partie de la scène que nous venons de raconter
avait été pour eux une énigme inexplicable. Ils se
regardèrent les uns les autres sans oser interroger le
vieillard, dont l’émotion leur annonçait quelque
grand malheur; mais Gonthier et Gomélie, qui
avaient pu apprécier toute la portée de l’action d’Isi-
doro, tentèrent d’adresser quelques consolations au
centenaire dans ce moment affreux. En les recon-
naissant, car jusque-là Bertren s’était à peine aperçu de leur présence, il les repoussa et leur dit d’un air d’égarement :
— C’est vous, c’est vous seuls qui avez tout fait! Vous lui avez appris le mensonge et le mépris du serment! Oh! maudit soit le jour où vous êtes venus dans ma maison pour y apporter le désespoir et la honte!... Cette jeune fille est la cause de tous nos maux !
— Serait-il vrai ! s’écria Gonthier.
— Si je suis la cause involontaire du malheur qui vous arrive, dit Cornélie d’une voix ferme, mon devoir est de faire tous mes efforts pour le réparer... Monsieur Duba, si mon père et vous me le permettez, j’irai trouver votre petit-fils et j’essaierai...
— Toi, ma fille?
— Mon père, n’avez-vous pas compris que l’on me suppose quelque influence-sur ce malheureux
jeune homme? Il faut que je me serve de cette influence pour l’empêcher de se jeter dans un abîme...
— Eh bien! eh bien ! hâtezr-vous ! dit le vieux Duba, haletant et le front couvert de sueur ; si vous décidez Isidoro à seconder nos projets, si vous le rendez à lui-même, à âa patrie, à son honneur, je vous adorerai à genoux comme la sainte madone..- Oui, oui, parlez-lui, priez-le! moi, j’en mourrais, voyez-vous ; mais une femme I il ne vous refusera pas!... Il n’eût rien refusé à sa pauvre mère! Oui, oui, vous nous sauverez, n’est-ce pas?,. .Je viens d’apprendre que demain l’illustre viguier andorran luimême viendra pour assister à la noce I La famille des Duba serait perdue! Gourons rejoindre Isidoro. Il faudra le supplier à mains jointes, il faudra pleurer!... Je sais qu’il ne pourra résister aux larmes... surtout aux vôtres. Oh! mon Dieu! ayez pitié de nous! Allons! suivez-raoi, je veux joindre mes efforts aux vôtres !
— Excusez-moi , monsieur, dit la jeune tille à voix basse, mais voici la seule personne qui doive être témoin de mon entrevue avec votre petit-fils.
En môme temps elle désigna Maria Belsamet. Le centenaire approuva d’un signe cette résolution.
— Mais que diras-tu, ma fille, pour vaincre cette obstination insensée? demanda Gonthier.
— Ce que Dieu m’inspirera, mon père, afin d’iv
LE VAL D AMXJKKE.
parguer uue grande faute à* ce pauvre jeune homme!
Eu même temps elle prit ll^Iaria par la main et Tentraîna vers la, maison. La jolie Andorrane, ne sachant pas de quoi il s’agissait, lui adressait une foule de questions que Cornélie ne pouvait com prendre ; mais elle prononça le nom d’Isidoro, et ce . mot suffit pour satisfaire la jeune fille. Elles s’avancèrent rapidement, se tenant toujours la main comme deux sœurs.
Avant de les suivre, Bertren Duba prononça quelques paroles à l’oreille de Bel samet pour la rassurer,
. puis s’adressant aux curieux qui l’entouraient, il dit d’une voix gaie qui contrastait avec la pâleur de ses traits :
— Allons I mes amis, amusez-vous bien pendant que nous allons présenter aux notables de l’Andorre les futurs mariés... Je veux que tout le monde soit heureux et content! Allons! prenez du plaisir; tout ce que je possède est à vous !
• Et pendant que les acclamations et les sons d’instruments recommençaient de plus belle après cette invitation, le centenaire s’appuya sur Gontliier, qui
se trouvait par circonstance son confident et son ami, et lui dit avec amertume :
— Vous le voyez, monsieur, dans nos montagnes comme dans vos villes civilisées, il faut souvent feindre de rire algrs qu’on a le cœur déchiré.
vm
lik» révélation.
' La chambre où s’était retiré Isidore et qu’il occupait d’ordinaire était située au rez-de-chaussée et n'était séparée de la salle commune que par une porte de communication. Cette chambre, qui avait une autre issue sur la grande cour ‘afin qu’Isidoro pût sortir à toute heure de la nuit lorsqu’il allait à la chasse, était simple et nue comme celle de Bertren ’Duba lui-même. Un grand lit d’étoffe antique, une armoire de sapin, des sièges de bois formaient la partie nécéssaire du mobilier; en fait d’ornements, il n'y avait là qu’un aigle à tête blanche empaillé et formant trophée avec des cornes d’isard ; la peau d’un ours brun qu'Isidoro avait tué, ainsi que l’aigle, dans les montagnes, seivait de tapis de pied; le long de la muraille étaient suspendus des poires à poudre de différentes, formes des fusils et des carabines de
tous calibres, des cornets à bouquin enjolivés de
toutes les incrustations imaginables avec des em-
LE VAL d’aNDORRE.
boucliures d’argent. Mais ce qui témoignait dans la physiologie de cet appartement la supériorité intellectuelle d’Isidoro sur la plupart des habitants de l’Andorre, c’étaient quelques livres choisis, français et espagnols, disposés avec ordre sur un rayon de sapin, et une écritoire ainsique des plumes et du papier placés sur une table comme pour un usage journalier. Nous savons en effet que le JeuneDuba était le scribe de la maison, et peut-être n’y avait-il pas vingt personnes dans toute la république, en comprenant le centenaire, qui fussent capables de lutter d’instruction ave c lui.
An moment où Isidoro quitta son aïeul, il n’avait aucun projet, aucun plan arrêté ; il avait obéi aune impulsion irrésistible et spontanée lorsqu’il avait exprimé avec tant de violence le refus inattendu qui avait consterné Bertren Duba, et il s'était dirigé vers sa. chambre plutôt par l’effet de l’habitude que par aucun motif raisonné.
Ce fut seulement lorsqu’il se retrouva seul et lors- ([u’il entendit dans la pièce voisine de sa chambre le murmure produit par la conversation de l’aristocratie andorrane, qu’il revint un peu à lui-même , et qu’il put réfléchir sur le parti qui lui restait à prendre. Au premier coup d’oeil il s’effraya de la série incalculable de maux qu’allait occasionner la rupture de son mariage ; il y avait en lui-même tant
LE VAL d’aNDORRE.
d’hésitations et d’incertitudes que son caractère énergique d autrefois ne put plus, au milieu de ce chaos, se manifester que par une résolution désespérée, celle de fuir sur-le-champ. Le combat allait se présenter et Isidoro ne se sentait plus assez fort pour oser l’accepter.
Il se promena un moment dans la chambre , puis, se déterminant tout à coup, il réunit à la hâte les objets qu il voulait emporter, sans savoir encore où il irait chercher un asile. Il choisit sa meilleure carabine, sa corne à poudre des grandes chasses, il passa à son cou un chapelet d’ébène qui avait appartenu à sa mère; puis, lorsque tout fut prêt, il s’arrêta et contempla d’un air pensif les divers objets disposés devant lui. Ce fui en ce moment que l’on frappa doucement à la porte du côté de la cour; mais le tumulte qui s’élevait de la pièce voisine empêcha peut-être de distinguer ce faible bruit, ou peut-être le jeune Andorran était-il trop profondément absorbé dans ses réflexions pour répondre à cet appel. Après une minute d’attente, on ouvrit la porte lentement, et les deux jeune filles, se tenant toujours par la main, entrèrent avec timidité.
Nous savons déjà que la nuit approchait, et le
demi-jour qui pénétrait encore dans la chambre
à travers les vitres de corne ne permit pas d’abord à Cornélie et à Maria d’apercevoir Isidoro debout;
le froni appuyé contre la muraille,, à Tautre extrémité de la pièce. Après un examen rapide, elles se regardèrent l’une et l’autre comme pour se dii^e : « Il n y est pas ; » mais au même instant un gémissement faible leur apprit qu’elles se trompaient.
Toutes les deux éprouvèrent involontairement un vague sentiment de terreur. Elles n’osaient avancer et elles se pressaient mutuellement Iji main pour s’exciter au courage. Peutrêtre en ce moment Gornélie comprenait-elle mieux que jamais la difficulté de la tâche qu’elle voulait accomplir, peu^tre se repentait-elle déjà de n’avoir pas assez réfléchi aux moyens qu’elle emploierait pour vaincre l’obstination du jeune Andorran ; peut-être aussi eût-elle désiré se recueillir quelques instants avant de commencer cette lutte dont le résultat intéressait tant de personnes ; mais si elle eut la pensée de se retirer, cette pensée ne put bientôt plus se réaliser. Un bruit de pas rapides et saccadés se fît entendre tout à coup, et Isidore parut dans la partie éclairée de la chambre en disant, d’une voix altérée, en langue catalane :
— Eh bien ! qu’y a-t-il ? que me veut-on ?
— C’est nous, Isidore, répondit Mafia titnidement.
Mais Isîdoro ne lui adressa pas le moindre signe d’attention. Ses yeux restèrent fixés sur Coméîie,
LE VAL d\NDOHRE«
qui semblait elle-même fort embarrassée de sa eoiilenance et qui n’osait avancer sous ce regard immobile et lourd comme du plomb.
— Vous? vous, mademoiselle? dit enfin le jeune
Duba, en français, avec une expression farouche ;
avez-vous donc encore quelque service à me demander, quelque douloureuk sacrifice à -m’imposer, pour vous on pour vos amis ? Oh ! demandezmoi ma vie maintenant, et je vous la donnerai sans regret.
— Monsieur Isidore, répondit Gomélie toute trem- • blante, ce n’est pas de moi que je viens vous parler ; je n’ai déjà eu que trop souvent recours â votre dévouement ! C’est pour* votre fiancée que je viens réclamer justice. Vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, qu’une étrangère ose ainsi se mêler de vos nlus chers intérêts... Maria est maintenant ma compagne, mon amie, et vous permettrez bien à une jeune fille de défendre une autre jeune fille, comme elle...
~ Mais, s’écria impétueusement Isidoro, en m’ordonnant de conclure une union qui m’est odieuse, vous ne savez donc pas que c’est vous...
Il s’arrêta, la bouche entr’ouvertè, comme si le souffle eût manqué tout à coup à sa poitrine. Gornélie baissa les yeux en rougissant. Cependant, avec CP franc et simple montagnard, peu habitué aux-
demi-mots et aux à peu près de la société civilisée il fallait aller droit au but; Gornélie n’hésita pas :
— Isidoro, dit-elle bien bas, j’ai deviné peut-être ce que vous ne m’avez pas dit, ce que vous ne deviez pas me dire...
— Quoi î vous sauriez ?...
— Je sais qu’une imagination fougueuse peut s’aveugler sur des impossibilités et des obstacles insurmontables... Mon père et moi, nous avons contracté trop d’obligations envers vous et votre famille pour que la réserve imposée d’ordinaire à une jeune fille m’arrête dans un moment où cette réserve même doit causer de grî^nds malheurs... Isidpro Duba, l’affection que vous avez pu concevoir pour toute autre femme que votre fiancée est insensée, funeste et va devenir coupable î
En parlant ainsi, Gornélie s’avança avec une certaine assurance vers un siège placé près de la fenêtre, et elle s’assit à côté de Maria. Isidoro croyait être en proie à quelque rêve étrange en voyant ainsi découvert le secret qu’il avait enfoui dans les replis de son cœur.
— Eh bien ! c’est vrai, reprit-il avec rudesse, pourquoi le nierais-je puisque vous l’avez deviné? Le pauvre montagnard s’est oublié jusqu’à lever les yeux... Mais que vous importe? Il ne vous arien demandé, pas même de la pitié î votre fiancé lui-
LE VAL D’aNDORRE.
même ne , pourrait lui reprocher un mot ou un regard ; il sait souffrir et se taire. Que lui voulez-vous donc? pourquoi pénétrez-vous, malgré lui, jusqu’à ce secret qui lui appartient à lui seul? Mademoiselle, je suis un homme sauvage, peu habitué au langage élégant et aux belles manières de vos grandes villes de France ; mais je dois vous dire que la résolution que j’ai exprimée tout à l’heure devant mon aïeul et devant vous est irrévocable : ce mariage ne peut s’accomplir et je pars... Quant aux motifs de cette rupture, ils sont mon secret, à moi seul... et je n’en dois conipte qu’à Dieu.
— Vous vous trompez, monsieur Isidoro, dit Gornélie avec véhémence, vous en devez compte encore à cette jeune fille, que vous avez choisie solennellement pour votre femme, à votre aïeul dont vous êtes la joie et l’espérance, à tous ceux qui ont été les témoins de vos promesses, à tout le pays, que vous avez convié à la fête de demain.
— Cette jeune fille, dit Isidoro en désignant Maria, je ne l’aime pas et je serais prêt à la haïr si ce mariage venait à s’accomplir ; les promesses que j’ai faites m’ont été surprises par les obsessions de mon père, arrachées par une nécessité que vous surtout, mademoiselle, n’avez pas le droit de me reprocher... Quant à ces gens qui se pressent autour de notre maison, est-ce moi qui les ai appelés ? Ce soir j’igno-
LE VAL b’ANDOKi^E.
rais encore ce qu’ils voulaient en les voyant réunis ;
• depuis quelques jours on parle, on agit, on se meut autour de moi sans que j’enlendê et que je comprenne... Quant à mon grand-père, si son âge et sa qualité lui donnent le droit de censurer mes volontés, ils ne lui donnent pas le droit de m’iriiposer les siennes... Je suis renfant des montagnes, moi ; je suis né libre et je mourrai libre... Que m’importe le monde? je le quitte, je vais partir, je pars...
En prononçant ces paroles avec uiie sorte d’enthousiasme fiévreux, il se retourna comme pour continuer ses préparatifs de fuite. Gornélie le regarda un moment ; puis, se levant brusquement, elle dit d’une voix pénétrante où entrait plus de douleur encore que de colère :
— Pardonnez-moi, monsieur Duba, de m’être si cruellement trompée à votre égard ; j’avais cru que l’intrépide et généreux jeune homme qui m’a sauvée d’une mort certaine, moi et tous ceux qui m’accomgnaient, qui lutté avec tant d’énergie pour défendre, contre le gouvernement de son pays et’ contre son respectable aïeul lui-même, les droits de l’hospitalité, ne pourrait pas ainsi, sans regrets et sans remords, briser les liens lés plus sacrés, fouler aux pieds les plus impérieux devoirs. Je viens d’appren-^ dre combien la reconnaissance peut quelquefois égarer le jugement. De tous les chagrins que ]'ai eu
LE VAL n*ANDOt<Ï^E.
d supporter depuis quelques mois, aucun n’a été plus poignant pour moi que cette fatale certitude.
Les sanglots lui coupèrent la parole, et cei'tes, en ce moment, Cornélie était loin de songer à ce que lui avait dit le vieillard de l’effet que ses larntes devaient produire. Cependant cette profonde douleur opéra un changement merveilleux sur le sombre et farou^ che montagnard ; il rejeta loin de lui les différents objets dont il s’était chargé, et revenant rapidement vers Cornélie, il s’écria d’un ton d’orgueil et de joie :
•— Ces larmes î c’est pour moi que vous les versex, n’est-ce pas? pour moi seul ?... Il est donc vrai que vous avez vu en moi autre chose qu’un homme fruste et grossier dont on accepte les services quand ils sont nécessaires, et que l’on méprise, que Ton repousse plus tard comme indigne d’attention et de souvenir? Vous pleurez et moi qui ne remarquais pas tout à l’heure que yous parliez sans colère du secret que vous avez surpris î
— Isidore, interrompit la jeune fille en baissant les yeux, il n’est pas généreux de rappeler cet aveu que la nécessité m’avait arraché. Oui, j’ai appris sans colère ce fatal secret, mais avec une profonde tristesse !...
— Et pourquoi, mademoiselle? demanda le jeune montagnard avec chaleur; si vous étiez libre,,, (et
VOUS pourriez devenir libre comme moi si vous le vouliez) je vous aurais dit : « Je ne suis rien par moi-même, mais je vous aime. Si vous désirez dans celui qui doit être votre époux la noblesse de la naissance, ma race remonte à Charlemagne, dont un de mes aïeux était l’ami ; si vous désirez la fortune, je suis le plus riche parti de l’Andorre ; si vous désirez la liberté de la montagne, , vous serez la reine de ce pauvre pays ; si vous préférez le luxe et les usages des villes, je saurai m’y ployer pour vous plaire ; enfin tout ce qu’un homme dévoué, courageux, fort, pourra faire pour mériter votre affection, pour vous défendre et vous rendre heureuse, je le tenterai pour vous. » Dites, mademoiselle, si Isidore Duba vous avait parlé ainsi, l’eussiez-vous repoussé avec colère ?
— Mais je ne suis pas libre, Isidore... Mon père a engagé sa parole, et la parole de mon père m’est* aussi sacrée que la mienne. Si, dans les circonstances où nous nous trouvons, vous m’aviez adressé les paroles . que vous venez de prononcer, voici ce que je vous eusse répondu : « Des liens, indissolu-. blés nous retiennent l’un et l’autre, ni l’un ni l’autre ne peut sans égoïsme et sans lâcheté chercher à
rompre ces liens ; il ne peut y avoir affection entre deux personnes forcées de se mépriser’; il vaut mieux qu’elles méritent par l’accomplissement, de
LE VAL d’ANDORRE, 193
leurs devoirs mutuels l’estime et le respect l’une de l’autre. »
Isidoro garda un morne silence ; évidemment les paroles de Gomélie avaient trouvé de l’écho dans son cœur et ranimé les sentiments généreux qui n’y étaient qu’assoupis. La jeune fille s’aperçut de l’impression qu’elle produisait, et elle continua avec plus de force:.
— N’avez-vous pas entendu dire, Isidoro, qu’il y avait certaines époques de la vie où de , grands et pénibles sacrifices devaient être accomplis, si l’on voulait jouir plus tard du calme et de la paix que donne une bonne conscience ? Nous autres pauvres femmes, à qui la résignation est échue en partage, nous avons surtout bien souvent à lutter contre nos désirs et nos instincts secrets ; mais croyez-vous que notre victoire, quand nous la remportons, ne soit pas digne aussi de l’homme énergique et intelligent? Croyez-vous qu’il n’y ait pas plus de mérite et de courage à dompter en soi-même une pensée coupable qu’à vaincre l’cws redoutable des Pyrénées ? Isidoro, c’est un de ces sacrifices que j’ose vous demander ; vous ôtes assez généreux pour le comprendre, et pour l’accomplir... Il faut que vous renonciez aux funestes projets que vous avez conçus ce soir... Il faut que ce mariage ait lieu.
— Jamais, dit le jeune Andorran d’une voix al-
LE VAL D’aNDORRE.
lérée ; j’ai le pressentiment de quelque grand malheur, si je cède à vos instances ! Le bohémion a raison, les présages sont sinistres.
— Et sur les folles paroles de ce gitano, pour qui vous montrez d’ordinaire tant de mépris, vous allez jouer toute votre existence? s’écria Gornélie avec an accent de reproche. Isidore, je vous avais cru supérieur aux grossiers préjugés de vo^ compatriotes, et il me semblait que l’instruction solide que vous possédez . vous avait mis à l’abri de ces croyances vulgaires. Mais vous ne songez donc pas que dans quelques instants vous allez changer en morne tristesse les cris de joie qui retentissent autour de votre demeure? Votre vieux père ne sera arrivé aux bornes de la vie humaine que pour regretter d’avoir si longtemps vécu ; cette pauvre jeune fille qui est là devant vous, ignorant encore quel grand malheur la menace, sera mise au ban de ses compagnes par suite de votre refus non motivé, et condamnée à une existence misérable ! Vous-même, Isidopo, vous jusqu’ici le héros, le chef, le modèle des jeunes gens de l’Andorre, vous allez être accablé de huées et de mépris, repoussé comme un traître, maudit par votre aïeul, qui a cent ans passés \ Et vous voulez braver tous ces maux réels parce qu’un homme ignorant vous a menacé de présages funestes et de malheurs Imaginaires ?
LE VAL‘ D’aNDORKE.
Isidoro se cou^^‘it le visage avec ses deux mains pour cacher son trouble. Gornélie nliésita pas k frapper le dernier coup’ : '
— Enfin, Isidoro, reprit-elle d’un ton suppliant, sMl m’est permis de parler de moi après tant de personnes chères, de grâce,^ ne me laissez pas. quitter’ votre maison avec la pensée que j’ai contribué à votre perte, vous dont j’eusse désiré assurer le bonheur au prix de mon existence même ! Ne me donnez pas pour toute ma vie le remords de penser que j’ai récompensé par la ruine de votre famille, par votre déshonneur, les services immenses (Jne vous nous avez rendus, et que l’époque de mon séjour dans votre maison a été une époque funeste pour tous ceux qui m’ont accueilli ! Isidoro, encore une fois, je n’ai reçu devons que des bienfaits, et je n’ai pas le droit de vous demander en mon nom œ sacrifice, mais accomplissez-le pour cette pauvre enfant si pure, si naïve, qui ne doit pas apprendre ce que c’est que souffrir î Soyez bon, noble, généi*eux,
comme vous l’avez toujours été... et moi, Isidoro,
. quoique éloignée de vous, je vous conserversd toute ma vie un profond souvenir d’estime, de ♦gratitude , d’afféction. ’ • . ^ ^
. Gornélie s’arrêta ; l’inflexible Opiniâtreté d’Isidoro venait dé céder... n pleurait. * ' • ' . ..
-^ Mademoiselle, dit-il enfin, votis'rèmporleîî ; je
LE VAL d’ANDORRE.
serai digne de cette estime et de cette afifection dont vous me parlez, et ce grand sacrifice s’accomplira parce que vous me le demandez I Vous seule avez pu changer cette résolution du désespoir ; je me sentais la force de lutter contre mon grand-père, contre le monde entier, mais ma force s’est brisée devant vos douces paroles. Vous seule pouvez d’un signe m’ôter etme donner le courage... A. mon tour, je vais vous demander une grâce... Si vous vous éloignez avant que cette union soit devenue indissoluble, peut-être un autre sentiment l’emportera-tril sur le sentiment du devoir, et vous me mépriserez... Je vous supplie de rester un jour encore... un seul jour !
Gornélie balança un moment.
— Oui, répondit-elle d’une voix faible.
Isidoro prit respectueusement sa main, qu’il porta à ses lèvres ; mais Gornélie, se dégageant doucement, lui présenta Maria en lui disant :
— Embrassez votre femme, Isidoro; je viens d’acquitter la dette de la reconnaissance.
Au moment où Isidoro déposait un baiser froid sur le front de la naïve enfant, qui n’avait eu pourtant qu’un soupçon vague de ce qui venait de se passer, Bertren Duba et Gonthier entrèrent si . à . propos dans la chambre, qu’on eût pa croire que les deux vieillards avaient attendu à la porte la so-
lution de cette scène. L’attitude d’Isidoro èt de Maria en dirent assez au centenaire ; aussi, ce fut d’abord vers Gornélie qu’il s’avança avec une vivacité singulière pour son âge, et il lui . dit à voix basse :
— Vous avez réussi I Oh ! merci, mademoiselle !
je vous avais mal jugée... Que Dieu et les saints vous récompensent de tout ce que vous venez de faire pour nous I
Puis se tournant vers Isidoro, il l’embrassa à son tour en lui disant presque les larmes aux yeux :
— Isidoro, mon cher Isidoro, tu nous es donc rendu?
Le premier moment d’attendrissement passé, il reprit avec sa gravité ordinaire :
— Mon fils, tu as accordé aux instances de cette, belle étrangère ce que tu as refusé aux prières et aux larmes de ton aïeul..., Mais je te le pardonne. Maintenant je dois te rappeler que les notables sont là, dans la pièce voisine; et que mon absence aussi bien que la tienne doit leur paraître inexplicable... Allons, donne la main à ta jolie fiancée, et hâtonsnous.
En même temps il fit quelques pas vers la porte de la grande salle, mais Isidoro le retint par un signe.
— Grand-père, dit-il d’une voix grave, puisqu’^7
faut que ce mariage s’accomplisse demain, vous n'avez rien à me refuser dans un pareil moment; je vous prie donc de consentir à ce que nos hôtes demeurent dans la maison jusqu’après les noces.
— Isidoro, dit le vieillard avec sévérité, tu as oublié qu’une ruse seule a pu m’obliger, contrairement aux ordres du conseil...
— Grand-père, reprit Isidoro en secouant la tête, • ne me demandez pas la raison de ce désir, mais il faut aussi qu’il s’accomplisse.
— Eh bien I nous allons en parler au syndic en attendant l’arrivée de l’illustre viguier andorran ; nous ferons valoir auprès d’eux la solennité de la fête...
mais viens, viens vite...
Isidoro restait immobile, comme s’il hésitait encore, au moment de faire cette démarche solennelle ;
le vieillard s’était avancé vers la porte et l’avait entr’ouverte. Alors C4ornélie prit la main de Maria, la mit dans celle d’Isidoro, et les entraînant lentement du côté dp là salle, elle murmura à l’oreille du jeune Duba :
— ^ Courage ! coimage I
Isidoro se laissa conduire; arrivé près de la porte, il retourna la tête comme pour adresser une dernière parole à Comélie. Mais la porte s’ouvrit tout à coup et laissa voir la salle brillamment éclairée par un nombre immense de bougies de résine ; une fou-
LE VAL d’aNDORRE.
le de vieillards, de dignitaires et de chefs de familles, remplissaient cette vaste pièce et formaient des groupes animés. Au même instant la main de Bertren remplaça celle de Gornélie, entraînant Isidoro et sa fiancée au milieu de l’assemblée. Des vivats, des acclamations, un tumulte général, accueillirent les arrivants.
La porte s’était refermée derrière eux, et Gornélie
resta seule avec son père dans l’obscurité. Elle écouta un moment le bruit sourd et confus que produisait la présentation des futurs époux; puis se rapprochant toute pâle et tremblante de son père, elle appuya sa tête sur l’épaule de Gonthier en lui disant avec un trouble inexprimable :
— Mon père, emmenez-moi, de grâce l donnez des
ordres pour que nous partions ce soir ou demain avant le lever du jour ! ‘ /
— Pourquoi cela, ma fille? dit Gonthier avec étonnement ; n’as-tu pas entendu Isidoro demander à son aïeul un nouveau délai? Tu es encore si faible..*
Mon père, je ne pourrai jamais être témoin j de cette union... il faut que je parte I
— Mais enfin, ma chère Gornélie, explique-moi...
— G’est que... Vaime, mom pèrel murinurala jeune* fille en fondant en lai’mes; j’en suis sûre, maintenant.
La Malédletloiu
La plus grande partie de ceux qui étaient arrivés la veille pour assister aux noces d’Isidoro Duba n’avaient pu trouver place dans la maison et avaient, été forcés de bivouaquer pendant la nuit sous le hangar qui devait servir de salle de banquet. Mais, à en juger par les chants et les cris de joie qui s’élaient fait entendre toute la nuit, le temps s’était passé gaiement pour les invités, et aucun d’eux ne semblait avoir regretté sa couche de peau dans sa maison de marbre. Au lever du jour, tous les ménétriers s’étaient réunis pour aller donner les sérénades aux futurs époux, et oh avait remarqué qu’au moment où Isidoro s’était montré à la fenêtre pour les remercier, il était d’une pâleur mortelle. *
Ce .fut surtout sur les neuf heures du matin, heure désignée pour la célébration de la cérémonie religieuse, que l’affluence devint prodigieuse. Tous ceux
LE VAL d'aNDORKE. 201
dont rhabilalioii était à proximité du village accouraient sans trop s’inquiétèr s’ils avaient reçu une invitation spéciale, car le vieux Bertren avait fait publier que tous ceux qui voudraient prendre part à la fête seraient les bienvenus. Aussi il n’était pas un habitant libre du pays, à trois lieues à la ronde, qui n’eût voulu pour beaucoup ne pas assister au mariage d’Isidoro Duba, l’héritier du droit carlovingien, le petitrfils du doyen de l’Andorre, avec la belle Maria Belsamet, le dernier rejeton d’une famille presque aussi ancienne que celle des Duba. Cet événement devait faire pendant un an le sujet de toutes
les conversations dans les chaumières du voisinage. On voulait voir la contenance noble et fière du marié, la rougeur et les ajustements précieux de la future; on voulait sabler leur vin pour prix des acclamations qu’on allait pousser et des bénédictions qu’on allait répandre.
Tous les costumes, toutes les races méridionales se rencontraient dans cette foule variée les résilles andalouses, les sombreros aragonais, les berrets rouges des Andorrans , les bonnets pointus des montagnards étaient lancés en l’air en signe de joie. *
Au milieu des groupes se promenait .fièrement une bande de dix à douze gaillards robustes, vêtus à la catalane et armés jusqu’aux dents, qui sem-
LE VAL d'aNDOKKE.
blaieatiaôpii^rplusde crainte que de sympathie aux autres assistants ; à la tête de cette bande était un homme de haute taille, la carabine sur Fépaule, et partant un bras en écharpe. A ce signe on a reconnu sans doute notre ancienne connaissance, Michaël Moro le contrebandier, qui était venu avec ses compagnons toucher le tribut promis par le
vieux Bertren Duba. Du reste, dans ce concours
immense, il n’y avait pas de femmes ; toutes se réunissaient au villag:e dans la maison de Belsamet pour fca^mer le . cortège q[ui devait accompagner la future à l’église, pendant que les hommes, de leur cdté, feraient cortège à Isidore.
Le ciel même semblait avoir voulu favoriser cette fête villagoise ; le soleil brillait avec cet éclat doux et pur qu^il a quelquefois, même pendant l’arrière-* saison, dans les contrées méridionales; aussi les apprêts du festin se continuaient-ils en plein air. Les tables du -hangar étaient déjà chargées d’une longue file d’assiettes de bois et de cruches de
vin; sur une table à part, destinée à l’aristocratie
andorrane et aux futurs époux, -le couvert était d’une belle porcelaine* française et les u^ensiles d’argent, ce qui était un luxe extraordinaire pour le paye. Tout à l’entour de ce hangar, on était asphyxié par la fumée des feux qui servaient à cuire les viandes de toute espèce. >ün sanglier presque
LE VAL d’aNÜOKRE. 2D:>
etitier • rôtissait devant un inunense brasier- de sa- • pin ; les moutons, les poules et les oisons bouillonnaient dans de grandes chaudières desquelles il eût été facile d’extrahe en al:)oadance cette écime si chère à Sancho Pança. Il y avait des ouU’es de vin à monceaux, des. piles de pains de maïs qui s’élevaient jusqu’à la toiture de la salle. Mais nous nous arrêtons au milieu de cette description homérique, de peur de- nous faire accuser d’avoir pillé Miguel Gervantès Saavedra.
Par contraste avec la joie rustique et bruyante du dehors, toute la vaste maison de Bertren Duba, quoique remplie de monde, offrait un aspect de recueillement et de respect qu’il fallait attribuer à la présence de personnages encore plus éminents que les membres de J illustrissune conseil. Ce n’était rien moins que le viguier andorran lui-même qui était arrivé le matin avec plusieurs autres grands fonctionnaires de la république* Tous ces hôtes puissants étaient réunis en ce moment dans la salle (‘.oîumune, qui, en une nuit, avait subi de merveilleux changements et avait été enjolivée de tentures et de guirlandes de • feuillage. Le viguier, revêtu d’un costume militaire couvert <le broderies, avait l’épée au côté, et seul, sur le territoire de l’Andorre, il avait le droit, avec son collègue, le viguier de France. aloi*s absent, de porter une pareille
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arme. Après lui venaient les hmiorables balles, ou juÎ 5 ^es civils, les syndics, les consuls des communes andorranes, les capitaines de milice avec leurs damiés, ou lieutenants, et jamais peut-être tous les pouvoirs de TAndorre ne s’étaient réunis ainsi pour faire hoùneur à une seule famille.
Aussi le vieux Bertren semblait à demi fou d’orgueil et de joie ; ses yeux pétillaient, ses narines étaient gonflées, sa taille, unpeu voûtée d’ordinaire,
était devenue droite comme au temps de sa jeu-
liesse. 11 revivait dans son petit-fils, et les marques de sympathie que l’on donnait à sa famille l’enivraient comme le bal enivre une jeune fille. Revêtu d’un habit noir à la française qu’il avait porté du temps qu’il était en fonctions, il se promenait fièrement dans l’assemblée, recevant les compliments et les serréments de main. Isidoro l’accompagnait, morne et pensif, ne répondant que par un sourire . mélancolique aux félicitations qu’on lui adressait ; U y avait en lui quelque pénible combat, et ses traits, malgré tous ses efforts, trahissaient cette émotion intérieure. Mais les hôtes de son aïeul et Bertren lui-même n’attribuaient cette tacitumité qu’au respect et à la timidité naturels à un jeune homme au milieu de tant de vieillards et de hauts personnages.
Isidoro était déjà revêtu du costume qu’il devait
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porter à la cérémonie du mariage, et n’eût été la finesse des étoffes, l’éclat des couleurs et quelques ornements accessoires de toilette, ce costume ressemblait en tout à celui qu’il portait le jour où lés voyageurs l’avaient rencontré dans les montagnes. Par un raffinement de politique et peut-être par suite d’un véritable attachement aux vieilles mœurs
et aux vieux usages de l’Andorre, le centenaire*
avait voulu que son petit-fils se montrât le jour de ses noces avec l’imiforme national ; dans ses idées, c’était un moyen d’accroître encore la popularité de sa famille. Aussi, comme nous l’avons dit, rien n’eût distingué en ce jour solennel le riche Isidore Duba du dernier de ses pâtres, n’eugsent été les bas de soie et les souliers à boucles d’argent qui remplaçaient les spartilles et les guêtres de cuir, n’eussent été les rubans qui ornaient son costume, n’eût été surtout Tépingle en diamant qui brillait à sa poitrine et qui était un présent du viguier lui-même.
Après quelques tours dans la salle pour remercier ses hôtes de leur empressement, Bertren Duba entraîna son fils dans un coin écarté pendant que
les assistants causaient des affaires publiques de »
rAiidorre, et là,, ne pouvant plus se contenir, il dit avec effusion à son petit-fils, toujours silencieux et préoccupé :