‹ Le vaisseau fantomeChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Il est presque inutile de dire que Philippe ne perditpas un instantpour se rendre dans sa petite maison près de Terneuse,oùse trouvait tout ce qu'il avait de précieux en ce inonde. Il se promit quelques mois de bonheur, car il avait fait son devoir, et il ne violait pas son vœu en attendant chez lui qu'une nouvelle flotte partît pour les Indes , ce qui ne devait avoir lieu qu'à l'automne, et l'on n'était alors qu'au commencement d'avril. Quoiqu'il regrettât la mort de mynheer Kloots, et de son premier lieutenant, et qu'il frémît en songeant qu'il survivait seul à tout l'équipage du Ter Schilling ^ il trouvait pourtant une sorte de consolation en songeant qu'il était délivré pour toujours du misérable Schriften;et il bénissait presque le naufrage,

si fatal aux autres, qui l'avait ramené sitôt dans les bras de son Aminé.

Il était tard quand Philippeprit unebarque à Flessingue pour se rendre à Terneuse. Il faisait beaucoup de vent, et les nup.ges qui parcouraient le firmament couvraient de temps en temps le disque delà lune. Quand il fut débarqué, et qu'il approcha de sa maison, il vit que la croisée de la chambre qui avait été fermée tant d'années était ouverte, et qu'une femme y était appuyée. Son cœur lui dit que c'était Aminé, et, voulant s'en assurer, il s^avança vers la croisée dès qu'il eut traversé le petit pont, au lieu d'aller droit à la porte. Il reconnut bientôt qu'il ne s'était pas trompé; mais Aminé était tellement occupée à contempler le firmament , et si absorbée dans ses pensées , qu'elle ne vit ni n'entendit son mari s'approcher. Philippe s'en aperçut, et se rappelant la promesse qu'il lui avait faite de venir la voir même après sa mort, si le ciel le permettait, il craignit de l'effrayer en se montrant v ses yeux trop subitement , et il s'arrêta à dix ou douze pas. Aminé , qui avait les yeux le\'és

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vers le ciel , les baissa vers lui en ce moment, et l'aperçut indistinctement, la lune étant alors couverte d'un épais nuage. Sa première idée fut que c'était une apparition, car elle savait qu'elle ne devait attendre qu'un an plus tard le retour de son mari. Elle tressaillit vivement, sépara les cheveux qui lui couvraient le front, et le regarda avec attention.

— C'est moi, Aminé , s'écria Philippe à la hâte ; ne vqus alarmez pas !

— Je ne suis pas alarmée , répondit-elle en appuyant une main sur son cœur; c'était un premier mouvement dont je n'ai pas été maîtresse. — Esprit d'un époux chéri , je vous remercie de m'avoir tenu parole. Vous êtes le bien-venu , même après votre mort, Philippe. Et lui faisant un signe de la main pour l'invitera entrer, elle s'éloigna de la croisée.

— Elle me croit mort! pensa Philippe , et sachant à peine ce qu'il devait faire , il entra dans la chambre par la fenêtre, et trouva Aminé assise sur le petit canapé. Il allait lui parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.

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et bien convaincue qu'elle avait sous les yeux l'ombre de Philippe , elle s'écria: — Sitôt ! sitôt! — O mon Dieu, que votre volonté s'accomplisse; mais ce coup est bien dur à supporter! — Philippe, mon cher Philippe, je sens que je vous suivrai bientôt.

Philippe fut plus alarmé que jamais, car il craignit que, lorsque Aminé apprendrait qu'il vivait encore, l'excès de la joie ne lui fût plus funeste que celui du chagrin.

— Ma chère Aminé , s'écria-t-il , vous ne pouviez m'attendre sipromptenient, et j'aurais dû laisser passer la nuit avant de me montrer à vous; mais mon impatience ne me l'a pas permis. — Jetez-vous dans mes bras , et vous verrez que votre mari n'est pas mort.

— N'est pas mort! s'écria Aminé en se levant.

— Non , Aminé; il vit encore, il vous aime toujours, répondit Philippe en la serrant conti'e son cœur.

Elle retomba sur le canapé, et heureusement un déluge de larmes la soulagea , tan-

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dis que Pliiiippe, peTiché sur elle, !a soutenait, un bras passé autour de sa taille.

— O mon Dieu, cpie je vous remercie!

s'écria-t-elle en pleurant encore. Je croyais voir votre esprit, Philippe; et j'y trouvais une consolation dans mon malheur.

Ils restèrent quelques instants serrés dans les bras l'un de l'autre.

— Pouvez - vous m'écouter à présent, Aminé? demanda Philippe.

— Oui, Philippe. — Je suis calme, tranquille , heureuse.

Philippe lui raconta alors tout ce qui lui était arrivé , et les caresses d'Aminé le dédommagèrent amplement de tout ce qu'il avait souffert.

— Et votre père, Aminé? demanda ensuite Philippe.

— Jl se porte bien. — Demain je vous parlerai de lui.

— Oui, pensa Philippe en s'éveillant le lendemain, et en contemplant les traits aimables de sa femme, qui dormait encore ; oui, Dieu est miséricordieux. Je sens qu'il me

LE VAISSFMT FANTOME. Ilo

destine encore du bonheur, mais je sens aussi que cela dépend de ma fidélité à accomplir mon vœu , et qu'il me punirait si je le violais. Je remplirai ma tâche au risque de tous les dangers et de la mort même, et sa merci m'en récompensera dans ce monde et dans l'autre. Nesuis-je pas déjà payé de tout ce que j'ai souffert? Oh! oui, et plus que payé, ajouta-t-il en interrompant par un baiser ardent le sommeil de sa femme, dont les grands yeux noirs se fixèrent sur lui , rayonnant de bonheur et d'amour.

Avant de descendre, il lui demanda des nouvelles de mynheer Poots.

— Mon père m'a donné beaucoup d'embarras , répondit Aminé. Je suis obligée de fermer la porte de la chambre au rez-dechaussée, et d'en prendre la clef chaque fois que j'en sors , car je l'ai surpris plus d'une fois cherchant à forcer les serrures des buffets. Sa soif de l'or est insatiable, et il m'a causé bien du chagrin , car il ne cessait de me dire que vous ne reviendriez jamais, afin de me déterminer à lui donner vos guilders et votre vaisselle d'argent. Mais j'ai

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de l'empire sur lui ; il craint que je ne le quitte, et il craint encore plus votre retour.

— Et sa santé ?

— N'est pas mauvaise ; mais il s'affaiblit visiblement de corps et d'esprit. Tantôt il est plongé dans une sorte d'apathie, tantôt il forme des projets comme s'il était encore dans la vigueur de l'âge. — Quelle malédiction ce doit être que cet amour de l'argent ! Je crois, — j'ai honte de le dire , — mais je crois véritablement, Philippe, qu'il sacrifierait volontiers votre vie et la mienne pour se mettre en possession de votre fortune.

— Est-il possible, Aminé!

— Je n'ose dire ce que je crois possible. — Je n'ose me livrer à mes soupçons; mais je le surveille, et je redoublerai de surveillance. — Ne parlons plus de lui , Philippe ; vous ne tarderez pas à le voir; ne vous attendez pas à en être cordialement accueilli, et si vous l'êtes , ne croyez pas à sa sincérité. Je ne lui apprendrai pas votre retour; je veux voir quel effet produira sur lui votre présence inattendue.

Aminé descendit pour préparer le dé-

jeûner , et Philippe sortit pour aller prendre l'air quelques minutes. Quand il rentra , il trouva mynheer Poots déjeunant avec sa fille.

— Par Allah! s écria le petit docteur, mes yeux me trompent-ils ? — Est-ce bien vous, mynheer Vanderdecken ?

— Oui , mynheer Poots ; je suis arrivé la nuit dernière.

— Et pourquoi ne me l'avez-vous pas dit , Aminé?

— Je voulais vous surprendre.

— Je suis véritablement surpris. — Et quand repartez-vous, mynheer Philippe? — Bientôt, sans doute, — peut-être demain ?

— J'espère passer ici plusieurs mois.

— Plusieurs mois! — C'est rester longtemps à rien faire. On n'est dans ce monde que pour gagner de l'argent. — En rapportez-vous beaucoup ?

— Je ne rapporte rien; j'ai fait naufrage, et j'ai été sur le point de perdre la vie.

— Mais vous repartirez?

— Certainement, — dans quelques mois.

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— Fort bien. — Nous aurons soin de votre maison et de vos guilders.

— Quant à mes guilders, je vous en éviterai la peine, car je compte les emporter avec moi.

— Les emporter! et pourquoi?

— Pour acheter des marchandises dans le pays où j'irai , et gagner encore plus d'argent.

• — Mais vous pouvez faire un nouveau naufrage, et tout cet argent serait peixlu. — Que vous partiez , à la bonne heure ; mais il ne faut pas emporter vos guilders.

— J'emporterai jusqu'au dernier.

Philippe parlait ainsi , parce qu'il pensait qu'en faisant croire à mynheer Poots qu'il emportait tout son argent , Aminé en serait plus tranquille, et pourrait se dispenser de le surveiller avec autant de soin. Mynheer Poots ne continua pas la conversation , et resta enfoncé dans de sombres réflexions. Quelques minutes après, il les quitta et monta dans son appartement. Philippe dit alors à sa femme pourquoi il avait voulu

faire croire au vieillard qu'il avait dessein d'emporter son argent.

— Je vous remercie de vos bonnes inten" lions, Philippe; mais je voudrais que vous ne lui eussiez pas parlé ainsi. Vous ne connaissez pas mon père : il faut à présent que je le surveille comme votre ennemi.

— Je n'ai rien à craindre d'un vieillard faible et infirme , dit Philippe. Mais Aminé pensait différemment, et depuis cet instant elle fut toujours sur ses gardes.

Le printemi)s et le commencement de l'été se passèrent rapidement pour Philippe et Aminé, car ils étaient heureux et contents. A mesure que l'automne approchait , Aminé sentait pourtant que son mari allait bientôt s'exposer à de nouveaux dongers j mais elle ne lui dit jamais un seul mot pour le dissuader d'accomplir son vœu; comme lui, elle envisageait l'avenir avec espoir et confiance; elle savait que son destin devait s'accomplir un jour, mais elle se flattait que le moment en était encore bien éloigné.

Peu de tcMups après son arrivée, Philippe

Ql8 LE VAISSEAU FANTOME.

avait informé les directeurs de la Compagnie du naufrage du Ter Schillings et leur en avait donné tous les détails , à l'exception de l'apparition du Vaisseau Fantôme ^ sur laquelle il avait gardé le silence. La manière dont avait été rédigé le compte qu'il leur avait rendu plut aux directeurs, et, tant pour cette raison que pour le dédommager de ce qu'il avait souffert, ils lui offrirent une place de second lieutenant à bord d'un de leurs bâtiments , lorsqu'une nouvelle flotte partirait dans le cours de l'automne suivant, s'il voulait faire un second voyage aux Indes. Philippe se rendit à Amsterdam vers la fin de l'été, et fut nommé second lieutenant du Batavia^ bâtiment du port de quatre cents tonneaux.

Philippe retourna sur-le-champ à Terneuse, et apprit sa nomination à Aminé en présence de mynheer Poots.

— Ainsi donc vous allez partir? dit celui-ci.

— Oui , mais seulement dans environ deux mois.

LE VAISSRAU FAWTOME. QIC)

— Ah! dans deux mois! dit mynlieer Poots d'un air pensif.

Combien il est vrai que lorsqu'on s'attend à ce qui peut arriver de pire, on le supporte plus facilement que quand on reste dans l'incertitude. On peut bien supposer qu'Aminé était désolée du nouveau voyage qui allait la séparer de son mari; mais sachant qu'il le regardait comme lui devoir impérieux, et ayant toujours cette idée présente à l'esprit, elle combattait et maîtrisait son chagrin, et se résignait à ce c|ui était inévitable. Son père était pour elle une source d'inquiétudes plus sérieuses. Elle voyait qu'il avait conçu une haine mortelle contre Philippe, quelque effort qu'il fit pour la cacher, et elle l'attribuait avec raison à ce qu'il le regardait comme un obstacle à ce qu'il s'emparât de l'or et des objets précieux qui appartenaient à son gendre; car il savait fort bien que, si Philippe était mort , sa fille s'inquiéterait fort peu qui en serait en possession. L'idée que Philippe allait emporter son trésor avec lui avait presque tourné la tête au vieil avare. Aminé

aao LE Vaisseau fantôme.

l'avait surveillé , elle l'avait vu bien des fois se promener dans la chambre des heures entières en murmurant quelques paroles indistinctes, et il s'occupait beaucoup moins des soins de sa profession.

Quelques jours après son retour d'Amsterdam , Philippe se plaignit un soir de souffrir d'un malaise.

— Un malaise ! s'écria Poots. — Voyons! — Oui , vous avez le pouls très agité. — Aminé , votre pauvre mari est fort mal , il faut qu'il se couche, et je lui enverrai une potion qui lui fera bien. — Je ne vous prendrai rien pour cela, Philippe , — absolument rien.

— Je ne me sens pas si mal , mynheer Poots ; ce n'est qu'un grand mal de tète.

— Mal de tète causé par la fièvre, Philippe; et il vaut mieux aller au-devant du mal que d'attendre qu'il soit arrrivé. — Couchez-vous, prenez ce que je vous enverrai, et demain matin vous vous trouverez bien.

Philippe monta dans sa chambre, accompagné par Aminé, et mynheer Poots alla

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dans la sienne pour préparerla potion. Quand Philippe fut au lit, Aniine redescendit; son père vint la rejoindre , lui remit un petit paquet contenant une poudre qu'il lui dit qu'il fallait lui donner dans du vin chaud , et la quitta en lui disant qu'il allait faire chauffer ce vin dans la cuisine,

—Que Dieu me pardonne si je soupçonne mon père mal à propos ! pensa Aminé ; mais je ne puis bannir mes soupçons. Philippe souffre , — il souffre plus qu'il ne veut l'avouer , et il peut avoir besoin de quelque médicament; mais j'éprouve un pressentiment fatal ; cependant mon père ne peut avoir conçu un projet si diabolique. Elle ouvrit le paquet , et y vit une poudre impalpable d'un brun foncé. Elle venait de le refermer quand son père revint.

— Voici le vin chaud , lui dit-il ; faites-lui en prendre un verre avec la poudre , et ayez soin de bien le couvrir pour faciliter la transpiration , qui ne tardera pas à s'établir. Demain matin, il ne souffrira plus. — Bonsoir , ma fille.

Dès que son père fut parti, Aminé jeta la

poudre clans un gobelet d'argent, et y versa quelques cuillerées de vin pour la dissoudre. Le ton avec lequel mynheer Poots venait de lui parler avait pour le moment écarté ses soupçons; car, pour lai rendre justice, comme médecin, il semblait toujours prendre beaucoup d'intérêt à ses malades. Un instant après , elle regarda si la poudre était fondue, et elle remarqua qu'elle n'avait laissé aucun sédiment , et que le vin était parfaitement clair et n'avait nullement changé de couleur ; cette circonstance fit renaître ses soupçons.

— Je n'aime pas cela, pensa-t-elle; je crains mon père, et Philippe ne prendra pas cette poudre. Le vin chaud peut suffire pour exciter la transpiration.

Elle prit un autre gobelet , le remplit de vin , et laissant sur la table le pot qui en contenait à peu près encore autant , à côté du gobelet contenant la poudre fondue dans très peu de vin , elle monta l'escalier pour le porter à Philippe. Sur le j)alier, elle rencontra son père, qu'elle croyait couché.

— Fort bien ! lui dit-il ; qu'il boive tout

LE VAISSEAU FAKïO,ME. ^l3

ce verre , et prenez garde de le renverser. — Attendez ! donnez-moi-]e ; je le lui porterai moi-même.

Il prit le gobelet des mains de sa fille, et entra avec elle dans la chambre de Philippe.

— Tenez , mon fds , buvez ceci , et vous vous en trouverez bien. Sa main tremblait tellement en lui présentant ce breuvage, qu'il en répandit quelques gouttes sur les couvertures. Aminé , qui suivait des yeux tous les mouvements de son père, remarqua ce tremblement , et elle s'applaudit plus que jamais de ne pas avoir mis la poudre dans le vin que son mari allait boire. Philippe se mit sur son séant, reçut le gobelet des mains de mynheer Poots , et le vida d'un seul trait. Le vieil avare lui souhaita une bonne nuit et se retira.

Aminé , restée seule avec son mari , lui fit part des soupçons et des craintes qu'elle avait eues, et lui dit qu'elle n'avait pas voulu lui donner la poudre.

— J'espère que vous vous êtes méprise , Aminé, dit Philippe; je dirai même que j'en

a 2 4 II' VAlbSI-AT FAxWTO^iE.

suis sur. Il est impossible que votre père soit assez, ,.

Aminé rinterroinpit : — Vous n'avez pas vécu avec lui aussi long-temps que moi ; — vous n'avez pas vu ce que j'ai vu ; — vous ne savez pas à quelles tentations peut céder un homme dévoré de la soif de l'or. Au surplus, je puis me tromper, et je le désire bien ardemment, — Mais il faut que vous dormiez , Philippe , ne parlez plus ! je sens que je ne saurais dormir en ce moment ; je vais prendre un livre, et je me coucherai un peu plus tard.

Philippe ne tarda pas à s'endormir, cl Aminé veilla près de lui long-temps après minuit.

— Il semble respirer péniblement, pensat-elle, mais s'il avait pris cette poudre, qui sait s'il se serait jamais éveillé ? — Mon père a acquis dans l'Orient d-e si fatales connaissances , que je suis forcée de le redouter. — ■ ]\e sais-je pas que, pour une bourse bien pleine d'or, il a plus d'une fois préparé le sommeil de la mort? — Ne suis-je pas habituée à lire dans ses pensées ? N'y ai -je pas vu

Lr: VAlSbEAU FAWT03IE. 22i)

qu'il désire la mort de Philippe? — Mais pourquoi suis-je tounneulée de funestes pressentiments? Piiilippe est înaîade,mais sa maladie n'est pas dangereuse. — D'ailleurs son lienre n'est pas arrivée; non; il a une tâche à accomplir.

En ce moment on frappa à la porte. Elle supposa qu'on venait chercher son père pour quelque malade , et elle descendit à la Iiàte, de peur qu'on n'éveiliàt son mari. Elle ne s'était pas trompée; on venait chercher mynheer Poots pour un accouchement.

— ■ Mon père dort, répondit-elle, je vais l'éveiller, et dès qu'il sera habillé, il vous suivra.

Aminé monta à la chambre à coucher de son père , frappa à la porte , ne reçut aucune réponse, et frappa une seconde fois aussi inutilement.

— Mon père n'a pas coutume de dormir si profondément, pensa-t-elle. Elle ouvrit la porte, et entra. — Son père n'était pas dans son lit; il était évident qu'il ne s'était pas couché. Il ne pouvait être que dans la chambre du rez-de-chaussée ; — elle y descendit, l'y

trouva étendu sur le canapé, et paraissant endormi. — Elle s'approcha de lui ; ses yeux étaient ouverts, mais éteints et glacés; sa poitrine n'était pas agitée, il avait cessé d'exister.

Elle s'appuya contre la muraille, et y resta quelques instants dans une sorte d'égarement d'esprit. Enfin elle redevint capable de réflexion; elle s'a'/ança vers la table: — le gobelet était vide, et il ne restait rien dans le pot qui avait contenu du vin. Tout s'expliqua sur-le-champ. Bourrelé par les remords de sa conscience, il avait voulu s'étourdir en buvant ; il avait versé le reste du vin dans le gobelet, sans s'apercevoir qu'il y en avait déjà dans le fond , et il avait bu la mort qu'il avait préparée pour un autre. — Et qui était cet autre? L'époux de sa propre fille! — Je le maudirais, s'il n'était pas mon père, pensa-t-elle; mais il est puni, et puisse Dieu lui pardonner, comme je lui pardonne !

Elle remonta dans sa chambre; Philippe dormait encore , et elle ne voulut pas l'éveiller. Elle avait oublié la femme qui était veinie chercher mvnheer Pools, et celle-ci

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commeiirant à s'impatienter, frappa une seconde fois. Aminé descendit à la hâte.

- — Ma bonne Thérèse , lui dit-elle, mon père est si mal , qu'il lui est impossible de se lever. Faites-moi le plaisir d'aller prier le père Seysen de venir ici , car je crains que mon pauvre père ne soit à toute extrémité.

■ — Est-il possible? répondit Thérèse; je vais l'avertir, comptez sur moi; c'est mon chemin pour aller chez la sage-femme.

Aminé remonta de nouveau dans sa chambre. Philippe s'était éveillé quand on avait frappé la seconde fois. Il se trouvait beaucoup mieux , et son mal de tète était dissipé. Le jour paraissait déjà, et il s'aperçut qu'Aminé ne s'était pas couchée de la nuit, il allait lui en faire des reproches, quand elle l'interrompit pour lui faire part de ce qui venait d'arriver.

— 11 faut vous lever, Philippe, ajouta-teile , et m'aider à porter son corps sur son ht, avant l'arrivée du père Sevsen. — iJÏen de miséricorde! si je vous avais donniî cette poudre, mon cher Ptiilippe'... Mim ''carions

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cette idée, et dépècitons-noîis, car le père Seyseii ne tardera pas à èlre ici.

Philippe fut ]jie!iIot hahilié. Il descendit avec Aminé dans la salle au rez-de-chaussée. Les premiers rayons du soleil frappaient les traits livides du vieillard ; ses poings étaient fermés , et sa langue était serrée entre ses dents d'un côté de sa bouche.

— Hélas! s'écria-t-il , cette chambre semble être fatale. Combien doit-il s'y passer encore de scènes d'horreur ?

— Aucune, à ce que j'espère, répondit Aminé; mais la véritable scène d'horreur était quand ce vieillard, que je rougis d'avoir à appeler mon père , et qui est maintenant victime de sa propre perfidie, était près de votre lit , vous présentant, avec toutes les marques d'intérêt et d'affection, une coupe qu'il croyait contenir du poison-, — oui, c'était là une scène d'horreur , et elle ne s'effacera jamais de mon souvenir.

— Que le ciel lui accorde son pardon comme moi! dit Philippe; et prenant dans ses bras le corps de mynheer Poots, il le

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porta clans la cliambie que le iléiunt occupait , et le plaça sur son lit.

— Qu'on puisse du moins supposer que sa mort a été natiu'clle, dit Aminé; je ne pourrais supporter qu'on me monti-ât au doigt comme la fille d'un meurtrier. — O Philippe, de quel œil devez vous me voir aujourd'hui? Et Aminé s'assit en fondant en larmes.

Son mari cherchait à la consoler, quand le père Seysen frappe à la porte. Philippe se hâta d'aller la lui ouvrir.

— Ilonjour . n.ion fils, comment va le malade ?

— Il a cessé de souffrir , mon p,ère.

— J'arrive donc trop tai'd! Je n'ai pourtant pas perdu un instant.

— Il est mort subitement dans une convulsion, dit Philippe en conduisant le bon prêtre dans la chambre du défunt.

Le père Seysen regarda le corps , et vit que son ministère était inutile. Il se tourna vers Aminé, qui versait encore des larmes , et lui dit :

— Pleurez, ma fille, pleurez! La mort

23u LE VAISSEAU FANTOME.

d'un j)èrc est un cliagrin cruel pour une fille ; mais ne vous y livrez pas avec excès , Aminé ; vous avez d'autres devoirs et d'autres liens qui vous attachent à la vie. Songez à votre mari. — Mais votre père ne s'était pas couché la nuit dernière ? Il est tout habillé! Quand est-il tombé malade.'^

— Je l'ai vu hier soir, en apparence bien portant , mon père. J'étais indisposé , et il m'a apporté lui-même une potion sudorifique. Pendant la nuit , on est venu le chercher pour un accouchement ; Aminé est montée dans sa chambre pour l'éveiller , et elle l'a trouvé privé de parole.

— Cette mort a été bien soudaine ; mais il était vieux , et l'on devait s'y attendre. Étiez-vous près de lui quand il est mort?

— Quand Aminé est venue m'annoncer dans quel état il se trouvait , je me suis levé à la hâte , et lorsque je suis arrivé près de lui, il n'existait déjà plus.

— Vous ne savez donc pas s'il a donné quelques signes de repentir et de contrition? car malheureusement il a toujours négligé

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(l'accomplir les devoirs de notre sainte religion.

— Il y a des circonstances , mon père , où l'on peut excuser même un bon chrétien de n'en donner aucun. — Voyez ces mains serrées. — Voyez l'agonie de la moît peinte sur ces traits. — Que pouvait-on attendre de lui dans cet état?

— Vous avez raison , ma fille ; espérons en la miséricorde du ciel.

— Agenouillez-vous, mes enfants , et offrons des prières pour le salut de son âme.

Aminé et Philippe se mirent à genoux, et le digne prêtre, dans la même posture , prononça une prière à haute voix avec ferveiu\

— Je vais envoyer chi monde , dit-il en se relevant, ponr faire tout ce qui est nécessaire avant l'enterrement ; mais évitons le scandale, mes enfants , et ne disons rien qui puisse empêcher de supposer qu'il ait reçu les secours de la religion.

Aminé baissa les yeux , Pliihppe fit un signe d'assentiment , et le père Seysen les quitta.

Mynheer Poots avait toujours été vu de

23q Li: VAiSSKATI FA^TOME.

mauvais œil dans le canton où il résidait. Le fait qu'on ne le voyait jamais remplir aucun des devoirs de la religion, — le doute qu'il fût même chrétien , — sa cupidité , — son avarice, — lui avaient fait une foule d'ennemis , quoiqu'on rendit justice à ses talents peu ordinaires dans sa profession, et qu'on eut recours à lui avec confiance comme médecin. Si l'on eût su qu'il professait la foi musulmane, s'il en professait aucune, — et qu'il était mort en cherchant à empoisonner son gendre, la sépulture chrétienne lui aurait certainement été refusée , et le doigt du mépris se serai! dirigé vers Aminé; mais commele père Seyscn, quand on lui fit quelques questions, se borna à répondre avec douceur que mynheer Poots était mort en p:iix,on supposa généralement que , quoiqu'il eût négligé les devoirs du christianisme pendant sa vie, il était mort en bon chrétien. Le leîîdeîuain , les restes du vieillard furent mis en terre avec les cérémonies ordinaires, et Philippe et Aminé éprouvèrent un grand soulagement en voyant les choses se passer avec îam cie irajiqnillité.

LK VAibSKAU FANTOAir. q33

Ce ne fut ([iie le lentleinain des funérailles que Philippe et Aminé procédèrent à l'examen de la chambre du défunt. La clef de son coffre-fort s'était trouvée dans sa poche, mais il n'avait pas encore été ouvert. Une grande quantité de fioles et de boîtes de toute grandeur , contenant des médicaments , étaient placées sur des tablettes; elles furent vidées, et tout ce qu'elles contenaient fut jeté au feu , à l'exception des médicaments bien coniuis , et qui pouvaient être utiles , qu'Aminé mit en réserve. Sa table avait deux tiroirs , dans lesquels on tiouva différents papiers couverts de caractères arabes, et de petites boîtes contenant des drogues inconnues, dans une desquelles était une poudre semblable à celle qui avait causé la mort du médecin. D'autres écrits prouvaient que le vieillard avait aussi étudié les sciences occultes. Le tout fut livré aux flammes à l'instant même.

— Si le père Seysen avait vu tout cela! dit Aminé d'un ton mélancolique. ?.Iais voici quelques papiers imprimés.

— Ces papiers sont comme de l'argent

Oo\ l.E VAISSÎ-A-tî FANiOMF.

comjDtaiit , Aminé, dit Pliilippe après les avoir examinés. Ce sont huit actions de la Compagnie des Indes, et elles produisent tous les ans un bon intérêt. Je ne me doutais pas que votre père plaçât ainsi son argent. J'avais eu quelque idée d'employer de la même manière une partie du mien avant mon départ ; cela aurait été plus sage que de le laisser dans une caisse.

Il ne restait plus qu'à examiner le coffrefort. Ayant déjà trouvé inie somme assez considérable en actions de la Compagnie des Indes , Philippe , en l'ouvrant , pensa qu'il ne devait contenir que peu de chose. Mais , à sa grande surprise, il y trouva trente-deux petits sacs de différentes grandeurs remjilis de guilders en or , un giaïui sac plein d'espèces d'argent, et plusieurs petites boîtes contenant des diamants et d'autres pierres précieuses.

— Aminé, dit Philippe , vous m'avez apporté une dot à laquelle je ne m'attendais guère.

— Et je ne m'y attendais pas plus que vous, Philippe. Il faut que mon père ait ap-

l.F VAISSFAI" lA^To-vri:. 9..)0

porté crEgypte ces boiles pleines de joyaux. — Et avec un pareil trésor , mon père vivait comme s'il eût eu à peine le nécessaire! Et il aurait empoisonné mon Philippe pour en avoir encore davantage! — Que Dieu le lui pardonne!

Ils comptèrent Tor et l'argent, et le tout , joint à la valeur des actions de la Compagnie des Indes , formait un total de près de cinquante mille guilders, sans y comprendre les pierres précieuses.

— Je suis riche, pensa Philippe quand il fut seul; mais à quoi me servira ma richesse ? Je pourrais acheter un bâliment et le commander moi-même; mais ce bâtiment ne ferait-il pas naufrage? Ce malheur n'est pas certain, mais il est du moins probable; et, par conséquent , je n'achèterai pas de navire. Et cependant est-il juste que je monte sur ceux des autres , pour les exposer à ce que je crois être mon destin? Je n'en sais rien, mais je sais que notre vie est entre les mains de la Providence, qui peut nous la retirer quand bon lui semble. Je placerai l'argent qui m'appartient en actions de la Com-

a36 LE VAISSEAU FANTOî\rE.

pagnie, et si elle fait quelque perte par suite de ma rencontre avec mon malheureux père, j'en supporterai ma part comme les autres. Philippe, voulant qu'Aminé vécût pendant son absence plus agréablement qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors , fit de grands changements dans leur manière de vivre.

Il prit deux servantes, meubla sa maison d'une manière plus convenable à sa fortune, et n'épargna rien pour que sa femme eût tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable. Il employa sa fortune particulière à acheter des actions de la Compagnie des' Indes, et laissa entre les mains d'Aminé toute celle de son père, ainsi que les bijoux. Deux mois se passèrent rapidement pendant qu'il faisait tous ces arrangements, et ils étaient à peine terminés, quand il reçut l'avis qu'il fallait qu'il se rendit à bord de son bâtiment. Aminé aurait préféré que son mari partît comme passager, au lieu de se charger de devoirs pénibles et fatigants; mais Philippe fut d'un avis contraire, parce qu'en partant comme passager, il n'aurait su quel motif alléguer pour faire un voyage dans les Indes.

— Je nv saurais dire pourquoi, dit Philippe la veille de son départ, mais je ne me sens pas le même accableîneiit d'esprit que lorsque je suis parti la première fois. Je ne suis tourmenté par aucun pressentiment de malheur.

— J'en puis dire autant, Philippe. Etcepen^ dant quelque chose semble m'annoncer que, pour cette fois, je serai long-temps sans vous revoir. — N'est-ce pas un malheur, pour une femme qui vous aime si tendrement?

— Oui, ma chère Aminé, mais

— Mais c'est votre devoir, et il faut partir. Et elle l'embrassa tendrement.

Le lendemain, Philippe fit ses adieux à sa femme , qui montra plus de courage que lors de leur première séparation. — Tous ont péri, et il a été sauvé, pensa-t-elle; ô mon Dieu, que ta volonté s'accomplisse !

Philippe arriva bientôt à Amsterdam, et, ayant acheté plusieurs objets qu'il crut pouvoir lui être utiles en cas d'accident, ce qu'il regardait comme presque certain, il se rendit à bord du Batavia ^ qui était à l'ancre et prêt à partir.

,ii:j

Pliilippen'avaitpas été long-temps à bord, quaiul il tlécom rit qu'il n'aurait probablement pas un voyage très agréable, car le Batavia avait ordre de recevoir à bord un détachement nombreux de troupes pour augmenter les forces de la Compagnie à Ceylan et à Java. La cargaison consistait presque entièrement en approvisionnements mililaires, et, en arrivant à la hauteur de Madagascar , le Batavia devait se séparer de la Hotte, et se rendre en droite ligne à Batavia; car on avait pensé Lj^u'avec le nombre de soldats qu'il aval ta bord, ce navire serait en état de se défendre contre tout bâtiment eip-nemi qu'il pourrait rencoirtrcr. Il portait en outre trente- pièces de canon , et avait lui équipage de soixante-quinze hommes. Outre

LE NAlbbilAU FA.Aiù3Il-. '2J9

les approvisionnements militaires, il avait aussi une somaie a argent considérable pour acheter des marchandises clans les Indes. Le détachement de soldcils s'embarquait, quand Philippe arriva à bord ; et au bout de quelques minutes, les ponts étaient tellement couverts d"hommes et de bagages , qu'on pouvait à peine s'y remuer. Philippe ne put que dire un mot au capitaine, qui le présenta à son premier lieutenant, et il entra sur-le-champ dans l'exercice de ses fonctions. Il avait donné toute son attention , pendant son premier voyage, à l'étude de sa profession , et il la connaissait beaucoup mieux qu'on n'aurait pu se l'imaginer.

En très peu de temps, toute apparence de confusion disparut; le bagage des officiers et des soldats fut placé où il devait l'être; les' soldats furent divisés en pelotons et stationnés entre les canons de la batterie , et le pont resta libre, de manière à ce que rien ne gênât les manœuvres. Philippe montra autant d'activité que de méthode en faisant exécuter tous les arrangements nécessaires, et, pendant un instant d^^ lepos, le capitaine lui dit:

•24^ LF, VAirSKAU F ANrO.^îK.

— Sur :11a foi, îj^ynheer Yanderdeclven , je pensais que vous preniez vos aises en ne venant pas lîoiis rejoindre plus tôt; mais je vois que vous savez réparer le temps perdu. Vous avez fait, cette matinée, beaucoup plus que je ne m'y attendais. J'en suis d'autant plus charmé que vous soyez des nôtres , et je regrette que vous ne soyez pas arrivé à temps pour l'arrimage de la cale, qui n'a pas été fait aussi bien qu'il aurait pu l'être. Mynheer Struys, mon premier lieutenant, avait tant de choses à faire , qu'il n'a pu y donner toute l'attention nécessaire.

— Je suis fâché de ne pas être arrivé plus tôt, mynheer; mais j'ai rejoint le vaisseau le jour même qui m'avait été indiqué par la Compagnie.

— Oui , oui. On savait que vous êtes marié; vous êtes un des gros actionnaires de la Compagnie, et l'on n'a voulu vous déranger qu'au dernier moment. — Après le voyage que nous allons faire, vous pouvez compter sur le commandement d'un navire; je l'ai entendu dire ce matin même dans les bureaux de la Compagnie; et, dans le fliit,

LE VAISSL\LI l-\INrOME. 24 1

le nombre de vos actions vons y donne droit.

Philippe fiUcharnKul'apprendrequ'il avait si bien placé son ai'gent , car il désirait vivement cire capitaine d'un navire.

— Si la Compagnie m'accorde une telle place, dit-il, je ferai en sorte de me rendre capable de la remplir.

— A'ous le serez, mynheer Vanderdecken ; je le vois d'avance; j'en réponds. — Mais il faut que vous ayez tm goût tout particulier pour la profession de marin ?

— J'en conviens, et je crois c[ueje n'y renoncerai jamais.

— Jamais! — c'est ce que vous pensez à présent. Vous êtes jeune , actif, ardent ; mais vous vous en lasserez avec le temps, et vous ne serez pas fâché de passer dans le repos le reste de votre vie.

— Combien de troupes avons-nous à em* barquer ?

— Deux cent quarante-cinq soldats et six officiers. — Pauvres diables ! beaucoup d'entre eux ne reviendront jamais en Hollande, et plus de la moitié ne vivront pas un an. C'est

242 LE VAiSSi:Al] F.\JNTO:.î!:.

un climat affreux, j'y ai une fois déijarqiié trois cents hommes, et, au Jdouî i]c six mois, avant que nous eussions remis à la voile , il n'en restait j)as cent.

— C'est presque un meurtre de les y envoyer.

— Bah! il faut qu'ils meurent c[uelque part, et qu'importe où , quand et comment? La vie de ces hommes est une marchandise qu'on envoie aux Tndes comme les autres, et elle est d'un bon rapport à la Compagnie. — C'est une denrée qu'elle achète à bon marché , et qu'elle vend cher.

- — Oui , pensa Philippe quand le capitaine l'eut quitté, la Compagnie achète la vie des hommes à bon marché , et la vend cher; car sans soldats , comment pourrait-elle défendre ses possessions contre les naturels du pays et les ennemis étrangers ? Mais si la vie de ces soldats est si impitoyablement sacrifiée à la cupidité, pourquoi éprouveraisje des remords en la voyant sacrifiée à l'accomplissement d'un devoir sacré que le ciel m'a imposé? Toutes les créatures sont entre les mains dun Dieu dont les vues sont im-

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pénétrables ; il frappe ou il sauve comme il le juge à propos. — Si pourtant ce bâtiment doit subir le même destin que le Tei' Schilling, parce que je me trouve à bord ;, je voudrais avoir été placé sur un autre où il y aurait eu moins de monde.

Après l'arrivée de Philippe abord du Batavia , il se passa huit jours avant que la flotte mît à la voile.

Il serait difficile d'analyser les sentiments qui l'agitèrent pendant ce second voyage. Son esprit était sans cesse occupé du motif qui l'avait décidé à s'embarquer, et quoiqu'il remplît tous ses devoirs avec la plus grande exactitude , le travail de chaque jour se passait comme un songe. Se croyant sûr de rencontrer encore le J 'aisseau Faiilôiiie^ et presque aussi sur que cette rencontre serait le présage d'un nouveau désastre, et peut-être de la mort de tous ceux qui faisaient voile avec lui , cette idée le poursuivait continuellement, et influait sur sa santé. Il se disait qu'il avait voué à la mort tous ses compagnons de voyage, et quand il entendait un officier iiai-hr de sa femme , ou de ses en-

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fan!s , et faire tlos projets pour Tavenir, il r.e pouvait supporter cette couversaliou , et se retirait précipitaninient. Quelcpiefois il se disait qu'il s'était , de même que sa mère, laissé trop facilement abuser ])ar une illusion de ses sens; tantôt, en repassant toutes les circonstances, il ne pouvait s'empêcher d'y reconnaître quelque chose de surnaturel; mais il se demandait si ce ne pouvait être l'ouvrage du démon , et non celui du ciel, et il se reprochait de ne pas avoir fait une confidence entière au père Seysen , pour avoir son avis sur ce qu'il devait faire. 11 était trop tard; il était alors bien loin d'Amsterdam, et il ne lui restait qu'à s'acquitter de son devoir , quel qu'il pût être.

A mesure qu'on approcha du Cap , son agitation augmenta à un tel point, qu'elle fut remarquée par tous ceux qui étaient à bord. Bien des fois on lui en demanda la cause; il se borna toujours à répondre qu'il ne se portait pas bien , et le changement survenu dans tous ses traits prouvait assez qu'il souffrait véritablement. Il passait presque toutes les nuits sur le pont, ses yeux se

LE VAISSÏÏVIT r\NTOMF. 2/|5

tournant sans cesse d'un point de riiorizon à l'autre, s'attendant toujours à l'apparition du Vaisseau Fantôme; et cen'était guère que pendant le jour qu'il allait chercher dans sa chambre quelques instants de repos souvent troublé. Cependant après un heiueux passage , le Batavia jeta l'ancre dans la baie de la Table, et l'esprit de Philippe se trouva un peu soulagé.

Dès que la flotte eut renouvelé sa provision d'eau, elle remft à la voile, et l'agitation de Philippe recommença. On doubla pourtant le Cap sans éprouver ni tempêtent ouragan, et quand on fut à la hauteur de ]Madngascar, le Batavia, conformément à ses ordres, se sépara du reste de la flotte. — Et maintenant, pensa Philippe, le Faisseaa Fantôme ^.ç montrera-t-il? A-t-il attendu l'instant où nul bâtiment n'est près de nous pour nous donner des secours si nous en avons besoin? Mais le Batavia continua à voguer sur une mer trajiquille et sous un ciel pur, et le Tdisseau Fantomene pnrutpns. 4iibout de quohpies semaines, il arriva à la hauteur de Java , et il mit en panne pour la luiit , avant

2/|6 LE VAISSKAU FANTOIVIF.

trentrer clans la rade splendicle de Batavia. C'était la dernière nuit qu'ils seraient sous voile, et Philippe la passa sur le pont, attendant le matin avec impatience. Le soleil se leva le lendemain dans toute sa splendeur, le navire entra dans la rade; et avant midi on avait jeté l'ancre. Philippe, ayant alors l'esprit plus tranquille , descendit dans sa chambre , et se jeta sur son lit pour prendre un peu de repos , dont il avait grand besoin.

Après avoir dormi deux ou trois heures , il remonta sur le pont. Les soldats étaient déjà débarqués, car ils étaient aussi empressés que le sont ordinairement les marins de se rendre à terre , après avoir été resserrés dans l'espace étroit d'un navire, pendant une si longue navigation. Il examina la scène qui s'offrait à ses regards. La ville de Batavia était à environ un mille , sur un rivage peu élevé. Par derrière était une chaîne de hautes montagnes couvertes d'une riche verdure, aux pieds desquelles on voyait çà et là de jolies niîgsons de campagne, appartenant aux plus riches habitants , et entourées de beaux arbres. C'était un panorama magni-

i.r. v.\issi;u) rA>TOME. q'j^

lique. Près delà ville élail uiiefouletle grands et de petits bâtiments, offrant aux yeux une foret de mâts. L'eau de la baie était d'un bleu brillant, et une brise légère l'agitait doucement. De petites iles rompaient l'uniformité de la ligne d'eau par des touffes de verdure qui y faisaient contraste. La ville elle-même offrait un coup d'œil agréable, les maisons peintes en blanc se dessinant en relief sur la verdure des arbres qui croissaient dans les jardins et qui bordaient les rues.

— Est-il possible, dit Pbilippe au capitaine, qui était près de lui sur le gaillard d'arrière, qu'un si bel endroit soit si malsain? Je m'en étais fait une idée toute différente.

— Oui , répondit le capitaine. De même que le serpent venimeux du pays s'élance de dessous les fleurs, ainsi la mort se cache sous ce brillant paysage poiu' frapper ses victimes. — Mais comment vous trouvez-vous à présent, mynheer Vanderdecken ?

— Beaucoup mieux , je vous remercie.

— Mais votre santé est affaiblie , et je vous conseille d'aller à terre. *

— Je profiterai avec plaisir de votre per-

a 48 LF VA.ISSEAII FANTOME.

mission. Combien de temps devons-nous rester ici?

— Très peu de jours. Nos ordres sont de repartir le plus tôt possible. Notre cargaison est prête, et on l'apportera à bord dès que nous serons débarrassés des bagages des troupes et des approvisionnements militaires.

Philippe suivit l'avis du capitaine, et il fut reçu avec la plus obligeante hospitalité par im négociant dont la maison de campagne était dans une situation salubre. La cargaison se fit attendrebeaucoup plus long- temps que le capitaine ne l'avait pensé. Philippe y passa donc deux mois , et sa santé se rétablit complètement. Il ne retourna à bord que quelques jours avant qu'on mît à la voile. Le retoui' fut aussi heureux que l'avait été le voyage , et quatre mois après être parti de Batavia, ils se trouvaient vis-à-vis de Sainte- Hélène ; car, à cette époque , ou faisait ordinairement ce voyage en suivant les cotes de l'Afrique , au lieu d'avancer vers celles de l'Amérique, lis avaient doublé le Cap une seconde fois sans voir le ï ''aisseau Fantôme ,

LE VAlSSr.AU FANTOMF. ll\(^

et Philippe avait recouvré non seulement sa santé, mais sa gaieté; car il voyait approcher le moment qui devait le réunir à sa chère Aminé. Pendant qu'ils étaient retenus par im calme en vue de cette île, ils virent de loin une embarcation qui faisait les plus grands efforts pour les joindre , et, au bout de trois heures, elle fut bord à bord avec le Batavia. Ceux qui s'y trouvaient étaient épuisés de faim et de fatigue, car ils étaient depuis deux jours en mer, sans aucunes provisions, et ils n'avaient pas cessé de ramer ini seul instant pour tâcher de gagner Sainte- Hélène, lis formaient l'équipage d'un petit bâtiment de la Compagnie hollandaise qui avait coulé à fond tout-à-coup. Un bordagc s'était détaché, et l'eau était entrée si rapidement qu'ils n'avaient eu que le temps de se jeter dans l'embarcation. Outre le capitaine, deux officiers et vingt matelots, il s'y trouvait un vieux prêtre catholique portugais, qui était renvoyé en Europe pour avoir agi contre les intérêts des Hollandais dans les îles du Japon. Les Japonnais l'avaient caché quelque temps , mais le gouvernement du

aSî) ].V. V\ISSFA.U FANTOME.

pays le taisant cluM'clier aussi pour le mettre à mort, il avait pris le parti de se livrer lui-même entre les mains des Hollandais, les regardant comme ses ennemis les moins dangereux.

Lesautorités hollandaises au Japon avaient décidé qu'il serait renvoyé du pays, et l'avaient fait passer à bord du bâtiment de la Compagnie des Indes dont il s'agit. D'après le rapport du capitaine et de son équipage , un seul individu avait péri avec ce navire, mais c'était un homme d'importance. Il avait rempli, pendant bien des années, la place de président de la Factorerie hollandaise au Japon , et il retournait en Hollande avec les richesses qu'il avait amassées. Pendant que l'équipage descendait à la hâte dans le canot, il avait voulu retourner dans sa chambre pour y prendre une cassette pleine de diamants et de pierres précieuses; mais, avant qu'il fût remonté sur le pont, le navire plongea tout-à-coup son beaupré dans la mer et disparut en un instant. L'équipage eut à peine le temps de foire force de rames pour éviter que l'embarcation ne fût entrai-

TR VAISSFAU FANTC^MT. 20 I

née par le tourbillon. Ils s'anvtèrc iit à quelque distance pour voir s'il remonterait à la surface , mais il n'y reparut pas.

— Je savais qu'il nous arriverait quelque malheur, dit le capitaine du bâtiment qui était assis dans la cabine avec Philippe et le capitaine du Batavia , car trois jours auparavant nous avions vu le Diable, ou le Vaisseau du Diable.

— Quoi ! le Voltigeur hollandais^ comme on l'appelle? s'écria Philippe.

— Oui , c'est le nom qu'on lui donne. J'en avais souvent entendu parler, mais je ne l'avais jamais rencontré , et j'espère que cela ne m'arrivera plus.

— J'en ai aussi entendu parler, dit le capitaine du Batavia. Et comment ce vaisseau vous est-il apparu ?

— Le fait est que je n'ai vu que le reflet de sa membrure. — C'est une histoire fort étranj^erla nuit était belle, le ciel pur, et nous voguions les perroquets dehors , car je ne déploie jamais les perroquets volants pendant la nuit , sans quoi notre bâtiment aurait pu les porter par cette bonne brise.

QOa LE VAISSEAU FANTOME.

J'étais couché clans ma chambre quand, vers deux heures du matin , mon Heutenant vint m'éveiller et me prier de monter sur le pont. Je lui demandai ce qui était arrivé : Rien , me répondit-il, mais tous nos hommes sont effrayés , parce qu'ils voient ce qu'ils appellent Je fantôme iVun vaisseau. 'ie montai sur le pont. J^'horizon était parfaitement clair tout autour de nous ; mais nous avions par la hanche une sorte de brouillard qui n'était pas à plus de deux encablures de nous, et au centre duquel on voyait indistinctement la forme d'un grand navire. Nous filions alors environ quatre nœuds et demi par heure, et cependant nous en étions toujours à même distance. Ce brouillard ne s'étendait pas sur un espace de plus de six encablures en long et en large. Que diable signifie cela? m'écriai-je , en me frottant les yeux; un brouillard épais sous un ciel pur , loin de toute terre, et par une bonne brise? — Ecoutez, dit le lieutenant, j'entends parler; et j'entendis des voix sortir du brouillard. « Un navire à tribord! » cria une voix. — « Tout le monde en haut ! » cria une autre. — J'entendis

le sifflet (lu niailre. — « Chargez un canon à l'avant! — Oui, oui , monsieur. — Tout est prêt. — l'eu !» — Le coup de canon retentit à nos oreilles conune le tonnerre ; et alors tout disparut comme par enchantement, et nous ne vîmes plus ni brouillard ni bâtiment,

— Est-il possible ? s'écria le capitaine du Batavia.

— Tout mon équipage vous le certifiera , et même le vieux prêtre portugais , car il était à côté de moi sur le pont. Nos hommes disaient qu'il nous arriverait quelque accident , et dans le fait , comme on sondait le puits pendant le quart du matin , on trouva quatre pieds d'eau. Je mis du monde aux pompes sur-le-champ , mais l'eau gagnait toujours; et le troisième jour un bordage s'étant dtf taché, nous n'eûmes que le temps de nous jeter dans l'embarcation avant que le bâtiment coulât à fond. Mon lieutenant dit que ce bâtiment est bien connu et qu'on l'appelle le F olligeur hollandais.

Philippe ne fit aucune observation sur ce récit , mais ce qu'il venait d'entendre déchar-

gea son esprit d'un grand poids. — Puisque le Vaisseau Faiitônic de mon pauvre père , pensa-t-il , apparaît aux autres aussi bien qu'à moi , ma présence n'est pas la cause de cette apparition. S'il occasionne des malheurs à ceux qui le rencontrent, ce n'est pas parce je suis à bord. Je ne fais que courir, comme les autres, le risque de le rencontrer , quoique ce soit mon unique but , et je ne mets pas leur vie eu danger. Ma conscience est donc tranquille à présent, et je puis accomplir mon vofu sans crainte et sans remords.

Le lendemain , Philippe fit connaissance avec le prêtre portugais , qui parlait le hollandais et plusieurs autres langues. C'était un vieillard vénérable, paraissant avoir au moins soixante ans, ayant une longue barbe blanche , et un air plein de douceur, et dont la conversation était aussi amusante cju'instructive.

Dans la soirée, penda,nt que Philippe faisait le premier quart , le bon vieillard se piomena avec lui sur le gaillard d'arrière ; et après une longue conversation, Philippe lui conlia qu'il était calhoUque.

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