenne. — Prenez garde, jeune femme, prenez garde !
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— A quoi faut-il que je prenne garde , mon père ? N'y a-t-il pas dans ces climats des millions d'êtres qui sont plus infidèles , plus païens que je ne le suis ? A combien de peines , de fatigues et de dangers ne vous êtes-vous pas exposé pour propager parmi eux votre croyance, et pourquoi y avez-vous si peu réussi? Vous le dirai-je? C'est parce que ceux à qui vous vous adressez ont déjà une croyance ; que cette croyance leur a été enseignée dès leur enfance , et qu'elle est professée par tous ceux qui habitent autour d'eux. — Ne suis je pas dans la même position ? J'ai été élevée dans une croyance différente de la vôtre ; pouvez-vous espérer de me la faire oublier tout-à-couj), et d'extirper en un instant les préjugés qui ont crû avec moi ? — J'ai pensé beaucoup à ce que vous m'avez dit , — j'ai senti qu'il s'y trouvait beaucoup de vérités ; — j'ai regardé les préceptes de votre croyance comme divins : — n'est-ce pas déjà beaucoup ? Et pourtant cela ne vous suffit pas. Vous exigez une obéissance et une soumission aveugles. Je n'appellerais pas cela me convertir. Nous serons
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bientôt à Goa. Alors, eiiseigiiez-moi; faites entrer la conviction clans mon âme , si vous le poiivez; je suis prête à tout examiner et à partager votre croyance , mais ce ne peut être qu'après avoir été convaincue.
— Vous parlez hardiment, ma fille, mais vous dites ce que vous pensez. Nous reprendrons ce sujet quand nous serons à Goa, et, à l'aide de la Providence , la foi chrétienne vous sera manifestée.
— Soit, répondit Aminé.
Le vieux prêtre ne s'imaginait guère que les pensées d'Aminé étaient occupées en ce moment d'un songe qu'elle avait fait à la Nouvelle-Guinée, et dans lequel elle avait vu sa mère qui lui avait révélé les secrets de son art magique. Il lui tardait d'arriver à Goa pour pouvoir les mettre en pratique.
Cependant la tempête augmentait de force à chaque instant. Le bâtiment fatiguait et avait fait une voie d'eau ; les matelots portugais étaient consternés et invoquaient les saints; le père Malhias et les autres passagers se regardaient comme perdus , car le travail des pompes ne suffisait pas pour vider l'eau
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aussi vite qu'elle eiiirait. Ils se prosternaient, priaient, et pâlissaient toutes les fois qu'une lame rouvrait le pont. Le père Mathias leur fit une courte exhortation et leur donna une absolution générale. Les uns pleuraient comme des enfants , les autres s'arrachaient les cheveux, quelques uns juraient et maudissaient les saints qu'ils venaient d'invoquer. Aminé seule avait l'air tranquille , et en les entendant jurer elle souriait avec dédain.
— Ma fille j dit le père Mathias, cherchant à donner de la fermeté à sa voix tremblante, pour ne point paraître agité devant une femme qu'il voyait si calme au milieu du tumulte des éléments ; ma chère fille, profitez de cette heure de péril. Avant que vous soyez appelée devant le trône de Dieu, souffrez que je vous reçoive dans le sein de notre église ; que je vous accorde le pardon de vos péchés, et que j'assure votre bonheur pour toute l'éternité.
— • Mon bon père , ce n'est pas la tempête qui apprendra à Aminé à croire, quand même elle craindrait la tempête, et elle ne
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croit pas que vous ayez le pouvoir de lui pardonner ses péchés, parce qu'elle dirait dans un moment de crainte ce qu'elle rétracterait quand sa raison serait plus calme. Si la crainte avait pu avoir de l'empire sur moi , c'eût été quand j'ai été laissée seule sur le radeau.. — C'est là ce qui fut une véritable épreuve pour ma force d'esprit ; et encore en ce moment , ce souvenir est plus terrible pour moi que la tempête à laquelle nous sommes exposés , et la mort qui nous menace. #
— Ne mourez pas dans l'incrédulité , ma chère enfant.
— Mon père , répondit Aminé en montrant les passagers et les marins qui pleuraient et gémissaient étendus siu' le pont , ces hommes sont chrétiens; vous venez de leur promettre , il n'y a qu'un instant , le bonheur éternel pour héritage. Quelle est donc leur foi , puisqu'elle ne leur donne pas la force de mourir en hommes? Pourqiîoi une femme ne tremble-t-eilepas, tandis qu'ils s'abandonnent à un lâche désespoir .^
— La vie a des douceurs , ma fdle. — Ils
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ont une femme, des enfants. — Ils craignent l'avenir. — Qui est préparé à mourir ?
— Je le suis , mon père. — Je n'ai plus de mari , — du moins j'ai à craindre de ne plus en avoir; — la vie n'a plus de douceurs pour moi. — Il ne me reste qu'une faible espérance , — le brin de paille que saisit le malheureux qui se noie. — Si Philippe était ici,
je pourrais mais il est parti avant moi,
et tout ce que je désire c'est de le suivre.
— Il est mort plein de foi , ma fille; faitesen autant , si vous voulez le rejoindre.
— Il n'est pas mort comme les gens que nous voyons , répondit Aminé en jetant un regard de mépris sur les passagers et l'équipage.
— Il n'a peut-être pas vécu comme eux ; l'homme vertueux meurt en paix et ne connaît pas la crainte.
— Les hommes vertueux meurent de même dans toutes les croyances ; et dans toutes les croyances , la mort est terrible pour les méchants.
— Je vais prier pour vous , mon enfant dit le père Mathias en se mettant à genoux.
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— Je VOUS remei'cie , mon père. Dieu accueillera vos prières, njème quand vous les offrirez pour une femme comme moi, répondit Aminé; et se tenant au garde-corps, elle monta sur le gaillard d'arrière.
— Nous sommes perdus, signora, perdus ! s'écria le capitaine , couché le long de la muraille et se tordant les mains.
— Non , répondit Aminé, qui avait gagné le côté du vent et qui se tenait à un cordage ; non , nous ne le sommes pas pour cette fois.
— Que dites-vous, signora ? s'écria le capitaine , regardant avec admiration l'air calme et tranquille d'Aminé.
— Quelque chose me dit , capitaine , que nous ne périrons pas, si vous faites quelques efforts pour nous sauver. Quelque chose me le dit ici , dit Aminé en appuyant une main sur son cœur. Elle était convaincue que le bâtiment ne forait pas naufrage , parce qu'elle avait remarqué que depuis quelques minutes la tempête était moins violente, quoique la terreur des marins les eut empêchés de s'en apercevoir.
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Le sang-froid (rAiniue , peut - être sa beauté , et le spectacle extraordinaire d'iuie jeune femme conservant son calme et s^ confiance, quand tous les autres étaient plongés dans le désespoir , firent une forte impression sur le capitaine et sur les marins. La supposant catholique , ils s'imaginèrent que quelque révélation l'avait autorisée à parler ainsi. La crédulité et la superstition sont proches voisines. Ils regardèrent Aminé avec admiration et respect. Chacun recouvra son énergie; on reprit le travail des pompes , et l'on fit toutes les manœuvres nécessaires. La tempête se calma pendant la nuit , et, comme Aminé l'avait prédit , le bâtiment fut sauvé.
L'équipage et les passagers la regardaient comme une sainte, et parlèrent d'elle dans ce sens au père Mathias, qui était fort embarrassé. Le courage qu'elle avait montré était extraordinaire*, quand il tremblait luimême, elle n'avait donné aucun signe de crainte. Il ne répondit rien , mais il réfléchit, et le résultat de ses réflexions ne fut pas favoi'able à Aminé. Oui lui avait domié
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tant de sang-froid? Qui lui avait donné l'esprit de prophétie? Ce n'était pas le christianisme, car elle ne le professait pas. Qu'était-ce donc ? Et le père Mathias pensa à ce qu'il avait vu dans la chambre d'Aminé à Terneuse, et secoua la tête.
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