‹ Le vaisseau fantomeChapitre 16 sur 22 · LL VAISSI'AU FA.MO.AIE · texte numérisé non relu

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dont il comptait jouir paisiblementdans son pays dans quelques semaines; et c'est une preuve que le juste courroux du Tout-Puissant frappe quelquefois, même en ce monde, le méchant qui a mérité sa vengeance.

— Vous voulez sans doute parler du président de la factorerie hollandaise du Japon, qui a péri avec votre bâtiment?

— Oui , mais l'histoire des crimes de cet homme est longue. — Demain soir je me promènerai avec vous pendant votre quart , et je vous la raconterai. — Bonsoir, mon fils ; que la paix soit avec vous !

Le temps continua à être beau le jour suivant, et le Batavia mit en panne dans la soirée, dans l'intention de jeter l'ancre le lendemain matin dans la rade de Sainte-Hélène. Quand Philippe monta sur le pont pour faire le quart de minuit, il trouva sur le passeavant le vieux prêtre qui l'attendait. Le bâtiment étant en panne, tout était tranquille ; les matelots dormaient entre les canons , et Philippe étant passé sur l'arrière avec sa nouvelle connaissance, ils s'assirent sur une cage

LE VAISSEAU FVNTOAIt;. qSj

à poulets , et le vieux prêtre commejira son récit comme il suit :

« Vous ne savez peut-être pas que les Portugais, quoique désirant s'assurer la possession des pays découverts {)ar leur esprit entreprenant et courageux, — ce qu'ils n'ont pu faire qu'en commettant, à ce que je crains, bien des crimes dont ils auront à répondre, — n'ont pourtant jamais perdu de vue un point qui doit être cher à tous les bons catholiques, le désir d'étendre la vraie foi , et de planter la bannière du christianisme dans les contrées livrées à l'idolâtrie. Quelques uns de nos compatriotes ayant fait naufrage sur les cotes du Japon , nous obtînmes ainsi la connaissance de ce pays, et, sept ans après, notre bienheureux saint François débarqua dans l'ile de Ximo , y passa deux ans et cinq mois, y prêcha notre religion, et y convertit un grand nombre d'habitants. Il s'embarqua ensuite pour la Chine, qui était sa première destination; mais il ne lui fut pas permis d'y arriver, car Dieu l'appela à lui pendant ce voyage. Après sa mort, le nombre des convertis à notre

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sainte religion augmenta considérablenieut dans les lies du Japon, quoique les prêtres de l'idolâtrie fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour en arrêter les progrès, et excitassent quelquefois des persécutions contre ceux qui avaient été baptisés. Néanmoins les germes de la foi chrétienne se disséminaient rapidement, et le vrai Dieu avait en ce pays des milliers d'adorateurs.

» Cependant les Hollandais formèrent un établissement au Japon, et voyant que les chrétiens japonais qui demeuraient dans les environs de leur factorerie, ne voulaient commercer qu'avec les Portugais, en qui ils avaient confiance, ils saisirent toutes les occasions de nous chercher querelle. Enfin , l'homme, dont je vous ai parlé, étant devenu le chef de la factorerie hollandaise, résolut, pour assouvir sa soif d'or, de rendre la religion chrétienne suspecte à l'empereur du Japon , et de ruiner ainsi les Portugais et leurs adhérents. Telle fut, mon fils, la conduite d'un homme qui prétendait avoir embrassé la religion réformée, comme étant plus pure que la notre.

» A peu de distance de nous demeurait un seigneur japonais, qui possédait luie grande fortuncet Ijeaucoup d'inQuence dans le pays. Il avait embrassé notre religion , et avait été baptisé avec deux de ses fils; mais il en avait deux autres , qui vivaient à la cour de l'empereur, et qui étaient restés païens. Il nous avait fait présent d'une maison pour servir d'école d'instruction ; mais lorsqu'il vint à moiu'ir, ses deux fils, qui étaient à la cour, nous sommèrent de la leur rendre. Nous refusâmes d'y consentir, et le président de la factorerie hollandaise saisit cette occasion pour leur inspirer de î'animosité contre nous. Avec leur aide, il fit croire à l'empereur que les Portugais et les chrétiens avaient formé une conspiration pour lui ôter le trône et la vie. — Car il est bon de vous dire que lorsqu'on demandait à un Hollandais s'il était chrétien, il répondait: Non ; je suis Hollandais.

» L'empenuu', croyant à l'existence de ce complot, donna sur-le-cham!) des ordres pour qu'on exterminât tous les Portugais et tous les Japonais qui avaient embrassé la

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religion c!îré:ieînie. Il leva à cet effet une armée, et en donna le commandement aux deux fils du seigneur dont je vous ai parlé, et qui étaient toujours à sa cour. Les chrétiens, sachant que la résistance était leur seul espoir, prirent les armes, et se rangèrent sous les ordres des deux fils chrétiens du même seigneur. Les deux armées étaient donc commandées par quatre frères, deux d'un côté et deux de l'autre.

» L'armée chrétienne montait à plus de quarante mille hommes; mais l'empereur, qui ne la croyait pas à beaucoup près si nombreuse, n'avait envoyé contre elle qu'une force de vingt-cinq mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent; les Japonais sont braves, et, après un conibat déterminé, la victoire resta aux chrétiens, qui taillèrent en pièces l'armée ennemie.

V Cette victoire amena de nouvelles recrues , et l'armée chrétienne se trouva forte de plus cinquante mille hommes. Mais l'empereur, courroucé d'avoir perdu sa première armée, fit de nouvelles levées, rassembla cent cinquante mille hommes, et ordonna

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qu'on ne fit quartier à personne, à l'exception des deux généraux, qu'il voulait prendre vivants pour les faire périr dans les tortures. Toutes offres de conciliation furent rejetées, et l'empereur se mit lui-même en campagne. Les armées arrivèrent en présence; la bataille dura toute la journée, et la victoire se déclara de nouveau pour les chrétiens, quoiqu'ils eussent fait une grande perte, et qu'un de leurs généraux eût été blessé et fait prisonnier.

» Le combat recommença le lendemain au point du jour, et le résultat en fut fatal aux chrétiens. Ils avaient été entourés pendant la nuit, et ils furent écrasés par le nombre. Leur général fut tué, et très peu d'entre eux échappèrentau carnage. I/empereur attaqua alors les équipages du camp, et fit massacrer tout ce qui s'y trouva, sans épargnerles vieilla rds, les femmes et les enfan ts. On assure que plus de soixante mille chrétiens périrentdans cette journée. IMais ce n'était pas assez. On fit nne recherche rigoureuse des chrétiens dans toutes les îles du Japon, et tous ceux qu'on put découvrir perdirent la vie dans les tor-

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tiires. Cette persécution dura plusieurs années, et, depuis environ quinze ans, le christianisme est extirpé de l'empire du Japon. On dit que plus de quatre cent mille chrétiens furent victimes de ces cruautés; et ces massacres, mon fils, eurent pour première cause le mensonge et la cupidité de l'homme qui en a reçu la juste punition il n'y a que quelques jours. La Compagnie hollandaise, charmée d'avoir obtenu le commerce exclusif du Japon , approuva sa conduite , car elle le continua d'année en année dans sa place. Il était jeune quand il y fut nommé, et ses cheveux avaient blanchi quand il songea à la quitter. 11 avait amassé d'immenses richesses, qui ont péri avec lui, et il a été appelé toutà-coup pour rendre son compte. — Réfléchissez un peu, mon fils. Ne vaut-il pas mieux suivre l'étroit sentier du devoir, mépriser les richesses et les plaisirs de ce monde , et pouvoir espérer, en le quittant, que nous sommes destinés à un bonheur sans fin ? »

— Vous avez raison, mon père, répondit Philippe d'un air pensif.

— Il ne me reste que quelques années à

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vivre, et Dieu sait que je quitterai ce monde sans répugnance.

— Je pourrais en dire autant.

— Vous, mon fils! — non. Vous êtes jeune, et vous devez être plein d'espérances. Vous avez des devoirs à remplir dans l'état auquel il plaît à Dieu de vous appeler.

— Oui, mon père; j'ai un devoir à remplir, je le sais. — Mais l'air de la nuit est trop vif pour votre âge. Allez prendre quelque repos pendant que je finirai mon quart. Nous nous reverrons demain.

— Que Dieu veille sur vous , mon fils ! — Recevez la bénédiction d'un vieillard. — Bonsoir.

— Lui dirai-je tout? se demanda Philippe quand il fut parti. Je m'y sens disposé. Mais non; je n'ai pas fait cette confidence au pèrti Seysen , pourquoi la lui ferais-je? — Mon secret est à moi, et il restera dans mon cœur. Et Piiilippe tirant son reliquaire de son sein, le toucha de ses lèvres avec respect.

Le^t7^rt('z«s'arrètaquelques jours à Sainteîîélène,etreniitàla voile. Six semaines après, le navire était à l'ancre dans le Zuyderzée.

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Après en avoir obtenu la permission du capitaine, Philippe partit sur-le-champ pour Terneuse, emmenant avec lui le vieux prêtre portugais Mathias, avec qui il s'était intimement lié, et à qui il avait offert un asile tant qu'il voudrait rester dans les Pays-Bas.

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