‹ Le vaisseau fantomeChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'obscurité soudaine qui avait succédé à la lueur pâle dont nous avons parlé rendit chaque objet encore plus indistinct pour l'équipage du Ter Schilling. Pendant quelques instants, personne ne prononça un seul mot. Les uns avaient les yeux encore fixés sur l'endroit où l'on avait vu cette espèce de fantasmagorie , les autres les en détournaient et s'occupaient d'idées sombres, et de pressentiments fâcheux. Hillebrant fut le premier qui rompit le silence. Voyant une lumière à l'horizon, il tressaillit, serra le bras de Philippe, et s'écria :

— Qu'est-ce que cela ?

— La lune qui se lève, répondit Philippe.

— Eh bien , dit mvnheer Kloots en s'es-

savant le front couvert d'une sueur froide , j'avais entendu parler de cela , mais je n'en avais jamais rien cru.

Philippe ne répondit rien. Il savait la vérité; il savait combien il prenait d'intérêt à ce qui venait de se passer, et il éprouvait la même sensation que s'il eût été coupable.

La lune s'était élevée au-dessus d'une ceinture de nuages, et elle répandait sa douce clarté sur l'Océan tranquille. Comme d'un commun accord , tous les yeux se dirigeaient vers l'endroit où avait paru cette étrange vision , et le calme régnait partout.

Le pilote Schriften , qui était resté sur l'arrière, regarda autour de lui, et, s'approcliant du capitaine, lui dit :

— Mynheer Rloots , comme pilote de ce bâtiment , je dois vous avertir de vous préparer à de très mauvais temps.

— De très mauvais temps? répéta le capitaine, sortant d'une sombre rêverie.

-j- Oui , mynheer Kloots , très mauvais.

Jamais un navire n'a rencontré ce ce que

nous venons de voir, sans éprouver quelque désastre bientôt après. — Le nom seul de

l8G LE VAISSEAU FANTOME.

Vanderdecken porte malheur, hi, hi, hi!

Philippe aurait voulu répondre à ce sarcasme , mais il ne le put : sa langue était comme collée à son palais.

— Qu'est-ce que le nom de "Vanderdecken a de commun avec ce que nous avons vu ? demanda le capitaine.

— Ne le savez-vous pas ? — Le capitaine de ce navire se nomme mynheer Vanderdecken. — C'est le Voltigeur hollandais.

— Comment savez-vous cela ? dit Hillebrant.

— Je sais cela , et beaucoup d'autres choses, si je voulais les dire , répondit le pilote; mais n'importe, je vous ai avertis, comme c'était mon devoir. Et à ces mots, il descendit de la dunette.

— Dieu du ciel ! s'écria le capitaine , je n'ai jamais été si embarrassé et si effrayé de ma vie. Je ne sais que dire ni que faire. — Qu'en pensez-vous , Philippe ? — Croyez-vous qu'il y ait quelque chose de surnaturel dans ce que nous venons de voir?

— Je n'en ai aucun doute , répondit Philippe.

— Je croyais que le temps des miracles était passé , dit mynheer Kloots, et que nous n'avions d'avis à attendre que de l'apparence du firmament.

— Et ne nous en donne-t-elle pas? dit le premier lieutenant. Voyez cet épais nuage qui s'est élevé depuis cinq minutes. I.a lune vient d'en sortir, mais il ne tardera pas à la couvrir de nouveau. — Tenez, voici un éclair au nord-ouest.

— Eh bien, mes enfants, je puis braver les éléments aussi bien que qui que ce soit. — Les ouragans et les tempêtes ne m'ont jamais fait peur ; mais je n'aime pas ce que nous avons vu cette nuit. — Philippe , allez me chercher ma bouteille de schnapps ; j'en ai besoin pour m'éclaircir les idées.

Philippe fut charmé de trouver une occasion pour quitter le gaillard d'arrière ; il désirait avoir quelques minutes pour calmer son agitation, et se livrer à ses pensées. L'apparition du Vaisseau Fantôme avait fait éprouver un choc violent à toutes ses facultés. Avant de s'embarquer , il n'avait aucun doute que ce navire n'existât ; mais quand

l88 lE VAISSEAU FANTOME.

il avait vu si près de lui ce vaisseau à bord duquel son père était condamné à subir un destin effrayant ; quand il avait entendu le sifflet du contre- maître, il avait été tout oreilles, convaincu que la voix de son père allait donner un ordre; et quand il avait pu distinguer les marins qui étaient sur le tillac, ses yeux n'avaient été occupés qu'à chercher à reconnaître parmi eux celui qui les commandait. Ayant chargé un mousse de porter au capitaine sa bouteille de schnapps, il entra dans sa cabine, se mit à genoux, et pria jusqu'à ce qu'il eût recouvré son courage et son énergie ordinaires, pour attendre sa destinée avec l'héroïsme d'un martyr.

Il ne resta pas une demi-heure dans sa chambre, et quand il remonta sur le pont, quel changement s'était opéré ! Lorsqu'il en était descendu, le Ter Schillingûottait sur une mer immobile; la lune brillait de toute sa beauté, et, sous ses rayons argentins, les mâts, les vergues, les cordages et les voiles se réfléchissaient sur une eau tranquille. Maintenant, tout était couvert d'épaisses té-

LE VAISSr.MJ FANTOME. 1 89

nèbres ; les vagues se soulevaient en écumant; le vaisseau fendait rapidement les ondes , vent arrière ; les matelots s'occupaient à serrer les voiles , mais ils y travaillaient d'un air sombre et mécontent. Philippe ne pouvait savoir ce que Schriften leur avait dit, mais il était évident que tous le regardaient de travers. A chaque instant, le vent augmentait.

— Le vent n'est pas fixé, dit Hiilebrant, et l'on ne saurait dire de quel côté viendra la tempête. — Il a déjà varié de cinq quarts. — Cela ne me plaît pas , Philippe.

— ISous sommes entre les mains de la Providence, Hiilebrant.

— Bâbord tout ! — Masquez devant, carguez l'artimon! courage mes enfants, ne perdez pas un instant ! s'écria Rloots, tandis que le vent, qui redoublait à chaque instant, passait au nord et ensuite à l'ouest. La pluie tombait par torrents , et il faisait si obscur qu'on se voyait à peine sur le pont.

— Mynheer Hiilebrant , continua-t-il, tandis que nos hommes peuvent encore se tenir sur les vergues, serrons les huniers.

igO LE VAISSEAU lANTOME.

Les éclairs sillonnaient les nuages, et le tonnerre grondait sans interruption.

— Vite , mes amis , vite ! serrons toutes les voiles!

Toutes les voiles étaient serrées, à l'exception cki petit foc, et le bâtiment courait au sud avec le vent de la hanche ; la mer était courroucée, et mugissait en se couvrant d'écume. Les matelots secouaient leurs vêtements trempés d'eau ; les uns travaillaient, les autres profitaient de l'obscurité pour se cacher ; et au lieu de se réunir en groupes pour se communicjuer leurs idées suivant leur coutume , chacun restait de son côté ; toutes ses pensées absorbées par le Vaisseau Fantôme.

Ils crurent que cette nuit ne se terminerait jamais. Les ténèbres firent pourtant enfin place à une sorte de sombre crépuscule qui était le jour. Les marins se regardaient les uns les autres; chacun cherchait un rayon d'espoir dans les yeux de ses compagnons, et ne l'y trouvait pas. Tous restaient en silence et dans l'inaction , se regardaient comme perdus , et ne disaient rien.

LE VAISSEA.U FANTOME, I9I

Cependant la mer roulait des montagnes, qui venaient fréquemment heurter l'arrière du bâtiment. Le capitaine se tenait à l'habitacle, et Philippe était au gouvernail. Une lame monstrueuse, j)lus furieuse qu'aucune de celles qui l'avaient précédée, vint déferler sur la hanche du bâtiment, balaya le pont avec une force irrésistible et les renversa tous quatre. Philippe se releva dès qu'elle fut passée , et ce ne fut pas sans peine qu'il détermina deux matelots à descendre dans sa chambre le capitaine, que sa chute avait étourdi et qui était sans connaissance. Le premier lieutenant avait été plus malheureux , car il avait le bras droit cassé et plusieurs contusions. Lesecond lieutenant avait été entraîné dans la mer. L'habitacle et la boussole furent brisés ; personne ne tenant le gouvernail, le bâtiment fut masqué, des lames d'eau le couvrirent à plusieurs reprises, le grand mât se rompit et tomba sur le pont ; enfin tout fut en confusion.

Après avoir aidé à porter myi:heer Hillebrant dans sa chambre , Philippe remonta sur le pont pour chercher à y rétablir l'or-

192 LE VAISSEAU FAIVTOIME.

dre. Il n'avait pas encore acquis beaucoup d'expérience dans sa profession, mais il avait ce courage moral et cette résolution qui imposent; et quoiqu'on neluiobéît qu'à contrecœur, cependant on lui obéissait. Deux des meilleurs marins furent mis au gouvernail , le grand mât fut jeté à la mer; et le navire, déchargé de ce poids , commença de nouveau à voguer vent arrière.

Où était mynheer Von Stroom pendant cette scène de destruction ? — Dans son lit, caché sous ses couvertures, tremblant de tous ses membres , et faisant vœu que , s'il échappait à ce péril , toutes les Compagnies du monde ne le décideraient jamais à mettre le pied sur un bâtiment.

Jusqu'alors on avait obéi à Philippe; mais au bout d'un quart d'heure les matelots entrèrent en consultation avec le pilote borgne ; et bientôt ils descendirent tous sous le pont, à l'exception des deux hommes qui étaient au gouvernail. Ils ne tardèrent pas à y remonter, rapportant avec eux plusieurs cruches d'eau-de-vie, qu'ils s'étaient procurées en enfonçant la porte de la soute aux

LE VAiSSI'AU fAiVTOAJE. 19.3

liqueurs. Pendant près d"ime heure, Philippe fit de vains efforts poiu' les empêcher de s'enivrer ; les hommes qui étaient au gouvernail burent comme les autres, et les euibardées que faisait le navire en donnèrent bientôt la preuve. Il descendit sous le poiit pour voir si mynheer Rloots était en état de reprendre le commandement de son bâtiment. Il le trouva endormi, et ce ne fut pas sans difficulté qu'il l'éveilla pour lui apprendre quelle était la conduite de son équipage. Le capitaine le suivit sur le pont ; mais sa tète se ressentait encore de sa chute; il avait perdu toute piésence d'esprit; il chancelait en marchant , comme s'il eût bu autant que ses matelots , et, au bout de quelques minutes, il tomba près d'un canon et ne put se relever. Dans le fait , son cerveau avait éprouvé un ébranlement. Il était impossible à Hillebrant de quitter son lit, et Philippe se trouva dans une situation qui n'offrait aucune ressource. Le jour se termina ainsi; et à mesure que l'obscurité arri\ait, la scène devenait plus alarmante. Le navire courait encore vent arrière, mais il était évident que I. i3

194 Lli VAISSEA.U FANTOiAlIi.

les hommes qui étaient au gouvernail avaient changé déroute, car on avait alors le a eut à bâbord , tandis qu'il était auparavant à tribord. Il n'y avait plus de boussole sur le pont, et quand il y en aurait eu une, elle n'aurait servi à rien, car les matelots, alors complètement ivres, ne voulaient plus obéir aux ordres de Philippe. — Il n'était pas marin, disaient-ils, et il n'était pas en état de gouverner le bâtiment. — L'ouragan était alors dans toute sa force; la pluie avait cessé, mais le vent avait augmenté de violence , et les vagues couvraient le pont à chaque instant; mais l'équipage ne faisait plus qu'en rire, et continuait à boire et à chanter.

Schriften semblait l'ordonnateur de cette scène de désordre. Un pot d'eau-de-vie à la main, il chantait, dansait, buvait, excitait ses compagnons à boire ,^ et lançait de temps en temps à Philippe un regard dont l'expression était infernale. On n'entendait que cris, jurements et éclats de rire. Les hommes qui étaient au gouvernail mirent la barre droite, l'amarrèrent pour la maintenir dans cette position,, et. ne songèrent plus qu'à partager

l'orgie des autres. — N'est-il pas étrange , pensa Philippe, que j'aie été destiné à voir cette scène d'horreur , — à attendre que les planches de ce bâtiment se séparent , — à être témoin de la mort de mes compagnons de voyage ? — Car je ne périrai pas dans ce naufrage; — je le sens, — un charme protège ma vie , ou du moins elle sera prolongée jusqu'à ce que je me sois acquitté de mon vœu, qui est enregistré dans le ciel. — Mais le vent a perdu de sa force; la mer est moins agitée ; — mes pressentiments peuvent ne pas se réaliser, et plaise au ciel que je me sois trompé! car, comme il est lamentable cie voir des hommes, des êtres créés a l'image de Dieu , sortir de ce monde , dégradés audessous des brutes mêmes !

Phihppe ne se trompait pas tout-à-fait en supposant que le vent était moins fort etlamer plus calme. Le navire, après avoir vogué au sud jusqu'au-delà de la baie de la Table , était entré, par suite du changement fait à sa route, dans la baie False, où il était, jusqu'à un certain point, à l'abri de la violence du vent et des vagues. Mais quoique la mer

196 LE VAiShrVU rANlOME.

y lut uioiiis agiiée , les vagues y étaient encore assez forfes pour mettre en pièces tout bàlimeiit qui aurait échoué au fond tic la baie, et le Ter Scliilling y courait eu droite ligue. Cet endroit offrait plus de chances de se sauver, carie rivage, au fond de la baie, était bas et sablonneux , au lieu qu'en dehors la côte était hérissée de rochers escarpés , contre lesquels le bâtiment n'aurait pu frapper sans être brisé en pièces: Mais Philippe ne pouvait connaître toutes ces circonstances , car le navire avait longé la côte extérieure de la baie sans l'apercevoir, attendu l'obscurité de la nuit. Une vingtaine de minutes après être entré dans cette baie , Philippe remarqua que toute la mer autour du bâtiment n'était qu'une masse d'écume. Il n'avait pas eu le temps de chercher quelle pouvait en être la cause , quand le Ter Schilling toucha sur le sable ; les mâts furent renversés et tombèrent sur le pont.

J.a chute des mâts, le bruit des agrès et des bordages qu'ils brisèrent en tombant , mirent fin aux cliants des ivrognes. Une minute après le vaisseau, fit son abattée, pré-

LK VAI-SRAU FANTOMF. 1 gy

senfantl.i hanche à la mer, et tomba sur le coté. Une lame couvrit le pont en même temps. Philippe, qui était du côté du vent, se cramponna au plat-bord , tandis que les ivrognes qui se trouvaient du coté opposé étaient dans l'eau, et cherchaient à regagner la partie du navire qui était à sec. Quelques minutes après, Philippe distingua sous l'eau, qui avait alore plusieurs pieds de })rofondeiu'sur la partie du pont qui était à la bande, le corps de mynheer Kloots, qui ne faisait aucun effort pour changer de position : le pauvre capitaine était mort. Philippe songea àHiîlebrant, qui était hors d'état des'aider en rien; il descendit dans sa chambre, le porta sur le pont . et le fit placer dans la chaloupe qui était siu'ses chantiers. C'était la seide embarcation qui restât, mais elle pouvait contenir tout l'équipage qui s'y était déjà réuni, sans songer à emporter autre chose que quelques cruches d'eau-de-vie. Philippe voulut alors y descendre, mais ou le repoussa , et comme les vagues passaient par-dessus , on détacha les cordes qui la letenaient, et une lame l'enleva des bossoirs, et la jeta par-

1Ç)8 LE VArSSRAU FANTOMF.

dessus le plat-bord dans la mer sous le vent, non sans qu'elle fût pleine d'eau presque jusqu'aux bancs des rameurs. Appuyé sur le tronçon qui restait du grand mât, Philippe la suivit des yeux, tantôt porté sur le sommet des vagues , tantôt disparaissant dans le creux des lames. Les malheureux buvaient et chantaient encore ; il cessa bientôt de les entendre, il revit encore une fois la chaloupe soulevée par une vague énorme ; et quand elle fut retombée , elle ne reparut plus à ses yeux.

Phihppe sentit que sa seule chance était de rester sur le bâtiment échoué , et d'attendre qu'il se brisât pour essayer de se sauver à l'aide de quelqu'un de ses débris. Il était impossible que le navire tînt encore long-temps, car bien des bordages en avaient déjà été détachés , et chaque lame qui le frappait, le menaçait d'une destruction complète. En ce moment , il entendit du bruit vers l'arrière , et se souvenant que mynheer Von Stroom était encore dans sa chambre, il y courut sur-le-champ, et y trouva 1© subrécargue paralysé de frayeur. Il lui parla ,

LF VATSSFAU FANTOME. 1 99

mais il ne put en obtenir aucune réponse ; il essaya de l'emporter, mais Von Stroom s'était tellement cramponné avec ses mains à la cloison, qu'il lui fut impossible de l'en détacher. Un bruit comme celui d'une masse d'eau qui se précipitait dans le bâtiment, apprit à Philippe que l'instant de la crise arrivait. Forcé d'abandonner à son destin le pauvre subrécargue pour se sauver luimême , il sortit de la chambre. Près de l'écoutiile de l'arrière , il vit Johannes qui était déjà dans l'eau, et qui nageait; mais étant attaché par une corde, il ne pouvait s'échapper. Philippe prit son couteau et mit l'animal en liberté. x\u même instant , le craquement de tous les bois du navire lui annonça qu'il se brisait, et il se trouva dans l'eau. Il saisit im des bordages du pont, qui le soutint sur l'eau et l'aida à s'avancer vers le rivage; mais soulevé par une forte vague, la planche lui échappa des mains , et il se trouva réduit à ses propres efforts. Le rivage n'était pas bien éloigné, mais il ue pouvait encore prendre pied , et n'étant pas très bon nageur, il était sur le point de renoncer à

tout espoir , quand il sentit quelque chose lui toucher le bras droit. — C'était l'ours Johannes qui nageait vigoureusement vers le rivage. Il lui saisit la crinière; au bout de quelques instants ses pieds sentirent le sable, il gagna la côte, remonta jusqu'à un endroit que la marée ne pouvait atteindre, et il y tomba dans un épuisement qui fut suivi d'une sorte de stupeur léthargique.

Quand il sortit de cet état, la première sensation qu'il éprouva, fut une douleur violente dans ses yeux , qui étaient encore fermés, ce qui venait de ce qu'il avait été exposé plusieurs heures aux rayons ardents du soleil; il les entrouvrit, mais il fut obligé de les refermer bien vite, car l'éclat du grand jour produisait sur ses yeux un effet semblable à celui de la pointe d'un canif. Il se tourna sur le coté, se couvrit les yeux d'une main, et resta dans cette position jusqu'à ce qu'il les sentît en état de supporter la lumière. Alors , il se leva et examina la scène qui l'entoiu-ait. La mer était encore agitée, et elle jetait sur la côte une foule de débris du navire, et une partie de la cargaison. A

LE VAISSEAU FANTOMF. '20 !

quelques pas de lui, il recoinuit le corps (U> niynlieer Hillebrnnt, et les cadavres épars sur le rivage lui apprirent que ceux qui étaient partis sur la chaloupe avaient péri.

D'après la hauteur du soleil, Philippe calcula qu'il pouvait être aloi's trois heures après midi. Il était épuisé de fatigue; il ne sentait d'autre besoin que celui du repos, et s'éloignant de cette scène de destruction , il s'avança vers un monticule de sable cjui lui offrait un abri contre le soleil, s'y coucha, et s'endormit d'un sommeil si profond, qu'il ne s'éveilla que le lendemain au grand jour.

En ouvrant les yeux , il crut voir d'abord l'ours Johannes, et ensuite le subrécargue ; et cette double supposition n'était pas sans quelque fondement; mais un instant suffit pour lui faire reconnaître sa méprise. En face de lui était un Hottentot de grande taille, tenant en main une sagaie, ayant sur les épaules la peau toute fraîche du pauvre Johannes , qu'il venait de tuer , et sur la tête une des perruques de mynheer Yon Stroom. Telle était la gravité impertui bable du Hottentot sous cet étrange costume; — car du

reste il était complètement nu, — qu'en toute autre occasion Philippe aurait eu peine à s'empêcher de rire. Il se leva et se plaça en face du Hottentot, qui restait immobile, et qui ne montrait certainement aucune disposition hostile.

Philippe était dévoré de soif, et il le fit comprendre par signe au Hottentot. Celui-ci fit un geste de la main pour l'inviter à le suivre, et le conduisit vers le rivage, où Philippeaperçut une cinquantaine d'hommes occupés à choisir ce qui pouvait leur convenir parmi les objets que la mer venait de rejeter de son sein. Au respect qu'ils avaient pour le conducteur de Philippe , il était évident qu'il était le chef dti kraal. Il prononça quelques mots à l'un d'eux , et l'on apporta sur-le-champ ce que Philippe désirait : — une calebasse pleine d'eau trouble , qui lui parut un breuvage délicieux. Son conducteur lui fit signe de s'asseoir sur le sable.

Le rivaere offrait une scène aussi nouvelle qu'étrange. Le sable blanc qui brillait sous les rayons du soleil , comme des pointes de diamants taillés en rose, était couvert de dé-

LR VA1SSFA.U FANTOiSlF.. '2o3

bris du navire, de balles et de tonneaux de marchandises ; — la marée dont l'écume blanche s'étendait bien avant dans la mer , y jetait encore çà et là quelques fragments du bâtiment naufragé; — des os de baleines jetées à la cote par quelques tempêtes antérieures parsemaient le rivage , et étaient à demi enterrés dans le sable ; — les cadavres mutilés des Hollandais qui venaient de périr étaient étendus, couverts de tous leurs vêtements , auxquels les sauvages avaient eu soin de ne pas laisser un seul bouton. — Les Hottentots , complètement nus , — car c'était l'été, et ils ne portaient pas leur kross de peau de mouton, — ramassaient avec empressement une foule d'objets qui n'auraient eu aucune valeur pour des Européens, et regardaient avec mépris tout ce qui aurait excité la cupidité d'hommes civilisés; — et pour que rien ne manquât au tableau, le chef, ayant toujours sur les épaules la peau de Johannes , et sur la tête une perruque à trois marteaux de mynheer Yon Stroom, était assis par terre avec l'air de gravité d'un lord chancelier d'Angleterre.

Quoiqu'il n'y eut pas encore bien longtemps que les Hollandais avaient formé leur établissement au Cap, ils faisaient depuis bien des années un commerce considérable avec les naturels du pays. Les Hottentots connaissaient donc les navires , et comme ils avaient été jusqu'alors traités avec bonté, ils étaient favorablement disposés à l'égard des Européens. Les Hottentots s'étaient occupés à ramasser tous les fragments du navire qui contenaient du fer, et en ayant fait plusieurs piles , ils y mirent le feu. Pendant ce temps, le chef demanda par signes à Philippe s'il avait fliini, et celui-ci lui ayant répondu , de la même manière, affirmativement, il mit la main dans un sac de peau de chèvre, et en tira une poignée de gros scarabées qu'il lui présenta. Philippe les refusa en faisant ini signe de dégoût ; sur quoi le chef se mit à les croquer lui-même, avec l'air d'un homme qui a devant lui son mets favori. Quand il les eut mangés, il se leva, et fit signe à Philippe de le suivre. Chemin faisant, il reconnut sa caisse sur le sable; il fit comprendre au chef qu'elle lui apparte-

LR VAISSIALI lA?»TO.MF, 2()5

nai! , c;l en a)aiU la clef dans sa poche, il l'ouvril, et fit un j)a(]act des objets qui lui étaient le plus nécessaires, sans oublier un sac de guilders. Son conducteur ne s'y opposa point; mais quand Philippe eut fini, il appela un de ses Hottentots, et lui montra la serrure et les gonds de la caisse. Il se remit ensuite en route avec Philippe , et au bout d'une heure, ils arrivèrent au kraal, qui était un rassemblement depelites huttes, couvertes en peaux. Les femmes et les enfants accoururent à leur rencontre, et parurent dans l'admiration du nouveau costume du chef. Philippe fut ti es bien accueilli, et les femmes lui apportèrent une calebasse pleine de lait, qu'il but avec grand plaisir, quoique les attraits onctueux de ces filles d'Eve lui fissent détourner les yeux avec une sorte d'horreur, tandis qu'il songeait à sa chère Aminé.

Le soleil allait se coucher ; Philippe était encore fatigué', et il fit signe qu'il désirait se reposer. On le conduisit dans une hutte, et quoiqu'il y respirât une variété d'odeurs qui n'avaient rien de suave, et qu'il y fût

206 LE VAISSKAU FANTOME.

assailli par des insectes de toute espèce , il se coucha par terre, la tète appuyée sur son paquet , et après avoir adressé au ciel de ferventes actions de grâces, il dormit d'un sommeil profond et tranquille.

Le lendemain matin, il fut éveillé par le chef du kraal, qui était accompagné d'un Hottentot qui savait quelques mots de hollandais. Il exprima le désir qu'il avait d'être conduit à l'établissement formé sur la côte, et il fut très bien compris ; mais on lui répondit qu'il ne se trouvait alors aucun bâtiment dans la baie. Il n'en désira pas moins de s'y rendre ; car, en attendant qu'il en arrivât, il se trouverait du moins avec des Européens. L'interprète lui dit qu'il n'en était qu'à une journée, et, après avoir consulté le chef, lui promit de l'y conduire. Une femme lui apporta une calebasse de lait et quelques racines, et, prenant ensuite son paquet, il partit avec son nouveau conducteur. En arrivant à la baie de la Table, où il n'y avait encore que quelques maisons en bois construites par les Hollandais, il fut enchanté d'apercevoir en mer un bâtiment

dont \e6 voiles étaient déployées; et, s'étant approché [lu rivage, il y trouva une embarcation qui avait été envoyée à terre pour s'y procurer quelques provisions fraîches. Il s'adressa à l'officier qui la commandait, lui apprit le naufrage du 7^er Schilling é^xis la baie Faise,et lui témoigna le désir de s'embarquer sur ce bâtiment. L'officier consentit à le conduire à bord , et Philippe apprit av^ec grand plaisir que ce navire retournait en Hollande. Cette nouvelle fit tressaillir de joie le cœur de Philippe. Si ce bâtiment se fût rendu aux Indes , il n'en serait pas moins monté sur son bord ; mais à présent il avait la perspective de revoir Aminé avant de suivre de nouveau le cours de sa destinée. Il sentit qu'il avait encore cjuelque bonheur à espérer, que sa vie devait être mélangée de privations et de repos, et qu'elle ne serait pas une chahie continuelle de souffrances jusqu'à sa mort. Le capitaine l'accueillit avec bonté , et après un voyage de trois mois, pendant lequel il ne lui arriva rien qui mérite d'être rapporté, Philippe se trouva (^e nouveau dans le port d'Amsterdam.

20B I.E VAISSEAU FAi^'lOME.

Page 1