‹ Le vaisseau fantomeChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— Je suis loin de vouloir vous causer de l'inquiétude , mon lils, dit le père Mathias à riiiiippe, qui, nV'tant plus qu'à un quart de mille de sa demeure , marchait si rapidement , que le vieux prêtre avait peine à le suivre ; mais souvenez-vous cpie nous sommes dans un monde qui n'est que transitoire , et qu'il s'est passé bien du temps depuis que vous avez quitté ce pays. C'est pour cette raison que je voudrais vous voir vous livrer avec moins de vivacité à ces visions de bonheur que votre imagination ne cesse de vous présenter depuis que nous sommes à terre. J'espère que la merci de Dieu permettra que vous soyez dans quelques minutes dans les bras d'une épouse chérie; mais plus vos espérances sont ardentes, plus

266 LK VAISST-Ai: FAIN'TOME.

le désappointement vous accablerait. Nous avons appris à Flessingue qu'une maladie cruelle a ravagé ce pays , et la mort n'épargne ni la jeunesse , ni la beauté.

— Hâtons - nous, mon père j répondit Philippe : — ce que vous dites n'est que trop vrai, et mon inquiétude en devient plus cruelle.

Il doubla le pas, laissant le bon prêtre le suivrede loin, et il arriva bientôt au petitpont de bois qui conduisait à sa demeure. Il était alors environ sept heures du matin , car ils avaient passé l'Escaut au point du jour. Il remarqua que les volets étaient encore fermés, ce qui le surprit. La porte n'était fermée qu'au loquet ; il Couvrit et entra dans la cuisine , où il vit une servante endormie sur une chaise. Au même instant une voix demanda du haut de l'escalier : — Marie, est-ce le docteur?

Philippe n'attendit pas plus long-temps ; en trois bonds il fut sur le palier du premier étage, et il ouvrit la porte de la chambre d'Aminé. Une veilleuse y répandait une faible clarté; les rideaux du lit étaient fermés ,

LK VAISSFMI FATVTOIMF. 9Ai'J

et le père Soysen était à genoux à coté et priait. Philippe fit un pas en ai Hère; tout son sang se retira vers son couiu' ; il ne put parler, et, respirant à peine, il s'appuya contre la muraille en poussant un profond gémissement. Le père Seysen se retourna , et reconnaissant Philippe, il se leva et lui tendit la main en silence.

— Elle est donc morte? s'écria enfin Philippe.

— Non , mon fils , mais il nous reste bien peu d'espérance. Le moment de la crise approche ; dans une heure son destin sera décidé, et nous saurons si elle sera rendue àvotie amour, ou si elle suivra au tombeau toutes les victimes q^-'une fatale épidémie y a conduites.

Le père Seysen conduisit Philippe près du lit , et en tira le rideau. Aminé était sans connaissance; elle respirait péniblement, et ses yeux étaieni fermés. Philippe s'agenouilla, saisit sa main brûlante, la baisa et fondit en larmes. Le père Seysen chercha à le calmer, et lui persuada de se lever et de s'asseoir avec lui près du lit.

qG!^ le vaisseau FANTOME.

— C'est un triste spectacle, lui tlit-il , et il doit l'être doublement pour un caractère aussi ardent et aussi impétueux que le vôtre : mais il faut que la volonté de Dieu s'accomplisse. — Souvenez-vous que tout espoir n'est pas perdu. Il en reste peu, j'en conviens , mais il en reste encore : c'est ce que m'a dit le médecin qui lui donne des soins , et il doit être ici dans quelques instants. Sa maladie est le typhus , fièvre maligne qui , depuis deux mois, a enlevé des familles entières , et ,qui dure encore. Heureuse est la maison où elle n'a frappé qu'une victime, et je regrette que vous soyez arrivé en ce moment , car elle est d'une nature contagieuse. Bien des gens ont quitté ces environs pour aller bien loin s'en mettre à l'abri.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et un grand homme basané, couvert d'un manteau brun, et tenant sous son nez une éponge imbibée de vinaigre, entra dans la chambre, et s'approcha du lit; c'était le médecin. Il tàta le pouls de la malade, lui toucha le front, et la couvrit ensuite avec grand

LE VAISSKAU rAMOftlIi. 269

soin. Tl remit son éponge à Philippe en lui disant de s'en servir , et fit signe au père Seysen de le suivre hors de la chambi'e.

Le père Seysen revint au bout d'une minute. — J'ai reçu les instructions du docteur , mon fils , dit-il ; il croit qu'elle triomphera de cette maladie. Il faut la tenir bien couverte; mais tout dépendra du calme et delà tranquillité dont elle pourra jouir quand elle aura repris l'usage de ses sens.

— Il nous sera facile de lui en procurer.

— Ce n'est ni la connaissance de votre retour, ni même votre vue, que je crains pour elle. La joie tue rarement ; mais j'ai d'autres motifs d'alarme.

— Quels peuvent-ils être ?

— Il y a treize jours qu'Aminé est dans le délire , et pendant tout ce temps je ne l'ai guère quittée que pour remplir les devoirs de mon ministère auprès de ceux qui en avaient besoin. Pendant ce long délire, elle a parlé de choses qui m'ont fait frémir d'horreur, malgré le peu de suite qui régnait dq^is ses discours ; il est évidenjt que c'est un-çujet qui lui pèse sur l'esprit, et qui doit retarder

ayO LE VAISSEAU FANTOIME.

sa giiérison. — Philippe Vanderclecken, vous (levez vous rappeler que je vous ai une fois demandé quel est le fatal secret aui a conduit votre mère au tombeau , et qui peut y conduire x\mine après elle; car il est évident qu'elle le connaît , n'est-il pas vrai ?

— Elie sait tout.

— Et elle a tout dit dans son délire. — J'espère même que son imagination en désordre a été au-delà de la vérité. Mais ce n'est pas ce qui doit nous occuper en ce moment. Veillez sur elle , Phdippe. Je reviendrai dans une demi-heure, car le docleur m'a dit que ce court espace de temps décidera du sort de la malade.

Le père Seysen sortit; Philippe ouvrit le rideau du lit de sa femme, s'agenouilla à coté, et passa quelque temps en prière; il se releva ensuite, se pencha sur Aminé, et imprima un baiser sur ses lèvres , qu'il trouva brillantes, mais non sèches. Il re- UKirqua aussi que son front devenait humide et que ses inains étaient moites; il la recouvrit avec soin , et resta les yeux iJxés sur elle avec une inquiétude mêlée

d'espoir. Au bout cFiin ([uart d'Iieiirc, il eut la satisfiiction de voir que la transpiiMtiou s'était coinpléteuieut établie; elle sortit de l'état de stupeur dans lequel elle avait été si long-temps plongée; une sorte d'agitation y succéda, et, sans recouvrer la connaissance, elle fit des mouvements pour repousser sss couvertures, que Philippe avait soin de replacer au même instant. Enfin elle tomba dans un sommeil calme et profond. Bientôt après , le médecin arriva avec le père Seysen. Philippe lui rendit compte en peu de mots des symptômes qu'il avait remarqués, et le docteur s'approcha du lit de la malade.

— Mynheer, dit-il ensuite à Philippe, votre femme est sauvée; mais il n'est pas à propos qu'elle vous voie si inopinément; son émotion pourrait être trop forte pour son état de faiblesse. Il faut la laisser dormir le plus long-temps possible; quand elle s'éveillera, elle aura recouvré la laison. Il faut que vous la laissiez aux soins du père Seysen.

— Mais ne puis-je rester dans un coin de la chambre sans qu'elle puisse me voir.^

2y2 LE VAISSEAU 1 ANTOJVIE.

— Cela serait inutile. La maladie est contagieuse, et vous n'êtes déjà resté ici que trop loiig-lemps. Sortez de cette chambre, changez de vêtements, et faites-lui préparer un lit dans un autre appartement, où elle puisse être transportée dès que la chose sera possible. Faites ensuite ouvrir toutes ces fenêtres, et prenez tous les moyens possibles pour purifier l'air dans toute la maison. Il ne faut pas qu'une femme n'échappe à la mort que pour voir son mari exposé au même danger.

Philippe suivit cet avis prudent, et, après avoir changé de vêtements, il alla trouver le père Mathias , qu'on avait fait entrer dans la salle à manger.

— Vous aviez raison , dit-il en se jetant sur le sofa.

— La vieillesse rend craintif, mon fils. — Mais j'espère que tout ira bien.

— Je l'espère aussi , répondit Philippe. Il n'en dit pas davantage; car, le danger imminent étant passé , il réfléchissait sur ce que lui avait dit le père Seysen , qu'Aminé, pendant son délire, avait révélé le secret

LE VAISSEAU EAlNTOiME. '.2-3

qu'il lui avait confié. I.e père I\ïa{hias, lo voyant occupé de profondes réflexions, ne voulut pas les interrompre. Ils passèrent ainsi plus d'une heure en silence, et alors le père Seysen vint les joindre.

— Rendez grâce au ciel , mon fils. Aminé s'est éveillée, et elle a recouvré toute sa i-aison. Elle a pris la potion que le docteur avait ordonnée, et elle s'est rendormie surle-champ. Je n'ai plus aucun doute de sa guérison. Une servante est près d'elle. J'espère qu'elle dormira quelques heures , car c'est le sommeil qui lui rendra la santé. — Mais, Philippe , il faut que vous me présentiez à votre compagnon de voyage. Je vois qu'il est de la même profession que moi.

— Je suis sûr, père Seysen , que le père Mathias et vous , vous aurez grand plaisir de faire connaissance ensemble. Il a bien voulu me promettre de passer ici quelque temps. — Mais je vais vous faire servir à déjeuner. J'espère que le père Matliias me pardonnera de l'avoir oublié si long-temps.

Philippe donna ses ordres dans la cuisine , l)rit son chapeau et sortit de la maison. Il I. iS

27^ t^E V^ISSI'AU lAJVTOaiE.

sentait qu'il lui serait impossible de manger. Les événements de la matinée l'avaient vivement agité, et il éprouvait le besoin de respirer un air pur. En marchant, sans s'inquiéter où il allait, il rencontra plusieurs de ses connaissances qui lui firent des compliments de condoléance qui se changèrent en félicitations quand ils apprirent que sa femme paraissait hors de danger. Il apprit d'eux aussi quels ravages le typhus avait exercés à Terneuse et dans les environs. Plus de la moitié des habitants en avaient été victimes; ceux qui avaient guéri de cette maladie , étaient si faibles , qu'ils ne pouvaient encore reprendre leurs travaux , çt il en était résulté que bien des familles étaient dans la plus grande misère. Philippe se promit de les secourir de tout son pouvoir , et après une promenade de plus de deux heures, il rentra chez lui et alla rejoindre les deux prêtres. Le père Seysen lui apprit d'abord qu'Aminé dormait encore.

— Et à présent, Philippe, ajouta-t-il, ayons unepetite explication; j'ai eu unelongue conférence avec ce bon père, et j'ai prisbeaucoup

IF. VAISSF.Vl! FAjVTO.ME. '2']5

d'intérêt au récit qu'il m'a fait des progrès de notre sainte religion parmi les païens. Il m'a appris bien des choses qui m'ont donné lieu, les unes de me réjouir, les autres de m'affliger. De mon coté , je lui ai fait plusieurs questions, et je lui ai demandé, entre autres choses, ce qu'il pense de ce qu'on dit de l'apparition surnaturelle d'un vaisseau dans les mers de l'Orient. — Vous voyez que le délire de votre fennne m'a appris votre secret, Philippe; sans quoi je n'aurais jamais pensé à lui faire une pareille question. A ma grande surprise, il m'a dit qu'il avait été luimême témoin oculaire d'une de ces apparitions, et qu'il ne peut l'expliquer raisonnablement par des causes naturelles. Au lieu de me laisser dans un labyrinthe de doutes , ne feriez-vous pas mieux de nous confier à tous deux tous les faits qui ont rapport à cette étrange histoire, afin que nous y réfléchissions ? Vous pourriez ainsi avoir les avis d'hommes plus âgés que vous, et que leur profession rend plus en état que vous de décider s'il y a quelque chose de surnatiu'el dans cette vision ; c'^ dans ce cas, si c'est l'on-

S-jG LE VAISSKAl! rANTOMK.

vrage d'un être qui est toute bienlaisuiice, ou de l'esprit du mal.

— Le bon père a raison , Philippe , ditMathias. Si c'est l'ouvrage du ïout-Puissant,par qui devez-vous vous laisser guider, si ce n'est par ceux qui sont spécialement consacrés à son service? Et si c'est celui du démon, n'estce pas encore à eux que vous devez vous adresser pour pouvoir résister à sa perni^ cieuse influence ? Réfléchissez aussi , Philippe , que ce secret peut peser cruellement sur l'esprit de votre femme , et qu'il peut la conduire au tombeau , comme il y a conduit votre malheureuse mère , ainsi que le digne M. Seysen vient de me l'apprendre. Près de vous , soutenue par votre présence , elle peut avoir la force de supporter cette croix ; mais s'il faut que vous la quittiez encore, combien de jours et de uuits solitaires n'aura-t-elle pas à passer ! Combien n'aura-t-elle pas besoin du secours et des consolations des autres! Un secret semblalDle doit être pour elle un ver rongeur, et quel que puisse être son courage, il abrégera son existence, si la religion ne lui prête son appui; si elle ne peut

t.f; VAissrAïi fanïoimk.

ouvrir son cœiîr à quelque ministre des autels , et puiser de nouvelles forces dans ses avis.

— Vous m'avez convaincu, répondit Philippe , et je sens que j'aurais dû plus tôt vous apprendre à tous deux cette histoire étrange. Je vais donc vous faire connaître tout ce qui m'a été dit par ma mère, et tout ce qui m'est arrivé à moi-même, mais sans beaucoup d'espoir que vos avis puissent m'étre utiles dans des circonstances si singulières et qui m'imposent un devoir dont je ne puis me dispenser de m'acquitter.

Il leur raconta alors dans le plus grand détail tout ce que le lecteur sait déjà; leur parla du vœu qu'il avait fait , et ajouta qu'il croyait n'avoir autre chose à faire que de remplir sa destinée.

— Mon fils , lui dit le père Seysen , vous nous avez raconté des choses bien étranges , l)ien extraordinaires , — des choses qui s'écartent de l'ordre de ce monde, si vos sens ne vous ont pas trompé. ]\Iaintenant , laissez-nous. Le père Mathias et moi, nous allons conférer sur cette affaire très sérieuse ,

278 LE VAISSEAU lANTOME.

et nous VOUS ferons ensuite connaître le résultat de nos réflexions.

Philippe monta dans la chambre d'Aminé, qui dormait encore , renvoya la servante, et s'assit près du lit. Il y passa près de deux heures sans qu'elle s'éveillât, et les deux prêtres le firent alors prier de venir les rejoindre.

— Nous avons eu une longue conversation, mon fds , dit le père Seysen, sur les événements étranges et peut-être surnaturels dont vous venez de nous raconter l'histoire; je dis peu t-ctre , parce que j'aurais rejeté le récit de votre mère comme étant le produit d'une imagination exaltée, et, pour la même raison, j'aurais été porté à croire que l'agitation dans laquelle ce récit vous a jeté a mis le désordre dans votre esprit. Mais, comme le père Mathias affirme positivement qu'il a été témoin de l'apparition fort étrange, sinon surnaturelle, d'un vaisseau, en revenant des mers des Indes,: ce fait, d'accord avec ce que vous avez dit, confirme la légende que vous nous avez racontée , si je puis y donner ce nom; et je n'ose dire qu'il

LE VAISSF.ATI FANTOMF. Q-JQ

soit impossible que cette apparition soit surnaturelle.

— Souvenez-vous que beaucoup d'autres ont vu en même temps que moi l'apparition (lu Vaisseau Fantôme.

— Oui, mais vous êtes le seul qui y ait survécu pour en rendre compte. Mais n'importe! nous admettrons que toute celle affaire soit l'ouvrage d'une intelligence supérieure à l'homme.

— Supérieure, sans doute, puisque c'est l'ouvrage de Dieu.

— C'est un point qu'il n'est pas aisé d'admettre, mon fils. Il existe une autre puissance supérieure à l'homme, et qui n"a rien de divin, — celle du démon , — cet ennemi éternel du genre hiunain. Mais comme cette puissance — bien inférieure à celiede Dieu — ne peut s'exercer sans sa permission , nous pouvons admettre que Dieu permet , en certaines occasions, que de pareils signes se manifestent aux hommes.

— En ce cas, mon bon père, notre opinion est la même.

— Pas ton t-à fait, mon fil*^. Tl fut permis

au sorcier Elymar de pratiquer Fart magique qu'il tenait du démon, afin qu'il fut prouvé, par sa chute et son aveuglement, combien son maître était inférieur au dispensateur souverain de tous les événements. Dans l'occasion dont il s'agit , il peut être vrai qu'il ait été permis au malin esprit d'exercer son pouvoir sur le capitaine de l'équipage d'un navire, et l'apparition surnaturelle de ce navire peut avoir été permise pour servir d'exemple aux marins qui sciaient tentés de commettre la même offense contre ie ciel. Jusqu'à ce point, notre croyance est justifiable. Mais la grande question est de savoir, d'abord, si c'est votre père qui commandait le vaisseau contre lequel cette sentence a été prononcée; et ensuite jusqu'à quel point vous êtes obligé de poursuivre l'entreprise que vous avez commencée , quoiqu'elle puisse vous conduire à votre perte , et quoiqu'elle ne me paraisse pas pouvoir tendre à changer la situation de votre père, si c'est lui que Dieu a ainsi condamné. — Me comprenez-vous bien ?

— Parfaitement, mon père ; mais

r,F. VAissr.AU F,v\roi\ir. q8i

— Ne me répondez pns encore. Je vous dirai maintenant ([n'en admettant que les faits soient tels que vous les supposez, nous pensons , ce bon père et moi , que les révélations qui vous ont été faites ne sont pas ime intimation de la volonté du ciel, mais une suggestion du démon pour vous entraîner dans des dangers et à la mort. Car si c'était une tâche qui vous fut imposée par le ciel, comme vous vous l'imaginez, pourquoi ce vaisseau ne vous est-il pas apparu pendant votre dernier voyage? Et quand il vous apparaîtrait cinquante fois , quelle communication pourriez-vous avoir avec unnavire qui n'est qu'un spectre , une ombre , u ne chose qui n'appartient pas à ce monde? Ce que nous vous proposons, cest d'employer une partie de l'argent laissé par votre mère à faire dire des messes pour le repos de son âme, et à des œuvres de charité, et de rester tranquillement chez vous jusqu'à ce que quelque nouveau signe vous fasse connaître que le ciel vous a réellement choisi pour mettre à fin cette étrange entreprise.

202 LE VAISSEAU FAWTOMF..

— Mais mon vœu , mon père ? — ce vœu enregistré dans le ciel ?

— La sainte église a le pouvoir de vous en relever; c'est un vœu téméraire, et elle vous en relèvera. Vous vous êtes mis entre nos mains, et vous devez vous laisser guider par notre décision. Si nous nous trompons, c'est nous qui en sommes responsables, et vous n'aurez rien à vous reprocher. Nous n'en dirons pas davantage quant à présent. — Je vais monter dans la chambrede votre femme; j'y resterai jusqu'à ce qu'elle s'éveille, et je la préparerai à vous revoir.

Lorsqu'il fut parti, le père Mathias discuta à son tour le même point avec Philippe, et il employa des raisonnements à peu près semblables pendant une longue conversation. Philippe ne fut pas convaincu, mais il était dans le doute et l'anxiété.

Il sortit de la maison. — Un nouveau signe ! pensa-t-il. Il me semble qu'il y a eu assez de signes et de merveilles. Cependant il peut être vrai que des messes soient suffisantes pour tirer mon père de son état de

torture. Dans tous les cas, ce sont eux qui décident, et je ne suis pas à blâmer. Eh bien, attendons un nouveau signe qui me fasse connaître la volonté du ciel , puisqu'il le faut. Et Philippe continua long-temps à se promener, pensant quelquefois aux arguments du père Seysen, et plus souvent à Aminé.

Le soir étant arrivé , le soleil allait se coucher, et Philippe songeait à rentrer chez lui , quand il remarqua que le hasard l'avait conduit précisément à fendi-oit où il avait prononcé son vœu solennel. Il vit les mêmes montagnes dans le lointain ; le soleil était à la même hauteur; c'était la même scène, le même site, la même heure du jour. Il se mit à genoux , baisa son reliquaire , et pria le ciel de lui faire connaître sa volonté par quelque signe. INlais il ne vit aucun signe ni dans le soleil, ni dans l'air , ni sur la terre ; le voile de la nuit couvrit la terre, et il retourna chez lui plus porté qu'auparavant à suivre l'avis du père Seysen.

Dès qu'il y l'ut arrivé, il monta sans bruit dans la chambre d'Aminé. Ei!e était éveillée

a84 T,K VAISSF.au FAlNTOiMF.

et en conversation avec le bon prêtre. Les rideaux étaient tirés, et elle ne put le voir. Le cœur palpitant, il resta debout derrière le chevet de son lit.

— Vous avez lieu de croire que Philippe est arrivé ? disait Aminé. Quelle raison avezvous pour penser ainsi ?

— Le navire sur lequel il est parti vient d'entrer dans le port, et l'on croit l'avoir reconnu sur le pont.

— Et pourquoi donc n'est-il pas déjà ici? Qui doit m'annoncer son retour, si ce n'est lui ? Père Seysen , ou il n'est pas arrivé , ou il est ici. — Je connais trop bien mon cher Philippe. Il y serait arrivé long-temps avant la nouvelle de son retour. — Dites-moi la vérité , mon bon père ! — Est-il ici ? — Cette incertitude me tue.

— Calmez-vous, Aminé. — Il est ici; — il se porte bien. — Vous aurez avant peu le

— O mon Dieu , que je vous remercie ! — Mais s'il est ici , il doit être dans cette chambre , j'en suis siire! — Philippe 1 — cher Philippe 1

LIi VAISSi:.VlJ FAiMOMI::. 9.85

— x.îc voici, ma clicre Aiuiiie! dit Philippe cil ouvrant les rideaux,

Aiuinc poussa un grand cri , lui lendit les bras, et perdit connaissance. PJais elle la recouvra au bout de quelques secondes, et prouva ainsi la vérité de ce qu'avait dit le père Seysen, que la joie tue rarement.

Nous passerons rapidement sur le petit nombre de jours que Philippe employa à veiller son Aminé , qui reprenait rapidement des forces. Dès qu'elle se porta assez bien pour entendre parler d'un tel sujet , il lui fit part des conversalions qu'il avait eues avec les deux prêtres et de leur résultat. Aminé , trop charmée que Philippe restât près d'elle, ajouta ses caresses aux arguments des bons pères, et pendant un certain temps Philippe ne parla plus de se remettre en mer.

28G L£ VAibSEAL FAJNTOME,

CeAPITRE XIV.

Six semaines s'étaient écoulées, et Aminé, rendue à la santé, passait ie temps à se promener avec Philippe , ou restait près de lui dans leur maison. Le père Mathias était encore avec eux. Des messes avaient été dites pour le repos de l'âme deVanderdecken,etle père Seysen avait été chargé de faire des aumônes aux pauvres habitants de la ville et des environs qui étaient dans le besoin. On peut aisément supposer qu'un des sujets les plus fréquents des conversations d'Aminé avec son mari , était la décision portée par les deux prêtres sur la conduite de Philippe. Il avait été formellement relevé de son vœu ; mais, tout en se soumettant à l'opinion de ses deux conseillers spirituels, sa propre

LK VAISSKII: l'ANTv>.MI':

coiisci<Mic(.' n'était pas satisfaite. Son amour pour Aniine, et le désir qu'elle avait de le voir rester près d'elle, prêtaient certainement une nouvelle force aux arguments du père Sevsen , mais il doutait souvent qu'il eût eu raison d'v céder. Quand il était j)rès d'Aminé, ses scrupules disparaissaient ; mais dès qu'il se trouvait seul, il se reprochait de négliger ce qui lui semblait encore un devoir sacré. Aminé vit qu'il avait souvent le front couvert d'un nuage, et elle n'en connaissait que trop bien la cause.

Un jour que , dans une de leurs promenades, ils s'étaient assis dans la campagne sur un tapis de belle verdure, Aminé lui dit : — Croyez-vous aux songes, Philippe? Pensez-vous qu'on puisse recevoir ainsi les avis du ciel ?

— Sans contredit, Aminé. On en trouve bien des preuves dans les Saintes-Ecritures.

— Et pourquoi ne vous assurez-vous pas par un songe si vos scrupules sont bien fondés ?

— Pour avoir un songe , il ne suffit pas de le vouloir.

— Dites que vous le désirez , et je vous en procurerai lui.

— Vous , Aminé?

— Moi , Philippe. — C'est un pouvoir que je tiens de ma mère , quoique je ne vous en aie jamais parlé. Vous savez que je vous ai toujours dit la vérité , et je vous dis que vous aurez un songe sur l'objet qui vous occupe si souvent , si vous le désirez.

— Mais si vous avez un tel pouvoir, Aminé, il doit avoir sa source quelque part ?

— Sans doute , c'est un charme usité dans mon pays , et qui ne manque jamais de produire son effet.

— Un charme ! Pratiquez-vous donc la magie , Aminé ? Un tel pouvoir ne peut venir du ciel ?

— Je n'en sais rien ; je sais seulement que j'ai ce pouvoir.

— ]] doit venir du malin esprit.

— Et pourquoi cela, Philippe? Ne puis-je pas employer les înémes arguments que le père Seysen , qui dit que le malin esprit ne peut se servir de son pouvoir sans la j)erraission île l'i'^he toul-puissant , (pii lui est

Li: VAISSEAU FANTOME. qSc)

si iiifiiiiinent supérieur. Que le pouvoir que j'ai de vous procurer un songe soit magie, sorcellerie, ou tout ce que vous voudrez, il serait sans force si le ciel le voulait. ]\Iais je ne vo's pas pourquoi nous supposerions qu'il part d'une mauvaise source. Nous demandons un songe pour y trouver une règle de conduite dans des circonstances qui nous paraissent douteuses , devons-nous croire que le mauvais esprit nous donnerait de bons conseils ?

— Nous pouvons , comme les patriarches autrefois , recevoir des avis dans un songe ; mais s'en procurer un par des charmes et des sortilèges , ce serait faire un pacte avec le diable.

— Pacte que le diable ne pourrait exécuter, si une puissance supérieure à la sienne ne le lui permettait. Votre raisonnement manque de justesse , Philippe. On nous dit qu'en employant certains moyens , nous pouvons nous procurer tel songe que nous désirons; pourquoi ne les emploierions-nous pas , quoique nous ne puissions les comprendre ? Dans votre religion, dans cette

agO LE VAISSEAU lANTOME.

religion que j'ai embrassée, n'y a-t-il pas des pratiques que nous observons sans les comprendre? Ne nous apprend-elle pas que l'omission de la cérémonie de verser quelques gouttes d'eau sur la tète d'un enfant le prive de toutes chances de jouir du bonheur éternel ?

Philippe fut quelques instants sans lui répondre. — Aminé, dit-il enfin , je crains..,..

— Et moi je ne crains rien, Philippe, quand mes intentions sont bonnes. — Je prends certains moyens pour arriver à un certain but. Quel est ce but? c'est de découvrir, s'il est possible, quelle est la volonté du ciel dans un cas embarrassant. Ce but n'est-il pas louable ? Si c'est par le secours du diable que j'y arrive, qu'importe? il devient mon esclave, et non mon maître. C'est le ciel qui le force à agir contre lui-même. Et les yeux d'Aminé étincelaient pendant qu'elle s'exprimait ainsi.

— Votre mère a-t-eiîe souvent exercé cet art ? demanda Philippe.

— Je l'ignore; mais on m'a dit que toutes les fois quelle l'a exercé , elle a toujours

LE VAISSLAU FAÎNTOMi:. 29 1

réussi. Vous savezque j'étais encore bien jeune quand elle mourut , sans quoi elle m'aurait enseigné beaucoup plus de choses que je n'en ai appris. — Croyez-vous , Philippe , que ce monde ne soit peuplé que d'êtres comme nous , — de créatures d'argile , — nées pour la mort et la corruption , — régnant sur les animaux, et n'étant guère au-dessus d'eux? N'avez-vous pas , dans vos livres sacrés , des preuves que des intelligences d'un ordre bien supérieur ont eu des communications avec les hommes ? Pourquoi ce ({ui est arrivé il v a quelques milliers d'années , ne pourrait-il plus arriver? Ces intelligences bienfaisantes et émanées du ciel , y ont-elles donc été rappelées ? En ce cas, le monde aurait été laissé au pouvoir du malin esprit. Supposez-vous que le ciel ait ainsi abandonné les hommes? je n'en crois rien. Je croisa l'existence actuelle de ces êtres intermédiaires entre la divinité et nous. Si nous n'avons plus de communications avec eux comme autrefois , c est parce que nous ne cherchons pas à en avoir ; c'est une armée d'esprits bienfaisants , toujours aux prises avec une armée de mauvais es-

2f|'2 LE VAISSEAU FANTOJMI".

prits. Telle est ma conviclion. Quel mal peutil y avoir à clierclun' à obtenir leur secours? — Mais , dites-moi , Philippe , cioyez-vous , an fond de votre conscience, (pie tout ce qui vous a été révélé sur ie sujet qui vous occupe, ne soit qu'un rêve de votre imagination ?

— Non , je ne le crois pas , Aminé ; je voudrais pouvoir le croire.

— En ce cas , vous prouvez que mon raisonnement est juste. — Si vous avez eu des révélations surnaturelles , pourquoi ne pourriez-vous en avoir d'autres? Vous ne pouvez dire quel a été l'instrument de ces communications ; vos prêtres vous disent que c'est le malin esprit, cependant vous êtes porté à croire que c'est une intelligence suprême et bienfaisante. Appliquez la même règle à ceque je vous propose. Qui peut décider quel sera l'instrument c{ui vous procurera un songe ?

— J'en conviens, Aminé; mais êtes-vous certaine de votre pouvoir?

— Je suis certaine que s'il plaît à l'intelligence supérieure de vous envoyer un songe, vous pourrez compter sur la vérité de ce qu'il vous annoncera. Si vous ne faites aucun

LF VAISSEAU FA^^TOME. QgS

songe , A'oiis passerez la nuit dans un sommeil paisible; si vous en faites un, il aura rapport au sujet q>u vous occupe.

— Eh bien, Aminé, mon parti est pris. Je veux avoir im songe , car mon esprit est tourmenté de doutes et d'inquiétudes, et il faut que je sache si j'ai tort ou raison. Mettez en œuvre ce soir même le pouvoir que vous prétendez avoir.

— Non, Philippe , ni ce soir , ni même la nuit suivante. Accordez-moi un répit de deux jours. Songez qu'en vous faisant cette proposition , je vous sers contre moi-même. Il me semble que le songe décidera la question contre moi , et qu'il vous ordonnera de continuer l'entreprise que voiis avez commencée. Car je vous le dirai franchement, Philippe ; je ne partage pas l'opinion de nos deux bons prêtres. Mais je suis votre femme, et il est de mon devoir de chercher à vous faire connaître la vérité, quelle qu'elle puisse être. Ayant, comme je le crois, les movens de vous faire découvrir ce que vous devez faire, je devais vous les offrir; mais si je consens à les employer, promettez-moi de m'ac-

Qg4 L«: VAI.SSFAU FATNTOMF.

corder en récompense telle grâce que je vous demanderai.

— Je vous le promets solennellement, Aminé, répondit Philippe en se levant ; mais il est temps que nous retournions à la maison.

Nous avons dit que Philippe, avant son premier voyage, avait placé une très grande partie de ses fonds en actions de la Compagnie hollandaise de&Indes-Orientales. Les dépenses d'Aminé avaient toujours été très modiques, les intérêts accumulés formaient une somme considérable; et après avoir payé les messes pour l'âme de son père, et avoir soulagé les malheureux qui souffraient , il lui resta encore un excédant qu'il employa à acheter d'autres actions semblables.

Pendant les deux jours suivants, ni Philippe, ni sa femme, ne cherchèrent à renouer la conversation qu'ils avaient eue. Il répugnait à Philippe de voir Aminé pratiquer des arts mystiques , qui , si les prêtres l'eussent su , . aiu^aient probablement attiré sur elle les anathèmes de l'église. Le troisième jour se paesa, et ils gardèrent encore le même silence sur ce sujet.

lE VAISSEAU FANTOME. oq.')

ils se couchèrent à l'heure ordinaire ; mais dès qu'Aminé vit que Phihppe était bien endormi , elle se leva et s'habilla. Elle sortit ensuite de la chambre , et y rentra au bout d'un quart d'heure avec un réchaud plein de charbon allumé. Elle tenait en main deux petits morceaux de parchemin roulés, dont chacun était attaché à un étroit ruban. Ils ressemblaient exactement aux philactères que les Juifs employaient autrefois à un usage à peu près semblable.

Elle en attacha un avec précaution sur le front de son mari, et l'autre à son bras gauche. Elle jeta ensuite quelques parfums sur le feu , et au milieu de la fumée qui s'élevait dans la chambre, elle murmura quelques phrases à demi-voix, agita sur sa télé une petite branche dequelque arbrisseau, etaprès avoir enqjorté le réchaud, elle revint s'asseoir près de son lit.

— Si je commets une faute , pensa Aminé, du moins j'en suis seule coupable, et il ne la partage pas. Elle passa ainsi toute la nuit, les yeux fixés sur son mari, dont le sommeil paraissait agité. Quandlesoleil parut, Aminé

agG LE VAISSEAU FANTOME.

agita de nouveau la branche d'arbrisseau sur la tète de son mari en lui disant: — Philippe, éveillez-vous!

Philippe s'éveilla en sursaut ; il ouvrit les yeux, et les referma sur-le-champ, caria lumière du soleil l'éblouissait. Il s'appuya sur un coude, et parut cherc heràrappeler ses sens égarés.

— Où suis-je? s'écria-t-il ; dans mon lit? oui. Il passa sa main sur son front et en arracha le ruban et le petit morceau de parchemin roulé. — Qu'est-ce ceci? ajouta-t-il en l'examinant. — Encore un autre! s'écriat-il en voyant celui qui était attaché à son bras. — Je vois ce que c'est , Aminé , continua-t-il , et il retomba sur son oreiller.

Pendant ce temps, Aminé s'était glissée dans le lit, et avait repris sa place à coté de son mari. — Dormez, Philippe, dormez!

lui dit-elle en l'embrassant ; je suis sûre que vous en avez besoin , nous causerons plus tard.

— Est-ce bien vous , Aminé? dit Philippe dont toutes les idées formaient un chaos; je croyais être seid , — bien loin d'ici. —

T.T. VAISSEAU FAiSTOME. Qg^

J'ai rêvé que... Il se rendormit sans finir sa phrase, et Aminé, fatiguée (Favoir veillé, céda aussi au sommeil.

Le père Mathias attendit long-temps son déjeuner ce matin-là, car Philippe et Aminé ne descendirent que deux heures plus tard que de coutume.

— Bonjour, mes enfants , leur ditii ; vous vous êtes levés tard aujourd'hui.

— Oui, mon père, répondit Aminé; je n'ai commencé à dormir qu'au point du jour.

— Vous avez donc été malade?

— Non; mais je ne pouvais dormir.

— Et vous avez sans doute passé la nuit en saintes méditations. — C'est bien , ma fille; que le ciel vous accorde sa bénédiction , — et à vous aussi , Philippe 1

Philippe frissonna ; car il savait que , si le digne prêtre eût été instruit de la cause qui avait fait veiller Aminé, il aurait tenu un langage tout différent.

Ils se mirent à table, mais le repas fut court et silencieux; chacun d'eux semblait occupé de ses propres idées. Dès qu'il fut terminé , le père Mathias prit son bréviaire.

QqS l.r. VA ISS F. A II FANTOMK.

et Aminé ayant fait un signe à Philippe, ils sortirent ensemble de la maison. Ils marchèrent en silence jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit où Aminé avait proposé à son mari de lui procurer un songe poTir éclaircir ses doutes. Ils s'assirent sur l'herbe, et Aminé prenant la main de Philippe, lui dit en le regardant en face : — Eh bien, mon cher Philippe , n'avez-vous pas eu un songe la nuit dernière?

— J'en ai eu im aussi étrange que terrible, répondit Philippe d'un air grave.

— Racontez-le-moi ; car c'est à moi à vous l'expliquer.

— La première explication que je désirerais, Aminé, ce serait de savoir quel pouvoir m'a envoyé un tel songe.

— Racontez-le-moi, répéta Aminé d'un ton calme.

— J'ai rêvé que j'étais capitaine d'un bâtiment qui allait doubler le cap de Bonne- Espérance. La mer était calme et le vent favorable. J'étais debout sur le gaillard d'arrière; le soleil était couché, le temps était chaud , les astres brillaient d'un éclat plus

qu'ordinaire; et me couchant sur mon manteau, le visage tourné vers le ciel, j'admirais les diamants qui étinceîaient sur le firmament. Il me sembla ensuite que je m'étais endormi , et que je m'éveillais avec la même sensation que si le bâtiment eût coulé à fond. J'ouvris les yeux , — toujours dans mon rêve; — je regardai autour de moi, mais je n'aperçus plus ni bâtiment, ni mâts, ni voiles. Tout avait disparu, et j'étais seul, flottant sur une grande coquille de la forme la plus élégante, et qui semblait de nacre de perle. J'étais alarmé , et je n'osais faire le moindre mouvement , de crainte de faire chavirer la coquille. Bientôt je vis ce que j'appellerai la proue de cette singulière nacelle baisser vers l'eau, comme si un poids y eût été attaché; et presque aussitôt une petite main blanche en saisit le bord. Peu à peu le buste d'une femme sortit de l'eau; elle me parut d'une beauté parfaite, quoique l'obscurité et ses longs cheveux qui tombaient en tresses sur son front, ses joues et son cou, m'empêchassent de bien distinguer ses traits; et appuyant ses deux bras

.>00 LE VAISSEAU FANTOAIF.

sur la coquille, elle me dit : — Que craignezvous , Philippe Vanderdecken ? un charme ne défend-il pas votre vie ?

— Je ne sais , répondis-je , mais il me semble qu'elle est en danger.

— En danger! s'(k^ria-t-elle; vous seriez en danger si vous étiez sur quelqu'un de ces frêles ouvrages de la main de l'homme, que vous appelez vos bons navires ; mais vous ne courez aucun risque sur la coquille d'une Sirène que les vents respectent, et que les vagues n'oseraient mouiller. — Vous êtes venu ici pour chercher votre père, Philippe Vanderdecken?

— Oui , répondis-je , c'est la volonté du ciel ; c'est ma destinée.

— Le chercherons-nous ensemble? reprittlle. Cette coquille m'appartient. Vous ne savez pas comment la conduire. Voulez-vous que je vous aide ?

— Cette coquille peut-elle nous soutenir tous deux? lui demandai-je.

— Vous allez le voir , répondit-elle en souriant. A ces mots elle disparut, mais elle se remontra sur-le champ sur le coté de la

LE VAISSEAU FANTOME. OO l

coquille qui u'avait pas plus de trois pouces hors de l'eau , et s'assit sur le bord , les pieds dans la mer. Je craignis que son poids ne fit tourner la coquille , mais il ne la fit pas pencher d'une ligne. Dès qu'elle y fut assise, la coquille vogua avec une rapidité qui augmentait à chaque instant, sans aucune autre force que sa volonté.

— Avez-vous peur à présent? me demandât-elle.

— Non , répondis-je.

— En ce cas , regardez-moi, dit-elle en écartant les tresses de ses cheveux. Je la regardai, et je vous reconnus, Aminé.

— Moi ! s'écria Aminé, un sourire sur les lèvres.

— Vous-même. Je prononçai votre nom ; je vous serrai dans mes bras , et je sentis que je pourrais rester et voguer ainsi avec vous pendant toute l'éternité.

— Continuez, Philippe, dit Aminé d'un ton calme.

— Il me sembla que nous faisions des milliers de milles avec la rapidité de l'éclair; et ni les courants ni les vents contraires ne

nous retardaient 1111 instant. Nous passâmes près d'une foule de Ijelles îles couvertes de fruits et de fleurs , et nous approcliions souvent si près du rivage, que nous aurions pu toucher les branches des cocotiers , qui croissaient jusque sur les bords de h. mer.

— Ce n'est pas sur des eaux si tranquilles que nous trouverons votre père, me dîtesvous alors ^ il faut le chercher ailleurs.

— A l'instant notre nacelle redoubla de vitesse, et en quelques minutes nous nous trouvâmes au milieu de vagues agitées par un ouragan furieux. Tantôt nous montions sur le sommet de montagnes liquides, tantôt nous descendions au fond de l'abîme qui se creusait entre elles, et jamais une goutte d'eau n'entrait dans notre coquille.

— N'avez-vous pas peur à présent, Philippe? me demandâtes -vous.

— Non , répondis-je; avec vous , Aminé, je ne crains rien.

— Nous sommes à la hauteur du Cap, me dîtes-vous alors; c'est ici que vous pouvez trouver votre père. Regardons bien autour de nous. Si nous apercevons un vais-

LE VAlSSr.\lJ FANTOME. 3o3

seau, ce sera le sien; car mi! antre navire ne pourrait résister à une pareille tempête.

— Quelques moments après, nous vîmes un vaisseau qui semblait être le jouet des vents. — Le voilà, dites-vous ; voilà le navire de votre père, Philippe.

— Nous nous en approchâmes rapidement. L'équipage nous aperçut , et manœuvra de son coté pour avancer vers nous. Nulle chaloupe, nulle barque, nul canot n'aurait pu en approcher sans périr , et nous arrivâmes le long du bord sans aucun danger. — Je vis mon père , Aminé; oui, je le vis et je l'entendis donner des ordres. Il était debout sur le bâbord, et il ordonna qu'on descendît le garde-corps. Je lirai le reliquaire de mon sein, et je le lui montrai. Il sourit, et je me levai pour monter à bord. Mais, au même instant, un homme sauta du passe-avant sur notre coquille ; je vous entendis pousser un grand cri; je vous vis glisser du bord et disparaître sous les vagues; et la coquille s'éloigna du vaisseau avec la rapidité de la pensée. Je me sentis tout le corps agité d'un Irissun glacial ; je me re-

3o4 LE V VISSE \u faj\to:me.

tournai pour voir mon nouveau compagnon : — c'était Scbriften j le pilote borgne, qui avait été noyé quand nous avions fait naufrage dans la baie de la Table.

— Non, non; pas encore, me dit-il avec un sourire moqueur.

— Dans un accès de fureur et de désespoir, je me jetai sur lui, et je le poussai si rudement que je le fis tomber dans la mer.

— Philippe Vanderdecken , me dit-il en nageant , nous nous reverrons.

— Je détournai la tète avec mépris, mais en ce moment une vague remplit la coquille, que votre présence ne protégeait plus, et la fit couler à fond. Je luttai contre la mort , mais je sentis que je m'enfonçais dans les profondeurs de l'Océan, quoique sans éprouver aucune souffrance , et je m'éveillai. — A présent. Aminé, que pensez-vous de mon songe?

— Ne prouve-t-il pas que je suis votre amie , et que le pilote Schriften est votre ennemi?

— J'en conviens, mais il est mort.

— Cela est-il bien certain ?

IF, VAISSEAU FANTOME. 3o5

— Il iraurait pu ichapj)er au naufrage sans que je l'eusse su.

— Cela paraît probable , mais ce songe me porte à penser différemment; et la seule manière dont je puisse l'expliquer , c'est qu'il vous donne l'avis de rester à terre. Dans votre songe, j'étais votre guide; vous devez donc vous laisser guider par moi; et je vous, dis , comme nos deux bons prêtres : Ne pensez plus à vous remettre en mer, à moins que quelque signe bien clair ne puisse vous y décider.

— Soit, Aminé! Si l'art étrange que vous avez pratiqué est en opposition avec notre sainte foi, du moins vous en expliquez le résultat conformément à l'opinion de ses ministres.

— - Et maintenant, Philippe, écartons ce sujet de notre mémoire. Si les circonstances changent, Aminé ne vous détournera jamais de votre devoir. — Mais n'oubliez pas que vous m'avez promis de m'accorder une grâce quand je vous la demanderai.

— Quelle est-elle , Aminé ? Vous n'avez qu'à parler. Que désirez-vous ?

3o6 LE VAISSE.iU FANTOJMF.

— Oh! rien quant à présent. Tons mes désirs sur la terre ne sonî-ils pas satisfluts puisque vous restez près de moi, mon cher Philippe? Et Aminé serra son époux dans ses bras.

Li: vaissi:ali L'amodie. 3{i7

Page 1