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Le Val d'Andorre

Vers la fin de 1815, au moment où tout le midi de la France était encore en feu par suite des événements politiques qui rendirent le trône aux Bourbons, trois voyageurs, ou peut-être trois promeneurs, car Féquipage des personnes dont nous parlons n’indiquait rien de positif sur la nature et la longueur de l’excursion qu’elles allaient faire, parcouraient à cheval la vallée de Vic-d’Essos , dans les Pyrénées. On était au mois de novembre, saison

déjà bien rigoureuse au pied des hautes montagnes; une brise âpre et froide soufflait par rafales ; un pâle soleil, qui venait de se lever, faisait étinceler tristement les glaces du Montcalm et du

Bassiès.

Cependant ces trois personnes, au nombre desquelles se trouvait une jeune femme, tournaient le dos à la ville de Vic-d’Essos, dont les maisons blanches et les nombreuses forges produisaient un effet pittoresque sur la verdure qui parait encore la partie inférieure de la vallée. Ils remontaient un gave fu- • rieux qui, tombant du haut des montagnes nues et désolées, allait se perdre derrière eux, au milieu des usines et des moulins, et ils se dirigeaient en droite ligne, en évitant les villages qui s’élevaient à droite et à gauche, vers l’immense muraille de neige et de granit qui bornait l’horizon du côté du sud.

Au premier coup-d’œil, on les eût pris pour des gens du pays regagnant une habitation dans quelque vallée voisine, mais en les examinant avec soin on pouvait soupçonner, à certains signes, qu’ils n’étaient rien moins que ce qu’ils paraissaient être. Celui qui s’avançait le premier (car le chemin était trop rocailleux et trop étroit pour qu’il fût possible de marcher de front), était un homme de cinquantecinq à soixante ans, vêtu suivant la mode des bergers des Hautes-Pyrénées, d’une culotte et d’une

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veste de gros drap brun; sa tête était couverte d’un de ces bonnets de laine assez raides pour se tenir droits au-dessus du front ; enfin sa taille était assez haute, ses membres assez robustes pour qu’il fût possible de prendre ce personnage pour un des vigoureux montagnards dont il portait le costume. Cependant, à la manière dont il serrait les flancs de son cheval avec ses jambes couvertes de simples guêtres de cuir, on reconnaissait un cavalier plus habitué à se servir d’éperon que ne le sont d’ordinaire les bergers des Pyrénées. Ses mains étaient blanches comme celles d’un paisible citadin, et ce qui trahissait surtout l’incognito qu’il avait voulu sans doute s'assurer, était une manchette de batiste qui s’avançait outrageusement par dessous la grosse manche de toile chargée de représenter sa chemise aux yeux des passants.

Mais ces signes de déguisement étaient encore plus visibles dans la jeune personne dont nous avons' parlé ; elle était commodément assise dans son cacolet, sur le dos d’un petit mulet à l’œil de feu, au pied sùr comme celui d’une chèvre, et elle ne ressemblait pas mal à ces jeunes filles qui descendent des montagnes pour se rendre aux marchés des villes de l’Arriège. C’était une belle brune, aux traits vifs et malins, qui évidemment avait pris naissance dans une province méridionale. Bien que le froid

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Feûl obligée de s’envelopper presque enlièremen dans sa cape noire, on eût deviné seulement à son capulet rouge, bordé du plus fin velours, qu’elle ne pouvait être la fille de quelque pauvre pâtre du voisinage.

Son costume rappelait ces costumes de caractère que l’on voit pendant les joyeuses folies du carnaval; on reconnaît bien, dans la coupe et dans la forme des vêtements l’intention de parodier le costume villageois de telle ou telle province; mais ce qui est bure dans le vêtement original se trouve transformé eii étoffe de soie dans la copie, ce qui est toile d’étoupe est devenu dentelle. Ainsi la jeune fille dont nous parlons avait réellement la cape noire, le jupon rouge, et dans la ceinture de son tablier la fidèle quenouille qui ne quitte jamais les jeunes montagnardes; mais la cape était de fine étamine, le jupon rouge du plus magnifique écarlate qu’on pût trouver, et quant à la quenouille, elle ne semblait devoir être d’aucun usage entre les mains soigneusement gantées de sa propriétaire. Bref, cette jeune fille semblait porter pour la première fois un costume de fantaisie dont elle eût peut-être ri la première, si les circonstances eussent permis à sa physionomie de prendre l’expression de gaieté qui lui était naturelle.

Celui enfin qui fermait la marche, semblait seul

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n’avoir aucun intérêt à cacher son rang et sa condition, peut-être parce que son costume habituel était réellement le costume du pays. Il était vêtu comme un bourgeois campagnard de cette époque ; seulement un béret basque de couleur bleue donnait à sa physionomie l’air coquet et animé qui caractérise les montagnards. C’était un grand jeune homme blond, aux formes athlétiques, mais au teint blanc, aux yeux humides, qui témoignaient d’une certaine timidité dans le caractère. On pouvait facilement reconnaître en lui un de ces descendants des Visigoths, dont la race s’est conservée pure dans les pays basques, au milieu de ces populations indigènes qui, depuis le moyen-âge, lui ont voué une haine mortelle. On sait quelles avanies ont eu à supporter, de la part des autres races méridionales, ces descendants des Goths ; bien qu’ils soient doux, industrieux, compatissants, on les traitait dans les Pyrénées comme d’odieux parias; on prétendait qu’ils étaient sujets au goître et à la lèpre, maladies réputées autrefois contagieuses. Le préjugé qui les opprimait n’a commencé à s’effacer dans le Midi qu’à l’époque où la première révolution française est venue détruire tant de préjugés; et encore aujourd’hui le nom de Ga-Goths ou d’Agothas, qu’on leur a donné jadis, est une flétrissure que le berger pyrénéen ne

lu

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manque jamais de leur jeter à la face dans la moindre querelle (1).

Bien qu’à Tépoque où nous nous trouvons, l’espèce d’ilotisme dont on avait frappé les Agothas au moyenâge eût en partie disparu, il existait encore dans certaines localités où les idées civilisatrices ne pénètrent qu’à la longue; d’ailleurs, n’oublions pas que nous sommes vers la fin de 1815, au moment où tout le Midi réagissait avec la plus épouvantable violence contre les actes de la Révolution et de l’Empire. Aux hurlements des verdets assassins et des danseurs de farandoles, les vieilles rancunes de partis s’étaient réveillées ; et c’était peut-être le sentiment de cette réaction féodale, dont personne alors ne pouvait apprécier la portée, qui donnait au petitfils des parias cette timidité mélancolique.

Les événements politiques pouvaient expliquer aussi, jusqu’à un certain point, les allures mystérieuses des deux autres personnages qui composaient la petite troupe. L’exaspération contre tout ce qui avait pris part à la révolution était telle dans certains départements, que beaucoup de personnes étaient obligées de se cacher ou même de s’expatrier pour échapper aux sanglantes vengeances d’une

(1) Les avaat Ramond croit que les Ca-Goths des Pyrénées ont la même origine que les Colliberts vendéens, dont nous avons fait, une étude dans le Colporteur,

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populatiüu fanatisée; et sans doute les voyageurs qui remontaient le gave avaient quelques raisons de ce genre pour tromper, par un costume d’emprunt, le regard inquiet et soupçonneux des royalistes montagnards. Quoi qu’il en soit, chacun des deux cavaliers portait une bonne carabine en bandoulière, afin d’être en garde contre toute mauvaise rencontre, y compris sans doute celle des loups des Pyrénées.

La caravane continuait sa route vers le haut pays, en suivant toujours les détours du torrent impétueux qui porte le nom de Vic-d’Essos comme le bourg qu’il traverse. Les usines, les forges, les moulins étaient restés bien loin derrière eux; le paysage devenait de plus en plus âpre et désert à mesure qu’on avançait. Des montagnes nues et ravagées par les avalanches se dressaient de toutes parts ; la verdure avait cessé d’orner les versants ; dans quelques gorges inférieures, un brouillard froid et humide s’était accumulé et roulait autour des voyageurs, à qui il interceptait par intervalles les ternes rayons du soleil levant.

Le vieillard qui ouvrait la marche, jeta des regards inquiets autour de lui, comme s’il eût cherché quelqu’un dans cet endroit solitaire. La jeune fille no semblait avoir aucune autre préoccupation que celle de se garantir du froid; quant au personnage que

nous avons désigné comme appartenant à la race gothe, il était visiblement contrarié, bien qu’il gardât le silence, soit par respect, soit par timidité.

En arrivant à un passage étroit qui s’enfonçait entre deux rochers, l’homme âgé qui semblait commander la troupe arrêta tout-à-coup son cheval et demanda à son compagnon :

— N’est-ce pas là, Bernard, le Pas-de-la-Chèvrey l’endroit où doit nous attendre le guide?

Celui à qui il venait de donner le nom de Bernard se rapprocha et répondit avec vivacité :

— C’est en effet le Pas-de-la-Chèvre ; mais, comme vous voyez, le guide ne s’y trouve pas.

— Nous l’attendrons, dit le vieillard d’un ton bref en descendant de cheval.

— Voilà un voyage qui commence sous de fâcheux auspices, mon père, dit la demoiselle en s’adressant au vieillard.

— Aimes-tu mieux retourner à Vic-d’Essos, à la

forge de Bernard Alric?

— J’y retournerai avec vous, mon père; mais seule... jamais, c’est-à-dire, ajouta-t-elle en rougissant, tant que les circonstances n’auront pas changé.

Bernard avait sauté lestement à bas de son cheval et s’était approché de la jeune fille pour l’aider à descendre de son cacolet.

— Et pourquoi, mademoiselle Cornélie, dit-il avec

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chaleur, ne joindriez-vous pas vos prières aux miennes pour que votre père renonce à ce pénible voyage? Il n’y avait aucun danger pour vous et pour lui de rester à Vic-d’Essos ; votre déguisement vous mettait à l’abri d’une reconnaissance; d’ailleurs je suis convaincu qu’au besoin tous les ouvriers de ma forge se fussent fait tuer pour vous. Je

vous en supplie, réfléchissez, s’il en est temps encore; le projet que votre père a conçu de traverser les montagnes dans une pareille saison me semble d’une inconcevable témérité. Si la tempête nous surprenait dans les affreux défilés qui conduisent au val d’Andorre, nous péririons tous misérablement.;" Depuis que j’existe, on m’a toujours dit que cette partie des Pyrénées était impraticable pendant six

mois de l’année. Encore une fois, réfléchissez; en" deux heures nous pouvons retourner chez moi, où nous trouverons bien-être et sécurité.

Quoique Bernard adressât en apparence ces paroles à la voyageuse, elles allaient directement au vieillard, qui, en effet, ne se méprit pas sur leur portée.

— Ecoutez, Alric, dit-il d’un ton ferme, vous savez que je ne prends pas une détermination à la légère, mais que lorsque je l’ai prise, elle est irrévocable. Je me suis assuré que le voyage que nous entreprenons aujourd’hui était possible, bien qu’il présente

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certains périls, et ce voyage s’accomplira. Hier au soir je n’ai voulu vous donner aucune explication, car je craignais vos objections sans nombre ; mais j’avais acquis la certitude que si nous fussions restés chez vous un jour de plus, ma fille, moi et peut-être vous-même, nous eussions couru de grands risques. — Serait-il vrai? s’écria Bernard.

— Quoi 1 mon père, demanda la jeune fille, nous avons été réellement en péril chez ce bon M. Bernard, qui avait pour nous des soins si touchants, et vous ne m’en avez rien dit?

Le vieillard sourit et reprit d’un air railleur :

— En effet,' j’aurais eu en toi un intrépide confident qui se serait évanoui dix fois en une journée moindre bruit menaçant pour son père... Or, il faut r*.r~*que vous sachiez, Bernard, continua-t-il en se tournant vers le maître de forge , que depuis que nous sommes venus nous cacher chez vous, vous nous avez montré publiquement tant de déférence et d’égards, que vous avez trahi plus d’une fois notre in-

cognito.

— Moi I

— Vous-même, mon brave garçon ; que diable !

vous oubliez toujours qu’il est des circonstances où le nom le plus honorable est dangereux à porter. Les verdets, m’a-t-on dit, ont pillé et brûlé ma maison à Nîmes; je n’aimerais pas à leur donner ma vie

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ir>

par-dessiis le marché. Si je ne crains pas la mort dans une circonstance où cette mort peut être utile à mon pays et glorieuse pour moi, je ne me soucie pas d’être la victime d’une bande de massacreurs... Je veux me conserver encore pour ma fille, pour mes amis.

Gornélie l’embrassa avec émotion ; Bernard semblait consterné.

— Est-il donc si difficile, reprit le vieillard tranquillement, de m’appeler père Gonthier, comme nous en sommes convenus? Or il y a deux jours, Bernard, sans que vous vous en soyez aperçu peutêtre, vous avez prononcé mon nom, mon nom véritable, devant l’un de vos ouvriers. Celui-ci l’aura sans doute répété à quelques autres, car hier un des mineurs de Vic-d’Essos, qui sont tous d’enragés royalistes, a passé près de moi et m’a adressé des paroles menaçantes... Vous voyez que si je n’avais pris le parti de m’esquiver promptement, il aurait pu s’élever dans le bourg une émeute qui m’eût sans doute été fatale...

— Je comprends votre brusque. décision, dit Bernard, et je vous demande pardon d’avoir rendu nécessaire, par mon imprudence, une pareille mesure ; mais puisque vous ne trouviez plus de sûreté chez moi, pourquoi ne m’avoir pas consulté plus tôt sur le périlleux voyage que nous exécutons aujour-

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d’hui? J’aurais pris des précautions, choisi des guides sûrs, je me serais procuré des lettres de recommandation...

— Ecoutez, Bernard, je ne veux pas vous offenser; mais, bien que vous soyez un garçon honnête, et qui ne manqueriez pas de courage dans l’occasion, vous êtes d’une irrésolution tout-à-fait contraire à mes goûts ; d’ailleurs vous avez certains préjugés de localités que je ne partage pas... Laissezmoi donc faire ; le guide que nous attendons m’a promis de nous conduire, par des chemins à lui connus, jusqu’au val d’Andorre, sans que nous soyons exposés aux inquisitions de la douane et de l’autorité. Nous arriverons ce soir dans ce pays libre, et alors nous pourrons aviser au parti que nous devons prendre.

Bernard resta un moment pensif ; puis relevant ses yeux bleus et limpides sur son interlocuteur :

— Monsieur... père Gonthier, veux-je dire, je ne connais pas le guide qui vous a fait de si belles promesses, mais je suis convaincu qu’il vous a trompé.

— Quel intérêt auraitr-il à nous déguiser la vérité?

— Je l’ignore; vous ne m’avez pas dit quel était cet homme et où vous l’avez connu?

— Un de vos forgerons me l’a désigné comme le plus habile guide qui ait parcouru les Pyrénées de-

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puis Port-Vendres jusqu’à Biarritz. Je l’ai accosté, et je n’ai pas eu de peine à m’entendre avec lui.

Pendant cette conversation, les voyageurs avaient attaché leurs chevaux à un tronc de sapin renversé et se promenaient, afin de se garantir du froid, à l’entrée du défilé désigné pour lieu du rendez-vous. Le vieillard, à qui nous conserverons ce nom de père Gonthier, qu’il s’était donné lui-même, s’avança vers l’extrémité du petit plateau où l’on avait fait halte, et essaya, à travers le brouillard d’apercevoir le guide si longtemps attendu. Bernard profita du moment où il se trouva seul avec Gornélie pour lui dire à voix basse :

— Je crains de vous effrayer, mademoiselle, et cependant je vois avec le plus grand chagrin que vous ne joignez pas vos instances aux miennes pour détourner votre père du voyage que nous allons commencer. Ce n’est ni pour moi ni pour lui que je redoute surtout les dangers et les fati^ gués, mais pour vous, Gornélie, pour vous, qui m’êtes chère à tant de titres.

— Douteriez-vous de mon courage, monsieur Alric? dit la jeune fille en souriant; j’ai promis de suivre mon père, et je le suivrai en quelque endroit qu’il aille ; vous oubliez, Bernard, que l’opiniâtreté est héréditaire dans ma famille.

— Je ne doute pas de votre courage, mais de vos

forces, dit le maître de forge avec vivacité ; or, je vous aime trop pour ne pas mettre sous vos yeux, même au péril de m'attirer votre colère, les difficultés d'une pareille entreprise. Un mot à votre père peut encore le faire changer de résolution, et si nous ne pouvons, à cause des fâcheuses indiscrétions qui me sont échappées, retourner pour le moment à Vic-d’Essos, il nous sera facile de trouver, dans le voisinage, quelque paisible village où vous attendrez en sûreté des temps plus heureux.

Gornélie sembla réfléchir un moment, puis, se penchant un peu vers son fiancé, elle lui dit d’un air de confidence :

— Ecoutez, monsieur Alric, je vais vous avouer toute la vérité. Les motifs de mon père, en entreprenant ce voyage, sont sans doute d’échapper aux persécutions ; mais il en a d’autres de choisir précisément le val d’Andorre pour retraite. On lui a parlé des habitants de ce canton comme formant une petite république indépendante depuis près de mille ans, et dont la prospérité a toujours été la même depuis cette époque reculée. Vous connaissez le caractère et les opinions de mon père ; il se représente la vallée d’Andorre comme un pays privilégié, un Eldorado de tolérance et de liberté, où règne sans cesse l’âge d’or. Il a toujours désiré

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visiter ce pays, et je crois, en vérité, continua-t-elle en souriant malicieusement, qu’il serait presque fâché aujourd’hui d’être délivré du danger qui rend ce voyage indispensable.

— Mais s’il est impossible?

— Mon père est comme Tempereur, il fait ce qui n’est qu’impossible ; • d’ailleurs, songez donci un temps magnifique, quelques heures de marche tout au plus...

— Mais à supposer que nous arrivions heureusement au val d’Andorre, je connais assez les mœurs et les lois de ce pays pour être sûr qu’on ne nous permettra pas d’y séjourner. Alors il nous faudra descendre en Espagne, où nous sommes à peu près certains de ne pas être bien reçus.

— Paix! paix! oiseau de mauvais augure, interrompit Gonthier, qui revenait en ce moment, et qui avait entendu les dernières paroles du maître de forge ; dites-moi, monsieur Alric , croyez-vous que les républicains du val d’Andorre ne soient pas disposés à bien accueillir un homme qui porte le nom que vous me connaissez, et qui est persécuté en ce moment à cause d’une certaine opinion...

— Vous vous trompez grandement à ce sujet, monsieur... père Gonthier, veux-je dire. La république d’Andorre est encore plus féodale que la France d’aujourd’hui, et je pourrais citer...

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— Chut I fit le père Gonthier en désignant un homme qui venait de paraître sur le plateau, et que le nuage qui enveloppait la vallée n’avait pas encore permis d’apercevoir ; voilà notre guide retardataire et il est inutile de mettre ce drôle dans le secret de nos conditions et de nos opinions.

Bernard Alric se retourna rapidement pour examiner l’individu à qui allait être confiée leur sûreté , et peut-être leur vie ; son premier regard exprima un profond désappointement. Celui qui s’avançait avait une figure bronzée, des yeux noirs, des cheveux légèrement crépus; par dessous un manteau catalan de couleur écarlate, qui avait dû appartenir dans ses beaux jours à quelque riche berger, mais qui en ce moment était troué en plusieurs endroits, il avait une veste bleue, à boutons en grelots, qu’il portait d’une manière toute particulière. Le bras droit était passé dans la manche gauche de la veste, en sorte que les basques tombaient sur la poitrine, et la manche droite était rejetée négligemment sur l’épaule gauche. Une culotte de cuir sans jarretières aux genoux, semblable à celle des bergers pyrénéens, des spartilles et un sombrero espagnol complétaient ce costume bizarre, auquel une énorme paire de ciseaux, dont la gaîne était suspendue à la ceinture, donnait quelque chose de caractéristique. Il tenait à la main un de ces

grands bâtons qui sont d’un fréquent usage dans les montagnes, et on pouvait lui trouver aussi bien l’apparence d’un brigand que celle d’un guide sûr et fidèle.

Bernard Alric connaissait trop toutes les races qui habitaient ses montagnes pour se méprendre sur la qualité de l’homme qui était devant lui. La manière étrange dont le guide portait sa veste, eût suffi pour lui faire reconnaître à qui il avait affaire ; il s’écria d’un air de mépris et d’effroi, sans s’inquiéter d’être entendu :

— Miséricorde I c’est un bohémien I

De son côté, le bohémien, car le guide était véritablement un de ces parias si répandus dans le Midi, s’approcha des voyageurs et sembla les examiner avec intérêt ; mais son regard se fixa d’une manière particulière sur Bernard, et il dit à son tour d’un air d’étonnement :

— Santa-Maria! c’est un Ga-Goth !

Bernard se détourna en rougissant, et le père Gonthier lui dit avec malice en posant la main sur son épaule :

— Où en seriez-vous, Bernard, si moi, étranger, je partageais les préjugés de caste qui régnent encore dans ce pays ? Vous le voyez, c’est en effet un bohémien que j’ai choisi pour guide, et, quoi que

VOUS en pensiez, je crois qu’on peut se lier ù lui comme à tout autre. D’ailleurs, les guides du pays sont bavards, et seraient capables de raconter qu’ils ont conduit en Andorre certains voyageurs sur lesquels ils ne manqueraient pas de faire des suppositions... Je n’ai rien à craindre de celui-là, car, si je ne me trompe, ce n’est pas à lui qu’on ira demander des

renseignements.

Pendant cette conversation, le bohémien avait pris un air d’indifférence parfaite, comme s’il n’eùt pas compris un mot de ce que l’on dis*ait. Quand le père Gontliier eut cessé de parler, il dit en relevant son bâton, sur lequel il s’était appuyé pour prendre une pose nonchalante :

~ Maître, je suis prêt.'

— Comment vous appelez-vous?

— Diégo , répliqua le bohémien d’une voix naturellement gutturale, et on y a ajouté le surnom de Bouron-Belça^ ou Tête-Noire... Mais ne craignez pas devons fiera moi, je suis un homme connu, j’ai une profession.

En même temps, il désigna par un geste fier, les ciseaux monstrueux qu’il* portait à sa ceinture, et qui prouvaient que ce digne industriel exerçait, comme la plupart de ses pareils^ la profession de

tondeur de bestiaux.

— Eh bieii I Diego , reprit Gonthier , on prétend que vous ne pourrez nous conduire au.val d’Andorre, comme vous nous l’avez promis, car les chemins sont impraticables pour les chevaux en cette saison, et très^dangereux pour les piétons.

— Qui a dit cela? demanda le bohémien avec vivacité; qui a souillé sa bouche. d’un tel mensonge? Sainte mère de Dieu !. continuait-il en levant . les mains au ciel, vous êtes témoin de la vérité, de mes promesses 1 Dans, quatre heures d’ici nous serons arrivés tous, sans accident, à Andorre.

Le père Gonthier regarda Bernard, .qui murmura

avec impatience : -

— Oh ! il fera tous les serments que vous voudrez...

il n'est pas chrétien.

— Mais enfin, monsieur Bernard, demanda Gornélie d’un ton de reproche, en remontant dans son cacolet, que trouvez-vous de si extraordinaire à ce pauvre homme? C’est un guide comme un autre, et même il semble mériter plus d’intérêt qu’un . autre, parce qu’il est plus malheureux...

Bernard lui répondit à voix basse, pendant que le bohémien aidait le père Gonthier dans ses préparatifs de départ :

— Je n’insisterai pas sur ce sujet, mademoiselle, car je vois que, vous et votre père, vous avez pris votre parti; mais je suis convaincu qu’un pareil

LE VAL d’ANDORRE.

voyage en compagnie d’un pareil coquin ne peut finir heureusement. Maintenant, tout est dit ; votre père est armé, je suis armé aussi... Soyez assurée que toutes mes objections contré ce voyage ne proviennent pas de mes craintes pour moi-même ; il serait possible que je vous en donnasse des preuves avant longtemps I

Tout en parlant, il remonta à cheval et vint se placer à côté de Gornélie, disposé à l’aider et à la défendre de tout son pouvoir pendant la périlleuse excursion qui allait suivre. Le père Gonthier observa ces dispositions du coin de l’œil, sourit, et après avoir hésité quelques secondes, il s’écria gaiement en faisant signe au bohémien de marcher en avant :

— Allons, mes amis, en route ! il faut bien se fier à quelqu’un, et cet homme aura une bonne récompense s’il ne nous donne aucun sujet de plainte.

La petite caravane s’enfonça lentement dans le défilé obscur du Pas-de-la-Ghèvre , et bientôt elle disparut dans le brouillard.

Ia tempête.

La partie des Pyrénées, que les voyageurs avaient à traverser, n’était certainement pas celle où se trouvent les cîmes les plus hautes, les plus escarpées; mais les montagnes en cet endroit, pour ne pas présenter des masses imposantes comme le Ganigou ou le Mont-Perdu, n’en sont que plus nombreuses, plus rapprochées, les vallées que plus étroites et plus dangereuses. Au cœur de l’été, toute cette région est couverte d’une luxuriante verdure, animée par d’innombrables troupeaux et par une population de bergers. Mais, comme nous l’avons dit, on était au mois de novembre, et l’hiver n’est jamais en retard dans ces régions. Aussi, pendant la première partie de leur marche, les voyageurs rencontrèrent-ils des caravanes de bestiaux

et (le pâtres qui descendaient vers la plaine, marchant toutes dans le même ordre méthodique et traditionnel. Chaque homme, une cloche à la main, précédait son troupeau ; puis venaient le maître et la maîtresse à cheval, avec leurs plus jeunes enfants en croupe ; puis la fille aînée, aussi à cheval, sa quenouille à la main ; puis les fils, armés en chasseurs, dont Taîné, le généralissime de la bande, portait le sac à sel orné d’une croix rouge. A la vue de ces migrations qui annonçaient que le froid avait déjà sévi avec rigueur dans les montagnes, car bergers et troupeaux ne se décident qu’à la dernière extrémité à quitter les pâturages parfumés des hauteurs, Bernard hocha tristement la tête, mais il comprit qu’il était désormais inutile de manifester ses sinistres prévisions.

Bientôt les hordes nomades disparurent ellesmêmes ; et dans les affreux déserts que l’on parcourait, on ne pouvait plus compter que sur le hasard pour obtenir des secours. Ces lieux se trouvant éloignés des grandes routes d’Espagne et étant inhabitables pendant une partie de l’année, il s’ensuivait qu’au cas où une des effroyables tempêtes, si fréquentes dans les Pyrénées, viendrait à se déclarer tout à coup, les voyageurs devaient se sauver tout seuls. Excepté quelques misérables châlets déjà abandonnés, qu’on rencontrait çà et là, il n’y

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avait pas, à plusieurs lieues à ,1a ronde, la moindre habitation. Cependant le vent soufflait parfois avec violence dans les gorges, et les nuages s’amoncelaient sur - les cimes les plus élevées , comme pour présager un orage prochain. Gomment les voyageurs et surtout une jeune fille peu exercée à la fatigue endureraient -ils la terrible tourmente qui pouvait éclater? Ajoutez à ces motifs d’inquiétude pour Bernard les manières suspectes du guide, et on comprendra combien il avait sujet d’être sérieusement alarmé de sa position présente et de celle de ses amis.

Toutefois le bohémien n’avait rien fait encore pour justifier le soupçon ; il avait même rempli ses fonctions avec une attention et des soins qui eussent dû couper court aux préventions dont il était l’objet. Avec une sagacité merveilleuse, il avait compris que chacun des deux autres voyageurs lui saurait gré des égards qu’il aurait montrés à Gornélie et c'était d’elle qu’il s’occupait spécialement dans cette pénible excursion. Il ne s’était pas éloigné d’elle une minute depuis le* départ, et dans les passages difficiles il prenait des précautions infinies pour qu’elle n’eût à craindre ni secousse, ni chute. Déplus, il avait trouvé moyen d’amuser la jeune fille par son jargon moitié espagnol, moitié français, et de lui faire un peu oublier ses

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fatigues ; aussi , bien que Gornélie eût beaucoup à souffrir du froid , ne semblait-elle pas encore s’effrayer des suites de cette marche hasardeuse.

Il était midi, et les voyageurs avaient déjà fait une partie de la route ; à la vérité c’était la partie la moins dangereuse , et la chaîne centrale restait à franchir dans toute sa largeur. Or, c’était seulement là qu’ils devaient apprendre si leur témérité pouvait être couronnée de succès, ou s’ils avaient eu le tort impardonnable de risquer leur vie sur la foi d’un vagabond. Au moment où ils traversaient une vallée déserte, déjà couverte d’une légère couche de neige, le père Gonlhier se rapprocha de Bernard et lui dit gaiement en désignant le bohémien qui marchait à côté de la monture de sa fille :

- — Eh bien I mon cher Bernard, trouvez-vous en-

core que nous ayons eu tort de nous fier à ce pauvre diable ? Voyez, le temps est magnifique, le soleil brille du plus vif éclat, et, selon toute apparence, notre voyage se terminera sans accident.

— Le temps change bien vite dans les montagnes, répondit Bernard en regardant autour de lui d’un air inquiet; je n’aime pas ces nuages qui s’accumulent là-bas dans les défilés que nous allons traverser.

— Je crains plus les douaniers et les, gendarmes de la frontière que tous ces nuages, dit tranquillement le père Gonthier.

— Et cependant nous n’avons rien à craindre de ce côté, reprit le maître de forge ; la douane n’est pas bien sévère sur les limites du val d’Andorre, et nous sommes exposés à rencontrer des contrebandiers et des bohémiens plutôt qu’autre chose. Le meilleur des deux ne serait guère de mon goût.

— Vous en voulez bien à ces bohémiens, Bernard ; et cependant vous devez voir déjà que vous vous étiez trompé au sujet de celui-ci. Il a eu beaucoup d’attentions pour Gornélie, si bien que lapetite folle parait enchantée de son voyage. Tout à l’heure il lui a raconté la manière plaisante avec laquelle un de ses amis a volé une poule à un fermier (et, entre nous, peut-être le héros de l’aventure n’est-il autre que lui-même) ; Gornélie riait comme un enfant, bien qu’elle soit déjà cruellement fatiguée.

— Dieu veuille que ce gépo ne nous joue pas un de ces bons tours qu’il aime tant à raconter I

— J’admire, reprit le père Gonthier avec impatience, combien, vous autres gens du pays, vous êtes opiniâtres dans vos inimitiés, dans vos antipathies de caste. Ainsi, vous, Bernard, qui devriez pourtant comprendre combien sont absurdes certains préju-

gés, vous allez jusqu’à supposer qu’il ne peut se trouver un homme honnête parmi ces bohémiens? Vous êtes bien jeune, Alric, pour avoir vu les injustices dont la race gothique dont vous sortez a été la victime; cependant, encore aujourd’hui, vous avez assez à souffrir de ce vieux préjugé, pour devenir indulgent envers ces parias qu’il a mis, comme autrefois vos pères, au ban de la société.

— Quoi I monsieur, s’écria Bernard d’un air profondément humilié, pourriez-vous comparer notre race si probe et si pure à celle de ces hohémious, de ces misérables gépos, comme on les appelle ici?

— Ne vous fâchez pasi Bernard, mais il fut un temps, et ce temps n’est pas bien éloigné, où votre caste n’était pas mieux traitée que celle de ces malheureux dans les provinces du midi de la France, Votre père, ce bon Roger Alric, qui fut un des premiers à élever la voix pour réclamer l’égalité civique, m’a conté bien des fois que, pendant son enfance, les Ga-goths, puisque c’est le nom qu’on vou& donne, étaient exécrés et méprisés de tous leurs voisins. Ils ne pouvaient entrer dans les églises que par une porte réservée exclusivement pour eux et que nul autre n’eût voulu franchir; ils habitaient des villages appelés Gagolarias d’où le voyageur sç

détournait comme d’un lieu habité par des pestiférés ; ils étaient obligés de porter sur leurs habits un signe rouge qui les désignait à l’animadversion publique, et d’aussi loin qu’on les apercevait, on s’enfuyait en les injuriant... Et cela, Bernard, avait lieu

il n’y a pas encore cent ans... Viendrez-vous défendre maintenant les préjugés qui privaient la société des services d’une caste intelligente et probe comme la vôtre? Eh bieni pourquoi les bohémiens ne seraient-ils pas calomniés aujourd’hui, comme les descendants des anciens Visigoths l’étaient au siècle dernier?

Bernard ne répondit rien par respect pour celui qui parlait, mais il détourna la tête afin de cacher la rougeur que cette comparaison avait appelée sur ses joues. Le père Gonthier s’aperçut de l’émotion de son jeune compagnon et reprit d’uu ton affectueux en se rapprochant de lui :

— Ne vous fâchez pas, Bernard, si dans ma brusque franchise' je vous rappelle ainsi l’odieuse tyrannie qu’on faisait peser sur vos ancêtres. Vous savez ' combien peu j’ai aimé les vieilles inégalités sociales et comment j’ai contribué, pour ma faible part, à les détruire; vous savez que je n’ai jamais estimé un homme que d’après sa valeur personnelle et non pas d’après le rang de ses aïeux. Ainsi votre père, simple plébéien d’une race proscrite et qui ne'

devait sa fortune qu’à son industrie, est devenu mon ami le plus cher quand ma carrière politique a été finie... Et aujourd’hui, Bernard, aujourd’hui que les persécutions recommencent contre ceux qui, comme moi, n’ont pas reculé devant les moyens les plus énergiques afin d’assurer la liberté française , à (fui suis-je venu tout d’abord demander asile pour ma fille et pour moi, si ce n’est à vous, que j’ai déjà choisi pour l’époux de Gornélie?... Bernard, continuat-il avec un accent de bonté en lui tendant la main, je vous estime comme un homme de cœur et de sens, je vous aime déjà comme mon fils; tant de titres m’ont bien acquis le droit de vous exprimer franchement des pensées qui ont occupé toute ma vie : je suis convaincu qu’un jour viendra où sera reconnu le préjugé qui frappe ces bohémiens aussi absurde que celui qui a frappé vos pères.

— Je le désire, monsieur, répondit le maître de forge d’un air qui n’avait rien de convaincu; tout ce que je puis vous dire, au sujet de l’heureuse promesse que vous venez de rappeler de me donner la main de votre fille quand les circonstances seront devenues favorables, c’est que vous ne vous repentirez jamais d’avoir confié le bonheur de mademoiselle Gornélie à un simple honnête homme tel que moi... Gependant, continua-t-il avec tristesse, je crains qu’elle n’éprouve pas cette affection...

LE VAL d’ANDORRE.

— Elle a toute raffection nécessaire pour assurer votre bonheur à Tun ’et à l’autre, interrompit Gonthier en souriant ; mais ce n’est pas ici le lieu de traiter de pareils sujets... Doublons le pas, car voici Gornélie qui nous attend à l’entrée de ce défilé obscur, et le guide semble avoir besoin de nos conseils.

En quelques secondes ils eurent rejoint Gornélie et le Bohémien, qui avaient fait halte à l’entrée de la gorge pour les attendre. La jeune fille semblait épouvantée, et Diégo regardait à droite et à gauche d’un air embarassé. Bernard et son compagnon, en s'approchant, virent bientôt de quoi il s’agissait, et le maître de forge, qui connaissait mieux la température des montagnes, devint pâle de terreur.

Du profond défilé où ils devaient s’engager, s’échappait un vent impétueux et froid, chassant devant lui des nuages qui, pendant cette courte conversation, avaient recouvert le ciel de la vallée. Le soleil, si brillant un moment auparavant, avait disparu tout à coup, comme si l’on eût déployé un voile immense qui interceptait ses rayons. La tempête mugissait dans l’intérieur des montagnes; elle n’avait pas encore atteint l’endroit où se trouvaient les voyageurs, mais déjà ils pouvaient juger de toute sa violence à un quart de lieue de là. Elle s’était engouffrée dans le passage resserré qui s’ouvrait devant eux, et de plus intrépides eussent tremblé en la voyant s’ap-

:Uj LE VAL d'aNDORRE.

procher. La gorge était formée par deux montagnes majestueuses dont le penchant était couvert de sapins à demi-enfouis sous la neige. Le vent rugissait dans cet espace avec une violence épouvantable, soulevant des tourbillons de neige, bouleversant les nuages qui s’y étaient amassés. Le bruit des avalanches, le craquement des sapins qui se brisaient sous leur fardeau, le rugissement d’un torrent qui se précipitait dans ce gouffre, produisaient un fracas comparable au tonnerre.

En voyant approcher cet horrible ouragan, Gornélie, sans attendre qu’on l’aidât, sauta légèrement à bas de son mulet et se jeta éperdue dans les bras de son père.

— Qu’allons-nous devenir? s’écria-t-elle en sentant déjà le vent qui menaçait de la renverser.

— Ne vous effrayez pas, mademoiselle, dit Bernard en cherchant à déguiser ses propres terreurs ; ces orages disparaissent avec la même rapidité qu’ils arrivent; si nous trouvons un abri pour quelques instants, peut-être pourrons-nous bientôt continuer notre voyage.

— Ceci tient du prodige! s’écria Gonthier; le temps était si beau tout à l’heure !

— Le soleil est sans doute aussi brillant que ce matin dans la plaine, répondit Bernard; mais un homme un peu habitué aux montagnes pouvait faci-

lement prévoir ce changement, et vous devez vous souvenir que moi-même... Ce misérable bohémien *

savait, j’en suis sûr, qu’il nous serait impossible de traverser le port de Rat, l’affreux défilé qui est devant nous.

— Serait-il vrai? reprit le père Gonthier avec in- :■

quiétude; aurais-je réellement, par une témérité ^

d’enfant, risqué des existences qui me sont chères ? hi

Il se tourna vers le guide , qui en ce moment ‘‘j

semblait examiner avec attention un point éloigné ■

de la vallée, sans songer à l’orage, et lui dit brus- '

quement :

— Eh bieni Diégo, que faites-vous là? Vou* le %

voyez, Bernard avait raison ce matin de considérer

le passage comme impraticable.

— Je ne suis pas le bon Dieu pour commander à la tourmente, répondit le gitano froidement.

— Mais vous deviez nous avertir du danger, dit le

père Gonthier en s’animant, et je ne m’explique pas , i

votre assurance... ;

Diégo semblait ne pas entendre les reproches qui lui étaient adressés et continuait à regarder du même côté de l’horizon. Tout à coup il fit un mouvement brusque du bras, en laissant flotter au vent son manteau écarlate, et avant que le père Gonthier eût remarqué ce singulier mouvement qui pouvait être un signal, il répondit avec vivacité :

— Patience, maître, patience ; la sainte Vierge et tous les saints du paradis nous protègent I Notre voyage se terminera heureusement, je l’espère ; partout où il y aura une place pour mettre le pied, nous passerons... Mais, ajouta-t-il en jetant un nouveau regard sur le ciel, il faut bien vite nous réfugier à l’abri de quelque rocher...

— Par icil dit Bernard.

Et il désigna un roc voisin qui surplombait.

— Voici l’orage I s’écria d’une voix perçante Cornélie, qui, cédant aux instances de Bernard, venait de remonter sur son mulet.

En effet, le vent partit cette fois du défilé avec une violence épouvantable; si les voyageurs ne se fussent heureusement trouvés un peu en dehors du courant principal, ils auraient été renversés avec leurs chevaux. En même temps, la neige qui couvrait la vallée et les versants des montagnes fut enlevée en l’air, comme le sable du désert quand souffle le kamsin ; le ciel et la terre disparurent dans l’immense tourbillon qu’elle formait autour des voyageurs. Les chevaux se retournèrent instinctivement afin de ne pas présenter le front à la tourmente, et ils s’affermirent sur leurs quatre pieds pour ne pas être culbutés. Les voyageurs, aveuglés par la neige, asphyxiés par la rapidité du courant d’air qui les empêchait de respirer, assourdis par le

fracas épouvantable qui se faisait entendre autour d’eux, trouvaient à peine assez de force pour s’appeler les uns les autres au milieu de ce chaos infernal.

Cependant Bernard s’était attaché à la bride du mulet qui servait de monture à sa fiancée, et quand l’animal avait fait volte-face pour résister à la tempête, il s’était laissé traîner dans la neige plutôt que de lâcher prise, abandonnant au hasard son propre cheval. Le père Gonthier s’était aussi élancé du côté de sa fille, qui s’enveloppait de son mieux dans sa mante en poussant des cris de terreur. Le bohémien, seul, dans cet affreux moment, ne perdit pas sa présence d’esprit :

— Prenez-vous tous par la main, jusqu’à ce ,que la rafale soit passée, cria-t-il d’une voix retentissante pendant que lui-même se cramponnait à la bride du cheval de Gonthier, baissez-vous... surtout ne faites pas un mouvement.

Ces conseils étaient sages, car au bout de quelques minutes le vent cessa tout à coup de souffler, et la neige, qui avait été emportée un moment dans les moyennes régions de l’air, retomba lourdement en masses compactes et épaisses. Le silence qui succéda à cette bruyante convulsion de la nature était comme un silence de mort. Les voyageurs se retrouvèrent presque enfouis dans la neige, et quand ils

ff

jt

purent regarder autour d’eux, tout semblait avoir changé de face dans la vallée. Là où ils avaient vu un ravin, un moment auparavant, s’élevait une montagne de glace; le cheval qu’avait abandonné Bernard se débattait dans une fondrière où il avait été entraîné, et ce ne fut qu’après de pénibles efforts qu’il rejoignit les voyageurs, son instinct l’avertissant qu’ils pouvaient seuls le protéger au milieu de ce désordre de la nature.

Bernard et Gonthier ne songeaient qu’à débarrasser Cornélie de la quantité énorme de neige qui s’était amassée dans le cacolet, mais la voix du guide se fit entendre de nouveau et interrompit cette occupation.

— Vite, vite, disait-il, tâchons de nous réfugier sous quelque rocher avant qu’une nouvelle rafale n’arrive; car elle sera peut-être plus terrible que la première! Que saint Jacques et saint Antoine aient pitié de nous !

Tout en parlant, Diégo se tourna encore vers une montagne voisine sur laquelle se montraient deux points noirs et mobiles, comme deux formes humaines. Il agita vivement une seconde fois son manteau d’écarlate, dont la couleur tranchait sur la blancheur de la neige, et seulement alors il parut songer véritablement à trouver un lieu de retraite pour lui et pour ses voyageurs.

LE VAL d’an DO R UE.

Tout à coup, au milieu du silence funèbre qui régnait dans la vallée, le son d’une corne pareille à celle dont se servent les pâtres se fit entendre près de là. A ce son bien connu les chevaux dressèrent les oreilles et bondirent avec une force nouvelle; les voyageurs levèrent la tête et aperçurent sur un rocher, à quelque distance, un montagnard équipé en chasseur, qui, après avoir cherché à attirer leur attention, leur fît signe de venir à lui.

— Au secours, mon brave homme ! cria le père Gonthier, qui entendait déjà une nouvelle rafale mugir sourdement dans le défilé voisin.

Pour toute réponse, le montagnard conliiiua de faire résonner son cornet, et les chevaux, habitués par un long séjour dans les montagnes à se rallier au son de cet instrument sauvage, se dirigèrent de toute leur vitesse vers l’endroit où se trouvait le chasseur. Après avoir tourné le rocher, la petite caravane aperçut une grotte qui semblait servir d’asile temporaire à leur ami inconnu et où ils pouvaient eux-mêmes trouver un abri.

— Courage, ma fille, dit le père Gonthier, qui tenait d’un côté la bride du mulet pendant que Bernard tenait l’autre ; courage, nous allons être sauvés.

Gornélie répondit par un gémissement, et au même instant la tourmente éclata avec plus de force que jamais. La neige fut soulevée de nouveau dans les

LE VAL d’ANDORRE.

airs en furieux tourbillons, les chevaux s’arrêtèrent et fléchirent un moment sur leurs jambes comme cela leur arrive, ditron, pendant un tremblement de terre. Mais tandis que tous les voyageurs restaient immobiles et pris de vertige à vingt pas à peine de la grotte, une exclamation brève, qui retentit au milieu d’eux, leur apprit que le montagnard venait à leur secours. Aucun d’eux ne le vit ni ne le sentit, et aucun d’eux ne put comprendre comment cet homme intrépide, au milieu de ce tumulte affreux des éléments, put les soutenir et diriger leurs pas ; il sembla se multiplier pour aider chacun d’eux, et quelques minutes après, toute la petite caravane, voyageurs et montures, se trouvait en sûreté dans la grotte.

Il était temps ; Gornélie avait presque perdu le sentiment, et le froid l’avait saisie d’une manière alarmante. Bernard était tout meurtri de sa chute sur les rochers, et ses vêtements étaient couverts d’une couche épaisse de glace ; le père Gonthier n’était pas dans un meilleur état, et il avait à peine la force de faire un mouvement. Il n’était pas jusqu’au bohémien qui n’eût reçu de graves atteintes de cette horrible bourrasque et n’en parût tout étourdi. Sans aucun doute, un quart-d’heure plus tard les secours eussent été* inutiles pour tous ceux qui étaient partis le matin de Vic-d’Essos.

LE VAL d’aNDORRE.

Le montagnard qui avait rendu un si grand service aux voyageurs semblait lui-même étranger au lieu où il se trouvait, et, comme eux, il s’était réfugié là seulement pour attendre la fin de la tem pête. Dès qu’il les vit tous dans la grotte, il rassembla à la hâte quelques branches de sapin apportées autour du rocher par les avalanches et il en fît un grand feu. Puis, se plaçant à l’écart, appuyé sur sa carabine, comme pour ne pas gêner ses hôtes de sa présence, il examina avec un étonnement muet ceux à qui il avait sauvé la vie.

La tempête rugissait toujours au dehors; mais la chaleur bienfaisante du feu ne tarda pas à ranimer un peu les voyageurs; dès que Bernard eut jeté un regard sur le chasseur, il dit à voix basse au père Gonthier, qui cherchait à réchauffer doucement les mains de sa fille :

— Notre libérateur est un des habitants républicains du val d’Andorre.

Malgré sa faiblesse, le vieillard se retourna avec vivacité; le chasseur montagnard, en s’apercevant qu’il était l’objet de l’attention de ses hôtes, s’approcha avec dignité et salua poliment le père Gonthier et Gornélie. Mais il est à remarquer qu’il ne daigna pas même honorer le bohémien et Bernard Alric d’un signe d’attention, ôomme s’ils eussent été à ses yeux des créatures d’un ordre inférieur. C’était un

jeune homme de haute taille et admirablement proportionné. Ses cheveux blonds et naturellement bouclés retombaient sur ses épaules et encadraient une figure mâle et régulière ; son œil plein de feu avait une dignité toute espagnole que ne démentait pas son maintien grave et presque majestueux. Son costume était dhine richesse bizarre. Ce costume, qui du reste est celui de tous les riches habitants de TAndorre, n’avait que deux couleurs tranchant l’une sur l’autre, de manière à produire l’effet le plus pittoresque au milieu des âpres et rudes paysages des montagnes. Lejeune chasseur portait un long bonnet rouge écarlate qui retombait de côté jusqu’à la hanche. Son gilet rouge aussi était échancré en carré sur la poitrine, de manière à laisser voir une chemise de toile blanche retenue au cou par une grosse épingle en or de forme singulière. Par-dessus ce gilet ou matelle était une veste de drap vert tombant jusqu’aux reins et ornée de boutons de cuivre ouvragé, de fabrique espagnole; les boutonnières de cette veste étaient bordées de rouge, afin que les deux couleurs nationales fussent toujours en opposition l’une avec l'autre. La culotte verte, comme la veste, était serrée et étroite, retenue à la ceinture par un gros bouton de corne. Entre le gilet et le haut-de-chausses, la chemise était bouffante à la manière des courtisans de Louis XIII ;

LE VAL d’aNDORRE.

mais si l’on songe que le costume que nous décrivons est traditionnel dans l’Andorre, peut-être depuis Charlemagne, ce ne sera pas les bons Andorrans qu’on accusera d’avoir pillé les modes de France. Enfin le montagnard portait encore de grandes guêtres de cuir qui laissaient voir les espartenyas ou sparlilles retenues sur le coude-pied par des rubans rouges croisés à la manière des femmes. Outre le cornet dont il avait fait un si bon usage, il avait une gibecière pareille à celle des chasseurs de chamois, et, comme pour ne pas démentir cette qualité, il avait déposé à l’entrée de la grotte un magnifique isard fraîchement tué, autour duquel le bohémien avait déjà tourné deux ou trois fois d’un air de convoitise.

Gonthier jeta un regard de curiosité et d’admiration sur ce magnifique représentant de la race montagnarde ; le jeune homme gardait un silence respectueux, comme s’il eût craint de parler à un vieillard avant d’en être interrogé.

— Je vous remercie, mon brave garçon, dit le père Gonthier en secouant cordialement la main du chasseur, je vous remercie mille fois au nom de tous ceux qui sont présents, et en mon nom , propre,

du service que vous venez de nous rendre; sans

vous, je ne sais ce que nous fussions devenus au milieu de ce terrible orage !

LE VAL d’aNDORRE.

L’habitant de l’Andorre baissa la tête d’un air de modestie et répondit en français assez pur et d’une voix aussi douce et aussi calme qu’elle avait paru sonore et imposante un moment auparavant :

— Excusez-moi, monsieur; mais je ne puis comprendre qu’un homme comme vous, qui a de l’expérience et des cheveux gris, ait osé entreprendre un voyage dans les montagnes par une saison pareille, et surtout, continua-t-il en désignant Gornélie, qui commençait à peine à reprendre ses sens, en compagnie d’une dame qui paraît si jeune et si délicate.

— Votre reproche est mérité, jeune homme, dit le père Gonthier d’un air de regret; j’ai, en effet, compromis par mon imprudence la vie de ceux qui m’aiment assez pour me suivre en quelque endroit que j’aille ; et cependant, ajouta-t-il en désignant le bohémien, qui restait à la porte de la grotte comme en observation, ce misérable que vous voyez

là-bas m’avait promis de nous faire arriver ce soir au val d’Andorre,

— Au val d’Andorre ! répéta le chasseur en s’animant et en jetant un regard de profond mépris sur Diégo ; il a menti comme un chien de païen qu’il est s’il vous a fait une telle promesse. Santa-Maria / ne devait-il pas savoir, lui qui rôde comme le loup dans nos montagnes avec les autres pillards de sa race, que le port de Rat était encombré de neiges :

LE VAL d’ANDORRE.

VOUS a trompé, sur ma foi de chrétien, et je vous conseille de retourner sur vos pas si vous ne voulez • être engloutis.

Et il regarda encore Gornélie d’un air qui témoignait d’un vif intérêt.

— Ce que vous nous proposez est impossible, répondit le père Gonlliier tristement ; nous ne pouvons retourner à Vic-d’Essos sans courir de grands dangers, et d’ailleurs la tourmente a peut-être fait autant de ravages dans les pays que nous avons par - • courus ce matin que dans ceux que nous avons à traverser.

L’Andorran se tut et sembla réfléchir.

— Tenez ferme, dit Bernard à l’oreille du père Gonthier ; s’il est quelqu’un capable de nous tirer du mauvais pas dans lequel nous sommes engagés, c’est ce brave montagnard.

L’Andorran sortit enfin de sa rêverie et demanda au père Gonthier :

— Ne m’avez-vous pas dit, monsieur, que vous alliez au val d’Andorre ?

Le vieillard fît un signe de tête.

— Vous avez sans doute une autorisation du préfet de l’Ariège pour visiter avec les personnes de votre compagnie nos souverainetés? Je vous prie de me montrer cette autorisation.

— Je n’en ai pas, répondit Gonthier.

4 G LE VAL d’aNDORRE.

— Quoi ! monsieur , reprit le chasseur étonné , ignorez-vous que, sans une permission des autorités françaises, l’entrée de nos vallées vous sera interdite? Ignorez-vous que, si cette formalité n’est pas remplie, aucun étranger ne peut séjourner dans notre pays ni même le traverser?

Le père Gonthier hocha la tête ; c’était un de ces

hommes opiniâtres, inflexibles dans leurs résolu-

lions, dont les difficultés ne font qu’exciter l’énergie. Il cherchait un moyen de tourner l’obstacle qu’on lui opposait ; mais Bernard, qui comprenait le prix de chaque minute qui s’écoulait, dit à l’A.ndorran avec vivacité :

— Je suis certain, monsieur, que si vous le vouliez bien, il vous serait possible de nous conduire tous au val d’Andorre avant la fin de la journée, dans le cas où la tourmente viendrait à cesser. Pour ce qui est du laisser-passer délivré par l’autorité française, il me semble qu’il est des cas où votre gouvernement pourrait se relâcher de sa rigueur : c’est celui, par exemple, où des voyageurs fatigués, sans abri, viennent demander un moment d’hospitalité dans vos vallées ; s’il en était autrement, il n’y aurait plus ni générosité, ni humanité chez les habitants de l’Andorre.

Bernard avait bien compris l’effet qu’il produirait en réveillant dans l’esprit du fier montagnard les

LK VAL d'aNDORRE.

sentiments de générosité nationale. L’Andorran parut hésiter ; mais bientôt, sans répondre au Ga-Goth, il se tourna vers Gontliier, et lui dit avec politesse :

— Je voudrais vous être utile, monsieur, mais il ne faut pas songer à vous rendre au val d’Andorre, où vous seriez mal accueillis; si vous y consentez, je vous conduirai jusqu’à l’endroit d’où vous êtes parti, aussitôt que l’orage aura cessé.

— Yotre fille en mourra si vous persistez dans votre projet, murmura Bernard avec désespoir; voyez comme elle est déjà affaiblie!

La pauvre Gornélie, en effet, depuis son arrivée dans la grotte, était restée assise devant le feu, la tête appuyée sur sa main, dans un état d’engourdissement profond causé par le froid ; il ne fallut pas moins que la vue des souffrances de sa fille chérie pour vaincre l’obstination du vieillard.

— Eh bien ! soit, diLil d’un air de regret ; nous retournerons à Vic-d’Essos, puisque c’est le seul parti qui nous reste à suivre.

Mais Gornélie, bien qu’elle n’eût pris aucune part à la conversation jusqu’à ce moment, n’en avait pas perdu un mot ; l’adhésion de son père au projet de rebrousser chemin acheva de chasser l’engourdissement qui l’avait accablée, et elle parut se réveiller comme par une secousse électrique.

— Mon père, dit-elle d’une voix faible, vous n y

pensez pas ; vous savez bien que nous ne pouvons revenir sur nos pas, que je m’y opposerai tant qu’il me restera un souffle de vie.

Puis elle se leva, et se tournant vers le chasseur :

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle avec modestie, de refuser votre obligeante proposition; mais le service que vous nous avez rendu nous fait un devoir de mettre toute notre confiance en vous... mon père ne peut rentrer en France sans courir de grands dangers, et pour moi j’accepterais plutôt de passer l’hiver entier dans cette grotte que de l’engager à retourner à Vic-d’Essos.

Aux premiers accents de cette voix douce et suppliante, une expression d’admiration s’était peinte sur la belle figure du montagnard, mais les dernières paroles de la jeune fille le firent tressaillir.

— Quoi! s’écria-t-il, votre père serait...

— Un réfugié politique, dit Gonthier.

— Vous avez eu tort d’avouer cela, murmura Bernard.

— Mon père est proscrit, reprit Gornélie avec chaleur, et maintenant que vous savez notre secret, à qui pouvons-nous demander un asile, sinon aux braves habitants de l’Andorre, qu’on nous a peints si bons, si généreux, si hospitaliers? Mon père est persécuté à cause de son amour ardent pour la liberté. Vos concitoyens ne peuvent lui refuser leur

LE VAL D’aNDORRE.

appui ; d’ailleurs, si vous nous abandonnez, que deviendrons-nous dans ces affreuses solitudes ? Notre guide nous a trompés, et peut-être ne nous a-tril conduits ici que pour nous attirer dans quelque piège. Je ne vous parle pas de moi, monsieur, et cependant j’aurais autant de droit que tout autre, peut-être, à votre intérêt et à votre pitié, pour les fatigues et les dangers que j’ai déjà supportés.

— Gornélie ! s’écria le vieillard, cesse de presser ce bfave jeune homme et de lui demander une chose que je crois désormais impossible; je suis résolu de retourner à Vic-d’Essos, ou au moins dans quelque village voisin ; tu t’es déjà assez exposée pour moi.

— Ne dites pas, mon père, reprit la jeune fille avec véhémence, que ce voyage vous paraît maintenant impossible ; ne dites pas que vous renoncez volontiers à voir le pays qui est là derrière cette montagne, car je connais trop votre énergie pour croire que, si vous étiez seul, les obstacles vous arrêteraient. Je suis sûre, continua-t-elle avec lenteur et en fixant un regard suppliant sur le chasseur de chamois, que si monsieur voulait nous prêter son appui et nous conduire par des chemins à lui connus...

Il y avait dans ses yeux tant de prière et de grâce, que l’Andorran, qui la regardait dans une espèce d’extase, ne put résister à ses instances. Il sembla

prendre une décision subite; cependant ce ne fut pas à Gornélie qu’il fit part de sa résolution ; par un sentiment de convenance ; il s’adressa au père de la jeune fille et lui dit avec noblesse :

— Peut-être serai-je blâmé par les anciens de l’Andorre d’avoir contrevenu aux usages et aux lois de nos souverainetés en introduisant chez nous des étrangers qui ne sont pas munis de la permission des autorités françaises; mais quoique ce projet soit difficile à exécuter, je prends tout sur moi. Si j’encours le blâme de ceux qui ont plus de sagesse et d’expérience, j’aurai pour me consoler, la pensée d’avoir été agréable à vous et à votre charmante fille.

Le père Gonthier s’aperçut alors que son nouvel ami s’exprimait avec plus d’élégance et de recherche qu’on n’était en droit d’en attendre d’un montagnard simple et ignorant, et en le remerciant de sa bonne volonté, il ne put s’empêcher d’en faire la remarque. Lejeune chasseur ne parut pas insensible à ce compliment.

— Je m’appelle Isidoro Duba, dit-il avec orgueil, et ma famille est une des plus anciennes et des plus riches de l’Andorre. Gomme j’étais le cadet de ma famille, on me plaça au séminaire d’Urgel, afin d’y étudier pour être prêtre. La mort de mon frère aîné m’ayant rendu chef de ma maison, j’ai abandonné

LE VAL d’aNDORRE. t) 1

les études, et je suis revenu auprès de mon aïeul, aujourd’hui mon seul parent... Mais excusez-moi, monsieur, ajouta-t-il en s’inclinant, il est déjà tard, et il faut que la tourmente se calme bien vite si nous voulons arriver dans la plaine avant la nuit.

En même temps, il se dirigea vers l’entrée de la grotte comme pour juger du degré de violence de la tempête. A peine avait-il fait quelques pas qu’il s’arrêta, et saisissant sa carabine, il dit d’une voix forte :

— Préparez-vous, messieurs, voici des ennemis 1

Pendant qu’il parlait encore, deux individus en

haillons et à figures sinistres parurent à l’entrée de la grotte. A cet aspect inattendu, Gornélie effrayée poussa un cri perçant ; son père et Bernard s’armèrent précipitamment de leurs fusils et se placèrent devant elle pour la défendre.

— Que* voulez-vous? Passez votre chemin I cria Isidore Duba en langue catalane, la main posée sur la détente de sa carabine.

Les étrangers s’arrêtèrent à cette démonstration menaçante. Il ne fut pas difficile de reconnaître en eux des bohémiens semblables à celui qui avait conduit les voyageurs en cet endroit. Ils interpelèrent dans une langue étrangère Diégo, qui, pendant toute la conversation précédente, était resté en observation près de l’entrée de la grotte, et il sembla

LE VAL d’aNDORRE.

s’élever entre eux une vive discussion, bien que les spectateurs ne pussent en comprendre l’objet.

Le guide ayant terminé son colloque avec les nouveaux arrivés, se retourna vers les voyageurs, et dit d’un air suppliant en s’adressant surtout au montagnard :

— Eh bien ! maître, est-ce ainsi que vous recevez de pauvres gens qui viennent d’affronter la tourmente, et qui demandent seulement un abri pour un moment, et une place près du feu ?

— Misérable 1 reprit Isidoro d’un air de mépris, crois-tu que je ne devine pas bien pourquoi ces gépos maudits se trouvent là? Vous vouliez sans doute rançonner ces voyageurs pour le passage des montagnes, et peut-être même leur faire pis. Mais je jure par sainte Marie de Puigcerda que si un seul de vous me donne raison de suspecter ses intentions, je lui logerai une balle dans la tête !

Il s’avança hors de la grotte pour s’assurer que les deux bohémiens, n’étaient accompagnés d’aucun autre, et après un rapide examen, il leur dit brusquement :

— Allons! entrez; reposez-vous, réchauffez-vous, et il sera possible que vous ayez bientôt une meilleure aubaine que vous ne le méritez.

Les bohémiens obéirent d’un air humble et respectueux, et vinrent s’accroupir près du feu. Ils

LE VAL d’ANDORRE.

étaient réellement transis de froid et brisés par la fatigue, malgré leur robuste organisation ; ils avaient supporté l’orage depuis le moment où Diégo leur avait fait des signes d’intelligence; et véritablement, s'ils avaient eu de mauvaises intentions, ils n’étaient guère en état de les exécuter dans ce moment. L’Andorran faisait toutes ces observations pendant que le guide Diégo, qui, en raison même de ce qu’il n’avait aucun sentiment religieux , était toujours disposé à prendre Dieu et tous les saints en témoignage de ses mérites, s’écriait d’un air pathétique en levant les mains au ciel :

Seigneur, nion Dieu 1 un chrétien peut-il dire de pareilles choses d’un pauvre rnalheureu^t gitano? moi, tromper d’honnêtes voyageurs qui se sont fiés à Diégo Bourou-Belça, quand je voudrais donner pour eux ma vie et ma part de paradis ! et tout cela parce que dans mon dévouement sans bornes pour ces voyageurs, j’avais prié deux de mes frères de se trouver près du port de Rat, afin de nous porter secours en cas de besoin 1 Voyez le grand mal quand il en aurait coûté aux messieurs quelques écus de plus, pour récompenser mes pauvres frères de leurs services! Santa-Marlaf que les hommes sont méchants !

Isidore, sans paraître faire attention à ces protestations empreintes de toute l’exagération méri-

dionale, poussa du pied devant les bohémiens le chamois qu’il avait tué et leur dit rudement :

— Vous avez faim et vous avez besoin de reprendre des forces; mangez ceci, puis je vous dirai ce que vous aurez à faire.

Un concert de bénédictions accueillit cette offre libérale. Diego lui-même interrompit ses doléances pour prendre part à la joie de ses compagnons. En un clin d’œil, des couteaux-poignards brillèrent dans les mains des trois bohémiens. Le chamois fut écorché et dépecé avec une dextérité merveilleuse ; puis chacun des vagabonds s’empressa de placer sur la braise des tranches de venaison, qu’il avala toutes sanglantes avec des démonstrations de joie qui prouvaient que depuis longtemps il n’avait fait un si bon repas.

L’Andorran laissa ces malheureux aux délices de ce festin et se rapprocha du groupe des voyageurs. Ceux-ci avaient repris une attitude calme, s’en remettant entièrement à la prudence et à l’expérience du jeune montagnard pour toutes les mesures de sûreté qu’il serait convenable de prendre, et prêts à suivre aveuglément ses conseils.

— Monsieur, dit Isidoro, en s’adressant au père Gonthier, ces gens-là, je le crains, n’avaient pas de bonnes dispositions à votre égard; mais j’ai dû les ménager, parce que, pour achever notre voyage.

LE VAL D’aNDORRE.

nous avons besoin de leurs secours. Nul ne sait si les passages que nous allons traverser ne sont pas encombrés, et des bras seront nécessaires pour déblayer la neige. C’est pour cela qu’il nous faut engager, par l’appiU d’une récompense, ces gens à nous servir. Du reste, je me charge de les surveiller, afin qu’ils ne nous jouent pas quelque mauvais tour. Pour vous, contentez-vous de ne pas quitter vos fusils un seul instant, de peur qu’ils ne s’en emparent. Tant qu’ils nous verront armés, nous n’avons rien à craindre. Maintenant, je vous engage à prendre quelque nourriture, car, si je ne me trompe, l’orage touche à sa fin et nous pourrons bientôt nous mettre en route.

Le père Gonthier tira d’un des cacolets quelques provisions. Pendant ce temps l’Andorran, tout entier aux préparatifs du voyage, examinait avec soin les yeux et les pieds des chevaux; après quoi il alla consulter le temps ; la neige tombait encore à gros flocons, mais le vent s’était calmé, et après un instant d’observation, le montagnard crut le moment favorable pour partir. En un clin d’œil les bohémiens, restaurés par le dîner qu’ils venaient de faire et délassés des fatigues précédentes, furent sur pied. Les chevaux et le, mulet avaient reçu une petite provende d’avoine dont on s’était précautionné h Vic-d’Essos ; bref, le jeune guide vint bientôt annoncer que tout était prêt pour le départ.

— Nous nous fions à vous, monsieur, dit le veillard en lui pressant la main : comptez sur ma reconnaissance si vous parvenez à nous conduire sans accident jusqu’au val d’Andorre.

Cette promesse implicite d’un salaire fut reçue du montagnard avec un air de fierté et presque d’impatience; mais un regard de bienveillance que lui adressa Gornélie, effaça bientôt ces signes de colère, et après avoir attaché les brides des chevaux aux pommeaux des selles afin que les voyageurs ne fussent pas tentés en voulant guider leurs montures de gêner l’instinct infaillible de ces animaux, Isidoro donna le signal du départ, en précédant lui-même la petite caravane afin de sonder le chemin.

En sortant de la grotte, les voyageurs se dirigèrent avec précaution vers ce terrible port dans lequel l’orage s’était engouffré quelques moments auparavant; mais avant de s’y engager, le guide fît faire une halte et examina les localités avec une grande attention. Tel est l’effet de ces trombes de neige qu’elles changent complètement l’aspect des montagnes; où nos voyageurs avaient entrevu des abîmes quelques moments auparavant, ils apercevaient des masses énormes qui avaient toute l’apparente solidité des rochers voisins ; le défilé ne semblait plus suivre la même direction qu’avant l’orage : on eût dit qu’en peu d’instants une main toute

LE VAL d’aNDORRE.

puissante avait bouleversé les formes et les gisements <lu sol, et rillusion était telle que les voyageurs n’eussent pas reconnûtes lieux qu’ils venaient (le parcourir.

Isidoro observa longtemps et minutieusement chaque détail de cet immense chaos.

— Il ne faut pas songer à passer par ce port, dit-il enfin ; nous serions immanquablement ensevelis sous les avalanches; nous serons forcés d’aller chercher le port de la Cahane, là-bas, derrière le pic de Siguier. (1)

— Le voyage sera-t-il long de ce côté *?

— Des torrents à traverser, des avalanches à éviter, des glaces à briser, répondit Isidoro d’une voix brève, et peuLêtre trouverons-nous, après tout cela», le port delà Cabane encombré de neige comme celui de Rat.

— Allons, du courage, dit Gornélie en essayant de sourire; voyez, ajouta-t-elle en désignant les bohémiens, ces gens-là n’ont-ils pas autant à perdre que nous, et pourtant ils chantent, ils n’ont pas peur!

En effet, les vagabonds, tout joyeux d’avoir fait un bon repas et d’avoir la perspective de gagner quelques écus, avaient commencé de leurs voix rauques et gutturales un concert barbare qui, du

(t) On peut suivre l’iiinéraire des voyageurs sur rexcellenle carte de l’Âiiège publiée dans le bel Atlas de Dussillon.

LE VAL d’aNDOKUE.

reste était en harmonie avec ràpreté sauvage de la nature. Mais le guide, qui craignait que l’ébranlement communiqué à l’air par ces éclats de voix nedéterminât la chute des terribles avalanches, leur ordonna de se taire.

Quelques heures s’écoulèrent, pendant lesquelles il n’y eut pas une minute où chacun des voyageurs ne fût en danger de la vie. Par moments ils longeaient des précipices au fond desquels tombaient à grand bruit les pierres qui roulaient sous les pas des chevaux; d’autres fois ils se glissaient, en retenant leur haleine, sous des rochers et des lavanges dont l’aile d’un aigle ou le pied d’un chamois, en les effleurant, eût causé la chute; ils songeaient en frémissant qu’un souffle de ce vent terrible, qui les avait arrêtés le matin, pouvait les surprendre dans ces gorges où ils s’engageaient et les enlever comme des brins de paille ; parfois aussi, les pieds des chevaux résonnaient sur des ponts de glace qui pouvaient s’effondrer tout à coup et les ensevelir dans quelques-uns des gaves furieux ou des lacs profonds dont ces déserts abondent. Plus d’une fois enfin la timide Gornélie vit briller à quelque distance du chemin les yeiix fauves d’un loup qui semblait prêt à s’élancer.

C’était d’elle qu’Isidoro avait paru occupé presque exclusivement pendant ce trajet périlleux. 11 n’avait

LE VAL D’aNDORRE.

pas perdu de vue un instant le pied du mulet qui portait Gornélie, que pour sonder la neige à droite et à gauche dans le voisinage de la route. Dans les endroits périlleux il lui adressait tout bas un mot d'encouragement avec cette voix douce et affectueuse qu’il avait pour elle seule. Enfin il avait complètement oublié les autres voyageurs qui venaient un à un sur les traces de la jeune fille; ses attentions respectueuses et muettes ne s’adressaient qu’à elle comme si, dans ce moment où il savait qu’il exposait sa vie à chaque pas, ce n’était qu’à elle qu’il voulait en offrir le sacrifice.

Du reste, il était aidé avec une grande sagacité^ par les bohémiens dans ses devoirs de guide; ces malheureux, quoique misérablement vêtus et ex- , posés à toute la rigueur du froid, supportaient gaiement la fatigue et remplissaient avec zèle les fonctions d’éclaireurs qui leur avaient été assignées. Sur un geste d’Isidoro, ils s’enfonçaient courageusement dans la neige, quelquefois jusqu’aux épaules, laissant derrière eux un sillon qui servait de sentiej à ceux qui venaient après eux. S’ils avaient eu réellement le matin de mauvaises intentions pour les voyageurs, ils s’efforcaient de les faire oublier. Seuls ils semblaient n’avoir d’autre pensée que le sentiment du danger préseht, car peut-être n’était~ce pas

LE VAL d’aNDORRE.

lui qui ridait le front grave d’Isidoro quand il attachait sur Coruélie un regard furtif.

Il vint enfin un moment où les voyageurs trouvèrent un soulagement à leurs fatigues passées et un encouragement à supporter les fatigues à venir. Depuis le matin ils n’avaient vu que des monts arides, couverts de glaçons et de neige ; le ciel au-dessus de leur tête avait toujours été sombre; ils n’avaient entendu d’autre bruit que le sifflement du vent dans les pics désolés. Tout à coup, au moment où ils arrivaient à un port élevé, un spectacle aussi magnifique qu’inattendu frappa leurs regards. Par l’écartement de deux rochers qui, de ce côté, semblaient former la dernière barrière de la chaîne pyrénéenne, ils purent un instant jeter un regard dans la plaine, et jouir d’un de ces merveilleux contrastes qui ne sont pas rares dans les contrées montagneuses. Pendant que la neige tombait en flocons silencieux et que la nature autour d’eux devenait de plus en plus lugubre et menaçante, ils entrevirent à travers la déchirure d’un nuage, au-dessous du portique gigantesque des rochers, une riante vallée qu’éclairait un beau soleil couchant. L’hiver qui sévissait dans les régions supérieures, ne semblait pas être descendu encoi'e dans ce fortuné pays : c’était la chaude et brillante Espagne vue des déserts de la NoFwège. Là, les pentes étaient encore couvertes de

LE VAL d’aNDORRE.

Gl

verdure; çà et là se montraient, sous des bouquets de châtaigniers, des cliâlets délicieux que doraient les rayons du soleil ; des troupeaux nombreux regagnaient rétable sous la garde des bergers. On croyait, tant l’air était limpide, pouvoir entendre le son des cornets et les mugissements des bestiaux. Les nuées qui pesaient aux flancs des montagnes ne semblaient pas faites pour le ciel pur de ce paradis terrestre : excepté quelques petits nuages rosés qui voguaient au hasard dans l’éther de la vallée, elles restaient comme enchaînées dans la région des orages.

Tous les voyageurs s’arrêtèrent, frappés d’admiration.

— Nous sommes donc hors de danger! s’écria le père Gonthier avec une joie d’enfant ; l’Etre suprême n’a pas voulu que mon imprudence me coûtât aussi cher que je pouvais le craindre.

Il descendit de cheval et vint embrasser sa fille avec transport. Gornélie, qui depuis son départ de la grotte était retombée dans un état dangereux de prostration et de faiblesse, sembla se ranimer un peu ; elle sourit avec effort en désignant Isidore, qui debout à quelques pas, contemplait, appuyé sur son bâton de voyage, son pays natal.

— Remerciez celui qui nous a sauvés, mon père, dit-elle avec un reste d’énergie. Sans son courage et

son dévouement, nous étions perdus. Mon père, que pourrez-vous lui donner pour récompense ?

— Nous y songerons, ma fille! Mais regarde comme il est pensif?

En effet, bien que le magique tableau eût déjà disparu et qu’un souffle du vent eût ramené l’épais rideau de nuages,Isidoro était resté à la même place, silencieux et absorbé dans de profondes réflexions.

— A quoi pensez-vous donc là, mon brave Isidoro? demanda Gonthier en lui posant amicalement la main sur l’épaule.

L'Andorran se retourna, comme par instinct, pour repousser une pareille familiarité ; mais en apercevant le vieillard, sa belle et noble figure prit une expression mélancolique, et il répondit lentement :

— Je regardais d’ici, monsieur, la maison où je suis né dans la vallée; je songeais que mon aïeul, qui est âgé de plus de cent ans, examine d’en bas la montagne où nous sommes, et se demande si je n’ai pas péri dans la tourmente; je pense qu’en ce moment une jeune fille, ma fiancée, est sans doute près de lui, et dit son chapelet pour que ma chasse soit heureuse et que mon retour soit prochain.

— Votre fiancée ! répéta Cornélie vivement ; vous allez donc vous marier, monsieur ?

Le montagnard resta immobile, sans répondre, les yeux fixés vei’s la terre.

LE VAL d’aNDORRE.

— Et vous quittez ainsi votre fiancée pour aller courir les hasards d’une chasse dans les montagnes ? dit le père Gonthier avec un sourire de malice.

Isidore resta encore un moment silencieux; puis, relevant son bâton de voyage, il dit à demi-voix :

— C’est qùe je n’aime pas ma fiancée I

Et il ajouta presque aussitôt d’un ton différent, comme s’il eût voulu couper court aux questions sur un sujet pénible :

— Allons! messieurs, il faut nous remettre en route; le danger est moins grand, mais il n’a pas cessé ; la nuit approche et nous avons des rampes très-dangereuses â descendre avant d’arriver à la vallée ! Vous croyez qu’il n’y a plus rien à craindre, et moi je donnerais un beau cierge à Notre-Dame d’Héas pour que vous fussiez déjà en sûreté dans la maison de mon aïeul, l’illustre Bertren Duba ; que Dieu le protège !

En ce moment même un bruit subit qui se fit entendre au-dessus de sa tête sembla confirmer ses inquiétudes. Isidoro craignit d’abord une avalanche, et levant la tête, il aperçut en effet quelque chose qui bondissait de rocher en rocher dans un tourbillon de neige; mais ce n’était pas une avalanche, et un coup-d’œil suffit pour rassurer le montagnard. Bientôt même l’objet qui avait attiré son attention et qui venait du sommet de la montagne roula près-

LE VAL d’ANDORRE.

que à ses pieds, et chacun des voyageurs put reconnaître un énorme ballot soigneusement enveloppé d’une grosse toile et entouré de fortes cordes afin sans doute qu’il ne put se briser dans la chute.

Pour comprendre cet incident, il faut savoir que les contrebandiers pyrénéens ont l’habitude, pour échapper à la surveillance des douaniers, de gravir le versant espagnol de quelque haute montagne avec les marchandises qu’ils veulent introduire en fraude et que parvenus au sommet, ils abandonnent les

paquets sur la pente opposée, où des correspon-

dants sont apostés pour s’en emparer et les transporter en lieu de sûreté. C’était à ce commerce illicite qu’appartenait le ballot tombé inopinément aux pieds des voyageurs, et bien qu’Isidoro n’aperçût pas au sommet de la montagne et dans la vallée environnante les propriétaires de ces marchandises, il devina ce dont il s’agissait.

— Ceux qui sont là-haut à la cime du pic, dit-il en souriant, nous auront pris pour des camarades, car ils ne peuvent supposer que des voyageurs se trouvent ici dans une pareille saison. Eloignons-nous bien vite et laissons ces pauvres gens à leurs affaires. D’ailleurs il ne serait pas prudent pour nous de rester longtemps autour de ce ballot, qui, dans moins d’un quarl-d’heure, soyez-en sûrs, ne sera plus là.

LE VAL d’ANDORRE. 65

En prononçant ces paroles où se montrait toute la tolérance des habitants limitrophes des frontières pour les contrebandiers, il excita les chevaux par une exclamation brève, et la petite caravane se dirigea aussi rapidement que possible vers une rampe qui descendait en Andorre.

Mais si Isidoro et les voyageurs qui étaient sous sa garde voyaient dans cet incident une raison de s’éloigner plus vite, il n’en était pas de même des trois bohémiens, pour qui une pareille rencontre pouvait, dans leurs idées, être un coup de fortune. Ce caractère aventureux et rapace qui leur est naturel se réveilla au moment où le hasard mettait ainsi à leur disposition la propriété d’autrui. Ils ne se dirent rien, mais ils échangèrent un regard significatif, et Diégo resta un peu en arrière pendant que le reste de la troupe descendait déjà la pente opposée.

Soit que les difficultés de la route attirassent en ce moment toute l’attention d’Isidoro, soit que le montagnard fût de nouveau absorbé par les pensées secrètes qui assombrissaient de plus en plus son visage à mesure qu’on approchait de la plaine, le gitano put accomplir son projet sans exciter de soupçon, et dès que la caravane eut entièrement disparu derrière l’arête du versant, il revint en courant vers le ballot, qui était resté au même endroit comme une proie assurée.

LE VAL d’aNDORRE.

Un rapide coup-d'œil lui apprit qu’aucun contrebandier ne se montrait encore, et, plein de confiance, il tira de leur gaine les énormes ciseaux qui étaient l’instrument de sa profession. Avec une dextérité singulière, il pratiqua une large ouverture à la toile d’emballage, et plongeant ses deux mains dans l’intérieur du paquet, if les retira pleines de tabac et d’autres marchandises.

Mais en ce moment une exclamation terrible se fit entendre derrière un rocher voisin; un coup de fusil retentit et le bohémien tomba grièvement blessé.

Heureusement pour lui, au moment où la détonation avait eu lieu, il était penché sur le ballot, et il ne laissait à découvert que l’épaule. Si on l’eût visé à la tête, il était mort : la balle du contrebandier ne manque jamais son but.

Aux cris qu’il poussa, et surtout au bruit de l’explosion, répercutée par l’écho des montagnes, Isidoro s’arrêta tout court et dit en se frappant le front :

— Ce misérable gépo n’est pas avec nous ! il vient d’arriver quelque malheur !

Et pendant que les voyageurs tournaient bride pour revenir sur leurs pas, le jeune Andorran gagna précipitamment le sommet de la montagne. Au moment où il arriva sur le plateau, il aperçut Diégo tout sanglant qui venait enfin de se relever et qui

suppliait un robusle montagnard de lui accorder ' ^

merci. Le contrebandier, au contraire, s’approchait • ^

de lui la crosse levée, comme pour l’achever :

— Michaël,, fils du démon ! cria Isidore d’une voix t

tonnante, laisse ce malheureux! n’est-il pas assez

puni ? laisse-le : il est sous ma garde !

Le farouche Michaël regarda Isidore et continua d’avancer vers le pauvre Diégo, qui invoquait à son ^

ordinaire tous les saints du paradis. 5

— Je te dis qu’il est sous ma garde, répéta Isidora avec plus de force.

Gomme le contrebandier ne s’arrêtait pas, un nouveau coup de carabine se fit entendre, Isidore, avec une adresse extraordinaire, avait frappé de sa balle la main de Michaël, qui laissa tomber ën poussant un rugissement terrible l’arme qu’il dirigeait déjà '

contre Diégo.

— Je n’ai voulu que te donner une leçon , dit Isidore ; tu sais que je pouvais te tuer.

Michaël, quoique blessé, allait s’élancer sur lui, mais la vue des autres voyageurs le fit changer d’avis ; il ramassa sa carabine et courut vers le ro- '!

cher en proférant d’épouvantables menaces en lan- ' gue catalane.

Isidore ne s’arrêta pas à donner des explications aux voyageurs ; il ordonna aux bohémiens de transporter leur compagnon sur le cheval de Bernard,

68 LE VAL d’aNDORRE.

qui y coiisenlit volontiers, et il dit en rechargeant sa carabine :

— Eloignons-nous bien vite d'ici ! Michaël Moro, celui que j’ai blessé, ne plaisante pas. Les contrebandiers vont revenir en force, et malheur à nous !

Le patriarche*

Peu de personnes savent peut-être qu’entre les deux grands royaumes de France et d’Espagne, dans une vallée qui touche à nos frontières, il existe une petite population de dix à douze mille âmes au plus, organisée en république depuis près de dix siècles , et qui , à travers la barbarie féo- : “

dale , à travers les révolutions des grands pays qui l’avoisinent, a su conserver ses mœurs, ses idées, son langage, son organisation civile, politique et religieuse , sans altération et sans mé- -

lange ; cette population est celle du val d’Andorre. Ce pays, situé dans des montagnes inabordables pendant une partie de l’année , éloigné des deux grandes voies de communication entre l’Espagne et la France, hors du passage des armées d’in- '

vasion des deux pays, a dû, par sa position géographique, et peut-être par l'énergique volonté de ses

70 LE VAL d’aNDORRE.

simples et rustiques habitants, échapper à toute influence étrangère ; comme il est pauvre et habité presque exclusivement par des bergers et des laboureurs, il n’a pas tenté l’ambition et la cupidité. C’est par suite de toutes ces circonstances que la république d’Andorre présente aux civilisations modernes l’étrange exemple d’une société anti- féodale stationnaire depuis mille ans, et qui, comme une médaille parfaitement conservée, est arrivée jusqu’à nos jours avec tout son relief et toute sa légende.

Il faut remonter à Charlemagne et à son fils Louisle-Débonnaire pour trouver l’origine de la république d’Andorre ; Charlemagne, dit-on, pour récompenser les Andorrans des services qu’ils lui rendirent en l’aidant à vaincre les Maures dans la vallée de Carol, les affranchit et leur permit de se gouverner eux-mêmes par l’administration municipale ; Louis-le -Débonnaire, que les Andorrans nomment le Pieux, confirma ces privilèges, et depuis cette époque les vallées et souverainetés de F Andorre n’ont eu d’autre code de lois que les Capitulaires de leur premier fondateur. Tous ces souvenirs historiques sont encore vivants dans l’Andorre ; les montagnards parlent de Carl-le-Qrand et de Led- Wigh-le-Pioïc, comme de rois morts depuis peu d’années, et on peut voir que dans la fidéliU* de leurs traditions lo-

Digitizeü by G

LE VAL d’aNDOKUE.

calcÿ, ils ont conservé, sauf une légère allération (Led-Wigh pour lllod-Wigh), l’ancienne ortographe des noms de leurs bienfaiteurs. Ne leur parlez pas des autres rois célèbres de la France et de l’Espagne ; ils ne les connaissent pas, et le nom de Napoléon est peut-être le seul qu’ils aient retenu parmi cette foule de noms célèbres qui retentissaient autour d’eux.

On conçoit que dès l’origine, ce petit état, pour résister aux agressions, dût nécessairement rechercher la protection des puissances voisines, et c’était ‘ là qu’était le danger ; on sait comment, par adjonctions successives, se sont formés les plus grands royaumes; l’Andorre avait ainsi à craindre d’être absorbée tôt ou tard par la France ou par l’Espagne ; se mettre exclusivement sous la protection de l’une ou de l’autre, c’était se perdre. Les diplomates de la république en miniature trouvèrent promptement un moyen de tourner la difficulté : ce fut de partager en deux parts l’infiuence qu’ils désiraient accorder à leurs dangereux amis ; l’iiiie, l’influence spirituelle, fut donnée à l’Espagne, représentée par l’évêque d’Urgel ; l’autre, l’influence temporelle , fut donnée à la France, représentée dans l’origine par les comtes de Foix;,ces deux influences devaient se combattre et s’annihiler réciproquement, de ma-

72 LE VAL d’ANDORRE.

nière que ni l’une ni l’autre ne pût devenir tyrannique pour les bons Andorrans.

En effet, le calcul a réussi, et l’équilibre s’est exactement maintenu jusqu’à nos jours. Si , d’un côté, la république paie la dîme de ses revenus à l’évêque d’ürgel, et, en récompense, est enseignée, prêcbée, catéchisée comme sait instruire et catéchiser le clergé espagnol, de l’autre, la France fournit à l’Andorre un viguier ou prévôt, pris dans le département de l’Ariège, et qui exerce sur tout le territoire de la république certaines attributions judiciaires et militaires ; et en récompense, la république a le droit de tirer du département de l’Ariège, c’est-à-dire de la France, toutes les marchandises . dont elle peut avoir besoin, sans être obligée de payer des droits de douane. Mais, quant au gouvernement de l’Andorre en lui-même, il n’appartient pas plus au viguier français qu’à l’évêque espagnol : il appartient exclusivement à un conseil souverain composé de douze membres nommés à vie par les six communautés de l’Andorre, et ce conseil se mon-

tre trop jaloux de son autorité pour la faire partager à qui que ce soit.

A l’époque où nous nous trouvons, au moment où les provinces méridionales de la France étaient dans une vive fermentation par suite des révolutions qui venaient de s'opérer coup sur coup, le val d’Andorre,

Digillzed üy '

LE VAL d’ANDOKKE.

séparé seulement de la France par la chaîne ‘ des Pyrénées, n’avait ressenti aucune commotion du grand bouleversement politique qui avait lieu de l’autre côté des montagnes. C’était à peine si le bruit des changements de dynasties et des grandes batailles de l’Empire était arrivé jusqu’à cette population de pâtres et de. laboureurs qui, malgré leur attachement aux vieilles idées et aux vieux principes de l’ancienne monarchie française, avaient accepté les bienfaits de Napoléon. L’empereur, par un décret de 1807, leur avait rendu leur ancienne constitution, dont l’effet avait été interrompu un moment par la renonciation de la convention aux droits féodaux de la France sur l’Andorre ; aussi n’ayant rien à craindre du parti triomphant, quel qu’il fût, les heureux Andorrans écoutaient comme un écho lointain et avec la curiosité naïve qu’ils ont pour les antiques légendes de leurs montagnes le récit plus ou moins fidèle qui leur arrivait ^des événements européens. Sauf le moment où ils avâfent dû prendre les armes (dans la guerre des Pyrénées), ils avaient mené la même vie simple et patriarcale de 'leurs pères et de leims ancêtres, sans ambition, sans crainte et sans regret.

Le hameau qu’avaient aperçu les voyageurs du haut des montagnes était situé sur le bord d’un torrent, dans une situation pittoresque et gracieuse,

et il était formé de cliàlels élégaiils bâtis en marbre et couverts en ardoises. Bien que la neige des Pyrénées n’eût pas encore caché le tapis de verdure qui ornait la vallée, la brise froide qui s’élève aux approches du soir forçait les bergers de doubler le pas, et ils se hâtaient vers le foyer en se couvrant de leurs capes blanches. Les aboiements des chiens, les mugissements des bestiaux, les sonnettes des béliers, les cornets et les galoubets des pâtres annonçaient de loin l’approche de ces bandes qui passaient le jour dans les montagnes et ne revenaient que le soir au hameau ; et tous ces bruits divers, entendus à une certaine distance, formaient une âpre et sauvage harmonie qui était parfaitement en rapport avec les formes gigantesques des Pyrénées, la mélancolie de la soirée et la solennité générale du paysage.

La plupart de ces petites caravanes se dirigeaient Vers une habitation plus remarquable que les autres par le nombre et par l’étendue de ses dépendances* Cette habitation, bâtie aussi en marbre brut, se composait surtout de granges et d’étables dominées par un corps de logis plus soigneusement construit, et qui servait de demeure aux maîtres de la propriété. Près de l’entrée principale, dans une niche de la muraille, était une petite madone de bois ornée de fleurs champêtres, et devant laquelle les pâtres

Ôtaient les sombreros qu’ils portaient par-dessus leurs longs bonnets rouges. Puis tous, depuis le dernier valet jusqu’aux chefs de troupeaux, se rendaient dans la salle commune pour prendre leurs repas sous les yeux du maître, et rendre compte de leur journée.

Cette salle, qui occupait presque tout le rez-de-

chaussée du bâtiment principal, offrait en ce moment un tableau plein de grandeur et de simplicité antique, qui rappelait le temps des patriarches et les mœurs primitives des peuples pasteurs. Les murailles, noircies par la fumée, ne présentaient aucun ornement, sauf quelques grossières images de saints et de madones, dont la teinte sombre se confondait avec celle des murailles. Les grandes fenêtres, garnies de vitres en corne à demi-transparente, ne laissaient plus passer aucun rayon du jour. Aussi quelques chandelles de résine étaient disposées çà et là sur des meubles de forme étrange et antique; mais elles jetaient moins de lumière qu’un sapin qui brûlait presque tout entier dans une immense cheminée, et dont la flamme, montant contre la muraille, semblait arriver jusqu’au toit de la maison. A cette éclatante lumière, on pouvait apercevoir une longue table de chêne qui occupait tout le milieu de la salle, et qui était pourvue, de chaque côté, de deux bancs de bois sur lesquels s’étaient assis déjà

bon nombre de convives. Sur cette table étaient servies, dans des assiettes de terre, ces galettes de maïs que les Basques appellent taloasy et qui font la principale nourriture des montagnards; un peu de porc salé, du fromage frais et des cruches de vin dont on vidait le contenu dans de grandes coupes en bois, complétaient le menu de ce frugal repas.

A mesure que la nuit devenait plus sombre au dehors, la foule devenait plus nombreuse et plus bruyante dans cette salle ; les pâtres, en . arrivant, ôtaient d’abord leurs grosses capes blanches, et se montraient dans ce costume bizarre que nous avons déjà décrit, et dont la variété offrait un curieux coup d’œil. Puis ils allaient baiser respectueusement la main d’un vieillard à longue barbe blanche qui était assis dans un fauteuil de bois près de la cheminée, et recevaient de sa bouche les éloges ou les reproches qu’ils avaient mérités pour leurs actions de la journée; ce vieillard parlait d’un air doux et paternel, en langue catalane, soit qu’il dispensât les encouragements ou le^ blâme, et chacun l’écoutait d’un air soumis et respectueux. Ce devoir rempli, le nouvel arrivé pouvait ' aussitôt prendre place sur un billot de bois devant la gigantesque cheminée pour sécher ses spartilles imprégnées de neige ou réclamer immédiatement sa part au banquet commun, selon que le froid ou la faim était le

plus pressant. Dans ces deux cas, en se mettant à table et en tirant de sa poche le couteau qui ne quitte jamais le pâtre, aucun d’eux n’oubliait, avant de manger, de faire un signe de croix, de baiser le scapulaire suspendu à son cou, et de marmotter quelque chose qui pouvait être un bénédicité.

Le vieillard majestueux à qui tous les assistants témoignaient tant de vénération était Bertren Buba, l’aïeul, le tuteur et presque l’unique parent d’Isidoro. Nous savons déjà qu’il était plus que centenaire ; cependant sa taille était à peine voûtée, et il ne semblait avoir à souffrir d’aucune des infirmités de la vieillesse. Outre les nombreux troupeaux qu’il possédait et qui formaient une fortune considérable pour le pays, il était le doyen des membres du conseil de l’Andorre, et il avait été pendant longtemps syndic de la république, charge qui, après celles des deux viguiers, est la première de l’État. Mais ce qui donnait surtout une haute importance à Duba >t à sa tamille, c’est que lui et ses descendants étaient les héritiers d’un antique droit féodal dont voici l’origine, suivant la tradition :

On sait déjà que Charlemagne affranchit les Andorrans en récompense des services qu’ils lui rendirent dans la guerre contre les Maures d’Espagne; mais à cette époque une pareille concession ne se faisait pas sans quelques réserves de la part

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78 LE VAL d’ANDORRE.

de celui qui Toctroyait. Charlemagne s’était donc réservé la dîme de tous les revenus de l’Andorre, et cette dîme porte encore aujourd’hui le nom de droiê carlovingien, Louis-le-Débonnaire, après une seconde campagne contre les Maures, transporta une partie de ces dîmes à Sisebus, évêque d’Ürgel, et à ses successeurs au siège épiscopal, afin de rebâtir et d’entretenir la cathédrale d’Ürgel, qui venait d’être détruite par les Sarrasins ; et depuis cette époque jusqu’à nos jours, cette partie du droii carlovingien a été exactement payée aux évêques d’Urgel et affectée à l’entretien de la cathédrale, suivant le vœu du fils de Charlemagne. Quant à la seconde partie de ces dîmes, l’empereur en fit l’abandon à un Andorran qui l’avait fidèlement servi dans les guerres contre Waïfer, et les héritiers de cet Andorran avaient paisiblement joui de cette redevance féodale depuis plus de neuf cents ans.

Or, Bertren Duba et son petit-fils Isidore descendaient directement du valeureux compagnon de Louis-le-Débonnaire, et le centenaire se trouvait ainsi, comme chef de famille, le seul héritier du droit carlovingien. On doit comprendre quelle importance devait donner dans un pays tout féodal comme l’Andorre, malgré ses institutions républicaines, une origine aussi ancienne ; en effet, il n’est peut-être pas de famille princière en Europe qui

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puisse authentiquement faire remonter ses aïeux si haut que celle de ces humbles fnontagnards.

Aussi, sur tout le territoire de l’Andorre, il n’était pas d’homme plus aimé et plus respecté que Villustre Duba, c’est le titre que l’on donne aux syndics de l’Andorre. Les chagrins profonds qu’il avait éprouvés en voyant mourir coup sur coup son fils unique et l’aîné de ses petits-fils, le frère d’Isidoro, avaient ajouté une poésie à celle qui entourait déjà le Nestor de la montagne, et ainsi la vénération dont il était l’objet, provenait à la fois de ces quatre causes si sacrées pour tous les hommes : la richesse, l’âge, la noblesse et le malheur.

Ce personnage, malgré le rang éminent qu’il occupait, n’avait rien dans son costume de plus somptueux que le dernier de ses pâtres. Une sorte de grande redingote, faite de drap du pays, l’enveloppait presque tout entier; seulement des bas de laine et de gros souliers remplaçaient les spartilles et les guêtres en tricot des autres assistants. Ses traits n’avaient pas non plus cette expression de morgue et de supériorité qui distingue le visage d’un maître au milieu de ses serviteurs. Sur sa physionomie sereine et bienveillante, quoique brunie par le soleil, il n’y avait qu’une douce et tranquille apathie ; ses lèvres semblaient sourire naturellement, quoique dans les lignes nombreuses et les

rides profondes de son visage, on pût reconnaître aussi bien les traces de la douleur que celles du temps.

Il partageait en ce moment son attention entre la foule des convives et une jeune et jolie fille qui, assise à ses pieds sur un billot de bois, filait tout

en babillant avec cette vivacité et cette importunité

qui n’appartiennent qu’à un enfant gâté vis-à-vis de ses grands parents. Cette gracieuse montagnarde ne pouvait pourtant revendiquer ce privilège; quoiqu’elle donnât déjà au centenaire le nom de padre, elle n’était encore que la fiancée d’Isidoro. Il était impossible de voir un plus beau type féminin de la race de ces montagnes. Maria, c’était son nom, étai* blonde, fraîche, élancée, sans que sa taille offrît à l’œil cette exiguïté et cette fragilité qui font peine à voir chez les femmes délicates de nos villes. La nature seule s’était chargée de donner à toute sa personne les belles proportions qui constituaient sa beauté, et cependant son costume piquant attestait une simple et innocente coquetterie.

Le vert et le rouge, comme nous l’avons dit, semblent être exclusivement les couleurs nationales des Andorrans, et dans l’habillement des femmes ainsi que dans celui des hommes, ces deux couleurs doivent être disposées de manière à s’alterner et à trancher toujours l’une sur l’autre. La jeune fille.

LE VAL d’aNDORRE.

assise en ce moment près du foyer de Bertren Duba, portait au sommet de la tête une petite calotte de drap vert excessivement juste, de manière à faire bouffer sa belle chevelure blonde rejetée en arrière, en boucles luxuriantes. Par-dessous cette calotte une coiffe légère en tulle, dont les attaches flottaient gracieusement sur les tempes, encadrait la figure espiègle de la jolie Maria. Un spencer rouge serrait sa taille aussi exactement que le corset d’une femme à la mode; ce spencer, qui se terminait au coude, de sorte qu’une partie du bras restait nue, s’échancrait carrément sur la poitrine, comme la matelle des hommes, et laissait voir la chemise attachée près du cou par une épingle d’or ornée de pierres brillantes. Le jupon vert très-ample, à plis nombreux et serrés, était assez court pour ne pas dissimuler deux jambes fines dont les bas rouges étaient exactement tirés. Dans la ceinture de son tablier également rouge, à grandes raies noires, était passée une magnifique quenouille incrustée de nacre et d’ébène, présent de son riche fiancé Isidore. Enfin elle était chaussée d’élégants petits sabots, dont la mode est particulière à l’Andorre. Ils étaient délicatement ciselés par un artiste du pays et se terminaient en pointe démesurée, à peu près comme les souliers à la poulaine du moyen-âge , seulement • la pointe était relevée en haut pour ne pas gêner la

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marche. Sur la partie supérieure de cette chaussure originale, était une plaque d’acier poli, assujettie par un nombre infini de petits clous à tête dorée qui formaient de brillants dessins et chatoyaient au moindre mouvement de la belle Andorrane.

Quelque bizarre que paraisse ce costume, il est difficile de s’imaginer quelle poésie et quelle grâce il donnait à la beauté de la pétulante Maria. Aussi le vieillard jetait de temps en temps sur elle un regard de complaisance et écoutait en souriant lès demandes et les réponses que lui faisiiit la jeune fille avec une volubilité toute française. Une femme âgée, dont la tête était enveloppée de ce voile blanc qui désigne les veuves dans l’Andorre, filait de l’autre côté de la cheminée et semblait moins indulgente pour ce babillage, qu’elle réprimait de temps en temps par un regard sévère. Alors Maria se taisait, car cette femme était sa mère ; mais un moment après elle regardait le bon Bertren d’un air si suppliant, que le centenaire prononçait en souriant quelques paroles , afin de donner à l’enfant une occasion de lui répondre.

Cependant tous les pâtres étaient rentrés, sauf un que le vieillard cherchait du regard dans la foule ; et sans répondre à Maria qui, précisément en ce moment, lui adressait quelque observation naïve.

LE VAL D’aNDORRE.

il demanda d’une voix assez forte encore pour dominer le bruit de cette nombreuse assemblée :

— Quelqu’un de vous sait-il où est Juan-le-Blond ? Pourquoi n’est-il pas encore rentré ?

Au son de cette voix, un profond silence régna tout à coup dans la salle, et un Andorran qu’on reconnaissait, au sac à sel suspendu sur son épaule, pour un chef de troupeau, se leva et répondit avec respect :

— Illustre Duba, Juan-le-Blond a conduit son troupeau aujourd’hui jusqü’aux montagnes de Rialp, sur la frontière française ; et l’orage l’aura sans doute attardé.

Le centenaire le remercia d’un signe et il murmura avec tristesse pendant que le berger se rasseyait pour continuer son repas :

— Oui, oui, il y a eu uiie grande tempête dans la montagne I J’ai vu toute la journée les nuages tourbillonner au-dessus du pic du Siguier î Dieu ait pitié de l’âme de ceux qui ont été surpris par l’avalanche !

En même temps il étouffa un soupir et essaya de conserver un air tranquille. Mais la jeune fille qui était assise à ses pieds et qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, s’aperçut que le vieillard voulait cacher quelque inquiétude secrète et elle demanda précipitamment :

— Père ! croyez-vous donc qulsidoro ait été surpris par la tourmente ?

Le vieillard essaya de sourire.

— Enfant, dit-il en effleurant légèrement du doigt la joue fraîche de Maria, crois-tu qu’Isidoro ne sache pas prévoir la tourmente avant qu’elle arrive et s’en garantir quand elle est venue? Non, non, je ne crains rien pour mon brave enfant, et, cependant, cet orage sera cause peut-être qu’il n’arrivera pas ce soir, comme nous l’avions espéré.

Maria reprit son fuseau et se mit à filer d’un air de tristesse,

— Voilà trois jours qu’Isidoro est parti pour la chasse, dit la mère de Maria d’un air grave, et jamais, de mon temps, un fiancé bien amoureux n’eût quitté pendant trois jours sa fiancée pour courir après les chamois et les coqs de bruyère... Que Saint-Jacques veille sur votre petit-fils, illustre Bertren; mais je crains bien qu’il ne veuille faire injure à ma fille, parce que je ne suis qu’une veuve incapable de la défendre.

Le vieux Duba examina un moment en silence la mère de Maria, comme pour s’assurer si elle exprimait une opinion bien arrêtée ou seulement des soupçons vagues et passagers. La veuve supporta avec calme ce regard inquisiteur.

— Ecoutez, Antonia Belsamet, répondit le patriar

che d’un ton digne et sévère, ni Isidoro ni moi ne vous avons jamais donné le droit de nous juger si mal ; et vous eussiez dû réfléchir, comme il convient à une femme de votre âge, avant de prononcer de telles paroles. Avez-vous oublié que notre famille est la plus pure, la plus fidèle au serment qu’il y ait dans toutes les souverainetés de l’Andorre? Avez-vous oublié qu’un Duba, le descendant direct du favori de Ledwig-le-Pieux, est incapable de manquer à un engagement sacré ? Allez, allez, Antonia Belsamet, Isidoro a présenté solennellement et librement l’outre à votre fille, et votre fille l’a acceptée ; nos deux enfants sont fiancés et ils s’épouseront, soyez-en sûre... Je pense que personne n’a le droit d’en douter quand c’est moi Bertren Duba qui l’affirme...

Il y avait tant de majesté dans le regard, le geste, le son de voix du centenaire, que tout autre qu’une mère n’eût pas osé répliquer. Mais Antonia Belsamet écouta cette affirmation d’un air impassible, et elle reprit en hochant la tête :

— Je sais bien, illustre Bertren, que personne plus que vous ne désire ce mariage. Si votre petitfils est le jeune homme le plus riche et le plus noble de la contrée, ma fille aussi appartient à une

famille de consuls, et elle aura une belle dot en

troupeaux et en pâturages ; les deux familles trou-

LE VAL d’ANDORRE.

veront donc leur avantage à cette union. Et cependant je dis qu’il serait possible de trouver un fiancé plus empressé et plus amoureux de Maria. C’est mépriser ma fille, que de l’abandonner ainsi pour aller poursuivre les bêtes fauves dans le haut pays ; et enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je pense sur votre petit-fils, illustre Duba, je crois qu’il en sait trop pour un montagnard ; il est aussi savant qu’un vicaire et il s’occupe de choses qui ne devraient pas occuper un tranquille habitant de l’Andorre. Ce n’est pas ainsi qu’agissaient ses pères ; ils vivaient dans nos vallées, sans songer à ce qui se faisait de l’autre côté des montagnes. Je suis sûre, voyez-vous, continua-t-elle en s’animant, que votre Isidore, sous prétexte d’aller chasser, aura poussé jusqu’à la frontière pour voir ces Français qu’il aime tant. En vérité, on croirait quelquefois, tant il a plaisir à parler leur langue et à suivre leurs • usages, qu’il regrette d’être né dans notre beau pays de l’Andorre.

Il y avait sans doute dans ces reproches de bonne patriote et de mère jalouse quelque chose qui portait juste, car une expression de pénible regret se peignit sur les traits du centenaire en écoutant la veuve. Cependant il reprit aussitôt avec la même autorité qu’auparavant :

— Antonia Belsamet, vous oubliez, en parlant

LE VAL d’ANDORRE.

ainsi de mon petit-fils, ce que vous devez de rèspect à mon âge et à mon nom. Qui vous a établie juge entre lui et son pays ? Quand il serait plus instruit que ne l’étaient votre père et le mien, est-ce une raison pour qu’il méprise l’Andorre et qu’il en renie les mœurs et les lois ? Moi qui vous parle, Antonia, ne suis-je pas allé â Paris pour apporter au grand Napoléon l’éperon d’argent que notre république doit à chaque nouveau souverain de la France, et, voyez, suis-je changé pour cela ? Y a-t-il un Andorran plus fidèle que moi à nos coutumes et à nos montagnes ? Nous sommes de la vieille race Andorrane, Belsamet, et Isidore pas plus que moi n’oubliera qu’il est un Buba, l’héritier du droit carlovingien. Je vous répète donc, Antonia Belsamet, que vous ne pouvez, sans nous faire outrage, douter de nos promesses!... Isidore épousera votre fille, et il prendra le nom de Buba-Belsamet, parce que votre fille est le seul rejeton de sa race, comme Isidore est le seul de la sienne. Alors mon petit-fils deviendra, comme homme marié, apte aux fonctions publiques ; il sera membre de l’illustrissime conseil souverain, il deviendra baile, S3rndic, viguier peut-être de nos souverainetés, et alors vous verrez à quoi lui serviront ces connaissances que vous lui reprochez.

En énumérant ainsi ce qui faisait l’objet de ses plus chères espérances, le centenaire s’était animé

et un sourire d’orgueil glissa sur ses lèvres. Il reprit d’un ton solennel après un moment de silence :

Pourquoi mon petit-fils, Antonia, refuserait-il

d’achever ce mariage ? Votre fille n’est-elle pas la plus belle, la plus sage, la plus riche de toute la contrée? Elle est telle que je l’eusse choisie pour lui s’il n’eût devancé mes vœux. Soyez donc sûre que si Isidore l’a remarquée au milieu de toutes les autres, c’est qu’il désire l’épouser, c’est qu’il l’aime

enfin I

— Il ne me l’a jamais dit I s’écria avec une vivacité naïve la jeune fille, qui n’avait pas perdu un mot de cette conversation, tout en filant la laine de sa quenouille.

— Eli bienl je vous le dis pour lui, répondit le vieillard en souriant.

— Oh ! cela n’est pas la même chose, murmura Maria avec un air de bouderie enfantine.

Et d’ailleurs, continua Duba, en s’adressant à la veuve et en baissant la voix d’un air mystérieux, vous ne savez pas pourquoi j’ai permis à Isidoro de s’absenter si longtemps sous prétexte d’une chasse au chamois? C’est que j’ai deviné son projet. Il vou-

lait peut-être aller en France... i

— Je le pense aussi, dit la vieille Belsamet avec

son même flegme.

— Oui, il voulait aller jusqu’à Vic-d’Essos ou du

moins jusqu’à Anzai, pour acheter, sans qu’on le sache, les ajustements de noce pour sa fiancée.

Cette fois, le fuseau de Maria roula presque dans les cendres sans qu’elle s’en aperçût et elle s’écria, transportée, en frappant ses mains l’une contre l’autre :

— Gela estril vrai, père? et Isidoro m’apporterat-il bientôt ces belles choses qu’il est allé chercher à Vic-d’Essos?

Pendant que sa mère la grondait à demi-voix en ramassant son fuseau et que le vieillard la regardait d’un air de complaisance et de gaieté, quelques coups de fusil retentirent dans le lointain. Duba prêta l’oreille avec inquiétude.

— Ce sont sans doute les contrebandiers et les douaniers qui se battent ! dit la veuve avec insouciance.

— Le bruit est trop rapproché pour venir des montagnes, répondit rapidement le vieillard; écoutez.

Le son d’un cornet se fit entendre ; mais si faible et si vague qu’on pouvait à peine le distinguer du sifflement du vent dans les sapins de la vallée. Cependant les pâtres, qui, à l’exemple du maître, prêtaient l’oreille aux bruits extérieurs, ne s’y trompèrent pas :

— C’est Juan-le-Blond qui revient de la montagne, ' dit l’im d’eux.

LE VAL D’ANDORHE.

tlüe nouvelle détonation d’annes à feu lui coupa la parole.

— Mais Juan-le-Blond a donc pris querelle avec les contrebandiers ? dit avec anxiété le centenaire, qui tenait à la vie du dernier de ses serviteurs autant qu’à la sienne propre ; il faut aller à son secours.

Quelques pâtres s’armèrent de carabines ; avant qu’ils eussent dépassé le seuil de la porte, le cornet se fit entendre de nouveau ; mais le son était devenu plein, distinct, et il n’était pas difficile de deviner que le souffle qui le produisait sortait d’une poitrine plus robuste que la première fois. Le vieillard pâlit.

— C’est Isidoro I s’écria-t-il d’une voix forte, et il a besoin qu’on aille à son aide ! Je ne l’ai entendu ^ sonner ainsi que le jour où il vit Pédro tombé dans un précipice de la Pla, en chassant le chamois. Vite, mes amis, courez à son recours !

Quelques Andorrans s’élancèrent dans la campagne avec leurs armes ; le péril que semblait courir leur jeune maître leur donna des ailes. Plusieurs s’emparèrent des branches de sapin qui brûlaient dans le foyer et qui, en raison de la nature rési- > neiise de ce bois, pouvaient servir de torches ; en quelques minutes on les vit courir comme des feuxfollets, au milieu de l’obscurité, dans la direction

LE VAL d’ANDORRE.

yi

où le son du cornet et les détonations se faisaient entendre par moments.

Bertren Duba resta à la porte de Thabitation avec Maria et la veuve. Antonia Belsamet filait avec son calme ordinaire ; quant à la fiancée d’Isidoro, elle tremblait de frayeur et de froid dans l’attente dece qui allait se passer. Tous les trois gardaient le silence, autant sans doute pour ne perdre aucun des bruits qui pouvaient arriver jusqu’à eux, que pour ne pas avoir à se communiquer des soupçons affligeants. Bientôt un hourra retentit dans le lointain et leur apprit que les pâtres avaient rejoint les voyageurs.

— Ils reviennent, dit le vieillard en poussant un soupir longtemps comprimé, et sans doute il n’y a plus de danger pour notre cher Isidoro ! Rentrons, Belsamet, rentrez aussi, ma petite Maria... Il ne convient pas que nous restions ainsi sur le seuil à attendre ce cruel enfant, à qui, je le crains bien, nous aurons tous de grands reproches à faire pour se jouer ainsi du danger.

En même temps, ils rentrèrent dans la salle commune ; et pendant que la mère Belsamet ranimait le feu. Maria murmura d’une voix suppliante à l’oreille de Duba :

— Je vous en prie, grand-père, illustre Bertren,

LK VAL d’aNDORRE.

ne le grondez pas s’il ne lui est arrivé aucun malheur !

Le vieillard allait répondre, quand une troupe nombreuse s’arrêta devant la maison, et presque au même instant, les pâtres pénétrèrent bruyamment dans la salle, en disant tous à la fois, comme si chacun eût voulu porter le premier une bonne nouvelle :

— Illustre Duba, voici votre petit-fils Isidore, Il est en bonne santé et il vous amène des hôtes. Les contrebandiers ne lui ont fait aucun mal.

Le centenaire réprima par un geste ce zèle empressé, se leva et fit quelques pas comme pour aller au-devant des hôtes qu’on lui annonçait ; mais aussitôt la foule qui encombrait la porte s’entr’ouvrit et laissa passer deux étrangers, soutenant dans leurs bras un troisième couvert de sang et qui poussait de sourds gémissements. Quand ce groupe arriva dans la partie la plus éclairée de la salle, il ne fut pas difficile de reconnaître des bohémiens.

Sans doute, les Andorrans qui étaient allés au-devant des voyageurs n’avaient pu encore, au milieu de l’obscurité apprécier la qualité de ceux à qui ils avaient porté secours, car en voyant leurs traits et leur costume si connus et si exécrés, les assistants poussèrent un cri et reculèrent avec dégoût en faisant force signes de croix.

— Des gilanos, des gépos damnés ! s’écrièrent-ils tous d’une voix.

Maria se rapprocha de sa mère et baisa ardemment un scapulaire qui préservait des maléfices. Un sourire amer contractait les lèvres de la rigide Belsamet. Bertren attendait dans un calme plein de dignité qu’on lui expliquât tous ces mystères.

Pendant ce temps, Diégo Tête-Noire, que ses camarades, en voyant l’accueil peu obligeant qui leur était fait, avaient déposé sur un banc au milieu de de la salle, disait en langue catalane et d’un ton suppliant :

— Ayez pitié de nous, honorables Andorrans ; nous ne sommes pas des vagabonds comme tant d’autres ! nous avons un métier honnête ; nous adorons Jésus-Christ et notre seigneur Saint-Michel tout comme vous I

Durant ces lamentations, qui ne furent accueillies que par des signes de haine et de mépris, deux nouveaux étrangers parurent dans la salle : c’étaient le père Gonthier et Bernard Alric; tous les deux si faibles, si abattus, si engourdis par le froid, qu’ils semblaient insensibles à tout ce qui se passait autour d’eux et qu’ils étaient portés plutôt que soutenus par quatre robustes Andorrans. Ils ne firent pas un signe de politesse, ils ne prononcèrent pas un mot, ils ne jetèrent pas un regard autour d’eux

quand ils furent en présence de Bertren Duba. Il faut connaître par expérience les terribles effets d un froid rigoureux pour comprendre l’état de prostration et d’atonie dans lequel ils étaient plongés. On les plaça devant le feu en les soutenant toujours; ils restèrent dans la position où on les avait mis.

Cependant, un murmure d’étonnement se fit entendre dans la foule à la vue de ces nouveaux hôtes.

— Des Français, disait-on à demi-voix; est-ce qu’ils auraient traversé les montagnes?

— Des Français, répéta Belsamet d’un ton railleur à l’oreille du centenaire ; et tenez, l’un d’eux est Ga-Goth; je le reconnais à ses yeux bleu clair; j’en ai vu de pareils à Vic-d’Essos. Des Ga-Goths et des bohémiens, voilà ceux que votre petit-fils croit dignes d’être vos hôtes I II est vrai qu’ils viennent de France I

Un regard sévère interrompit l’impitoyable veuve. Mais Maria, qui ne pouvait modérer son impatience, regardait toujours du côté de la porte en répétant :

— Isidore I où donc est Isidore?

— Salut à tous, dit une voix, sonore à l’entrée de la salle.

Au son de cette voix. Maria voulut s'élancer au-

LE VAL d’aNDORRE.

devant de son fiancé ; mais elle s’arrêta après avoir fait un pas, et le cri de joie qu’elle allait pousser expira sur ses lèvres. C’était, en effet, le jeune Duba qui rentrait, mais il portait dans ses bras Gornélie entièrement évanouie. Il était nu-tête, car il avait perdu sa berrette dans le voyage ; son visage était sombre, quoique ses yeux brillassent d’un éclat terrible. Sur son épaule était sa carabine, récemment déchargée et presque fumante. Gornélie était enveloppée dans sa cape noire, encore toute couverte de neige; le capuchon, qui retombait en arrière, laissait voir sa figure pâle, ses yeux fermés; on eût dit qu’elle était morte.

Isidoro déposa la jeune fille dans le grand fauteuil qu’occupait son aïeul, en face du feu, et alors seulement il baisa respectueusement et avec un peu d’embarras la main que lui tendait Bertren.

— Mon fils, lui dit le centenaire d’une voix grave, mais sans colère, tu nous amènes des hôtes, et quels qu’ils soient, ils sont les bienvenus ! Tu me rendras compte tout à l’heure de ton voyage et des événements qui viennent de se passer; mais tu te dois d’abord à ces malheureux étrangers. Donne tous les ordres que tu croiras nécessaires ; dispose de la maison comme si tu en étais déjà le seul maître. Quand les jeunes gens agissent avec sagesse,

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les vieillards doivent savoir se tenir à l’écart; je vais t’attendre.

— Merci, dit Isodoro avec précipitation, car en ce moment une minute de retard peut coûter la vie à plusieurs personnes. Mère Belsamet, ma chère Maria, continua-t-il en se retournant vers sa fiancée et sa future belle-mère, a qui il n’avait encore adressé qu’un signe de tête, je vous confie cette jeune dame... Prenez-en soin comme d’une sœur. Maria; comme d’une fille, Belsamet... C’est une jeune Française faible et délicate : elle a été surprise par le froid en traversant les montagnes; vous savez de

quels secours elle a besoin.

— Il faut d’abord la transporter dans un lit, dit Belsamet, qui bien que la présence inattendue de l’étrangère ne fût pas entièrement de son goût, n’en éprouvait pas moins une certaine pitié pour l’infortunée Gornélie.

— Oh I qu’elle est belle I s’écria Maria en examinant l’étrangère avec une admiration naïve.

Isidoro, sans le savoir peut-être, la remercia d’un regard affectueux qui remplit de zèle la bonne Maria.

— Je vais vous aider, dit-il en faisant signe aux deux femmes de le suivre.

Et prenant de nouveau dans ses bras Gornélie, toujours sans mouvement, il l’emporta dans une chambre voisine, où il la laissa aux soins des deux

femmes et de quelques servantes de la maison.

— Pédro ! appela-t-il d’une voix ferme en rentrant dans la grande salle.

Un robuste montagnard se présenta.

— Pédro, reprit Isidoro rapidement, prends un cheval, va à Sioon chercher un médecin et ramènele ici sur-le-champ... quoique nous ayons assez l’habitude de traiter ces indispositions causées par le froid, les secours de l’art pourront venii* en aide à notre expérience... Attends, reprit-il en voyant Pédro s’éloigner pour exécuter cet ordre, n’oublie pas ta carabine, et si quelqu’un de ces contrebandiers qui nous ont poursuivis et qui rôdent sans doute autour de la maison, voulait t’arrêter, envoie-lui une balle... va.

Pédro prit sa cape, son fusil, et sortit. Isidoro parut alors songer à Bernard et à Gonthier, auxquels pendant tout ce temps les gens de la maison avaient prodigué toutes sortes de soins. Quelques-uns des pâtres les plus robustes étaient occupés, devant le feu, à leur frictionner vigoureusement les membres pour y rappeler la sensibilité engourdie. Ce remède avait déjà produit de bons effets, car les deux pauvres voyageurs commençaient à donner quelques signes de connaissance.

— Le lit achèvera dé rappeler leurs sens, dit rapidement le jeune Duba; transportez-les dans une

même chambre, et dans quelques moments vous leur présenterez une coupe de vin presque bouillant; ce sera assez en attendant le médecin.

Après avoir donné cet ordre, qu’on s’empressa d’exécuter, Isidoro alla coller l’oreille à la porte de la chambre où était Gornélie .N’entendant rien et n’osant pas entrer, il revint tristement vers le foyer, et alors seulement il remarquais bohémiens, auxquels il n’a\ait pas encore songé.

Il est vrai que les gitanos étaient les moins à plaindre de tous. Pendant le désordre, ils avaient fait main-basse sur les restes du souper, qui étaient encore sur la table, et ils avaient vidé lestement plusieurs coupes de vin. Le blessé lui-même, malgré ses souffrances, avait pris part à ce banquet furtif, car le plaisir de manger peut faire oublier à un bohémien la douleur comme la fatigue.

Isidoro haussa les épaules d’un air de pitié à cet exemple d’insouciance animale, et désignant ces malheureux aux deux ou trois pâtres qui étaient restés dans la salle :

— Laissez-les se rassasier, dit-il à voix basse; puis vous conduirez ceux qui sont bien portants dans la grange ; quant au blessé, vous lui donnerez le lit de la vacherie; c’est assez bon pour lui.

Cet ordre ne fut exécuté qu’avec une excessive répugnance de la part des Andorrans. Cependant,

cinq minutes après, les bohémiens avaient disparu en emportant dans la grange où on les reléguait les reliefs qu’ils n’avaient pu dévorer et que personne n’eût voulu toucher après eux.

Pendant qu’Isidoro Duba pourvoyait ainsi à toutes les nécessités du moment avec un sang-froid et une présence d’esprit bien extraordinaires après une journée de fatigues affreuses et d’émotions cruelles, le centenaire était resté tranquillement assis sur un banc, les bras croisés sur sa poitrine, suivant des yeux chaque mouvement de son petit-fils. Lorsqu’il se vit seul avec lui, il lui fit signe d’approcher.

— Et maintenant, Isidoro, que vous avez rempli les devoirs de l’hospitalité, dit-il d’une voix sévère, venez rendre compte à votre aïeul de vos actions depuis deux jours... Puissiez- vous, mon fils, ne mériter que des éloges !

Isidoro resta debout et tremblant comme un coupable devant un juge. Il jeta un long regard autour de lui pour chercher un moyen de retarder cette explication ; mais la salle était déserte, et tous ceux qui la remplissaient un moment auparavant étaient occupés à exécuter les différentes missions qui leur avaient été données. Forcé d’obéir à l’autorité patriarcale du centenaire, il commença son récit, non sans éprouver de fréquentes distractions chaque

LK VAL D'aNDORRL.

fois qu’un bruit vague se faisait entendre dans la pièce voisine.

Il raconta donc brièvement comment, après deux jours de chasse dans les Pyrénées, il allait revenir en Andorre, lorsqu’il avait aperçu des voyageurs qui, surpris comme lui par la tourmente, avaient besoin de secours ; il expliqua par quelle impérieuse nécessité il avait été forcé de leur servir de guide, et il exposa enfin l’événement qui avait amené la querelle avec les contrebandiers.

— Après avoir donné cette leçon à ce bandit de Michaël Moro qui allait achever un homme blessé et renversé, dit-il en terminant, nous nous sommes remis en marche. Mais les contrebandiers de la bande de Michaël nous avaient vus du haut des montagnes, et ils se sont mis à notre poursuite. Il nous ont atteints à l’.entrée de la vallée et ils ont fait feu sur nous. Heureusement il était nuit, et leurs coups étaient tirés presque au hasard; j’ai riposté cependant, mais seul, car les voyageurs étaient tellement engourdis par le froid qu’ils ne pouvaient faire usage de leurs armes. J’ai réussi ainsi à tromper les contrebandiers et à appeler de mon côté tous leurs coups, que je savais éviter; pendant ce temps, la troupe continuait son chemin sous la conduite de Juan, que j’avais rencontré. Enfin j’ai pu faire entendre le son de mon cornet, et je vous remercie,

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grand-père, d’avoir envoyé du secours : ces pauvres voyageurs en avaient besoin.

Bertren Duba écouta ce récit avec une profonde attention, sans quitter son attitude méditative. Quand il fut terminé, il resta un moment occupé à réfléchir.

— Isidoro, demanda-il enfin d’un air de regret, lu n’es donc pas allé à Vic-d’Essos?

— Qu’eussé-je fait à Vic-d’Essos, grand-père, à moins que vous ne m’eussiez chargé de quelque . commission pour cette ville?

Bertren baissa la tête d’un air de chagrin, puis il reprit avec une gravité mélancolique :

— Tu as parlé avec modestie, Isidoro, et cependant je devine que tu l’es exposé pour ces étrangers plus que ne l’ordonnait la prudence et même l’humanité. Je suis bien fâché aussi que tu te sois fait une dangereuse querelle avec les commerçants de la montagne pour un misérable chien de gitano pris en flagrant délit de vol...

— Grand-père, reprit Isodoro d’un ton respectueux et ferme, peut-être ai-je mal compris les conseils de votre sagesse ; mais ne m’avez-vous pas dit bien des fois qu’on devait protection à un homme faible et renversé? Pouvais-je laisser massacrer sous mes yeux ce pauvre misérable, tout bohémien et tout voleur qu’il est?... D’ailleurs j’avais pris cet homme

LE VAL d’aNDORRE.

SOUS ma protecliou comme les autres voyageurs ; il était déjà l’hôte de l’Andorre et le mien, et c’était me j

faire injure que de toucher à un seul cheveu de sa tête! Si l’on avait des plaintes à faire à son sujet, ^

c’était à moi qu’il fallait les porter, et j’aurais vu si je ne devais pas moi-même châtier ce pillard gi- )

lano... Grand-père, j'avais espéré que vous ne me :

blâmeriez pas d’avoir fait respecter l’hospitalité de l’Andorre même en faveur d’un païen. ;i

Isidore s’était animé et parlait avec l’assurance d’un homme convaincu, qui croit pourtant devoir î

s’en référer à un homme plus âgé et plus expérimenté :

que lui. Bertren l’examinait avec admiration et suivait en souriant chaque phase de ce juvénile et chevaleresque enthousiasme.

— Bien, bien, mon fils, ditril avec orgueil en ser- •

rant la main d’Isidoro ; j’aurais voulu que Belsamet, r

qui tout à l’heure soutenait que tu étais étranger aux mœurs de ton pays, pût t’entendre ! S’il est du devoir des vieillards de prescrire la prudence aux jeunes gens, il est quelquefois beau aux jeunes gens d’oublier les conseils des vieillards pour remplir un devoir d’humanité. Oui, tu es un digne descendant du loyal et courageux Duba, l’ami et le compagnon de ^

l’empereur saint Ledwig (qu’il prie Dieu pour nous I). ^

Je n’ose plus te blâmer; demain, je m’occuperai de ,

cette affaire, et je tâcherai qu’elle ne puisse avoir de ^

suites fâcheuses. Mais il faut songer, Isidoro, que ’

ces contrebandiers sont inattaquables dans leurs ro- i

chers, et que si nous nous mettions en guerre avec

eux, ils pourraient nous faire beaucoup de mal. *

Il y eut une pause, et Isodoro voulut en profiter pour courir s’informer des nouvelles de la jeune malade : le centenaire le retint par le bras.

— Un mot encore, mon fils, tu ne m’as pas dit

quels étaient ces voyageurs. \

Or c’était là le point sur lequel Isidoro prévoyait une réprimande de là part de son aïeul. Un pénible embarras se peignit sur ses traits, et il répondit d’un :

ton humble et soumis :

— Grand-père, j’ai rencontré ces voyageurs au i

moment où ils étaient en danger de périr; ils se rendaient à notre vallée, et si je ne leur avais pas servi

de guide, ils se fussent sans doute égarés de nou-

veau dans la montagne, et ils y fussent morts de froid et de faim, ou bien ils eussent été dévalisés par les bohémiens, qui leur avaient tendu un piège... Pardonnez-moi, grand-père, si, dans une pareille circonstance, je n’ai pas refusé de les conduire jusqu’ici, bien qu’il n’eussent pas rempli les formalités que nos lois exigent des étrangers qui viennent dans l’Andorre I

Gomme on le voit, Isidoro évitait de faire même soupçonner la part qu’avait eue Cornéüe dans sa

LK VAL D’aNDORUI:.

détermination. Mais déjà le patriotisme de Berlren s’était alarmé :

— Ainsi donc, Isidoro, dit-il d’un ton de reproche, c’est sciemment que tu as conduit ces étrangers qui viennent dans l’Andorre, quoiqu’ils ne soient pas munis de l’autorisation ordinaire! C’est mal, mon fils, car tu nous mets dans la nécessité de violer les droits de l’hospitalité en renvoyant de notre vallée ces étrangers.

— Quoi! mon père, reprit Duba avec chaleur, auriez-vous ce triste courage de repousser des voyageurs malades et fatigués? Où peuvent-ils aller si l’Andorre ne les accueille pas en amis? Vous savez comme moi qu’il serait dangereux pour des Français de se rendre en Espagne dans un moment comme celui-ci, où toutes les populations sont encore exaspérées contre leur nation ; d’un autre côté, il leur serait presque impossible de retourner en France ; le chemin qu’ils ont suivi aujourd’hui ne sera plus praticable demain. D’ailleurs, grand-père, continua-t-il avec un élan de courage, pour vous dire tout, je sais que le vieillard que vous avez vu ce soir s’est échappé de France pour sauver sa vie. C’est ce que l’on appelle de l’autre côté des montagnes un réfugié politique; et eût-il la pensée de rentrer dans sa patrie, malgré les dangers qui l’y attendent, sa fille, cette pauvre jeune dame qui a tant souffert, et le

LE VAL d’ANDORRE.

lOo

Ca-Goth qui l’accompagnent ne le souffriraientpas !... J’ose donc, grand-père, vous supplier, vous qui avez tant de pouvoir et de crédit dans l’illustrissime conseil souverain, d’adoucir en faveur de ces pauvres Français les sévères ordonnances qu’ont faites nos pères.

Tout ce qui restait de sang chaud dans les veines de Bertren Duba reflua vers le visage. Il se redressa, jeta un regard foudroyant sur son petit-fils et lui dit d’une voix imposante :

— Et c’est pour un ennemi de la France, notre protectrice, c’est pour un coupable qui peut attirer sur nous la colère d’un puissant voisin, qu’il no\is faudra changer les lois constitutives de notre souveraineté, renoncer à ces mesures qui ont sauvé depuis tant de siècles l’indépendance de notre pays? Et qui es-tu, toi, jeune homme, pour oser faire une pareille proposition à un ancien syndic de l’Andorre, à un héritier avant toi du droit carlovingien, à un vieillard qui a cent ans passés ? Parce que tu es mon petit-fils selon la chair et que je t’aime comme ^ le seul rejeton de la race des Duba, crois-tu donc que mon affection pour toi me fasse oublier les devoirs envers la patrie? Isidoro, tu connais la loi qu’ont instituée nos ancêtres ; un étranger ne peut séjourner chez nous sans une permission de rillustre vignier français, qui seul est responsable envers notre

LE VAL d’ANDORRE.

pays de la conduite de cet étranger. Si ceux que tu as introduits chez moi ne sont pas pourvus de cette permission, mon devoir est de les renvoyer...

— Mais, grand-père, s’écria le jeune homme avec impétuosité, ce que vous voulez faire est contraire aux usages reçus dans tous les pays à l’égard des proscrits.

— Et pourquoi sais-tu, Isidoro Duba, répondit le centenaire avec amertume, qu’il existe d’autres pays que l’Andorre, d’autres lois que les lois que nous ont faites nos pères du temps du grand Cari et de saint Ledwig? Ecoute-moi, jeune homme, et retiens bien mes paroles : nous sommes des Duba, de la famille la plus ancienne et la plus illustre de l’Andorre; c’est nous qui devons donner l’exemple de

l’attachement et du respect aux lois de la république. Que deviendraient nos mœurs, nos antiques usages, si ceux qui sont chargés de les conserver étaient les premiers à les enfreindre? Quant à ces voyageurs, je réfléchirai d’ici à demain au parti que je dois prendre, et, s’il le faut, j’en déférerai à l’illustrissime conseil souverain et à l’illustre viguier Andorran. En attendant, voici ce que je puis déjà te dire : si ces étrangers avaient rempli les formalités qu’exigent nos lois, loin de te blâmer de les avoir protégés, j’exposerais ma vie pour les défendre dans le cas où quelque danger les menacerait encore;

mes biens, ma maison, mes serviteurs, ta vie et la mienne seraient à eux, parce qu’ils seraient mes hôtes et mes amis... Mais du moment qu’ils ne se sont pas soumis à ce que nos institutions exigent d’eux, nous ne devons plus songer qu’aux malheurs dont leur présence peut être la cause.

Sans doute Isidore aurait eu beaucoup de choses à répondre à cet inflexible et soupçonneux vieillard,

qui voyait dans le moindre événement un motif de * craindre pour l’existence politique de son pay^s; mais Bertren Duba était dans un tel état d’irritation

qu’il eût été cruel à son petit-fils habitué à le respecter comme une divinité, d’insister davantage. D’ailleurs il savait que le centenaire, malgré ses principes rigides, hésiterait avant d’exécuter le cruel projet qu’il avait annoncé de chasser de chez lui des proscrits, et en attendant qu’une décision fût prise à leur égard, Isidore comptait tirer parti de toutes les circonstances favorables pour eux qui pourraient survenir. Aussi il se contenta de dire avec douceur que s’il avait eu des torts en n’écoutant que sa pitié pour de malheureux étrangers, il en demandait pardon à son aïeul, et qu’il s’en rapportait enfièrement à sa prudence et à sa sagesse pour concilier les devoirs de l’humanité avec les intérêts de la communauté de l’Andorre. , . .

Celte soumission n’effaça pas les nuages que

108 LE VAL d'aNDORKE.

tant d’embarras survenus à la fois avaient appelés sur le front du patriai*che ; cependant il répondit d’un ton radouci :

— Tu as raison, Isidoro rapporte-t-en à mon expérience pour réparer la faute qu’une générosité imprudente t’a fait commettre. Tu sais que dans ma longue carrière je n’ai jamais été ni^ injuste ni impitoyable... D’ailleurs je me suis peut-être exagéré le danger; ces étrangers sont sans doute plus inoffensifs que je ne le crois. Je les verrai, je les interrogerai moi-même, et je rendrai juges les anciens et les sages du pays de ce que nous devons faire.

Isidoro s’inclina, et libre enfin d’obéir à ses sentiments secrets, il allait se rapprocher de la chambre où Gornélie avait été déposée, pour glaner quelque nouvelle de la malade, lorsque la porte s’ouvrit, et l’espiègle Maria, portant à la main, pour ne pas faire de bruit, ses jolis sabots, entra dans la salle.

— Eh bien. Maria, ma chère Maria I demanda-t-il à voix basse quoique avec vivacité, comment se porte cette pauvre dame?

— Elle a enfin repris ses sens, répondit la jeune Andorrane avec intérêt, mais un moment nous avons désespéré de lui voir rouvrir les yeux 1 Pauvre Française! si vous voyiez comme elle est jolie! et quels beaux habits elle porte! des dentelles comme 011 n’en a jamais vu dans l’Andorre.

LE VAL d’Andorre.

— Enfin,, elle est mieux?

— Oui, mais elle a une fièvre violente et elle parle avec une voix si douce!... Moi, je n’ai pas pu comprendre ce qu’elle disait, car elle s’exprimait en français; cependant j’ai cru distinguer qu’elle prononçait souvent votre nom, Isidoro.

— Mon nom I répliqua le jeune Duba, dont les yeux s’enflammèrent.

— Gela n’est pas étonnant, dit tranquillement le vieux Bertren ; cette jeune fille et ses compagnons < ont contracté aujourd’hui assez • d’obligations à l’égard de mon petit-fils pour qu’ils prononcent son nom dans leurs rêves.

— Et vous, vous lui donnez tous vos soins, Maria, reprit Isidoro avec. une joie fébrile en regardant sa fiancée ; vous la traitez, suivant ma recommandation, comme votre sœur, comme votre amie, n’estce pas? * ,

— Oh! je sens que je l’aime déjà, dit la naïve Maria avec chaleur; aussi, comme il faudra que quelqu’un reste toute la nuit près d’elle pour la soigner, j’ai obtenu de ma mère la permission de veiller l’étrangère avec la servante Déa... et je suis

venue, ajouta-t-elle en regardant le vieux Duba d’un air de cajolerie, demander à l’illustre Bertren

qu’il m’accorde cette grâce!....

Çette fois Isidoro ne put plus contenir les trans-

ports de sa' joie, de sa reconnaissance pour le zèle empressé de sa fiancée :

Maria, dit-il d’une voix tremblante d’émotion, vous êtes la meilleure, la plus douce des femmes ! et votre bon cœur me fait souvenir qu’au milieu du désordre de mon arrivée, j’ai oublié de vous embrasser. ,

Avant que la charmante enfant eût pu s’en défendre, il la prit dans ses bras et déposa sur sa joue fraîche un baiser rapide. Maria, toute rouge de pudeur et de plaisir, se réfugia près du centenaire, qui souriait de l’impétuosité de son petit-fils. Mais en ce moment, Antonia Belsamet, qui était entrée sans qu’on s’en aperçût, posa la main sur le bras d’Isidoro et lui dit d’une voix grave :

— Vous n’oubliez pas, Isidoro Duba, que dans

nos montagnes un homme ne donne de pareils baisers qu’à celle qui doit être sa femme?

L’Andorran la regarda d’un air embarrassé; au même instant Bertren' se leva avec une légèreté toute juvénile; se plaçant en face de la mère de Maria, il prit son i)etit-fils par la main et dit d’une voix ferme :

— Allons ! Antonia Belsamet, ce que vous’ venez dé voir devrait mettre fin à vos injurieux soupçons. Aujourd’hui vous avez douté de la bonne foi de mon petit-fils Isidoro et je ne pouvais répondre comme

je vais le faire maintenant. C’est nous outrager de

croire qu’un Duba peut feindre des sentiments qu’il

n’a pas, faire des serments qu’il ne veut pas tenir. Isidoro a choisi librement votre fille parmi toutes les jeunes filles de l’Andorre, et Maria l’a accepté pour fiancé ; ils s’aiment donc, et comme nous sommes d’accord sur toutes les conditions du mariage, aucun retard n’est plus nécessaire. Enfants, dans cinq jours à partir d’aujourd’hui, le jour de la Saint- Martin, vous serez mariés I

-—Cinq jours I répétèrent les deux jeunes gens avec des intonations de' voix différentes.

Vous l’entendez, vous autres? dit le centenaire en se tournant vers un groupe de pâtres qui étaient rentrés depuis quelques instants dans la salle, le jour de la SaintrMartin aura lieu la noce d’Isidoro et de Maria... Faites vos préparatifs, car je veux que les fêtes soient si brillantes qu’on n’en ait jamais Vù de pareilles dans l’Andorre I Des applaudissements, des bénédictioils accueillirent cette nouvelle; mais Isidoro resta pétrifié, sans, donner un signe de joie.

Le Mlquelet.

Le surlendemain de l’arrivée des exilés chez Bertren Duba, le centenaire était occupé, dans une vaste chambre meublée à l’antique, à examiner une dépêche qui venait de lui arriver de la ville d’Andorre. Soit que la vue du patriarche commençât à

décliner, soit qu’il fût distrait de cette lecture par

les réflexions qu’elle lui inspirait, soit enfin, ce qui était le' plus probable, que le digne homme, dans sa vie champêtre, n’eût plus souvent l’occasion de lire des dépêches et éprouvât par suite quelque difficulté à rapprocher le signe de la chose signifiée, toujours est-il que depuis un quartrd’heüre il tournait la feuille de papier entre ses mains et qu’il semblait être dans un véritable embarras.

La maison, si animée lorsque les pâtres arrivaient le soir, était déserte et silencieuse. Tout à coup ’

LE VAL d’Andorre.

Bertren entendit distinctement des imprécations

en langue catalane et des cris de terreur poussés dans la grande .cour, du côté des étables. Gomme un écolier enchanté de trouver une occasion d’interrompre son travail, il se leva rapidement et s’approcha d’une fenêtre qui avait la forme d’une croix latine ; mais avant qu’il èût pu s’informer de la cause de tout ce bruit, Pédro, qui remplissait dans l’habitation les fonctions de majordome, entra tout essouffié et tout rouge, comme s’il venait d’avoir quelque vive altercation au dehors.

— Eh bieni Pédro, d’où vient ce vacarme? On ou- ' blie donc que nous avons des malades ici?

— Ma foi, illustre Bertren, il n’est pas facile de faire comprendre cela à ce brutal de Michaël Moro, le contrebandier! Il vient d’arriver en disant que vous aviez à lui parler; au moment où nous traversions la cour, il a aperçu un des bohémiens qui se chauffait au soleil..'. Alors il s’est mis à jurer de manière à faire abîmer la maison, et si le gitano ne s’était enfui lestement, je crois. Dieu me pardonne! que Michaël l’eût tué ' avec ses pistolets. J’ai eu toutes les peines du monde à le retenir, et la querelle de l’autre jour a failli recommencer!

— Ah! c’est ce ratero de Michaël? dit Bertren avec dégoût; j’aurais dû le reconnaître à la manière dont il blasphémait Dieu et les saints! Pourquoi

faut-il que nous soyons obligés de ménager de pareils misérables ? Ces miquelets et ces contrebandiers font le désespoir du gouvernement de l’Andorre. Mais patience!... Je ne veux pas de querelles, ’Pédro, continua-t-il ; j’ai fait promettre à cet homme qu’il ne serait pas inquiété s’il venait me trouver ici, et je n’entends pas qh’on lui fasse aucune injure.

— Illustre maître, vous êtes trop bon avec ces pillards de la montagne, dit le pâtre d’un air mécontent; si les Andorrans voulaient me croire, ils se débarrasseraient bien vite de ces .bandits qui infestent notre frontière.

— Ils ont certaines raisons pour n’en rien faire, Pédro; mais laissons ceia; le drôle pourrait t’enten - . dre. Est-il venu seul?

— Il a avec lui deux chenapans armés jusqu’aux dents, comme s’ils devaient combattre une brigade entière de douaniers, et tous les trois ont bien la plus mauvaise mine!...

— Malgré leur mauvaise mine, Pédro, tu vas aller dire à Michaël de monter ici, et tu resteras avec ses

' deux compagnons à boire une cruche ou deux de vin de Catalogne.

— Moi ! maître, avec de pareils vauriens, per Ghristo !

— Je vais bien boire avec leur chef, moi, dit le centenaire en souriant; on ne peut venir à bout de

LE VAL d’aNDORRE.

ces gens-là sans les enivrer ou à peu près;' tu .me monteras une cruche et deux coupes... Mais, encore une fois, pas de querelles, car je te préviens, Pédro, que je m’en prendrai à toi s’il arrive quelque malheur. Surtout veille à ce qu’Isidoro ne puisse les rencontrer ici... Où est mon petit-fils en ce moment?

— Auprès de ces voyageurs, comme toujours; il ne les quitte pas.

— C’esi bien; profitons du moment, car Isidoro pourrait venir, et ma négociation serait alors impossible; va!

Pédro sortit; il revint au bout d’un moment, portant la cruche de vin et les coupes qu’avait demandées Bertren; il était accompagné du farouche Michaël Moro, ou Michel le Maure, le contrebandier qu’Isidoro avait blessé deux jours auparavant.

Nous savons déjà qu’il était de haute taille ; son visage bronzé était couvert de cicatrices, qu’il n’avait pas gagnées à la guerre, mais dans des querelles avec ses égaux ou dans ses luttes' avec les douaniers. Ses yeux enfoncés exprimaient à la fois l’orgueil, la méchanceté et l’avarice. Il avait sur la tête* un bonnet rouge à la catalane, et son costume n’offrait pas en ce moment le mélange dé rouleurs vives, de quincailleries brillantes, de chapelets et de scapulaires qui distingue les autres . montagnards espagnols. Sa culotte de basane, sansjarre-

lie . LE VAL d’ANDORRE.

tières, laissait voir ses jambes noires et musculeuses, que recouvraient à peine des guêtres de cuir par-dessus les espartenyas. Il n’avait ni veste ni matelle, mais une cape blanche était roulée en bandoulière par-dessus sa chemise de toile rousse. Quoique sa main blessée fût enveloppée de linges sanglants, il tenait de Taûtre main sa carabine rayée; deux pistolets sortant de sa ceinture rouge, prouvaient qu’en cas d’alerte il se croyait encore capable de faire résistance.

Cet individu appartenait à la race nomade mipartie espagnole mi-partie française, et par cela même échappant aux juridictions des deux pays, qui s’était propagée à cette époque, à la faveur des guerres internationales, dans les Pyrénées. Elle habitait la partie la plus inaccessible de ces monta-

gnes, également redoutable à ses, amis et à ses ennemis, vivant de contrebande èt, par occasion, de vol. Michaël avait fait partie de ces bandes indisciplinées de miquelets qui furent presque entièrement exterminées par les Français à la bataille de la Montagne-Noire en 1793. Il avait depuis cette époque une grande réputation d’insolence et d’audace ; cependant, soit respect, soit défiance, soit peutêtre embarras de savoir comment il devait se conduire en présence d’un personnage aussi éminent que l’ancien syndic de l’Andorre, il resta

LE VAL D’aNDORRE.

immobile près de la porte, après avoir adressé à Bertren un salut silencieux. Le centenaire crut .deviner sa pensée :

— Approche, Michaël Moro, dit-il avec un geste presque amical, approche et ne crains rien; je t’ai promis que tu serais bien accueilli, toi et ceux qui t’accompagnent, et j’espère que tu ne te défies pas de moi... tu es mon hôte !

En même temps Duba désignait un sié'ge en face de lui, à côté d’une table de sapin sur laquelle Pédro venait de disposer les coupes et le vin. Michaël regarda sortir Pédro et s’approcha lentement de la table en prononçant d’une voix rauque quelques mots indistincts, qui formaient peutrêtre tout son vocabulaire de politesse, puis il s’assit en face du vieux Duba. Mais sans doute ses soupçons ne l’avaient pas entièrement quitté, car il posa sa cara-. bine en travers sur ses genoux et la maintint avec sa main non blessée, comme pour ne pas être. pris à l’improviste.

Le centenaire remarqua ce signe de défiance, et son visage s’empourpra de colère. Il se leva avec dignité et dit d’une voix forte :

— Comment, misérable, tu oses douter de la parole d’un Duba? Je te fais venir dans ma maison, je te fais asseoir à ma’ table, je t’appelle mon hôte, et lu te crois encore en droit de suspecter mes inten-

lions? Dépose ta carabine, te dis-je, où je saurai bien te faire repentir de ton insolence!

En même temps le vieillard, avec une autorité singulière, arracha la carabine au Miquelet et la déposa à quelques pas, contre la muraille. Moro se redressa brusquement et fil un mouvement comme pour reprendre de force son arme redoutable ; mais la contenance ferme, le regard magnétique de Bertren l’arrêtèrent. Il hésita une seconde; enfin, dominé par un ascendant irrésistible, il se rassit en murmurant d’un ton bref : ,

— C’est vrai, j’ai tort.

— Voyons, Michaël Moro, dit le centenaire en reprenant sa place et en remplissant les coupes, ne nous fâchons pas, puisque je t’ai fait venir jus^ tement pour arranger une querelle qui a eu lieu ces jours passés.

— Je m’en souviens, répondit le bandit qui vida sa coupe et montra, sa main blessée. J’ai juré de me venger !

. — Tu l’as juré! reprit le vieillard alarmé; tu ne peux cependant avoir l’intention de donner une suite sérieuse à cette affaire... tu ne serais pas si fou I * ,

Michaël fit une grimace significative et avala une seconde coupe de. vin.

— Écoute, Michaël Moro, dit Bertren avec véhé-

LE VAL d’aNDORRE.

meiice , tu as une mauvaise réputation dans ie pays, bien , qu’en dehors de ton commerce et de tes batailles .avec les douaniers tu n’aies pas encore donné prise sur toi ; cependant il faut que tu saches bien que, si l’illustrissime conseil et les habitants de l’Andorre souffrent que des contrebandiers et des miquelets tels que toi infestent nos frontières, nous ne voulons pas néanmoins ,que cette tolérance aille trop loin. On peut excuser une querelle fortuite comme celle de l’autre jour; bien que le sang ait coulé, il y a eu des torts des deux côtés. Mais si quelqu’un de vous osait se rendre coupable désormais d’une agression préméditée envers un habitant de l’Andorre, nous avons des carabi-

nés qui portent aussi loin que les vôtres, et nous en avons plus que vous. D’ailleurs, la guerre entre la France et l’Espagne est maintenant finie, et on va sans doute songer à la sûreté des frontières. Réfléchis que bientôt peutrêtre tu auras besoin de protecteur, et que je puis t’en servir si je te trouve raisonnable.

Le miquelet pouvait répondre que si réellement

la petite république avait la faculté de faire cesser certains désordres sur l’extrême frontière, elle

n’y eût pas manqué depuis longtemps, et que s’il

existait quelque autre moyen de se mettre à couvert contre ses entreprises et celles de ses pareils.

120 , LE VAL d’ANDORRE.

Bertreu Duba, personnage important de l’Andorre, au lieu de le recevoir, lui, Michaël Moro, à sa table, l’eût certainement mis hors d’état de nuire à qui que ce fût. Mais le taciturne contrebandier se contenta de hausser les épaules en écoutant les

menaces du vieux patriote Andorran, qui n’eut pas

l’air de s’en apercevoir.

— Ne crois pas au moins, reprit Bertren d’un air dégagé, que mon petit-fils te craigne, malgré tes prouesses contre les douaniers. Tu sais bien qu’Isidoro n’a peur de personne; lorsqu’il va chasser les isards dans la montagne, il ne Reculerait pas plus devant les miquelets que devant les loups et les ours, pourvu qu’on l’attaquât en face, et je te crois trop brave, Michaël, pour l’attaquer autrement. Or, tout le pays connaît son adresse à la carabine, et s’il eût visé ta tête comme il a visé ta main, il est certain que tu ne serais pas en ce moment à causer' tranquillement avec moi... Mais il n’a pas voulu te tuer, vois-tu, quoique tu aies mérité la mort en tirant sur un homme qui, m’a-t-on dit, avait déjà mis le pied sur le territoire de l’Andorre.

— Votre petit-fîlç m’a fait une injure, et j’espère bien la lui faire payer plus tard, dit le contrebandier d’une voix sombre.

— Une injure I une injure! reprit Bertren en s’agitant avec impatience; morbleu! vous autres Ga-

LE VAL d’aNDORRE.

talans , vous voyez des injures partout , afin d’avoir l’occasion de vous en venger 1 Mais s’il y ■ a injure, c’est bien réellement toi qui l’as faite, Mi-.

chaël, en attaquant ce bohémien qui était sous la

protection de mon fils. D’ailleurs, toi et les tiens, vous avez brûlé assez de poudre le même soir pour cette prétendue injure, et je t’ai mandé, Michaël Moro, pour te dire que je ne veux pas, entends-tu» que cette affaire aille plus loin! Il y a eu querelle, il y a eu des balles échangées; cela suffit pour l’honneur. Maintenant si l’un de vous attaquait l’autre, le cas deviendrait grave et l’illustre viguier ou les honorables bailes devraient' s’en mêler. Moi- ' même je dépêcherais mes chasseurs, à tes trousses et on t’aurait bien vite atteint dans ta grotte du Rialp... Or, où irais-tu, Michaël Moro, toi et tesgens, si on vous débusquait de vos montagnes?

— Il faudra donc que je garde la blessure et l’outrage, dit le miquelet de sa voix rauque ; il faudra donc que j’aie perdu du temps à guérir ma main, sans faire payer à personne le tort que me cause dans mon commerce cette maudite blessure ?

— Ah 1 si nous parlons d’intérêt, courageux* Mi- * chaël Moro, nous pourrons nous entendre. Je disqu’il n’y a pas injure, remarque bien; mais je ne dis pas que cette blessure ne te cause pas quel-

que dommage... Aussi, comme tu n’es pas riche, je suis disposé à compenser les pertes que tu pourras faire à cause de cette blessure; ceci est de

toute justice. Voyons, je ne veux pas qu’il te reste

le moindre prétexte de chercher encore querelle à Isidoro, et pour cela, fixe toi-même l’indemnité que tu réclames...

^ Les yeux du contrebandier pétillèrent d’avarice et de joie; le centenaire avait bien compris le caractère de ce misérable; l’intérêt étouffait tout autre sentiment. Michaël réfléchit un moment.

— Eh bien I reprit-il audacieusement en levant la. tête, j’oublierai tout, mais, vous me donnerez cent francs, argent de France... c’est le meilleur I — Cent francs I s’écria Bertren, crois-tu donc, que nous autres bergers, et laboureurs nous ayons de l’argent comme un marchand de Ségovie.? Cinquante francs et cent livres de laine, es-tu content? .

— Ajoutez au moins un mulet,

— Rien. . . ..

-r Allons, soit. , : . ^

— Mais tu me jures par ton père et ta mère, par le Christ et la Vierge, que tu ne chercheras jamais à te venger sur mon petit-fils Isidoro Duba de l’af-

' faire du pic du Siguier?

^ Je le jure par mon père et ma mère, par le

LE VAL d’aNDORRE.

Christ et la Vierge, dit le miquelet en levant la

main.

— Et par saint Michel, ton patron? ajouta le centenaire.

Le contrebandier hésita ; il avait sans doute quelque arrière-pensée, et le second . serment lui semblait trop solennel pour qu’il osât le prononcer avec la conscience qu’il pourrait un jour l’enfreindre.

— Jure par saint Michel, ou tout est rompu, dit B ertren avec fermeté. . ..

Michaël prononça à regret le serment exigé, puis ' il continua d’un air mécontent :

— C’est bien peu de chose, illustre Duba, pour une main percée de part en parti Heureusement que ces voyageurs de France ne sont pas compris dans le niarché, et s’ils repassent dans nos parages d’ici à quelque temps... Vous savez que, depuis l’affaire de la Montagne-Noire, je n’aime pas les Français.

— Non pas, non pas I s’écria le vieux Duba, ces étrangers sont mes hôtes ; je ne dois pas souffrir que personne à ma connaissance, puisse nourrir contre eux de mauvais desseins I... *

Le contrebandier fit un signe négatif et résolu. -

— Allons, je vois qu’il faut que je t’abandonne encore le mulet... mais puissesrtu te casser le cou le premier jour que tu l’enfourcheras !

Michaël reçut cette injure avec un calme stoïque;, puis il se leva tranquillement, en faisant ses préparatifs comme pour s’éloigner :

— Ainsi donc, maître, tout est convenu; je ne peux plus me venger de la blessure et de l’outrag(5 ‘ que sur ces misérables gitanos, qui ont été la cause: première de tout ceci.

Oh I pour le coup, dit le centenaire poussé h bout, tu n’auras rien pour les gitanos ; les gitanos sont des païens maudits qui n’ont pas de valeur ; ils doivent passer par-dessus le marché.

— Ils sont pourtant vos hôtes... Mais n’en par»

' Ions plus. Ils paieront pour tous ; je leur apprendrai à piller les marchandises !

— Eh bien! tu auras deux brebis pour les gitanos; mais ne me demande plus rien, car je jure...

Bertren se mordit les lèvres et reprit d’un ton^ radouci :

— Tu le vois, je suis généreux; désormais tienstoi tranquille et ne viens pas reparler de cette main de malheur, car elle est payée dix fois plus qu’elle n’a jamais valu... Ainsi je puis compter que cette affaire du pic du Siguier est à jamais finie?

— Je l’ai «juré... Et vous, illustre syndic, quand me donnerez-vous ce que vous m’avez promis?

— Écoute : les troupeaux sont aux champs, la laine n’est pas pesée et l’argent n’est pas dans mon .

LE VAL d’aNDORRE.

coffre... Mais reviens le jour de la Saint-Martin, pour le mariage d’Isidoro. Je t’invite à la noce, toi ' et ta bande ; tous les habitants de la vallée s’y trouveront, et tu oublieras tout à fait, en buvant mon vin, la fâcheuse querelle de l’autre jôur. Avant de partir tu réclameras ce que je t’ai promis, et sois assuré que j’y ajouterai quelque chose plutôt que de ne pas te renvoyer content... Tu sais ce que vaut ma parole?

— Oui, oui, maître ; je ne suis pas inquiet. Nous reviendrons tous dans quelques jours.

Au moment de sortir, il se plaça fièrement devant le centenaire et lui dit d’un ton moitié ironique, moitié menaçant :

— Eh bienl illustre Duba, maintenant que l’affaire est finie, je puis bien vous dire que vous avez fait un bon marché.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que la vie de votre petit-fils vaut plus que tout ce que vous allez me donner, et que j’avais le projet, aussitôt que ma main serait guérie, d’attendre votre Isidoro dans les montagnes et de lui envoyer une balle qu’il n’aurait pas vue venir... Ce sera donc pour une autre occasion.

En même temps, il fit entendre un rire guttural, et, après avoir salué gauchement , il sortit de la chambre sans attendre de réponse.

Bertren resta un moment comme étourdi de tant d’impudence ; puis il répéta d’un air pensif en ho^

chant la tête :

— Oui, oui, j’ai bien fait; ce' misérable eût assassiné Isidore !

Pendant que Bertren Duba était encore préoccupé

par les idées pénibles que lui avait laissées cette ' visite,, Isidore , non moins inquiet et non moins ; agité, mais par d’autres pensées, entra brusquement ■ dans la chambre. A sa vue, le centenaire craignit s que le jeune Andorran n’eût rencontré Michaël Moro et rendu ainsi inutile la désagréable négociation j qu’il venait de mener à bien.

— D’où viens-tu? demanda-t-il précipitamment.

' — Je viens de la chambre de la jeune dame où ces î pauvres Français sont réunis ; ils se désolent parce qu’ils savent que, d’un moment à l’autre, on peut les ^

chasser d’un pays où ils avaient espéré trouver re- . pos et sécurité.

Bertren respira; ses craintes n’étaient pas fon- j dées. * >

— J’ai remarqué, dit-il malicieusement en se ras- ü seyant, que depuis l’arrivée de ces étrangers, tu semblés .ne t’occuper que d’eux seuls... Hier tu as passé toute la journée à la porte de la jeune étran- , gère, et maintenant qu’elle se trouve un peu mieux, .

LE VAL d’ANDORRE.

tu ne laisses échapper aucune occasion d’entrer pour t’informer de sa santé.

Isidoro rougit et détourna la tête.

Mais je connais la cause de cette assiduité, reprit Bertren ; ta jolie fiancée Maria est toujours à côté de la Française, et tu profites de l’occasion... Courage, mon garçon, tu n’as plus que trois jours à attendre I Je crois que Maria est presque aussi impatiente que toi, et Belsamet et moi nous sommes aussi impatients que vous deux.

Le jeune Duba resta embarrassé et contraint pendant que le vieillard se frottait les mains avec gaieté.

— Grand-père, demanda-t-il enfin, on m’avait dit que vous veniez de recevoir la réponse à la lettre que j’ai écrite pour vous au viguier français à Andorre.

— L’illustre viguier français est en ce moment à Pamiers dans l’Ariége ; mais l’illustrissime conseil s’est. assemblé et on a répondu à cette lettre...

— Eh bien ! grand-père , dit vivement Isidoro, quelle est la décision du conseil souverain? Ces Français resteront-ils ici? La belle jeune dame n’aura-t-elle plus, au milieu des maux qui l’accablent, à s’inquiéter encore du sort de son père et du sien?

Le centenaire fit un signe qui n’était ni une négation ni une affirmation.

LE VAL d’aNDORRE.

— Vois toi-même, dit-il en présentant la lettre à son petit-fils, et juge de ce que je dois faire.

Comme Isidoro parcourait avidement la missive sans prononcer une parole, Bertren ajouta :

— Lis à haute voix, mon garçon; j’ai oublié déjà

en partie ce que j’ai lu. D’ailleurs ma vue est si mauvaise depuis quelques années... Enfin, lis-moi la lettre tout entière.

Gomme on l’a deviné, le bonhomme n’était pas bien sûr du contenu de la dépêche, et il avait compté, pour en avoir une idée exacte, sur Isidoro, son secrétaire ordinaire. Celui-ci resta un moment absorbé dans cette lecture; ses traits' prirent une expression de tristesse et de terreur. Mais cette expression changea tout à coup, et il dit tranquillement en désignant la lettre :

— Eh bien! grand-père, ce que j’avais prévu arrive; l’illustrissime conseil s’en rapporte entière-, ment à votre sagesse sur le parti qu’il convient de prendre à l’égard de vos hôtes .

— Est-ce bien cela? est-ce exactement ce que dit la lettre? reprit Bertren étonné en attachant sur son petit-fils un regard soupçonneux, il m’avait semblé...

— Voyez vous-même ! dit Isidoro d’un air d’assurance parfaitement naturel, comme s'il n’eût pas

douté que son aïeul ne fût réellement capable de rectifier une erreur.

— Oui, oui, c’est vrai, je l’avais oublié I dit le centenaire en s’efforçant de sourire, et cette marque de confiance, delà part de mes confrères du conseil, est très-flatteuse pour moi; mais ne trouves-tu pas, Isidoro, qu’elle est contraire à toutes nos lois et à' tous nos usages? Car enfin, continua-t-il d’un air pensif, une révolution vient encore, dit-on, d’éclater en France, il y a un nouveau roi, un nouveau pouvoir, et si ces Français qui sont ici, ces proscrits, comme on les appelle, allaient attirer sur nous la colère de ce roi ?... Je suis fâché de ne pas m’être trouvé au conseil; ils ne savent pas en Andorre ce que c’est que la France et comment elle écraserait d’un revers de main notre pauvre petite république, si nous étions assez maladroits pour... Oui, il est vraiment extraordinaire qu’ils m’aient permis d’agir comme je l’entendrais, sans me conseiller aucune précaution... J’ai envie de partir sur-le-champ pour Andorre, afin de faire comprendre à mes confrères la nécessité de la prudence.

— Mais, grand-père, puisqu’on s’èn rapporte à votre sagesse! dit Isidoro visiblement inquiet; d’ailleurs, vous ne m’avez pas permis d’achever, conti- ,nua-t-il en hésitant; vous parlez de précautions à prendre, et justement, on vous recommande de vous

' informer quelle est exactement la condition de ces étrangers, et d’agir en conséquence.

— A la bonne heure donc! s’écria Bertren. Je reconnais la politique ordinaire de nos conseillers I II ne faut pas mécontenter la France ou l’Espagne ; je le leur ai toujours dit... Eh bien I mon garçon, viens avec moi, ajoüta-t-il en se levant rapidement, iu m’aideras dans le cas où il y aurait quelques papiers à examiner I... Car mes pauvres yeux déchiffrent si difficilement l’écriture, et surtout l’écriture française... / ,

— Où allons-nous donc, grand-père? dit Isidoro en cherchant à le retenir.

— Mais dans la chambre de nos hôtes, les questionner sur-le-champ.

— Grand-père, songez, je vous prie, que laL jeune dame est encore bien malade; l’émotion que vous allez lui causer pourra lui être fatale. Son père ei ce Ga-Goth, leur ami, sont descendus la voir aujourd’hui pour la première fois depuis leur arrivée, car ils étaient hier presque aussi malades qu’elle ; vous allez troubler peut-être les épanchements du pèrë et de la fille.

- — Isidoro, hier il eût été cruel de presser ces Voyageurs au sujet du secret dont ils s’environnent; aujourd’hüi ils ont assez de force pour causer entre eux, ils doivent en avoir assez pour nous dire ' si

LE VAL d’aNDORRE.

leur présence ne peut pas nous attirer Tintimité de nos puissants voisins: Il n’y a ni- hésitation, ni retard possibles. . ' \

— Encore un mot, je vous prie, mon grand-père,

dit le jeune Duba avec une profonde émotion ; si le nom et la position de ces Français vous semblaient devoir appeler sur l’Andorre les malheurs que vous craignez, que feriez-vous ? • '

Je ferais conduire ces gens jusqu’aux frontières .d’Espagne ou de France, et je leur défendrais de rentrer jamais en Andorre.

— Mais si l’un d’eux était faible, malade, mourant; s’il ne pouvait être transporté sans danger pour sa vie? .

— Isidoro, dit Bertren d’une voix austère, l’existence de mon pays m’est plus chère même que les * devoirs de l’hospitalité.

— Eh bien I moi, s’écria le ieune Duba én éclatant d’une voix tonnante, je jure que je ne souffriraj

pas...

Il s’arrêta tout à coup, au moment d’exprimer quelque énergique pensée qui bouillonnait au dedans de lui-même. Bertren se redressa, et fixant son regard calme et sévère sur son petit-fils, dit lentement :

— Qui a permis au fils de mon fils d’élever ainsi la voix en ma présence ? Est-il las déjà du respect

et (le l’obéissance qu’il doit à mon âge, à ma qualité d’aïeul ? Parle, Isidoro, ai-je prononcé quelque parole que je doive expliquer ou rétracter? Le jeune homme peut aussi reprendre le vieillard, si le vieillard a mal parlé ou mal agi 1 — Grand-père, reprit Isidoro après une pause, excusez un moment d’égarement... Nous faisons des suppositions qui ne peuvent être vraies. Il n’y a aucun danger à craindre de la présence de ces Français chez nous ; ce sont de simples et obscurs voyageurs, sans influence dans leur pays, sans importance nulle part... Des vêtements si simples! un \

Ga-Goth pour compagnon ! Oui, je suis sûr que vous ne ferez aucune difficulté de leur permettre de séjourner ici quand vous les aurez interrogés!

' JL

Et il entraîna Bertren encore tout ému par ce

cri de volonté échappé pour la première fois en sa présence.

La malade.

Le père Gonthier et Bernard Alric se trouvaient en ce moment, comme nous le savons, dans la chambre de Comélie. Pendant la journée précédente, tous les deux étaient restés malades de leur côté par suite des affreuses fatigues et du froid horrible qu’ils avaient eu à supporter dans le passage des montagnes. Gomme ils étaient à peu près privés de ' tout sentiment lorsqu’ils avaient été transportés chez Bertren Duba, grand avait été leur étonnement en reprenant leurs sens, de se voir installés dans des chambres sombres et rustiques, sur de vas-

tes lits à ciel, entourés de personnages inconnus et silencieux, dont le costume bizarre ajoutait encore à l’étrangeté de la situation. Durant les premiers moments, le souvenir même de leur périlleux voyage n’existait plus dans leur mémoire que comme le souvenir d’un rêve pénible. Néanmoins, grâce aux soins qui leur avaient été prodigués par un médecin du voisinage et surtout par les gens de la maison,

LE VAL d’ANDORRE. .

habitués à traiter de pareils maux, la conscience de leur véritable position leur était revenue peu à peu avec les forces, et leur première pensée avait été de se rapprocher pour se concerter sur le parti qu’ils avaient à prendre.

Dès la veille, Bernard, plus jeune et plus i^obuste que Gonthier, avait été en état d’adresser quelques questions à ceux qui l’approchaient ; mais soit que les Andorrans ne comprissent pas bien le patois montagnard dont il se servait, soit qu’ils ne voulussent pas répondre, il n’avait obtenu d’eux aucun éclaircissement. Quant à Gonthier, ses premières réflexions dès qu’il avait eu la faculté d’unir deux idées, avaient été pour sa fille, qu’on lui disait gravement malade.

Gornélie, en efiet, n’avait pas éprouvé les effets bienfaisants du repos, comme son père et son fiancé. Son organisation frêle n’àvait pu supporter les vior^ lentes secousses de ce périlleux voyage ; depuis

son arrivée elle était en proie à une fièvre lente et continue qui menaçait de prendre un caractère alarmant. Cependant, par les ordres et les prières d’Isi^ doro, elle avait reçu les soins les plus touchants, les plus empressés. Toutes les femmes de la maison étaient employées à son service; la jolie Maria ne la quittait presque pas, et, bien qu’elle ne pût comprendre les remerciements que lui adressait la mala-

LE VAL d’ANDORRE.

lan

lade, elle avait pour elle les prévenances les plus affectueuses. Enfin, la vieille Belsamet elle-même avait mis en jeu toutes ses recettes, tous ses se- . crets de matrone villageoise pour guérir prompte-

ment cette jeune fille qu’il lui tardait peut-être, par quelque vague instinct de jalousie maternelle, de voir s’éloigner.

Au- moment où les Duba entrèrent, un profond silence régnait dans la chambre de la malade. Cette chambre, où des fenêtres garnies de toile rousse en guise de vitres ne laissaient pénétrer qu’un jour terne et fauve, n’avait de remarquable que le lit de serge i^ouge sur lequel était couchéei Gornélie. La fille de Gonthier avait voulu, par un sentiment de pudeur qui ne quitte jamais une femme au milieü des plus vives souffrances, rester entièrement vêtue dans cette maison étrangère. Elle était enveloppée dans un long peignoir garni de dentelles, qu’on avait retiré de ses bagages ; sa figure était d’une pâleur que faisait ressortir encore la profusion de ses cheveux noirs s’échappant de dessous un petit bonnet andorran ; ses mains étaient jointes sur sa poitrine, dans l’attitude de l’abattement et de la douleur; ses yeux à demi fermés ne semblaient se ranimer un peu que lorsqu’ils se tournaient vers Gonthier, assis à quelques pas. Le malheureux père était en proie à une de ces douleurs sombres et muettes qui n’en, sont

que plus profondes et plus énergiques. Tant qu’il avait cru n’avoir à craindre que pour lui-même, cette volonté opiniâtre , inflexible que nous lui connaissons, l’avait soutenu ; mais maintenant qu’il se voyait menacé de perdre sa fille unique, cette courageuse compagne de son exil et de ses malheurs, tout le stoïcisme qui était la base de son caractère s’était brisé; sans qu’il s’en aperçût, de grosses larmes tombaient de ses yeux pendant qu’il contemplait en silence la jeune malade. La douleur ‘ de Bernard, qui était près de lui, n’était pas moins vive ; le bon et timide jeune homme, dont l’organisation nerveuse et mélancolique rappelait celle d’une femme, serrait dans une de ses mains la main du père Gonthier, tandis que de l’autre il appuyait un mouchoir sur son visage pour étouffer des soupirs bruyants comme' des sanglots. Enfin, pour achever le tableau. Maria «Belsamet se tenait au chevet de Gornélie, debout, appuyée dans une attitude gracieuse contre le bois du lit, oubliant la quenouille' de nacre et d’ébène passée dans la ceinture de son tablier, regardant d’ün air de pitié et la bouche demi-ouverte, tantôt les deux étrangers, tantôt la jeune fille alitée. A l’autre bout de la chambre, Belsamet > son long voile de veuve rejeté en arrière, son tablier relevé sur le côté, semblait exclusivement occupée à préparer des décoctions de plantes

LE VAL d’ANDORRE.

réputées souveraines dans la maladie de Gornélie. Parfois elle parlait seule et à voix basse, comme si elle eût voulu par des mots magiques ajouter à la vertu que ses préparations avaient déjà.

Bertren Duba et Isidoro entrèrent avec tant de précaution, qu’ils arrivèrent presque au milieu de la chambre sans que les assistants eussent remarqué leur présence. Maria la première se retourna; elle poussa un petit cri de surprise qui fit tressaillir la malade et tira Gonthier et Bernard de leur douloureux abattement. A la vue du centenaire,, ils se levèrent aussitôt et le saluèrent en silence.

— C’est l’illustre Bertren I c’est Isidoro I dit Maria avec une joie naïve en faisant quelques pas au-devant d’eux.

Bien que ces paroles eussent été prononcées en langue catalane, ce nom d’Isidoro parut frapper Gornélie. ^

— Isidoro I notre sauveur I répéta-t-elle avec un sourire affectueux en cherchant à se soulever; qu’il soit le bienvenu.

Isidoro la regarda en silence avec un morne désespoir.

— Elle est mieux, lui dit Maria à voix basse ; ma mère lui prépare une potion qui doit la guérir bientôt...

LE VAL d’ANDORRE.

— Serail-il vrai, Maria? demanda Isidore en se rapprochant de sa fiancée.

—, Oui, oui ; ma mère assure que dans deux jours

l’étrangère pourra continuer sans danger son voyage,

Isidore la repoussa brusquement, sans que Maria

comprît la cause de son impatience ; puis il retomba

dans sa morne et silencieuse contemplation de la

malade. /

Pendant ce temps, Bertren avait pris place auprès • de ses hôtes ; il leur avait adressé quelques mots • de politesse en français, qu’il parlait cependant aveo

moins de facilité qu’Isidoro.

— Nous avons contracté envers vous et votre petit-fils, monsieur, répondit Gonthier d’un ton triste mais plein de cordialité, une dette de reconnaissance que nous ne pourrons jamais acquitter; nous vous devons la vie, à vous èt à lui, et, quoi qu’il arrive plus tard, nous n’oublierons jamais le généreux dévouement d’Isidoro, les soins dont on nous a comblés dans votre maison. Pourquoi faut-il, ajouta-t-il en jetant un regard plein de douleur sur sa fille, que ces soins .n’aient pas également pro-

fité à tous ceux qui les ont reçus I

En même temps il se pencha sur le lit et déposa un baiser sur la main brûlante de Gornélie, afin de dérober aux assistants de nouvelles larmes qui se

montraient dans ses yeux. Involontairement le vieux Duba se sentit ému, et il éprouva un embarras inattendu à jeter au milieu de cette scène de douleur les questions trop positives sur lesquelles il lui fallait cependant une réponse immédiate. Heureusement le père Gontbier lui fournit l’occasion qu’il

cherchait. Parvenu à maîtriser son émotion, Gon- «

thier reprit avec plus de calme :

— Pardonnez, monsieur, à un pauvre père qui ne sait plus être courageux à la vue des souffrances de sa fille chérie... mais j’ai appris déjà que notre séjour chez vous était contraire à vos lois et que vous aviez pris conseil de votre gouvernement sur la manière dont nous devions être traités ; c’est sans doute cette décision suprême que vous venez nous communiquer:.. Parlez, monsieur, je suis prêt

à me soumettre, sinon sans regret, du moins sans

colère à toutes les exigences de votre pays. La résignation doit être la première qualité de ma nouvelle condition.

— Cette résolution est sage, monsieur, dit Bertren, enchanté intérieurement que son hôte fût ainsi venu au-devant d’une explication ; mais j’espère que vous n’en aurez pas besoin. Notre république est très-hospitalière; du moment qu’elle sera sûre que votre présence ne mécontentera pas l’une des grandes puissances qui sont ses protec-

trices, vous pourrez séjourner dans l’Andorre, vivre en paix dans ma maison, pour laquelle je sollw cite d’avance cet honneur. Mais, avant de faire fléchir ainsi en votre faveur les lois qui depuis le grand Cari ont assuré l’existence de l’Andorre, l’illustrissime conseil a bien le droit de vous demander qui vous êtes et les causes qui vous ont obligé à venir ici chercher un asile.

— C’est-à-dire, reprit Gonthier avec un peu d’amertume, que votre république me repoussera si

l’hospitalité qu’elle m’accorde peut devenir dangereuse pour elle!... Mais n’importe I ajouta-t-il d’un air de réflexion, je vous dirai qui je suis. La position de votre pays est' exceptionnelle parmi les nations de l’Europe ; le respect qu’on ressent partout pour les proscrits peut disparaître’ devant les considérations d’existence. Moi-même j’ai fait trop de sacrifices à ma patrie pour oser censurer le patriotisme des autres. Je suis,,,

— Arrêtez, au nom de Dieu I s’écria Bernard Alrici en se levant ; songez à ce que vous allez dire I... Monsieur Duba, continua-t-il en se tournant vers le cen-

tenaire, esWl absolument nécessaire que vous sachiez le véritable nom de mon respectable ami? Pour moi je suis propriétaire dans l’Ariége et je puis me recommander de ‘ quelques-uns des pluî honorables habitants de ce département; comme-

LE VAL d’ANDORRE.

vous pouvez le voir, je me suis précautionné d’un passe-port en bonne forme pour l’Espagne (et il tira de sa poche un papier qu’il présenta à Duba) ; je

suis donc parfaitement en règle avec les lois de tous les pays civilisés, et je n’en doute pas, si j’eusse été prévenu plus tôt de notre voyage en Andorre, j’aurais facilement obtenu pour mes compagnons et pour moi le permis de séjour qu’on exige de nous. Or, j’affirme...

— Jeune homme, interrompit Bertren Duba, l’importance mênie que vous mettez à me cacher ce nom, me fait craindre qu’il ne soit plus dangereux pour nous ou moins honorable que je ne le voudrais ; votre ami n’aura pas à vous remercier de cette brusque intervention dans la conversation des vieillards.

— C’est pourtant ce que je ferai, dit Gonthier en pressant vivement la main du Ga-Goth, bien que je ne puisse accepter le conseil que me donne Bernard. Je le remercie de son zélé, mais je ne cacherai jamais mon nom quand il peut y avoir danger pour ceux qui me le demandent à l’ignorer... Vous voulez savoir qui je suis, pourquoi je suis venu dans l’Andorre ? continua-t-il avec dignité en se tournant vers Bertren Cuba. Je m’appelle je suis ancien député à la Convention nationale ; j’ai quitté la France parce que mon nom, m’a-tron dit, était porté

LE VAL d’aNDORRE.

sur une liste de proscription dressée par ceux qi i gouvernent aujourd'hui ma patrie ; je suis persécuté parce que, dans l’exercice légal de mon mandat, j’ai cru devoir condamner à mort un roi accusé de trahison... Si j’ai commis une injustice, c’est seulement à Dieu et à ma conscience que j’en dois

compte ; à cette heure les hommes me ^punissent de ce que j’ai considéré comme un pénible mais rigoureux devoir. Ma maison a été brûlée, mes biens ont été pilléspar ce peuple dont j’avais voulu l’émancipation ; échappé avec peine au massacre, je suis venu demander asile à une population que je devais supposer amie de la liberté et de ceux qui l’ont défendue... Monsieur le syndic de la république de l’Andorre, voilà ce que je suis; et quels que soient maintenant les jugements des hommes, je suis fier de mon nom, de mes opinions et de mes actes;, vous pourrez en informer ceux qui vous ont donné mission de m’interroger.

Une profonde stupeur accueillit cette révélation. Le Ca-Goth avait baissé la tête d’un air consterné dès qu’il avait entendu prononcer le véritable nom de l’ex-conventionnel ; Isidore examinait son aïeul avec épouvante ; Gornélie elle-même s’était soulevée

péniblement sur le coude pour écouter.

— Ainsi donc, monsieur, reprit enfin Duba avec embarras, vous étiez de ceux qui, en quatre-vingt-

treize, prononcèrent la renonciation de la France à

tous les droits féodaux, renonciation qui pensa être si funeste à l’Andorre, en rompant l’équilibre dans son gouvernement...

— Voulez-vous dire par là, demanda Gonthier d’un ton légèrement sarcastique, que vos concitoyens me garderont rancune de la part que j’ai prise à un acte solennel de justice?

— Ainsi, continua le centenaire sans paraître

avoir entendu cette observation, vous éJLiez au nombre de ceux qui condamnèrent à mort un roi infortuné, dont le frère peut vous demander compte aujourd’hui du sang que vous avez fait verser ?

— A moi et à ceux qui m’auront donné âsile, n’est-ce pas? Je ne renie rien, monsieur, dans ma carrière politique, pas même les fautes, car elles étaient le résultat d’une conviction sincère.

Un nouveau silence suivit ces paroles.

— Eh bien I reprit enfin le personnage auquel nous continuerons de donner le nom de Gonthier, quand devrai-je partir, monsieur?

. . — Demain ! . dit Bertren d’un ton sec en se le* ,vant.

Isidoro fit un mouvement qu’il réprima aussitôt.

— Mais du moins, continua Gonthier d’un ton presque suppliant, on n’étendra pas jusqu’à ma fille et mon ami la rigoureuse mesure qui me repousse

LE VAL d’aNDORRE.

du territoire de T Andorre! Seul je suis proscrit, seul j’apporte avec moi le danger qui me menace... une jeune fille, faible et malade, a droit à des égards dans tous les pays du monde ! Je vous la confierai et vous ne me refuserez pas ‘ la consolation de penser, monsieur, que pendant que j’affronterai de nouveaux périls, elle sera en sûreté auprès de vous. Bernard me la ramènera dès qu’elle aura recouvré la santé, et peut-être un jour, dans des temps plus calmes, nous pourrons vous remercier des' soins que vous aurez eus pour elle.

Le vieux Duba répondit d’un air simple et digne â la fois :

— Si je sacrifie à la sûreté de mon pays les droits de l’hospitalité, je ne veux pas moins vous prouver, monsieur, par tous les moyens possibles, combien ces droits sont sacrés pour nous, combien il nous est pénible de les violer. Vous me confiez votre fille, monsieur, je l’accepte comme un précieux dépôt, je veillerai sur elle, je l’aimerai comme j’eusse aimé une sœur d’Isidoro. Votre ami pourra rester dans ma maison, donner des ordres comme moi-même ; on lui obéira. Quant à vous, je vous ferai conduire sans fatigue et sans danger jusqu’à Urgel en Espagne ; j’ai là des amis qui vous tiendront' caché jusqu’à ce que. les circonstances aient changé pour

vous et pour nous...

LE VAL d’ANDORRE.

— Acceptez, monsieur, s’écria isidoro, sortant tout à fait de sa gravité ordinaire et enjoignant les

mains ; acceptez ce que mon père vous propose. A

Urgel, vous serez éloigné de quelques lieues seule-

ment de votre fille ; je pourrai chaque jour aller vous porter de ses nouvelles, et bientôt, je l’espère, nous trouverons quelque moyen de vous réunir.

Gonthier se tourna avec hésitation vers la mala- . de, qui, de son côté, pendant cette conversation, avait tenu ses grands yeux noirs attachés sur lui.

— Je ne quitterai pas mon père, dussé-je en mourir 1 s’écria Gornélie en se soulevant sur son lit par un mouvement fébrile.

— Et moi je ^vous suivrai l’un et l’autre partout où vous irez 1 dit Bernard de sa voix mélancolique et résignée.

— Quoil ma fille, s’écria Gonthier dans une mortelle inquiétude, aurais-tu la pensée de m’accompagner encore et me crois-tu assez égoïste et assez insensé pour le permettre? Non, non, pauvre enfant, tu as déjà trop souffert à cause de moi; j’ai commis une grande faute le jour où par faiblesse j’ai consenti à te faire partager mon exil... Non, Gornélie, ma chère Gornélie, il faut que tu restes ici ; quand tu seras entièrement rétablie, nous nous rejoindrons sans retard; mais te permettre de me suivre en ce moment, ce serait t’exposer à des périls plus grands

LE VAL d’ANDORRE.

que tous ceux que nous avons affrontés déjà... Il faut que nous nous séparions demain pour un peu de temps, ma bien-aimée, et je te prie, je t’ordonne de ne paâ t’opposer à cette séparation...

Mais Gomélie était douée naturellement, comme nous l’avons dit, d’une bonne dose d’exaltation et d’opiniâtreté; la fièvre qui la dévorait donnait peutêtre encore à ces sentiments un nouveau degré d’énergie, et elle dit d’une voix ferme en se dressant sur son séant :

— Excusez-moi, mon père, mais si j’avais pu penser, en vous suivant, que je reculerais devant chaque obstacle qui s’élèverait sur notre chemin, loin de vous demander avec tant d’instance à partager votre* exil, je fusse restée en France, où des familles amies m’avaient promis appui et sécurité. Ne me parlez donc pas de séparation, car elle serait pour moi le pire de tous les maux, et si vous cherchiez à me tromper par une feinte, vous savez bien que vous me jetteriez dans un désespoir plus périlleux que 'ce voyage même. Qu’est-ce après tout que ma maladie présente? Un peu de fièvre qui aura cessé demain peut-être et qui me laissera toujours la force de voyager en cacolet par des routes moins difficiles que celles que nous avons suivies déjà. Cette bonne dame, qui a pris de moi tant de soin (et elle désigna Belsamet), me prépare une potion qui, d’ici à de-

LE VAJL. d’aNDORRE.

main, m’aura entièrement guérie. Je vous suivrai, mon père, je vous suivrai.

En même temps, elle retomba épuisée sur son lit. Le centenaire se dirigea Vers Belsamét, qui, lasse d’écouter une conversation» à laquelle elle ne pouvait rien comprendre, s’était remise à extraire et à mélanger les»sucs des diverses plantes qui devaient, disait-on, rendre la santé à Ciomélie.

— Est-il vrai, demanda le vieillard à voix basse, que la vertu de ces simples soit assez grande pour guérir promptement' cette j eune fille ?

— Sans doute, répondit la vieille en rechignant, à moins que ces Français ne soient d^une autre espèce que les bonnes gens de l’Andorre. * ' • ^

— Et ce filtre est-il prêt? Pouvez-vous le présen-

ter de suite à la- malade? Je sais,’ Belsamét, combien vous êtes habile* en médecine pratique^ et J’ai toute confiance en vous. * . , .

— Ecoutez, maître Duba,*dit'Bel8aniet en' hochant

la tête, je crois que* vous avez un aussi grand désir que moi de voir ces étrangers quitter votre tnaiSon et le pays; et cependant je n’ose pas encore faire prendre cette potion à celle qui est là-bas'.. * ' î

Pourquoi donc? -

— Elle est d’une faiblesse extrême, «et reffet de

cette décoction sera si violent :qUé je’ craindrais. J’aimerais mieux attendre à demain. '

LE VAL d’ANDORRE.

— Mais c’est demain qu’il faut qu’elle parte.

— Elle ne partira pas, dit en catalan une voix fortement accentuée;

Bertren et la vieille Andorrane se retournèrent avec étonnement. Isidoro était debout devant eux, la tête droite, l’œil enflammé, presque menaçant.

' — Elle ne partira pas, répéta-t-il avec une sombre énergie, ou bien le jour où ces étrangers quitteront la maison de mon père, je la quitterai aussi et je n’y reviendrai jamais.

Bertren Duba, pour la seconde fois de la journée, venait de se heurter à une volonté inflexible dont jusque-là il n’avait pas même soupçonné l’existence. Cependant il essaya encore de faire valoir son'autorité.

— Isidoro, malheureux jeune homme, dit-il avec force, d’où te vient tant de hardiesse que tu oses m’imposer des conditions? Quel sort ont jeté sur toi ces étrangers pour que tu leur sacrifies le respect que tu dois aux ordres du grand conseil de l’Andorre et aux miens?

Mais Isidoro ne courba pas le front sous les reproches du centenaire et répondit sans changer d’attitude :

, — Grand-père, vous êtes maître dans cette maison et ma voix ne peut s’élever qu’après la vôtre ; notre loi ne m’accorde aucun droit de maîtrise et de

propriété avant que j’aie pris une femme, et il va dépendre de vous que je n’en prenne jamais. Je ne puis donc retenir ici par ma seule autorité les étrangers que j’y ai introduits, qui étaient mes hôtes avant qu’ils fussent les vôtres, pour qui j’ai exposé ma vie avant même que vous les eussiez vus;. mais je puis au moins disposer de ma personne, et je vous, jure, grand-père, continua-t-il en étendant la main d’un air solennel, que si ces étrangers quittent demain cette maison, je m’armerai de ma carabine et je'les suivrai, pour les protéger et les défendre en quelque endroit qu’ils aillent... Je quitterai avec eux mon pays,^ comme un .pays ^inhospitalier et maudit, sans retourner la tête pour le voir une dernière fois, et le vieux nom des Duba pourra s’éteindre dans l’Andorre avec vous...

— Oh ! tu ne voudras pas', tu n’oseras pas faire

cela? balbutia le centenaire; et ton. mariage, et ta. fiancée? . .

— Ma fiancée? elle est riche, elle est belle, elle trouvera un mari plus capable que moi de la rendre heureuse. ,

Mais ce serait nous outrager d’une manière sanglante 1 dit Belsamet non moins émue. Que ^vous a fait ma pauvre Maria?

— Ne venez-vous pas de dire que si cette jeune étrangère prenait votre breuvage aujourd’hui,, elle

LE VAL d’ANDORRB.

pourrait en mourir?. Que voiis a-t^lle fait pour que voua. risquiez sa vie par une fatale précipitation?

— Isidoro, dit le 'sdeux Bertren à voix basse, je m’Jiumilie devant toi, car je ssds ce que vaut un serment... Qu’exiges-tu ?

' Que ces étrangers puissent encore rester trois jours ici, dit le jeune Duba après un* moment de réflexion. J’espère que dans cet intervalle ils auront

pu ou rétablir leur santé ou obtenir la permission' de séjourner légalement dans l’Andorre.

‘ — Et si je prends sur moi de les garder, tu ne penseras plus à abandonner un vieillard dont tu es toute la joie et toute l’espérance ?

' Non. . ‘

— Tu épouseras Maria Belsamet au jour ; convenu ?

Oui, répondit Isidoh) d’une voix si faible qu’on put'à peine l’entendre.

Bertren Duba s’avança bruquement vers les étrangers, qui pendant cette conversation s’étaient concertés à voix basse sur le parti qu’ils avaient à prendre.

— Messieurs, dit le centenaire avec effort, les instances de inon petit-fils Isidoro l’emportent sur les -impérieux devoirs de mon patriotisme ; d’ailleurs la jeune dame ne peut partir demain sans le plus grand danger... veuillez donc rester trois jour s encore près de nous : je supporterai les conséquences

de ce retard devant T illustrissime conseil souverain.

Gonthier et Bernard remercièrent poliment le vieillard.

— C’est encore à M. Isidoro que nous devons cette faveur, dit Gomélie en jetant un regard plein de reconnaissance sur le jeune Andorran.

Une expression d’orgueil e t de joie se peignit sur les traits d’Isidoro; nj|iis il s’adressa à Bernard Alric et lui dit rapidement :

— Ne m’avez-vous pas dit, monsieur, que vous pouviez rentrer en France quand vous le voudriez, et que vous espériez avoir assez de crédit pour obtenir du viguier français l’autorisation de résider dans l’Andorre ?

— Oui, sans doute.

Eh bieni croyez-vous que, pour assurer la tranquillité de votre ami et de sa fille, vous aurez la force de voyager à cheval pendant deux jours et dans les chemins difficiles ?

— Je ferais bien plus pour être utile à mes chers compagnons de voyage, dit le Ga-Goth avec chaleur.

. — Alors, écoutez-moi ; les passages des Pyrénées que nous avons parcourus il y a deux jours sont fermés sans doute maintenant ; mais le col de Puymoreins doit être libre encore. Je vais vous donner

LE VAL, D’aNDORRE.

un cheval et un guide exercé qui vous conduira à la frontière... Vous rentrerez en France, vous vous présenterez à l’illustre viguier français, M. de R... qui réside en ce moment à Ramiers, dans l’Ariége ; vous emploierez tous les moyens pour obtenir de lui l’autorisation qu’exige le conseil souverain, et vous pourrez être de retour ici avant le délai de trois jours que vient de fixer mon grand-père.

. — Ce plan est parfait, dit le père Gonthier, mais, mon pauvre Bernard, vous etes encore bien faible pour, entreprendre un pareil voyage?

— Je suis prêt, s’écria Bernard en se levant, le temps est précieux, et je veux, si cela est possible, partir à l’instant même.

— Je vais donner les ordres, dit Isidoro en s’inclinant devant son aïeul, qui par un signe accorda l’autorisation qu’on lui demandait tacitement.

— Merci, monsieur Bernard, dit Gornélie d’un ton

affectuëux, nous allons encore contracter envers

vous une nouvelle dette de reconnaissance.

— Mademoiselle, répondit Bernard en baissant d’un air de modestie mélancolique ses yeux bleus et

humides , afin de mériter tout le bonheur qui m’est promis pour l’avenir, je ne puis, hélas î vous donner que du dévouement...

Isidoro les regardait l’un et l’autre d’un air stupé-

LE VAL D’aNDORRE.

r- Quoi ! lui dit à voix basse le père Gonthier, qui remarqua son étonnement, vous ne savez pas que Bernard Alric est le fiancé de ma fille ?

— Son fiancé! s’écria le jeune Dubâ en reculant d’uq pas.

A cet éclat de voix, tous les yeux se fixèrent sur lui.

— Ab! je vois ce.que, c’est, dit Gonthier en souriant: les républicains de l’Andorre ne peuvent comprendre que j’aie* promis ma fille à un homme dont la race était- autrefois notée d’infamie dans ce pays.

Isidore était resté inunobile, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine. — Elle l’aime ! pensait-il.

Puis, se redressant convulsivement et remarquant que Bernard pressait doucement la main de Gornélie en signe d’adieu, il s’élança vers lui et l’entraîna avec violence en disant d’une voix entrecoupée :

^ Venez!... mais venez donc! '

lie» prépmrmtU», ^ '

L’habitation des Duba était sitnée, comme nous l’avons dH, en avant d’un hameau de quelque importance où demeuraient Belsamet et sa fille, la fiancée d’Isidoro. Ce hameau, qui se composait d%ne douzaine de maisons dominées par le clocher en ardoises de l’église paroissiale, était situé à quelque . distance de la Tristanza, gave impétueux qui va se jeter dans un affluent de l’Èbre. Tout à l’entour se dressaient de grands rochers' de * grès rouge qui semblaient menacer le passant 'de leurs pitons aériens, et par-^iessus ces pitons, de quelque côté que se portât le regard, on apercevait les hautes montagnes blanches de neige qui formaient comme une ceinture à la vallée. Cependant le paysage avait conservé les grâces sauvages qu’allait bientôt lui en- ^ lever l’hiver. Le sol était presque partout couvert de verdure; des bouquets de lièges et de chênes ornaient encore les bords ravagés du torrent, et des forêts de

LE VAL d’ANDORRE. 15^

sapin se détachaient en noir sur les teintes bleuâtres de l’horizon.

D’ordinaire ces campagnes étaient désertes et silencieuses; cependant le soir du cinquième jour depuis l’arrivée de nos héros en Andorre, au moment où le soleil se couchait derrière les pics glacés de la Pla, elles présentaient un aspect inaccoutumé. La soliJ,ude s’était peuplée tout à coup et les abords de .la vallée ainsi que la vallée elle-même étaient couverts de montagnardà et de montagnardes, les

uns à pied, les autres à cheval ou à mulet, mais

tous revêtus de leurs plus beaux habits, tous joyeux

et brliÿants, qui se dirigeaient vers le village. Ôn

n’a pas oublié que le lendemain devait être célébré

le inâriage d’Isidoro Duba avec Maria Belsamet, et

il semblait, à voir l’affluence des invités dès la «

veille, que tous les habitants de l’Andorre dussent

se trouver à la fête.

Il est vrai que, par la splendeur et l’immensité des préparatifs, Bertren Duba semblait avoir voulu que les noces de son petit-fils laissassent bien loin derrière elles celles de Gamache-le-Riche dans Don Quichotte. C’était la même profusion et le même mépris pour la dépense , c’était la même hospitalité

large et franche à tous venants. Aussi y avait-il déjà dans la foule des gens de toutes les conditions con-

nues dans l’Andorre. Les mineurs qui exploitent les

mines de fer de ces montagnes se faisaient reconnaître à leurs mains et à leurs visages bronzés, à leurs costumes de drap brun ; les pâtres, aux vêtements bariolés de rouge et de vert, étaient chamarrés

de rubans et disparaissaient presque sous les quincailleries brillantes^ que les Catalans paraissent aimer autant que les sauvages de la mer du Sud. Les contrebandiers, reconnaissables à leurs larges pantalons de velours, à leurs petites vestes bleues garîlies de

boutons de métal en forme de grelots, descendaient

des hauteurs avec toute leur famille, la femme enveloppée dans son grand voile écarlate, les enfants complètement vêtus peut-être pour la première fois de leur vie ; mais les pistolets avaient disparu de la ceinture rouge de ces dignes commerçants, et s’ils

portaient encore leur formidable carabine rayée, ce n’était que pour en faire de temps en temps des décharges pacifiques en l’honneur des futurs époux. On s’appelait de montagne à montagne, on se reconnaissait à des signes particuliers ; les Andorranes, femmes et jeunes filles, n’avaient plus à la ceinture de leur tablier cette éternelle quenouille qui est l’occupation de tous leurs instants. Du haut de leurs cacolets elles jetaient de joyeux défis aux beaux danseurs qui cheminaient à côté d’elles ; des éclats de

rire, des sons de hautbois et de flûte, des détonations suivies de grands cris poussés à la fois par

vingt robustes poitrines, étourdissaient Féclio desrochers et dominaient le sourd murmure de la Tristanza. Seulement quand venait à passer quelque gros personnage vêtu à la mçdede France, et pourvu d’un chapeau rond différent du sombrero espagnol, on se taisait respectueusement, on se plaçait sur le . bord du chemin ou du sentier pour faire place à cet

imputant voyageur, dont le costume pourtant ne pouvait guère rappeler que celui d’un marchand de bœufs français ; on salumt avec la politesse la plus scrupuleuse le càapeau (c’est ainsi que l’on nomme ‘ dans les montagnes le bourgeois campagnard) ; car ce personnage était le plus souvent un consul, un honorable baile ou tout; au moins un membre de l’illustrissime conseil souverain qui venait

honorer de sa présence les noces du petit-fils du vieux- Duba.

Mais le coup d’œil le plus brillant et le plus animé était celui que présentaient l’habitation et le terrain avoisinant. Gomm^ on avait prévu à l’avance l’impossibilité de recevoir tant de personnes dans la maison, malgré son étendue, on était occupé en ce ' moment à achever un vaste hangar couvert de chaume qui devait servir à la fois de salle de banquet et de salle de danse. \ Ce hangar, fait en poutres de sapin fraîchement coupées, s’élevait à cinquante pas en avant de la maison, sur un emplacement autrefois

158 LE VAL D’aNDORRE.

couvert de gazon, mais qu’on avait ré comment aplani et b.attu vigoureusement de manière à en faire une sorte d’aire unie et solide. Des orchestres rustiques se dresaient à l’entour, ainsi kjue des fourneaux gigantesques où l’on devait faire rôtir des bœufs entiers.

Déjà au milieu des travailleurs, qui mettaient la dernière main à l’édifice improvisé, qui disposaient les longues fables du banquet, qui ornaient de guirlandes de chêne les arceaux de la salle, allait et venait en tumulte une foule curieuse et bruyante. Des parties de quilles, ce jeu si cher aux montagnards, s’étaient engagées sur divers points ; les mères j'asaient assises sur des poutres encore sans emploi qui jonchaient le sol; les jeunes filles faisaient les coquettes avec des galants enrubanés, et les ménétriers donnaient des aubades en plaçant l’extrémité des hautbois et des galoubets presque sous le nez de celles à qui ils voulaient faire honneur.

La maison elle-même semblait être un caravansérail ouvert à tous. Les vastes étables, dont on avait pourtant envoyé les habitants chez les voisins ou ’ dans les parcs des montagnes, regorgeaient de chevaux et de mulets étrangers, car les Duba, dans leur hospitalité féodale, hébergeaient à la fois bêtes et gens. Aussi c’était un piétinement, un brouhaha assourdissant par Inoments les mugissements des taureaux et les cris plaintifs des moutons que l’on

égorgeait pour le banquet du lendemain. Dans , la salle commune, Bertren, en costume de cérémonie, recevait ses hôtes les plus importants ; c’étàdtlà que les graves personnages, que* nous avons déjà désignés* sous le nom de chapeaux, s’étaient réunis sous la présidence du centenaire, et parlaient politique en buvant du vin de Roussillon dans de véritables gobelets de verre, achetés tout exprès pour cetté solennité. Quant aux hôtes d’une condition inférieure, après être venus saluer le maître du logisj' ils ise retiraient respectueusement, comme indignes de figurer dans cette illustre société, et ils allaient se nâêler aux groupes tumultueux qui s’agitaient dans la maison. ' •

À travers ces 'groupes se promenait, appuyée sur sa mère, la jolie -Maria, la’ reine de la «fête. La pauvre enfant semblait folle d’orgueil et de joie, saluant tout le monde qui se pressait* autour d’elle avec forcé compliments et ^Souhaits de prospérité, remerciant d’uni signe les ménétriers donneurs d’aubades, liant des détonations d’armes à feu que l’on tirait, pour comble d’honneur, presque à ses oreilleSi Elle ne semblait pas songer à autre chose qu’au bonheur d’être la plus belle et la plus enviée^ et cependant en ce moment une sonâbre inquiétude était peinte sur le visage dé sa mère. La 'vieille Belsamet répondait à peine par un* mot distrait ou par un signe de tête

160 LE VAL d’ANDORRE.^

aux félicitations de ses parents et de ses amis. Son regard triste se promenait sur cette foule bruyante comme pour y chercher quelqu’un qui aurait dû se trouver là, et. qui ne. s’y trouvait pas... Depuis le matin, Isidore Duba était parti pour aller à la chasse au chamois. . , r

Un peu à l’écaxt, sur un tertre qui était. destiné à .supporter le. lendemain le but du tir à la cible, étaient assis isolément deux, personnages qui examinaient avec intérêt chaque épisode de ne* tableau mouvant et animé : c’était Gonthier et sa. fille Gomélie. Tous les deux avaient repris le costume montagnard qu’ils portaient , en arrivant dans l’Andorre, afin de ne pas. attirer l’attention; et cependant, soit que Je nom et les qualités de l’ex-conventionnel fussent déjà connus, soit que la beauté remarquable de la. jeune Française fît contraste ^vepjes traits, un peu rudes et hâlés des Andorranes, on.se montrait de temps en temps les étrangers et .on chuchotait en les regardant de loin, sans oser toutefois troubler leur solitude.

Gomélie, quoique un peu pâle et évidemment d’une grande faiblesse, ne se ressentait plus de la fâcheuse maladie qui avait des caraetwes si alarmants trois jours auparavant. Gette. maladie , provenant d’une fatigue excessive et qui< se fût aggravée nécessairement par des fatigues nouvelles, avait

LE VAL d’ANDORRE.

cédé devant le repos et les soins les plus empressés ; la force d’âme de la jeune fille et la bonté de sa constitution avaient contribué autant que tout autre chose à un rétablissement si subit. La potion de Belsamet, prise en temps convenable, .avait arrêté la fièvre. Bl*ef, depuis la veille Gornélie s’était* sentie assez de force pour se lever, et le désir de voir les apprêts de la fête aussi bien que celui d’échapper à l’effroyable tumulte .qui remplissait la maison, l’avait engagée à venir, accompagnée de son père, occuper ce petit poste d’observation.

Depuis quelques moments ils examinaient ce tableau, et Gornélie gardait le silence, bien que Gonthier lui àdressât par intervalles les réflexions politiques ou morales que lui inspirait cette scène. Les paroles frappaient son oreille sans arriver jusqu’à son intelligence, et ce fut seulement quand ilprononça le nom d’Isidoro que la jeune fille tressaillit et qu’elle demanda d’un air distrait :

— Isidoro! Que dites-vous, mon père, de ce jeune

homme ? ' .

— Je dis, ma fille, qu’il est bien étrange de ne pas voir ici Isidoro dans un pareil montent, et que je ne suis sans doute pas le seul à le remarquer. J’eusse pourtant voulu dire adieu à ce brave garçon avant notre départ, et je crains qu’au milieu

de cette cohue il ne nous soit pas possible de lui parler.

— Mon père, dit la jeune fille sans paraître àvoir .compris le sens de cette observation, il est donc sûr que nous partons demain?

. — Demain matin au lever du jour, ma fille, il . faudra que ûous soyons en route pour ürgel en' Espagne; le voyage ne sera que d’une journée, et j’espère qu’il ne te fatiguera pas^ trop. Le vieux Dùba a déjà donné ses ordres en conséquence; Pédro, son factotum, nous accompagnera jusiqü’à notre destination et sera chargé par son maître

de recommandations verbales. J’eusse voulu res-

ter un jour ou deux de plus, soit pour attendre ce pauvre Bernard, qui ne tardera pas à revenir, soit pour te donner le temps de reprendré un peu de force ; mais cette fois nous ne pouvons absolument obtenir aucun délai. Il paraît que le ^conseil de l’Andorre est très-sérieusement inquiet de ma présence sur son territoire, et de sévères reproches ont déjà été faits au vieux Duba pour sa. condescendance à notre égard ; leur pauvre petite république de coquille de noix est si fragile, que je com-

prends réellement leurs alarmes pour lë moindre motif. Enfin, mon enfant, puisque te voilà mieux, il n’y a plus d’objection sérieuse à notre départ. Tu as pris congé sans doute de cette jolie paysanne

LE VAL d’ANDORRE.

qui épouse lè fils de ’ notre hôte' et dé Ta vieille femme* qui est, je crois, sa mère? Tuleür devais des remerciements pour les soins qu’elles t’ont prodigués dans ta maladie.

— D’après vos ‘ conseils, je leur ai offert le peu dé bijoux que j’emportais avec moi, èt la jeune fille m’a paru “les accepter avec le plus grand plaisir, si j’en juge du moins par ses gestes et l’expression de ses traits, car nous n’avons pu échanger une seule parole. Quant à la mère, elle n’a accepté mes dons qu’avec une sorte de défiance, et on eût dit qu’elle craignait pouç elle et pour sa fille quelque maléfice.

— ^ Cette femme, Gornélie, m’a semblé avoir pour toi plus de zèle que d’affection. Ou je me trompe fort, ou elle a quelque motif secret pour désirer notre départ prochain.

La jeune fille fit un geste d’indifférence.

— Quoi qu’il en soit, reprit Gonthier, 'demain nous ne gênerons plus personne ici ; et en vérité, si ta santé ne me donnait aucune inquiétude et si je ne craignais pas que 'Bernard n’eût beaucoup dé chemin à faire pour hqus rejoindre, je quitterais cette maison et peut-être l’Andorre sans regret. Ce vieuxJDuba est rempli de préjugés, et il m’a clairement fait sentir qu’il ne nous accordait l’hospitalité que par force. Ce n’est pas là l’accueil que

LE VAL d’ANDORRE.

j’avais espéré en venant dans cette vallée. Ce mot de république m’avait séduit, et je ne m’attendais pas à être reçu presque en ennemi..,

— Ne parlez pas ainsi, mon père, dit Gornélie avec chaleur ; car vous oubliez quels services immenses nous a rendus le petit-fils de notre hôte; souvenez-vous de ce voyage pénible, de toutes ces preuves de dévouement sans bornes que nous a données Isidoro !

— Tu as raison, ma fille, nous avons réellement

des obligations infinies à ce jeune homme, car je

crois que si nous sommes restés ici ces derniers

jours , c’est à son influencé seule que nous le

devons. Mais as-tu remarqué, comme moi, que pen- «

dant ces trois jours, Isidoro a semblé nous fuir, comme il fuit le reste du monde, et qu’il a passé son temps à chasser dans les montagnes, sans paraître se douter qu’il se mariera demain et que tout le pays est convié à la fête ?

— Avez-vous oublié l’aveu qui lui échappa,, dit Corné-

lie en baissant la voix, pendant que nous errions avec lui dans les montagnes? Il n’aime pas sa fiancée, qui m’a paru pourtant une douce etbonne créature, et c’est seulement pour obéir, aux mœurs du pays et. aux désirs de son grand-père qu’il a consenti à épouser Maria.

— Qui se serait douté, reprit le père Gonthier d’un air pensif, que chez cette population de pâtres et

de laboureurs qui semble devoir s’éloigner si ' peu de la loi primitive, on retrouverait ces monstrueux abus dé droit d’aînesse, ces préjugés de caste, cet égoïsme de famille, qui devraient appartenir seulement aux civilisations décrépites? Voilà cet Isidore, jeune homme de cœur et de sens, et qui pense à lui seul plus qu’une grande partie de la nation Andorrane ensemble, ‘ obligé d’épouser une jeune fille qu’il n’aime pas, parce que, selon l’usage, les familles et les fortunes se conviennent,

parce qu’un aïeul, jaloux devoir perpétuer sa race, exige ce sacrifice, tandis que ce pauvre garçon renonce peut-être à une autre femme qu’il aime...

— Il en aime une autre I demanda Gornélie en attachant son œil noir sur celui de Gonthier ; vous croyez, mon père, qu’il aime une autre femme?

— Moil ma fille, je l’ignore absolument, dit le

vieillard avec étonnement.

Un silence embarrassé. suivit ces paroles; comme il se prolongeait, Gornélie, peut-être pour échapper aux observations de son père, dont elle connaissait toute la perspicacité, reprit d’un air tranquille, en désignant du doigt trois individus déguenillés qui faisaient tache au milieu des costumes éclatants des Andon^ans :

— Puisque notre départ est prochain, mon père,

LE VAL d'ANDOJRRE.

ayez-vous songé au parti, qull fallait prendre à Tégard de ces malheureux bohémiens ?

C’était en effet Diégo et ses deux compagnons, qui, avec leur sans-façon ordinaire, s’étaient mêlés aux nombreux invités. Diégo, quoiqu’il fût loin d’être guéri de sa blessure, se promenait fièrement dans la foule,, le bras soutenu par une écharpe rouge,

ne paraissant plus songer à un mal qui pour toute autre organisation que son organisation de granit, eût pu avoir les suites les plus graves. Il faisait le beau avec les Andorrans et les Andorranes, et, autant que pouvaient en juger Gonthier et sa fille, ' il était parvenu à se concilier l’affection et des unes des autres, en tirant de la simple inspection de leur main des horoscopes qui faisaient rire à gorge déployée les joyeux assistants.

A son tour Gonthier resta quelques secondes sans répondre ; puis sortant toul^à-coup de sa rêverie : — .Oui, oui, j’ai songé à ces bohémiens, reprit-il; ils nous accompagneront à ürgel. Bien quUl y ait eu . beaucoup à redire dans leur conduite, nous ne devons pas oublier qu’ils nous ont été de la plus grande utilité dans ces défilés remplis de neige, et peut-être sans. leur secours tout le dévouement d’Isidoro nous eût été inutile. Aussi j’ai résolu de les récompenser de la manière qui leur sera* le plus agréable. J'ai causé hier avec ce Diégo, notre an-

LE VAL d’aNDORRE.

cien guide, et je suis parvenu, après force détours, à lui arracher la vérité au sujet des événements de notre. voyage dans les Pyrénées; il a avoué que lui, Diégo, . espérait que le passage serait impraticable pour nos montures, sinon pour nous, et dans le cas où nous aurions été disposés à traiter à bon compte du prix de nos chevaux pour continuer le voyage à pied, ses compagnons étaient tout portés pour con-r dure le marché. Gomme ces gitanos sont presque tous maquignons experts, je leur ai promis, quand

nous serions à ürgel, de leur abandonner ces ani-

maux qu’ils pnt tant convoités et je les ai comblés de joie. Ils ont déjà formé à eux trois une société commerciale pour la vente de ces chevaux qui, di-

senWls, doivent faire leur fortune... nous sommes

sûrs maintenant de leur fidélité pour le peu de temps

qui nous reste à passer ensemble, et plus j’étudie

ces malheureux, plus je suis convaincu qu’en s’y

prenant bien on pourrait les faire rentrer dans la

condition commune, plus... Mais tu* ne m’écoutes pas... A quoi penses-tu donc, ma chère Gornélie? » La jeune fille tressaillit.

— Mais à rien! à rien, mon père!.*. Je regardais cette pauvre Maria que vous voyez là-bas, appuyée sur sa mère... Elle paraît si fière, si heureuse, et cependant...

— Et cependant son fiancé ne l’aime pas I N’est-

' ce pas là ce que tu voulais dire, ma fille ? Oui, c’est une triste réflexion ; mais heureusement le jour où, ] après tant de traverses, tu seras unie à ce bon Bernard Alric, personne ne pourra en faire de pareilles ! car il t’aime, lui, et toi, j’en suis certain, tu l’aimeras aussi...

-T- Peut-être.4. je l’espère du moins, dit la jeune fille en se détournant un peu pour cacher son embarras.

— Mais, mon enfant, reprit Gonthier en pesant chacune de ses paroles et en- étudiant avec la plus minutieuse attention les traits de sa fille, si tu n’as pas encore pour lui toute l’affection que je désire, il est toujours sûr* que tu n’éprouves cette affection pour nul autre?...

— Mon père, dit Gornélie de plus en plus trou-

blée, vous savez assez quelle est ma franchise;

vous m’avez prémunie de bonne heure contre ces

faiblesses et ces hésitations qui causent parfois de

grands malheurs ; ne redoutez donc de moi aucune

dissimulation ni envers vous, ni envers Bernard; Le

jour où les sentiments que je crois pouvoir appeler «

reconnaissance, admiration, pitié, me sembleraient devenir des sentiments plus tendres, je vous le dirai à vous et à celui que vous m’avez choisi pour époux, je vous prendrai l’un et l’autre pour juges et pour conseils...

. — Explique-toi, mon enfant, dit le vieillard inquiet; est-ce que tu éprouverais pour quelqu’un des sentiments de nature à te faire craindre...

— Mon père, interrompit la jeune fille avec vivacité’ en désignant un homme qui s’avançait à quelque distance, le voici.

— Qui donc ? demanda Gonthier en regardant autour de lui, Bernard ? mon* cher Bernard ?

— Non, mon père, dit Gomélie en baissant la

voix et en rougissant, lui, Isidoro 1 *

Le vieillard se mordit les lèvres et regarda dans la direction indiquée. C’était en effet Isidoro qui venait de se montrer au détour d’un sentier qui descendait des montagnes. Il avait à peu près le costume

qu’il portait lorsque les voyageurs l’avaient rencontré dans les Pjrfénées ; comme ce jour-là il revenait de la chasse, bien qu’aucun isard et aucun coq de bruyère n’attestât son adresse ordinaire dans cet

exercice. Son manteau à capuchon était rejeté né-

gligemment en arrière et laissait voir le canon brillant de sa carabine, qui n’avait peut-être pas «ervi de la journée. Le jeûne Andorran marchait avec lenteur, la tête baissée, et il ne semblait rien voir et rien entendre de ce qui se passait autour de lui.

Cependant, arrivé à quelques pas de l’endroit où étaient réunis tant d’étrangers, il s’arrêta brusquement. Il regarda d’un air étonné cette foule pétu-

170 LE VAL d’ANDORRE.

laute, comme s’il eût cherché dans sa mémoire la

cause de œ rassemblement inaccoutumé devant, sa i demeure; puis, revenant enfin au souvenir de la vérité, il fit un mouvement comme pour s’enfuir vers les montagnes. Mais avant qu’il eût fait un pas, sa volonté avait changé d’objet; cédant sans doute à des considérations nouvelles; il ramena précipitamment sa cape, afin de cacher ses traits,, et.il s’avança vers la maison, espérant peut-être, . à la faveur du crépuscule , qui devenait de plus en plus sombre $ être pris pour quelque invité de peu d’importance et rentrer sans être aperçu.

.Or, pour exécuter ce projet sans se heurter à chaque instant à quelques-uns des groupes qui encorna braient les abords de la maison, le jeune chasseur dut se rapprocher du tertre sur lequel’ avaient pris place ,Gonthier et sa fille , et passer seulement à quelques pas d’eux. Arrivé tout proche, il les reconnut; mais, pensant sans doute* que son incognito n’avait pas été trahi pour eux non plus que pour le gros de la foule, il continua^sa marche vers

la maison.

Te^ut à coup un grand tumulte s^éleva parmi la& ' Andorrans; des imprécations,* ‘des jurements et des menaces sé’firent entendre mêlés à des ciis de détresse. Bientôt là foule s’entr’ouvrant laissa voir le bohémien Diégo qui se débattait avec effort entre

LE VAL d’ANDORRE.

les mains de quelques robustes montagnards k qui il avait sans doute fait injure. C’était sur lui que les bras étaient levés , c’était à lui que * s’adressaient les menaces, et déjà malgré sa blessure, qui eût dû inspirer un peu de pitié à ses persécuteurs, il avait reçu bon nombre de horions qu’il cherchait pourtant à éviter de tout son pouvoir. A quelques pas^ Maria tout ën larmes se désolait , tandis que ’ sa mère, le visage enflammé, parlait à la foule aveo volubilité et semblait désigner le pauvre gitano à l’indignation et à la colère de tous. ' \

^ Diégd enfin eut le bonheur de se dégagea de. l’ef*^ froyable mêlée dont il était le centre, et il en profita pour fuir de toute sa vitesse ; mais les monta^ards, excités par les paroles de Belsamet, se mirent à le poursuivre. Le malheureux bohémien regarda rapidement autour de lui pour chercher l’aBilé le plus sûr, et naturellement, en reconnaissant Gonthier et sa fille, ce fut à eux qu’il songea d’abord à.deman-

der protéction. Il dirigea donc sa course de leur côté, pendant que toute la meute des furieux continuait de le poursuivre en criant : .1

. — Arrêtez l’infernal sorcier ! le païen maudit I Assonunez-le, l’oiseau de mauvais augure^ le prophète de malheur 1 Au diable le gitano I \ •

En voyant venir à lui cette bande furieuse, Gon-thier et Gomélie, ignorant de quoi, il s’agissait, s!é-

LE VAL d’ANDORRE.

talent levés et àllaient lui céder la place quand le bohémien, tout essoufflé et haletant, leur cria dans son mauvais français : .

— Par pitié, monsieur le maître, débarrassez-moi de ces enragés-là! Saint Jacques et saint Michel ! je suis un bon chrétien, et si vous m’abandonnez, ils vont m’assommer sans confession I

Par un sentiment d’humanité,. Gonthier s’avança pour protéger son ancien guide, mais il était douteux que ses instances et même celles de sa fille désarmassent la colère aveugle des Andorrans. Tout à coup une robuste poitrine se plaça entre Diégo et les forcenés qui allaient l’atteindre, et Isidoro, rejetant vivement son capuchon en arrièrci dit d’un ton d’autorité :

— Laissez cet homme ! que lui voulez-vous ? Que vous a-t-il fait?

Le -ton; le geste et surtout la présence du jeune Buba én ce moment produisirent un effet magique sur les montagnards. Ils s’arrêtèrent étonnés, et sur tous les visages l’expression de la gaieté et de la cordialité remplaça celle de la colère et de la haine :

— Ah! c’est vous, monsieur Isidoro! Bonjour, monsieur Isidoro ! dit un des plus animés en prenant un air respectueux ; il ne faut pas vous fâcher, voyez-vous, si nous corrigeons . un peu ce chenapàn-là, car c’est vous et votre fiancée qu’il a offen-

sés par ses prophéties de malheur, dont Dieu nous préserve I ^ ^

Il fit de la main droite un signe de croix qui fut imité par ses compagnons, et en même, temps il chercha de l’autre main à asséner quelque bon coup au gitano. Gelui-ci se plaça entre Gonthier et Isidore, et il s’écria en français afin de ne pas êtee contredit par ses ennemis dans sa défense : • .

— Par tous les saints du grand paradis, mopsieur le Français, défendez-moi. Ne les laissez pas approcher, sefior Isidore... Ce n’est pas en mauvaise . in-: tention que j’ai dit la bonne aventure à la future ma^ riée; ce n’est pas ma profession de tirer des* sorts. Je laisse cela aux vagabonds et à ceux. qui n’ado- .rent pas le Christ et la Vierge : je voulais seulement, faire plaisir à la jeune sefiora.

Pendant qu’il parlait, les criailleries et les menar ces continuaient autour du groupe principal, et bientôt Belsamet, accompagnée de sa fille, vint se. mêler à la foule, en sommant son gendre futur de. ne pas s’opposer à la vengeance légitime des mon-, tagnards, qui, disait-elle, voulaient renvoyerce dam-, né dans l’enfer,‘d’où il était venu. ^ ^

Isidore écoutait toutes ces claineiirs 'd’un air de^i fatigue et de dégoût. Évidemment il eût voulu pour beaucoup échapper à cette scène désagréable, et il songeait déjà à quelque moyen de fuir cette- foule

LE VAL D’aNDORRE.

importuné quand le père Gonthier se plaçant devant le bohémien, cria d’une voix forte, sans songer qu’il ne serait pas compris : ' ‘

‘ — Allons donc, braves gens ; laifesez ce pauvre diable, vous voyez bien qu’il est blessé!..:; '

Et de son côté^Gornélie murmurait à l’oTeille d’P sidoro : ' : * . ^ ^ ,

— De grâce, monsieur, ayez pitié dé ce malheureux ! Ils vont le tuer ! *

‘ Quoique cette voix fût' bien connue du jeune Duba, il ne se retourna pas pour regarder la personne qui venait de parler; mads il repoussa d’un air d’autorité ceux qui faisai^t mine de s’emparer de Diégo, à qui il demanda brusquement en français :

— Eh bien! qu’as-tu fait? parle vitei -

— Presque rien, mon bon sefior ; rien en vérité que de dire à la jeune fille que vous devez épouser ce que J’ai vu dans les lignes de sa main..; Ce n’est pas ma profession de dire la bonne aventure, au moins ! Seulement, ma pauvre* mère (^e ^Dieu ait son âme 1) passait dans sa^>'t^ibu pour très-habile en chiromancie, et elle m’a donné quelques leçons afin que je puisse me s^vir de ce petit talent en cas de besoin. Aujourd’hui, désirant être agréable à votre fiancée, parce que*' vous êtes bien le plus bravé jeune homme que, le Christ doive jamais recevoir dansison saint «paradis, g ’ai voulu examinér samaiir

LE VAL D’aNDORRE.

afin de lui annoncer un heureux ’mariage; de la richesse, une famille nombreuse... mais j’ai‘ vil dés choses qui m’ont fait peur dans sa' destinée ,' et comme j’ai laissé échapper la vérité, tous ces bravés chrétiens- sont tombés’ sur moi’ comme sur uû loup enragé:*

' Eh bieni qu’as-tu vu ? demanda Isidoro. ‘ ‘

— Per Ghristo I j’ai vu... mais je ne sais si je dois vous le dire, car vous pourriez bien aussi... '

Le jeune Duba frappa du pied avec impatience.'

— M’y voicii maître; puisque vous lé voulez, ^ reprit le* bohémien avec embarras; j’ai donc examiné la main blanchette de la seôora, et j’ai trouvé que la ligne de mariage était coupée dès son origine par là ligne de deuil et de mort..l ce qui signifie que son mariage sans doute donnera lieu à de grands malheurs. • -

Gonthiér sourit d’un air d’incrédulité, mais'Gornélie frissonna, car elle savait mieux que personne peut-être ce qui pouvait rendre possibles' ces sinistres présages, tout absürdes' qu’ils paraissaient.' Quant à Isidoro , 'il resta un moment' immobile et sombre, puis il reprit sur un ton bas et lent qui devint peu à peu plus rapide et plus égaré : * ’

— Oui, tu as raison ; c’est le malin esprit qui t’a révélé ce secret ! De grands malheurs nous menacent tous; et peut-être. i;-oüî, sî’ce mariage s’àceoin-

LE VAL d’ANDORRE.

plit, le désespoir et la mort s’abattront sur le toit des époux! L’oracle a dit vrai... Mais pourquoi ce mariage s’accomplirait^il? Ne suis-je pas le maître? On a surpris ma parole ; on m’a arraché des promesses que mon cœur ne ratifiait pas... Non, plus de mariage! plus de fête; plus de joiel Laissez-mok.. tout ceci m’obsède, m’irrite, me pèse! Ce mariage ne s’accomplira jamais.

Il voulut écarter avec une sorte de frénésie les * *

Andorrans, qui attribuaient l’expression menaçante de son, visage à l’indignation dont ils supposaient le jeune Duba animé contre Diégo; mais le, bohémien effrayé se cramponna à son manteau; en même temps une main légère toucha son épaule et une voix douce lui dit à l’oreille :

— Calmez- vous, Isidoro! songez à votre père... à vos amis, à cette jeune fille qui sera déshonorée par une rétractation inattendue en présence de tout le pays! -

-T- Isidoro, dit une autre voix non moins douce en langue catalane, .qu’avez-vous donc aujourd’hui? vous ne m’avez encore rien dit, vous n’avez pas .vu que j’étais là? Et maintenant vos regards me font presque peur I

C’était Maria Belsamet, qui avait abandonné sa mère toujours exaspérée contre le bohémien, pour ^dresser ces touchants reproches à son. fiancé.

LE VAL d’ANDORRE.

Isidoro, regarda lentement et .en. silence chacune des deux jeunes filles qui se tenaient à sa droite et à sa gauche comme le bon et le mauvais .ange, Tune le sourire isur les dèvres,., l’autre . les yeux en pleurs, puis il se frappa le front en répétant avec violence.: j . <

— Jamais, jamais 1 '

En ce moment, la foule s’entr’ouvrit tout à coup et un nouveau personnage entra dans le cercle

qu’elle formait. C’était le vieux Bertren DuÉa, qui;

ignorant ce qui se passait, accourait d’ùn air effaré

vers son fils pour le conduire en présence des notablés réunis dans là maison.

— Isidoro, dit-il avec bonté en l’embrassant, dans toute autre circonstance je te reprocherais ton inconcevable conduite de la journée, mais je ne veux pas me montrer sévère envers toi au moment où tous mes vœux vont être comblés. J’ai excusé, comme je l’ai pu, ton absence jusqu’à ce moment, mais tu ne peux tarder davantage à venir saluer tous les personn^es importants qui sont assemblés chez nous, sans donner lieu à d’étranges supposition,s. Allons, viens, mon enfant; tu trouveras mon < vieux confrère, l’illustre syndic Burgos, puis.. encore le consul Guillaume Mosquella, l’ami de ton pauvre père ; enfin tout ce qu’il y a de -plus riche, et de plus

inflnent dans l’Andorre I Viens, Isidore. Mais... qu’y a-^t-il donc? que se passe-t-il ici?

Le centenaire, tout préoccupé de la solennelle présentation qu’il avait préparée à son petil^fils, n’avadt pas remarqué l’air sombre d’Isidoro, la contenance inquiète et embarrassée de la plupart des assistants et les chuchotements mystérieux de la foule. Gomme le jeune Duba restait immobile et silencieux sans paraître avoir entendu l’invitation de Bertren, la vieille Belsamet crut devoir se mêler à la conversation et dit d’un ton sarcastique en langue

catalane :

— Eh bieni Isidôro, depuis quand donc les jeunes gens font-ils ainsi attendre les vieillards? Est-ce en ^ France que l’on apprend de’ telles choses, ainsi que les égards que l’on doit à sa fiancée et à la famille de sa fiancée la veille du mariage?

Cette voix aigre et insultante sembla vaincre- toutes les incertitudes d’Isidoro.

— Cette femme a raison, répondit-il en français en jetant autour de lui des regards farouchès ; grandpère, dites-lui que je me reconnais' indigne d’épouser sa fille et que j’y renonce à jamais... ^ '

— Toujours les mêmes Hésitations ! murmura le vieillard avec douleqr. Mais tu ne parles ainsi que par colère, Isidore, continua-t-il en se rapprochant de son petit-fils ; Belsamet t’irrite sans cesse par son

LE VAL.d’ANDORRE.

humeur çhagrine. Reviens à toi, mon Isidoro, et si tu as encore quelques craintes, nous en parlei'ons ce soir quand Je. t’aurai présenté aux vieillards... Viens, viens.. é plus tard, je te prouverai que tu ne peux reculer maintenant sans, être un ingrat, un parjure, un mauvais fils,.. * . . . . ,

— Grand-père, dit Jsidoro avec énergie, mais en s’exprimant toujours en français, je ne paraîtrai devant vos amis que pour leur dire que je suis un indi-* gne enfant de d’Andorre, que je voudrais pouvoir renier ma patrie... je leur dirai ènfin que je suis un ingrat, un parjure, un méchant, et que je mérite leur mépris et votre haine 1...

. Et sans qu'on pûtde retenir, il se fit brusquement passage à travers la foule et se dirigea vers la mai-* son sans tourner la tète. Bertren Duba resta un mo^ ment comme étourdi du coup terrible qui venait de lui être porté ; puis il fit signe à Pédro, qui l’avait suivi, et il lui dit dans une mortelle angoisse en désignant Isidoro,' qui allait disparaître dansd’ôbseu-

rité : , . r* . “ . ^ '

. Pédro, î veille sur luh.. empêche qu’il ne sorte de la maison j reti^Eis-le de force,» s’il le faut; il s’en* fuirait et tout serait perdu.. '

Pédro partit avec la rapidi^ de la flèche. . -

^ Gépendant fielsamet et Maria, aussi bien que les Andorrans, ' ne pouvaient deviner quelle était la

LE VAL d’ANDORRE.

cause de la retraite précipitée du jeune Duba, et une

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