DIXIÈME CONFÉRENCE
249. — Au cours du tempétueux hiver qui, durant la période historique que nous venons de parcourir, affaiblit les vagues de la mer Toscane, dans leur lutte contre les récifs hostiles de l'orgueil religieux et seigneurial, se produisit un lent accroissement de cette puissance « Favonienne » (a) qui féconde les rochers et apaise les vagues. Ce nouvel élément qui pénètre la vie du xme siècle et parachève, durant un court laps de temps, l'œuvre du christianisme, tout au moins dans quelques âmes élues, est la loi d'ordre et de charité, de vertu morale et intellectuelle, qu'il appartient, en ce moment, à chaque grand artiste d'enseigner, à chaque bon citoyen d'observer.
250. — J'ai placé, sur votre table, une des plus anciennes gravures florentines existant actuellement, et qui représente la conception que l'esprit national se faisait de cet esprit d'ordre et de tranquillité, « Gosmico », l'Equité du Cosmos, non par une attraction inerte, mais par une pensée, par une loi spirituelle. De la main gauche, il désigne la terre, parsemée seulement de quelques touffes d'herbes; delà main droite, il tient le système harmonieux
(a) Solvitur aeris hiems grata vice veris et Favoni (Horace, Ode I).
de l'univers — le ciel et la terre dans une sphère — le ciel cosmique par le cours des étoiles, la terre cosmique par les sièges de l'autorité et de la confraternité, les châteaux sur les sommets et les villes dans les plaines.
25 1. — Les touffes d'herbes, sous les pieds de cette ligure, vous paraîtront, au premier abord, ridiculement conventionnelles. Mais l'artiste n'entend exprimer, par ces herbes, que la soumission de la force végétale à cette même loi d'ordre, d'équité et de symétrie. Le Grec en fit la principale méthode de sa sculpture végétale ; elle se réduit, dans la main de Gora (a) et de Triptolème (£), à un triple sceptre, et s'anime, à Florence, pour revêtir l'aspect d'une Fleur de lis.
252. — Je vous ai déjà indiqué que, si ce triple groupe de feuilles — qui emprunte sa forme typique aux ornements des couronnes de l'Hera Cretoise et Lacinienne (c) — tend à représenter une fleur, ce n'est pas la violette, mais bien l'iris pourpre (d), ou parfois, comme dans la description de la naissance de Jamus, dans Pindare, l'iris jaune que vous rencontrez si souvent, au printemps, sur les berges de vos rivières d'Oxford (1).
(a) Proserpine.
(6) Inventeur de l'agriculture.
(c) Junon était spécialement adorée à Lacinium, où on lui avait dédié un temple fameux.
(d) Purple, dans le sens de violet.
(1) Dans le catalogue de collection des dessins que renferme cette salle (l'école de dessin où se donnaient ces conférences), et dans ma Queen of the Air (§ § 82 et suiv.), vous trouverez toutes les indications que je vous demande de retenir relativement aux diverses espèces de fleurs et à leur usage symbolique. Qu'il vous suffise de noter, concernant le sujet qui nous occupe, que, tandis que, même les artistes florentins mettent le lis blanc dans la main de l'Ange de l'Annonciation, Giovanni Pisano, sur la façade d'Orvieto, lui donne une fleur de lis ; et que la fleur qui surmonte le diadème des rois d'Europe correspond, comme je vous l'ai indiqué dans ma
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Mais il représente simplement, en général, la croissance harmonieuse d'une abondante végétation sur les champs purifiés par la rosée. Il exprime la paix qui se répand sur la terre délivrée et cultivée, et la paix que le Ciel ressent, en présence du bonheur insouciant des hommes, qui se vêtent sans labeur et se nourrissent sans crainte.
253. — Dans ce passage si familier de l'Ecriture qui annonce l'avènement du Christianisme comme l'aurore de la paix sur la terre (a), nous perdons, en général, une grande partie de la promesse qui nous est faite, grâce à la traduction erronée de la deuxième proposition de la phrase. Je ne puis comprendre pourquoi il me faut encore vous indiquer ici, à Oxford, que ni le grec : « sv av9od>7roiç euSoxia », ni les termes de la Vulgate : « in terra pax hominibus bonae voluntatis » justifient le moins du monde notre traduction anglaise : « goodwill to men ».
Il n'était pas nécessaire que la bienveillance éternelle de Dieu, envers les hommes et toutes les créatures, fût proclamée par les anges. Mais que les hommes deviennent capables de Lui plaire, que leur volonté soit sanctifiée, qu'ils ne possèdent pas seulement la paix en eux-mêmes, mais qu'ils parviennent à plaire à leur Dieu, — dans le sens dans lequel il se complaît plus tard à voir le baptême de Son Fils (b) — voilà une nouvelle digne d'être proclamée par les anges et crue par les bergers.
254. — Cette erreur a été encore rendue plus fatale dans un autre passage d'égale importance, celui dans
leçon sur la Corona, au bandeau de Narcisse de la Grèce primitive; c'est la couronne d'abondance et de fête.
(a) Luc II, 14.
(b) Luc V, 21 . La Bible française traduit fidèlement le texte de la Vulgate.
Fleur de lis 181
lequel le Christ rend grâce à Son Père de ce qu'il a caché les vérités les plus précieuses non pas « aux sages et aux prudents » mais à « plusieurs parmi les sages et les prudents » pour les révéler aux petits, non pas « parce que cela Lui a semblé bon », mais « afin qu'il y trouve ses complaisances », c'est-à-dire afin que les sages et les simples d'esprit puissent également vivre dans la connaissance de Dieu et se réjouir dans Sa présence.
Si, après avoir bien compris le sens et l'importance de ces passages, vous considérez avec la même attention la teneur des deux chants qui traduisent la joie humaine à la naissance du Christ, le Magnificat et le Nunc Dimittis, vous trouverez qu'ils expriment, non la surprise devant cette nouvelle bénédiction, mais le sentiment d'égalité qui déçoit la cruauté et humilie la puissance des hommes, qui égare les orgueilleux dans les pensées de leur cœur, qui comble de biens les affamés et qui est non seulement la gloire d'Israël mais la lumière des Gentils.
255. — En écrivant ces paragraphes, je me suis arrêté, presque à chaque mot, me demandant : « Ne vont-ils pas s'agiter en entendant ceci, songeant avec impatience qu'ils ne sont pas venus écouter une conférence religieuse ? » Vous pourriez avoir témoigné quelque impatience. Comment en serait-il autrement ?
Si j'avais élucidé quelque point d'anatomie, si je vous avais montré comment vous ployez le cou, comment vous tendez la jambe, vous n'auriez pas pensé que je sortais de mes attributions. Cela vous aurait permis en effet, au cours d'une visite du Vatican, en compagnie de connaisseurs, de leur indiquer comment s'insère la clavicule de l'Apollon du Belvédère, et, dans la chapelle Sixtine, avec quelle rigoureuse exactitude se dessine le tibia, dans
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les jambes du Christ (a). Sans doute; mais vous n'ignorez pas que cette conférence traite des « Goffi » et non de Michel-Ange, et les goffi s'inquiètent très peu des clavicules et des tibias. De sorte que si, au sortir d'une conférence sur l'anatomie, vous vous rendez au Gampo Santo de Pise, vous n'y trouverez tout simplement rien à voir, excepté, peut-être, trois squelettes d'un dessin tolérable. Mais si vous visitez ce même Gampo Santo de Pise, après une conférence de théologie, vous y trouverez une foule de choses à voir et à retenir.
256. — Pour ne prendre qu'un exemple, vous savez qu'on a reconnu que Michel-Ange a emprunté à ces goffi — dans ce cas à Orcagna, à l'étude de cadavres duquel je viens de faire allusion — jusqu'au geste du Christ dans son Jugement Dernier (b). Il ne lui emprunta, il est vrai, à proprement parler, que l'attitude, non le geste, ni sa signification symbolique (i). Vous vous souvenez tous de l'attitude du Christ de Michel-Ange : la main droite levée, comme pour marquer une violente réprobation, la main gauche fermée sur la poitrine, comme pour refuser toute miséricorde. Ce mouvement est fait pour impressionner les natures vulgaires, et il est tout naturel que le peintre de la Renaissance l'adopte à la fois pour l'effet populaire et pour l'étalage de science chirurgicale qu'il sait pouvoir en tirer. Mais l'artiste théologien primitif, quoiqu'il ait également peint le Christ la main droite levée et la main gauche sur la poitrine, attachait à cette attitude
(a) Sans doute, dans le Jugement Dernier. Voir pi. XII.
(6) Les cadavres et la figure du Christ appartiennent à la grande fresque du Jugement Dernier attribuée jadis à Orcagna, aujourd'hui aux Lorenzetti de Sienne (xive siècle). Voir pi. XII.
(i) J'ai trouvé ceci dans Y Iconographie de M. Didron, déjà citée, je n'avais jamais remarqué la différence qui distingue ces deux figures.
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une toute autre signification. Les doigts de la main gauche sont repliés dans les deux figures, mais, chez Michel-Ange, comme pour repousser une prière, chez Orcagna, pour écarter la draperie et montrer la plaie du côté droit. Chez Michel-Ange, la main droite est levée dans un mouvement de colère, chez Orcagna, pour montrer la plaie de la paume. De même qu'à Ses disciples, qui crurent en Lui, Il montra Ses mains et Son côté pour les réjouir, de même, Il montre ici Sa main et Son côté aux incroyants, au jour de leur jugement. Ils verront Celui qu'ils ont percé de leurs coups (a).
257. — Plus nous pousserons loin l'examen des arts des siècles chrétiens, plus notre compréhension s'élargira ou se rétrécira, suivant notre sympathie pour la religion que nous ont léguée nos pères. Vous ne pouvez interpréter les marbres classiques si vous ne possédez, si vous n'aimez votre Pindare et votre Eschyle, et, de même, vous ne pouvez interpréter la peinture chrétienne si vous ne possédez, si vous n'aimez votre Isaïe et votre Mathieu. J'aurai constamment à examiner les textes des uns et les versets des autres. Ne vous écartez pas de ce travail dans l'idée que je désire trahir votre scepticisme ou miner votre positivisme. Je vous recommande simplement l'étude précise de livres qui ont été, jusqu'à présent, la lumière du monde.
258 (b). — Le changement qui s'opéra dans l'esprit des lecteurs de ces livres, à cette époque — changement qui leur permit de comprendre toute la portée du christianisme — consistait en la naissance d'une nouvelle aspi-
(a) Saint Jean, XIX, 37.
(6) Fin de la digression commencée au § a5o. Reprendre à la fin du §249.
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ration vers l'équité et vers le repos, dans une société livrée jusqu'alors à l'avidité du butin et à la fièvre des batailles. Le besoin de justice se faisait sentir dans le commerce, en voie de rapide extension ; le besoin de repos se révélait dans le confort de plus en plus grand des habitations, et l'énergie, que la lutte seule pouvait satisfaire jadis, trouvait un nouveau champ d'action dans les inventions de l'art, un nouvel antagonisme dans les forces de la nature.
Je me suis efforcé, au cours de ces conférences, de fixer votre attention sur la révolution florentine de i25o, parce que cette date est si aisée à retenir et parce qu'elle renferme le principe de toutes les révolutions plus récentes. C'était le meilleur moyen de poser devant vous, en une fois, les fondations de la grandeur à venir de Florence, acquise par sa puissance civique et commerciale.
Mais je ne puis terminer cette ébauche de l'histoire centrale du Val d'Arno sans vous demander d'associer dans votre esprit, quand vous en aurez le temps, à cette première révolution, les conséquences de deux autres révolutions qui s'y rattachent intimement et qui éclatèrent dans la seconde moitié du xme siècle.
25g. — Souvenez-vous donc que la première, en i25o n'est que rudimentaire : elle tend simplement à établir l'ordre et la justice où régnaient la violence et l'injustice. Elle est dirigée à la fois contre la puissance des seigneurs et contre celle des prêtres, dans la mesure où celle-ci s'exerce injustement, pas autrement.
Quand Manfred tomba à Benevento (a), son lieutenant, le comte Guido Morello, gouvernait Florence. Il était
(à) Reprise de l'cxpOsè" historique, voir § 245.
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juste mais faible ; il tenta de temporiser avec les Guelfes. Sa tentative mérite votre attention, car sa politique était Tune des plus sages et des plus clairvoyantes qui ait jamais été suivie en Italie; mais elle échoua faute de résolution, comme c'est trop souvent le sort des efforts des meilleurs et des plus doux des hommes.
Guido amena de Bologne deux chevaliers de Tordre — alors tout récemment fondé — des Frères Joyeux (a) . Cet ordre devait plus tard tomber dans la plus complète corruption, mais il avait encore préservé sa pureté d'intention au moment dont nous parlons. Ces frères constituaient un ordre de chevalerie ayant pour but de maintenir la paix, d'obéir à l'Eglise et de secourir les veuves et les orphelins ; il n'était lié par aucun vœu monastique. Guido choisit l'un de ces chevaliers guelfe et l'autre gibelin ; il espérait ranger sous leur pouvoir, ainsi équilibré, les forces des classes civiles, industrielles et commerçantes, divisées en douze corporations comprenant les arts de premier et de deuxième rang (i). Mais ce bel arrangement ne fut pas plus tôt fait que tous les partis — les Guelfes, les Gibelins, et le peuple — se tournèrent unanimement contre le comte Guido Novello. Ce bienveillant mais irrésolu capitaine rassembla bien ses hommes sur la place de la Trinité, mais le peuple barricada les rues qui y donnaient accès et Guido, découragé et répugnant à l'idée d'une guerre civile, quitta la ville avec ses Allemands, en bon ordre. Ainsi se termina, pour cette fois, Tincur-
(a) Voir Villani VI, chap. xiv.
(i) Les sept arts de premier rang comprenaient les hommes de loi, les médecins, les banquiers, les marchands de denrées étrangères, les travailleurs de la laine, de la soie et des fourrures. Les cinq arts secondaires comprenaient les détaillants de drap, les bouchers, les cordonniers, les maçons, les charpentiers et les forgerons.
sion des infidèles Tedeschi (a). Les Florentins renvoyèrent les Joyeux Frères que les Tedeschi leur avaient imposés, et demandèrent l'appui d'Orvieto et de Charles d'Anjou. Celui-ci leur envoya Guy de Monfort avec huit cents cavaliers français. L'aubaine de leur présence fut accordée aux Florentins, à leur propre demande, le jour de Pâques 1267.
C'avait été à la Chandeleur de l'an i25i qu'ils avaient, si vous vous en souvenez (£), ouvert leurs portes aux Allemands ; ils les ouvrirent aux Français, au jour de Pâques, seize ans plus tard.
260. — N'oubliez pas que cette révolution eut lieu entre les batailles de Bienvenue et de Tagliacozzo et qu'elle traduit la mesquine humeur révolutionnaire des Métiers soutenus par les Anglais (c) ou par les Français. Son résultat immédiat fut la nomination de cinq cent soixante hommes de loi, cardeurs de laine, et bouchers pour délibérer des affaires de l'Etat. Vous ferez bien de laisser Florence sous leur heureuse administration et de considérer, pendant quelque temps, cette chère petite Pise, jetant feu et flamme pour le jeune Conradin.
Elle l'envoya chercher par dix vaisseaux de l'autre côté du golfe de Gênes, accueillit sa cavalerie dans la plaine de Sarzana, et, embarquant cinq mille de ses meilleurs matelots dans trente bateaux, les envoya tenter leur chance, tout le long de la côte d'Italie. Ils longèrent cette côte, surprirent Gaëte, en passant, rencontrèrent la flotte franco-sicilienne de Charles d'Anjou à Messine,
(a) En italien dans le texte.
(*) Voir § 98.
(c) Guy de Monfort était Anglais.
lui livrèrent bataille, la vainquirent et brûlèrent vingt-sept de ses vaisseaux (a).
261. — Dans l'entretemps, les Florentins prospéraient de leur mieux sous leur constitution religieuse et démocratique jusqu'au jour où moururent, en odeur de sainteté, Charles d'Anjou et ce même pape Martin IV dont la tombe fut détruite, avec celle d'Urbain, à Pérouse (b). Martin mourut, comme vous vous en souvenez peut-être, d'avoir mangé des anguilles de Bolsena — ce fut sa part dans les miracles de ce lac. Et vous ferez bien de vous rappeler, en même temps, que ces anguilles coûtaient trois soldi la livre, et que Niccola de Pise travailla à Sienne pour six soldi par jour, et son fils Giovanni pour quatre.
262. — Comme il me faut dire adieu ici, pour un temps du moins, à Niccola et à son fils, permettez-moi de vous signaler le profit que le premier retira de la bataille de Tagliacozzo et des massacres qui s'ensuivirent. Après que Charles vainqueur eut détruit à loisir la graine d'infidèles, il résolut de fonder une abbaye sur le champ de bataille, tant pour rendre grâce au Ciel de son succès que pour les âmes des chevaliers tombés dans la lutte, pour le salut desquelles quelque espoir pouvait encore être religieusement entretenu. Il fit venir, à cette fin, Niccola, de Naples, et lui fit édifier, sur le champ de Tagliacozzo, une église et une abbaye des plus riches, dans lesquelles il fit enterrer les corps innombrables de ceux qui périrent en ce jour, ordonnant, en outre, que de nombreux moines prient nuit et jour pour leurs âmes. Le roi fut si satisfait
[a] En 1268. Voir Sismondi, chap. xxi. (Note de la Library Edition), {b) Voir § 43.
du travail de Niccola qu'il le combla d'honneurs et le récompensa largement (a) .
2Ô3. — Ne commencez-vous pas à vous demander quel homme pouvait bien être ce Niccola qui renversait si docilement les tours qui portaient ombrage aux Gibelins et qui élevait si habilement des pinacles pour plaire aux Guelfes ? Une force passive, semble-t-il, se prêtant également à l'impulsion de ceux qui l'emploient à construire ou à démolir. D'après les témoignages existant, il nous semble bien que cet homme, qui possédait le cerveau le plus puissant de l'Italie, se contentait de faire, pour sept francs par jour, ce qu'on lui commandait.
264. — Je prends congé de lui donc, pour un temps, en vous confirmant, pour autant que mes connaissances me le permettent, ces mots de mon premier maître dans l'étude de l'art italien, Lord Lindsay (b) :
« En comparant l'avènement de Niccola Pisano au lever du soleil, je ne commets aucune exagération ; au contraire, c'est le seul exemple par lequel je puisse espérer vous donner une impression suffisante de son éclat et de sa puissance, relativement à la période pendant laquelle son génie fleurit. Ces fds de l'Erèbe, les Indiens d'Amérique, surgissant du monde souterrain de leurs traditions, et contemplant, pour la première fois, l'aurore pointant à l'Orient, n'auraient pas pu être plus éblouis, plus stupéfaits, à l'apparition du soleil, que les papes et les podestas, les moines et les francs-maçons du xme siècle lorsque, parmi les Beduinos, les Bonannos et les Antealmis (c) du xne, Niccola surgit dans toute sa gloire, sou-
(a) Vasari I, p. 67 (Note de la Library Edition).
(b) Auteur de Christian Art. etc.
(c) Sculpteurs romans.
verain et suprême, comme une fontaine de lumière répandant sa clarté et sa chaleur sur la Chrétienté entière. Il serait peut-être excessif de comparer son génie à celui de Dante ou de Shakespeare ; leur position reste unique et inaccessible au sommet des pinacles du temple du chant chrétien, et cependant ni l'un ni l'autre ne peuvent s'enorgueillir d'avoir exercé une influence aussi étendue et aussi durable, car tout ce qu'il y a de plus parfait en fait de sculpture et de peinture, non seulement en Italie, mais par toute l'Europe, a suivi docilement l'impulsion qu'il a d'abord donnée et les principes qu'il établit le premier.
ce II passa ses derniers jours, dans le repos, à Pise, mais l'année exacte de sa mort est incertaine. Vasari la fixe en 1275; ce ne peut guère être beaucoup plus tard. Il fut enterré dans le Gampo Santo. Nous ne savons, hélas ! rien concernant son caractère personnel ; Shakespeare luimême nous est moins étranger. Mais du caractère des œuvres qu'il a laissées derrière lui, du silence éloquent de la tradition, nous pouvons tout au moins présumer qu'il était noble, simple et ferme, libéré de ces faiblesses mesquines qui entachent trop souvent le génie ».
265. — Nous ne connaissons donc rien des circonstances qui accompagnèrent la mort de Niccola et des cérémonies qui s'y accomplirent.
La mort plus circonstanciée de Charles d'Anjou survint le 7 janvier 1285. Il laissait le trône de Naples à un garçon de douze ans, et celui de Sicile à un prince espagnol. Divers conflits entre les vices opposés de la France, de l'Espagne et de la Calabre paralysent dès lors l'Italie méridionale, et Florence prend la tête du parti guelfe. Elle s'était alternativement enflammée et apaisée passant
par une série de crises intestines, durant le déclin de la puissance de Charles. Mais l'influence des nobles ne cessa de s'affaiblir, grâce à leur propre folie et à leur insolence, tandis que le peuple, assumant toutefois de son côté une bonne part de cette folie et de cette insolence, maintenait pourtant toujours son principe de justice. Dans l'entretemps, la légalité s'affirmait de la même manière contre la violence, et la noblesse du travail utile contre celle du paresseux pillage, à Bologne, à Sienne et même à Rome, où Bologne envoie son sénateur Branca Leone (abréviation pour Branca di Leone, poigne de lion). Son gouvernement inflexible et ferme, inspirant la terreur à tous les citoyens malfaisants et vivant de rapine, nobles ou non, est un des rares épisodes de l'histoire du moyen âge, où la véritable puissance exercée par la vertu civique ne se trouve pas faussée par l'esprit de parti ou affaiblie par la vanité ou par la crainte (a) .
266. — Sous l'inspiration d'un noble, Giano délia Bella, Florence rédigea et prononça enfin l'ultime condamnation de la noblesse vivant de rapines. Ses « Ordinamenti délia Giustizia » excluaient, en fait, du gouvernement toute personne oisive, et déclarait que les supérieurs et les guides de l'Etat seraient aussi les supérieurs et les guides dans ses arts et dans ses travaux productifs, que son chef, « podesta », ou « puissance », serait le porte-étendard de justice, et que son conseil, ou parlement, serait composé d'hommes charitables, d'hommes bons : « boni viri », dans le sens dont est dérivé le français « bonté ».
L'ensemble du gouvernement était donc composé, du podesta, porte-étendard de justice, de son capitaine mili-
(a) Voir Sismondi, chap. xvin. (Note de la Library Edition.)
taire, de son licteur ou exécuteur, de douze prieurs des arts et des libertés — délibérant des affaires journalières, des intérêts et des plaisirs de la communauté — et enfin de ce parlement de prud'hommes qui avaient à déterminer jusqu'à quel point cette bonté pouvait s'étendre aux autres Etats, dans la politique extérieure.
267. — Un type aussi parfait de gouvernement national est unique dans l'histoire de la race humaine. Et en dépit des germes d'abus provenant de ses excès de zèle et du caractère de plus en plus mondain du corps des marchands, en dépit de l'hostilité du soldat violent et de la malice du prêtre sensuel, ce gouvernement donna à l'Europe le cycle entier de l'art chrétien proprement dit, et tous les plus grands maîtres du travail architectural, scuptural ou pictural exercé dans l'esprit même de la foi chrétienne : Orcagna, Giotto, Brunelleschi, Léonard, son élève Luini, Lippi, Luca (a), Angelico et Michel-Ange.
268. — Je viens de mentionner, dans ce groupe, deux noms qui vous sont plus familiers que tous les autres : Angelico et Michel Ange. Tous deux ne se trouvent pourtant pas sur la liste des artistes dont je désire que vous étudiez les œuvres, car tous deux témoignent un enthousiasme démesuré l'un pour la noblesse de l'esprit, l'autre pour celle de la chair. Je les nomme ici, parce que leurs qualités sont exclusivement florentines. Quoiqu'en ait fait depuis l'esprit européen, ils sont essentiellement enfants du Val d'Arno.
269. — Vous considérez, d'habitude, trop légèrement, Angelico comme un enfant de l'Eglise plutôt que comme un enfant de Florence. Il naquit en 1387, c'est-à-dire onze
(a) Délia Robbia
ans après la révolution de Florence contre l'Eglise et dix ans avant les massacres de Faenza [a) et de Gesena par lesquels l'Eglise tenta de recouvrer le pouvoir. Une armée composée de six mille cavaliers pillards, d'origine française et anglaise, était de l'autre côté des Alpes; le Pape l'appela en Italie ; Robert, cardinal de Genève, l'y conduisit. Les Florentins fortifièrent les passages des Apennins, mais elle établit ses quartiers d'hiver à Cesena, où le cardinal de Genève fit massacrer, en un jour, cinq mille personnes, et où les enfants et jusqu'aux nourrissons furent littéralement écrasés contre les pierres.
270. — Telle était l'école que l'Eglise chrétienne avait préparée pour son frère Angelico. Mais Fiesole l'enveloppant de l'ombre de ses oliviers, et Florence lui révélant la voix de son Maître, dans son temple de sainte Marie des Fleurs, lui montrèrent la paix sur la terre et lui permirent de voir le ravissement du ciel. Et lorsqu'on s'aperçut de la vanité du massacre de Gesena, et que l'Eglise fut forcée de traiter avec les villes révoltées, qui s'étaient unies pour pleurer ses victoires, Florence lui envoya une sainte comme ambassadeur politique, sainte Catherine de Sienne.
271. — Je n'ai pas besoin de vous parler de Michel Ange. Nous lirons, une à une, les vies des autres grands florentins et nous y songerons à loisir. Le grand fait dont j'ai voulu pénétrer votre esprit, au cours de ces conférences, consiste dans la dépendance dans laquelle se trouvent tous les arts, vis-à-vis de la vertu et de l'ordre bienfaisant qui régnent dans l'Etat.
L'esprit et la situation dans laquelle se trouvait Flo-
(a) Le 29 mars 1376, J. Hawkwood, condottiere au service de Grégoire XI, s'empara de Faenza et livra la ville au pillage.
FLEUR DE LIS i93
rence, durant ces septante glorieuses années, de 1280 à i35o, se trouvent simplement et clairement décrits dans le 112e psaume. Je vous en lirai les versets descriptifs, dans la version dans laquelle les Florentins le chantaient, d après ce manuscrit du temps :
Gloria et divitiœ indomo ejus,justitia ejus rnanet inseculum seculi. Exortum est in tenebris lumen redis, misericors, et miser ator. et
[justus] .
Jocundus homo, qui miseretury et commodat : disponet sermones
[suos injudicio], Dispersit, dédit pauperibus ; justitia ejus manet in seculum seculi ; cornu ejus exaltabilur ingloria(a).
Je me contente de traduire en vous priant de considérer la signification littérale de chaque mot, comme sa signification véritable :
La gloire et les richesses sont sa maison. Sa justice subsistera à
[jamais].
Une lumière s'est levée parmi les ténèbres pour les cœurs droits. Il est miséricordieux en son cœur, miséricordieux en ses actions,
[et juste].
Un homme heureux qui compatit aux maux et qui prête au prochain. Il réglera toutes ses paroles dans son jugement. Il a dispensé ses biens. Il a donné au pauvre. Sa justice subsistera à jamais. Sa corne (#) sera couronnée de gloire.
272. — Par un effort parfois hésitant, mais persévérant et vainqueur, les Florentins parvinrent à maintenir ce genre de vie durant plus d'un demi-siècle.
Veuillez regarder maintenant mon bâton pour l'an i3oo (1). Ajoutez-y les noms de Dante et dOrcagna,
(a) Jocundus pour jucundus dans la Vulgate. (Note de la Library Edition.)
(b) Pour force, courage.
(1) Dans ma seconde leçon sur la gravure : Ariadne florentina, § 52.
i94 LE VAL D'ARNO
comme possédant chacun leur maîtrise et leur fonction
prophétique distinctes.
Telle est la contribution de Florence au travail intellectuel du monde, durant ces années de justice. La promesse du Christianisme y est unie à la leçon que nous enseigne la fleur de lis : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et Sa justice, « et toutes ces choses », les biens matériels, « vous seront données par surcroît » (a). C'est une promesse parfaitement claire, parfaitement précise; elle n'a jamais failli, elle n'est jamais restée inaccomplie. Il n'y a pas d'exemple, dans tout le cycle de l'histoire, qu'elle ne se soit pas réalisée, réalisée entièrement ; la mesure est pleine, on a pressé son contenu, et elle déborde [h).
273. — Voyez maintenant ce qu'était Florence et quelle abondance sa justice lui avait acquise. En i33o, avant sa chute, elle comptait i5o.ooo habitants; tous les citoyens mâles (laïcs), de quinze à septante ans, étaient prêts, d'un moment à l'autre, à partir pour la guerre, derrière leurs drapeaux, formant une armée de 24.000 hommes. L'armée, recrutée sur tout son territoire, comptait 80.000 hommes; il s'y trouvait i.5oo familles nobles toutes absolument soumises au gonfalonier de justice. Elle possédait, à l'intérieur de ses murs, cent et dix églises, sept prieurés, et trente hôpitaux pour les malades et pour les pauvres. Il s'y trouvait constamment, une moyenne de i.5oo hôtes étrangers. Ses écoles étaient fréquentées par huit ou dix mille enfants. La ville était entourée par un jardin d'environ cinquante milles carré
[a] Mathieu, VI, 33,
(b) Luc, VI, 33.
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deîsuperficie, où croissaient l'olivier, le blé, le vin, le lis et la rose (a).
La richesse monétaire de la France et de l'Angleterre reposaient sur sa prospérité. A eux seuls, deux de ses banquiers avaient prêté à Edouard III d'Angleterre une somme équivalent à cinq millions de livres sterling, en numéraire.
274. — Le 10 mars i337, Florence fut, pour la première fois accusée, à bon droit, d'avoir manqué, par intérêt, à ses traités (b). Le 10 avril, tous ses marchands résidant en France furent emprisonnés par Philippe de Valois, et, peu de temps après, Edouard d'Angleterre fit faillite, tout à fait dans le sens que vous prêtez aujourd'hui à cette expression, pour ses cinq millions. Ces pertes d'argent n'eussent rien été pour Florence, mais, le 7 août, le capitaine de son armée, Pietro de Rossi de Parme, sans contredit le meilleur chevalier d'Italie, reçut fortuitement, devant Monselice, un coup de lance, et mourut le lendemain. C'était le Bayard de l'Italie, et plus grand que Bayard, car il vivait à une plus noble époque. Il n'avait jamais échoué dans aucune entreprise militaire, et il n'avait jamais entaché ses succès d'aucune honte, d'aucune cruauté. Même les Allemands qui étaient sous ses ordres lui portaient une affection sans bornes. Il faisait de telles largesses à ses compagnons que son cheval et son armure étaient les seuls biens qu'on pouvait toujours considérer comme siens. Il était beau et pur comme Sir Galahad ; il possédait la sympathie et le respect des plus nobles femmes.
(a) Voir Villani, livre XI, chap. xl-xliii.
(è) Voir Sismondi, chap. xxxni. (Note de la Library Edition.)
Et c'est ainsi que, le 8 août i337, il alla prendre au Ciel la place qui l'attendait.
Je ne vous parlerai plus aujourd'hui de la chute de Florence.
Je passerai en revue les points que je souhaite que vous reteniez et je répondrai brièvement, suivant la mesure de mes moyens, aux questions qui pourraient surgir dans votre esprit à leur sujet.
275. — I. J'ai cité Edouard III comme notre type héroïque de Franchise et, il n'y a qu'un instant, je viens de vous dire qu'il a « fait faillite », suivant l'acception moderne du mot. Il me faut corriger cette expression. Il n'avait aucune intention de faire faillite lorsqu'il emprunta cet argent, et il ne le consacra pas à ses dépenses personnelles. Je ne vous l'ai d'ailleurs cité que comme un exemple de franchise, non d'honnêteté. Il est le plus hardi, le plus royal des flibustiers ; la campagne de Crécy n'est, d'un bout à l'autre, qu'une expédition de pillards. Et le premier point que je désire vous faire noter est la différence entre les résultats pécuniaires entraînés par une vie de rapine, comme celle d'Edouard III, et une vie de labeur agricole et de commerce intègre, comme celle de la ville de Florence. C'est grâce à ses jardins d'oliviers et à son honnêteté que Florence peut se permettre de prêter cinq millions au roi d'Angleterre et de les perdre avec autant d'insouciance. Voyez maintenant le contre coup financier qu'exercent les exploits militaires et une vie de rapine.
276. — Ils se rapportent précisément à cette année i338, au cours de laquelle le roi d'Angleterre ne put faire face à ses engagements envers Florence.
« Il obtint des barons, des prélats et des nobles des
comtés la moitié de leur laine, pour cette année — une concession extraordinaire et de grande valeur. — Il confisqua tout rétain » (vous voulez dire tout Tétain, audessus de la surface du sol, M. Henry !) « de la Cornouailles et du Devonshire ; il se saisit des terres de tous les prieurés étrangers et de l'argent, des bijoux et des effets de valeur des marchands lombards. Il réclama, de chaque comté, une certaine quantité de pain, de blé, d'avoine et de lard. Il emprunta l'argenterie d'un grand nombre d'abbayes, ainsi que de grandes sommes d'argent en Angleterre et à l'étranger ; il engagea sa couronne pour cinquante mille florins » (1).
L'année suivante, il engagea les bijoux de sa reine et, finalement, il somma tous les gentilshommes d'Angleterre possédant un revenu de quarante livres, de recevoir les honneurs de la chevalerie, ou de payer pour s'en faire dispenser !
277. — II. La faillite d'Edouard, ou de vingt Edouards, n'aurait pu nuire à Florence, si elle était restée fidèle à elle-même et à ses engagements vis-à-vis des États voisins. Sa prospérité ne décline que par suite de l'avarice de ses marchands, et surtout par la pratique de cette forme mercantile du pillage : l'usure. L'idée que l'argent pouvait engendrer de l'argent, quoique plus absurde que toutes les alchimies, recevait cependant une confirmation pratique dans la richesse des scélérats et le succès des imbéciles, el exerçait une tentation irrésistible. L'alchimie, en son temps, conduisit à la pure chimie et céda tranquillement la place à la science qu'elle avait nourrie. Mais toute indignation salutaire contre les usuriers fut entravée,
(1) Henry : History of England, livre IV, chap. 1.
dans l'esprit des chrétiens, par la haine religieuse, cruelle et mauvaise, qu'ils portaient à la race du Christ. Shakespeare, lui-même, dans la violente attaque à laquelle il se livra contre cette folie, manqua son hut en faisant de son usurier un juif (a). L'institution franciscaine du Mont de Piété échoua devant la concupiscence de la Lombardie et la logique d'Augsbourg. Et, jusqu'à présent, le culte de l'Immaculée Virginité de l'Argent, mère de la Toute- Puissance de l'Argent, constitue la forme protestante du culte de la Madone.
278. — III. L'Italie eût néanmoins pu fouler au pied les griffes de l'usurier et la honte du débiteur, si ses nobles et ses artisans étaient restés fidèles les uns aux autres. Mais la fraternité en Italie n'était pas celle de Gain et d'Abel, mais de Gain et de Gain. La pointe du glaive de chacun était dirigée contre son prochain (b). Pise tombait devant Gênes à Meloria (c), l'italienne Aegos- Potamos ; Gênes, devant Venise, dans la guerre de Ghiozza, le siège de Syracuse de l'époque. Florence envoyait son Brunelleschi détourner les eaux du Serchio contre les murs de Lucques (d) ; Lucques envoyait son Gastruccio conduire des tournois grotesques devant les portes de Florence vaincue (e) .
Le faible italien moderne avilit et déplore l'action que les races étrangères exercèrent sur son pays. Qu'il ait tout au moins le courage de déplorer et la fierté de se souvenir que, parmi toutes les cités vierges d'Italie, il
(a) Dans le Marchand.
(b) Juges VII, 22. (Note de la Library Edition.)
(c) Lors de la trahison d'Ugolino, voir plus haut.
(d) Voir Vasari, vol. I, p. 461.
(e) Voir Sismondi, chap. xxx.
n'en est pas une qui ne se fût alliée à un étranger, pour le plaisir de ruiner une de ses sœurs.
279. — En dernier lieu. L'impartialité avec laquelle j'ai rapporté les faits, dans la mesure de mes connaissances, et les mobiles, dans la mesure où je puis les distinguer, de la lutte entre l'Eglise et l'Empire, a dû nécessairement blesser la susceptibilité ou susciter la méfiance de ceux d'entre vous qui sont habitués à voir la cause de la Religion défendue par d'ardents disciples ou attaquée par des ennemis déclarés. J'aurais affirmé mon hostilité, si j'étais un ennemi, mais je n'ai jamais été assez savant, et il y a beau temps que je ne suis plus assez orgueilleux pour me prononcer ardemment en faveur de la vertu de l'Eglise, ou pour déclamer insolemment contre ses erreurs.
La volonté du Ciel, qui accorde la grâce et ordonne les variétés de la Religion, n'a pas besoin d'être défendue, et ne s'inquiète pas d'être attaquée par nos caprices ; et notre premier devoir envers elle, est de taire nos espoirs et de calmer nos craintes.
Si vous envisagez, dans cet esprit de modestie et de discipline, les notions de plus en plus complètes que vous acquérez de l'histoire de l'humanité, vous n'aurez pas de grande difficulté à reconnaître la loi du Maître, d'après les conséquences des infractions qu'il nous permet d'y faire. Et vous ne respecterez pas moins cette loi parce que, n'acceptant d'autre obéissance que celle qu'inspire l'amour, elle ne se hâte pas de distribuer sévèrement ou pompeusement ce que les hommes considèrent comme des châtiments et des récompenses. La terre ne se fend pas toujours sous les pieds de Korah [a) ; les nuages ne
(a) Nombres, XVI.
se rassemblent pas toujours à l'appel d'Elie ; mais les montagnes veillent pour jamais autour de Jérusalem (a), et la pluie, par un éternel miracle, reverdit les champs du bon et du méchant.
280. — Et si vous concentrez votre attention sur ces seules conditions de la vie humaine, requises par Celui qui la donne, vous constaterez qu'une telle obéissance est toujours reconnue par une bénédiction temporelle — ce II t'a montré, ô homme, ce qui est bon ; et que te demande le Seigneur sinon d'agir avec justice, d'aimer la miséricorde et de marcher humblement avec ton Dieu ! » (b) — Si, vous détournant des souffrances évidentes d'une cruelle ambition, et des errements évidents d'une croyance orgueilleuse, vous évoquez la situation des multitudes ignorées, qui travaillèrent en silence et adorèrent en toute humilité, aussi loin que les neiges de la Chrétienté répandent le souvenir de la naissance du Christ, ou que son soleil printannier réveille celui de sa Résurrection, vous pourrez reconnaître que la promesse des anges, à Bethléem, a été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs anglais, aussi joyeusement que les berges de l'Arno, dédient leurs lis clairs à sainte Marie des Fleurs (c).
(a) Psaumes, CXXV, %.
(b) Michée, VI, 8.
(c) Santa Maria del Fiore, la cathédrale de Florence.