‹ Le val-perdu [microforme]Chapitre 1 sur 8 · Le val-perdu [microforme] · texte numérisé non relu

Le val-perdu [microforme]

L'institut a microfilmé le meilleur exemplaire qu'il lui a été possible de se procurer. Les détails de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du point de vue bibliographique, qui peuvent modifier une image reproduite, ou qui peuvent exiger une modification dans la méthode normale de fitmage sont indiqués

M css AN

Coloured covers/ Couverture de couleur

Covers damaged/ Couverturs endommagée

Covers restored and/or laminated/ Couverture restaurée et/ou pellicuiée

Cover title missing/ Le titre de couverture manque

Coloured maps/ Cartes géographiques en couleur

Coloured ink (i.e. other than blue or black)/ Encre de couleur (i.e. autre que bleue ou noire)

Coloured plates and/or illustrations/ Planches et/ou illustrations en couleur

Bound with other material/ Relié avec d'autres documents

Tight binding may cause shadows or distortion along interior margin/

La reliure serrée peut causer de l’ombre ou de la distorsion le long de la marge intérieure

Blank leaves added during restoration may appear within the text. Whenever possible, these have been omitted from filming/

I se peut que certaines pages blanches ajoutées lors d’une restauration apparaissent dans le texte, mais, lorsque cela était possible, ces pages n'ont pas été filmées.

Additional comments: / Commentaires supplémentaires:

This item is filmed at the reduction ratio checked below/ Ce document est filmé au taux de réduction indiqué ci-dessous.

ci-dessous.

Coloured pages/ Pages de couleur

Pages damaged/ Pages endommagées

Pages restored and/or laminated/ Pages restaurées et/ou pelliculées

M discoloured, stained or foxed/ Pages décolorées, tachetées ou piquées

Pages detached/

Pages détachées owthrough/

Transparence

Quality of print varies/ Qualité inégale de l'impression

Continuous pagination/ Pagination continue

Includes index(es)/ Comprend un (des) index

Title on header taken from:/ Le titre de l'en-tête provient:

Title page of issue/ Page de titre de la livraison

Caption of issue/ Titre de départ de la livraison

Masthead/ Générique (périodiques) de la livraison

The copy filmed here has been reproduced thanks to the generosity of:

National Library of Canada

The images appesring here are the best quality possible considering the condition and legibility of the original copy and in keeping with the filming contract specifications.

Original copies in printed paper covers are filmed beginning with the front cover and ending on the last page with a printed or illustrated impression, or the back cover when appropriate. All Other original copies are filmed beginning on the first page with a printed or illustrated impression, and ending on the last page with a printed or illustrated impression.

The last recorded frame on each microfiche shell contain the symbol —# (meaning ‘’CON- TINUED"“), or the symbol Ÿ (meaning ‘’END‘), whichever applies.

Maps, plates, charts, etc., may be filmed at different reduction ratios. Those too large to be entirely included in one exposure are filmed beginning in the upper left hand corner, left to

right and top to bottom, as many frames as required. The following diagrams illustrate the method:

L'exemplaire filmé fut reproduit grâce à la générosité de:

Bibliothèque nationale du Canada

Les images suivantes ont été reproduites avec le Plus grand soin, compte tenu de la condition et de la netteté de l'exempiaire filmé, et en conformité avec les conditions du contrat de filmage.

Les exemplaires originaux dont la couverture en Papier est imprimée sont filmés en commençant par le premier plat et en terminant soit par la dernière page qui comporte une empreinte d'impression ou d'illustration, soit par le second plat, selon le cas. Tous les autres exemplaires originaux sont filmés en commençant par la première page qui comporte une empreinte d'impression ou d'illustration et en terminant par la dernière page qui comporte une telle empreinte.

Un des symboles suivants apparaitra sur la dernière image de chaque microfiche. selon le Cas: le symbole = signifie ‘A SUIVRE", le symbole Y signifie “FIN”.

Les cartes, planches, tableaux, etc.. peuvent être filmés à des taux de réduction différents.

Lorsque le document est trop grand pour être reproduit en un seul cliché, il est filmé à partir de l'angle supérieur gauche, de gauche à droite. et de haut en bas, en prenant le nombre d'images nécessaire. Les diagrammes suivants illustrent la méthode.

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANS! and ISO TEST CHART No. 2)

ln

FEREEEEE

EF F Fe

LE

lu

APPLIED IMAGE Inc

1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA (716) 482 - 0300 - Phone

(716) 288 - 5989 - Fax

Crime Inutile L'u1Le Tour du ay A en 80 Jou

RAOUL DE NAVARY,.

NATIONAL EUUAUY CANADA BEBLIOTHÈQUE NATIONALE

DÉCARIE, HÉBERT ET BEAUCHESNE 1608 Rue Notre-Dame MONTRÉAL.

La vieille servante entra dans le salon, les bras chargés d’un bouquet colossal. Son visage tanné, ridé, paraissait animé d’une joie profonde, ses yeux qui jamais n’avaient, été beaux, rayonnaïent de bo: 4 Mal bâtie, boîtant un peu, Coudrette trov ait néanmoins le moyen d'achever plus d'ouvras:e en une heure que toutes les autres dans une journée. Et ce travail elle le commençait et l’achevait allègrement, se plaignant sans cesse de nen point avoir assez. Tenant le logement modeste de Mme Chazelles avec une propreté minutieuse, eile passait, ses soirées à raccommoder le linge, à filer suivant une habitude de sa jeunesse, et quand elle se

SA

couchait, c'est que sa lampe manquait d'huile ou qu'elle n’avait plus rien à faire.

Un moment Coudrette se demanda si elle rangerait elle-même dans les vases, les fleurs des champs qu’elle apportait, mais elle se rendit, avec cette humilité propre à son caractère, cette justice que jamais elle ne ferait, de vases aussi élégants que ceux de sa maîtresse; puis, frappant doucement à la porte, elle se contenta d’appeler celle-ci.

—Que veux-tu? demanda Mme Chazelles, quand la vieille fem e pénétra dans sa chambre.

—Vous montrer ma moisson de la matinée.

La veuve passa dans le salon et poussa un cri de surprise et de joie. Semblable à une gerbe colossale, le bouquet de Coudrette s’étalait sur le tapis, confondant les nuances des fleurs et les teintes des feuillages, Les corolles déèchiquetées des bluets frôlaient les coquelicots rouges au cœur noir, des grappes de clochettes bleues se mélaient au calice lilas tendre des nielles; les marguerites s’étalaient à côté des boutons d’or; des branches de tréne dressaient leur thyrse odorants des larges ombelles de sureau, au parfum grisant. Puis c'étaient des brins d’herbe d’une ténuité charmante, des épis encore engaînés dans leurs feuilles minces, des flambes d’eau, des iris sauvages, jaunes et bleus, des spirées logères comme des souffles, puis une foule de plantes agrestes, cueillis le long des fr-sés; menthe sauvage, genêts, grappes de cytise et d’acacia, méêlés, confondus, et formant un ensemble à arracher à un peintre un cri d’sdmiration.

—Mais, Coudrette, tu m’as ruine! s’écria Mme Chazelles, les fleurs coûtent si cher à Paris.

—Certes, madame, si on les va demander sur

PR

où une Mais regardez et je les aime, leur

nommer aucune.

Voilà le premier j reproche semblable.

moisson: tontes fleur belles. Dame! ;

ge, on

jambes

les iaubourgs

- rappel:it jo-

Jeunesse, et le temps où on m'ajlait J'avais quinze ans, le teint irais neige, l’humeur gaie, et

. Tout cela est bien loin,

homme à votre image, chrétienne, si j'avais

x se rempliren ’est vrai comme Dieu, madame, mais vous me le rendez bien, et partant, nous sommes quittes! N'est-ce point encore moi qui

vous dois du retour? Qui donc voudrait, d’une

servante vieille et cassée comme moi? Est-ce qu'on devinerait que mon cœur a garde sa jeunesse? Aujourd’hui tout a bien changé; les mattres veulent des filles élégantes portant des toilettes à la mode, tandis que vous me souffrez avec mon casaquin de gros drap et ma coiffure du pays. Tout est bien, puisque vous tenez compte du temps ‘où je vous portais tout jeune dans mes bras et où je vous berçais avec des histoires.

—Et c’est pour toutes ces raisons que je tiens à toi, Coudrette! Après m'avoir vue grandir, tu as, à son tour, reçu Jacques sur tes genoux; tu n'es plus pour moi une servante, mais un membre de la famille, plus humble, mais vraiment bien cher. Et voilà encore une des bontés de ton cœur, cette gerbe fleurie qui va rendre la maison plus gaie et qui fête à l’avance le retour de Jacques...

Mme Chazelles éparpilla les fleurs du gigantesques bouquet, les choisit, les armangea suivant leurs teintes et leur port, puis elle reinpli les grands vases, la corbeille servant de surtout dans la salle à manger, et jeta la dernière brassée de branches dans une vasque de grès énorme occupant un angle de la chambre à coucher de son fils.

Mme Chazelles était en ce moment sur le déclin d’une beauté qui avait été remarquable. Des chagrins précoces enlevèrent vite à son visage la fleur de sa jeunesse, et blanchirent prématurément ses cheveux. Mais sa taille haute et svelte gardaït son élégance; les lignes de son visage conservaient leur pureté. En dépit de la simplicité de sa toilette elle trahissait la grande dame dans les inflexions de sa voix harmonieuse, aussi bien que dans la grâce de

ses mouvements. Une dentelle blanche couvrait sa tête dont l'expression rajeunissait dans la joie. En ce moment, au milieu de ses fleurs, elle paraissait encore charmante.

L'appartement qu’elle occupait, situé 129 boulevard Saint-Michel, de proportions très restreintes, paraissait cependant charmant. Un grand nombre de tableaux peints par son fils y répandaient un air de vie. Quelques statuettes bien choisies, des plats anciens découverts dans les Campagnes dont les paysans n'avaient point encore la prétention de vendre plus cher que les marchands de Paris; puis ces travaux de femmes qui ajoutent sur chaque meuble, dans chaque coin une grâ » spéciale, doublaient la valeur d’un mobilier ancien dont à aucun prix elle n’eût consenti à se défaire. Ce qui frappait tout d’abord, dans ce logis modeste, c'était un ensemble de choses aimables et sérieuses tout ensemble. Avant d’avoir vu Mme Chazelles, on devinait son caractère rien qu'à étudier les objets dont elle s’entourait, La table à ouvrage révélait l'adresse des doigts; la bibliothèque les goûts sérieux de cette femme admirable dont la vie brisée avant, vingt ans gardaiït le deuil du passé au milieu des espérances de l’avenir,

Tandis qu’elle donnait à l’appartement un dernier regard, Coudrette allumant ses fourneaux, tâchait de se rappeler le secret de petits plats qui jadis faisaient le bonheur de Jacques. À sa manière, elle prétendait fêter le retour de son maître. Des pâtes délicates, dorées par les œufs, Parfumées, et prâtes À <e changer Len friandises, remplissaient des jattes de faïences : Coudrette allait et venait avec une rapidité n’enJevant rien à une sorte de tranquillité fai-

sant le fond de son caractère. On entendit bientôt crépiter le charbon, chanter la marmite, ronfler le four, et Coudrette eut sur les lèvres un des vieux refrains qui lui servaient à bercer Mme Chazelles, quand elle était encore la petite Jeanne Monlaurier.

Un joyeux coup de sonnette la fit tressaillir, elle courut de toute la vitesse de ses vieilles jambes, et se trouva en face d’un beau jeune homme au teint.brun, à la moustache noire, qui lui prit les deux mains en s’écriant:

—Eh bien! oui, c’est moi, Coudrette! N’ouvre pas de si grands yeux... Les moustaches sont venues, l’adolescent est un homme, mais ton Jacques est resté le même par le cœur!

Coudrette porta à son visage mouillé de larmes un angle de son tablier, puis elle mit sa main ridée et cailleuse dans la main élégante que le jeune homme lui tendait.

—Jacques! Jacques! répéta une voix.

Mme Chazelles se jeta dans les bras de son fils, riant, pleurant, s’éloignant pour le mieux voir, se rapprochant de nouveau pour s’approcher du cœur qui devait être désormais son asile et sa force.

—Enfin c’est toi, répétait-elle, tu m'’es rendu ; nous ne nous quitterons jamais! jamais ! Tu es devenu grand et fort pendant cette campagne... Mais comme tu as bruni! on dirait un Arabe... Cela te va bien! Vraiment tu ferais honneur à toutes les mères. Combien je t’aime !

Allcas-nous compenser une absence qui m’a paru cruelle comme la mort... Sais-tu que je n’avais plus un moment de repos... Dans tous les livres de voyage que je lisais, je trouvais le rtcit d’aventures terribles. Il me semblait alors que tous ces périls étaient les tiens, que ty

traversais les mêmes déserts, que tu te livrais à der chasses de fauves mettant chaque fois ta vie en péril. Pas un jour, pas une heure, je n'ai joui de la plénitude du repos. Tes lettres seules, lettres que je trouvais toujours trop rares, me rendaient un peu de calme et de joie; mais ensuite, habile à me tourmenter, je me disais : trois semaines se sont écoulées depuis que son cœur s’épanchait dans ces pages, en troïs 8emaines que de périls courus, combien de voyager difficiles! Et je me reprenais à trembler pour toi! partout et, sans fin je te suivais par la pensée. Mes heures de travail même s’emplissaient de ton souvenir. Ta pensée planait sur ma vie solitaire. Je ne redemandais que toi à Dieu. Que de vœux ardents, de prières et larmes! Le ciel exauce toujours les mères, tu le vois! Je te retrouve, et jamais, jamais nous ne nous séparerons!

Mme Chazelles disait tout cela à son fils, tantôt en le pressant dans ses bras, tantôt en le regardant avec une expression de tendresse tenant de l’adoration. Lui l’écoutait, s’emplissant le cœur de cette affection débordante, rafraîchissant son âme à la souce sacrée des pleurs. Souvent il l’interrompait par des baisers; puis l’entretien reprenait, les questions se multipliaient sur ses lèvres, les réponses se pressaient. Ils parlaient à la fois ou tour à tour, se grisant divinement de leurs paroles de tendresses. Puis ce flot cessa de couler, ils gardèrent un silence heureux, et cette joie paisible durait encore, lorsque Coudrette vint annoncer de sa voix la plus cérémonieuse que Madame était servie.

Ils passèrent dans la salle à manger fleurie Comme un bouquet. Jacquee fit honneur À tous

les plats, complimenta la vieille servante, 6avoura les gourmandises du dîner en voyageur privé d’une table suffisante, puis, le repas fini, il commença avec Mme Chazelles le rangement des objets renfermés dans ses malles.

Pas un compartiment qui ne renfermât un objet pouvant être utile ou agréable à sa mère. Des mousselines de soie, des perles achetées à des bijoutiers de Téhéran, des écrans, des coffrets d’éthain niellé; un flacon de vin de Chiraz, parfumé comme une gerbe de roses; puis, dans une boîte d’or d’un travail .Ccurieux, quelques gouttes de cette gomme recueillie dans une caverne unique au monde, et dont la récolte est exclusivement réservée au souverain.

—On attribue des vertus merveilleuses à cette gomme, dit en souriant Jacques Chazelles. Les rois de Perse croient qu’elle entretient en nous les principes de la vie; un peu plus ils affirmeraïient qu’elle empêche de mourir. Je t’en apporte à l’état de curiosité. Tu auras une panacée bien plus certaine dans,la tendresse de ton fils.

Onsuspendit aux muraïlles, déjà couvertes d'œuvres d’art, des armes précieuses, un tapis rare couvrit en partie le parquet du salon :

Coudrette reçut une robe d’origine bien fran- Çaise et une croix d’or dont la vue fit palpiter son vieux cœur.

Quand Mme Chazelles et son fils se séparèrent, minuit était depuis longtemps sonné à la vieille horloge, et cependant ils se levèrent avant le jour « rides de se retrouver encore et de compenser les longs mois de la séparation.

Les premiers moments d’épanchement passés, n’avaient-ils point d’ailleurs des sujets plus graves à aborder? Le problème de leur mu-

ie

tuelle existence ne se trouvait point encore résolu; le titre d'ingénieur que rapportait le jeune homme pouvait, il est vrai, devenir une source de fortune, mais à la condition toutefois qu'il trouvât l’occasion nécessaire pour déployer un talent qui, par sa pénétration et sa hardiesse, pouvait souvent toucher au génie. Cette occasion se présenterait-elle rapidement, ou faudrait-il longtemps l’attendre? Ce mystère pouvait et devait à bon droit les inquiéter tous les deux. Jacquet cependant s'en préoccupait moins que sa mère. Accoutumé depuis son enfance à vivre sinon dans l’aisance, du moins dans une méd'ocrité suffisante, il croyait sa mère assez riche pour n’avoir jamais besoin de recourir à autrui. Dans sa bonté et son respect filial, jamais il ne se permit d’adresser à ce sujet une question à la veuve. Il aurait craint de paraître songer ‘à lui demander des comptes. Pendant que durèrent ses études, elle y pourvat, avec une générosité que Jacques devipa souvent balancée par les privations maternelles. Si le ieune homme laissa Jacques devina souvent balancée par les privations maternelles. Si le jeune homme laissa Mme Chazelles payer les maîtres les plus savants et lui permettre de choisir sa carrière, c’est qu’il regardait comme indifférent, que leur petite fortune fût dépensée pour lui créer un avenir, certain qu’il était de rendre à sa mère au centuple les sacrifices accomplis pour lui.

Ils se trouvaient le lendemain du retour de Jacques dans le petit salon rouge; Mme Chazelles brodait, Jacques la regardait et quand leurs regards se rencontraient, tous deux souriaient à la fois.

—Reviens-tu satisfait de ton voyage? demanda enfin la veuve.

—Plus quo satisfait, heureux. N'est-ce pas pour un très jeune homme une chance inespérée que d’en accomplir un semblable? Ce que je lisais curieusement, dans les livres, je l’ai vu de mes yeux. Je rapporte des cartons gonflés d’études de paysages dont je tirerai plus tard des tableaux; l'ingénieur n’étouffera jamais complètement le peintre, vois-tu.

—Ce crains même de t’avoir condamné à un grand satrifice, en t’empéchant de te vouer complètement à l’art. k

—Peut-être m’as-tu r ndu service. La destinée des artistes est assez aléatoire pour inquiéter ta tendresse; tout le monde répète que l’avenir appartient aux ingénieurs. Sois tranquille, en devenant, savant je suis resté peintre. Tu en jugeras par mes croquis et mes ébauches. Je dois à ce talent la bienveillance du Shah de Perse qui m'a offert, avec la première de ses décorations, un diamant splendide en me disant d’une façon gracieuse qu’il bri!lkcrait un jour au doigt de ma femme. La science absorbe, l’art repose. Pas une mère n'aurait, aussi intelligemment que toi, préparé l’avenir de son fils. Ilne s’agit plus désormais que de saisir l’occasion et de prouver ce dont je suis capable. Maïs je suis tranquille. Durant mes voyages j'ai assez sobrement vécu pour te rapporter une partie de mes émoluments: cette petite somme jointe à tes revenus, si modestes qu’ils soient, nous permettra d’attendre une chance heureuse.

En entendant les derniers mots de son fils, Mme Chazlles devint subitement pâle. Jacquet ne s’en aperéut point, et il pot “suivit:

—Jamais je ne t’interrogeai sur notre situa-

tion; tu diriges si habilement la maison que j'eusse craint de te froisser en te témoignant de l’inquiétude. Aujourd’hui je suis un homme, et si tu n’éprouves aucune répugnance à me mettre au courant de notre situation, je te serai reconnaissant de m’apprendre la vérité. Je saurai de la sorte ce que je puis, et ce que je dois faire pour assurer notre avenir à tous deux.

—La vérité, demanda Mme Chazelles, tu demandes toute la vérité?

—AÀ moins qu’il te répugne de me la dire.

—Je devais prévoir qu’une heure sonnerait dans notre vie où tu voudrais tout apprendre.

—Est-il donc si difficile de m’avouer... quo nous ne possédons rien? Je le prévoyais à l’avance. Depuis dix ans déjà je songe, à en juger par la stricte économie présidant à ta dépense, que pour moi, pour moi seul, tu t’étais ruinée. Mon éducation a tout absorbé, n’est-ce pas?

Jacques fit cette question d’une voix basse et tendre comme une caresse.

Mme Chazelles ne répondit rien.

—Allons, confesse ton héroïsme; sois tranquille, ce que je pense de toi est à la hauteur de ta vertu.

La veuve cacha son visage dans ses mains et continua de garder le silence.

Alors Jacques, lui prenant les mains, s’écria avec une sorte d’angoisse:

—Parle! parle! que signifie l’espèce de terreur à laquelle je te vois en proie? Un malheur est-il tombé sur nous? La ruine.

—Mon enfant, répondit Mme Chazelles d’une voix sourde, nous sommes ruinés depuis vingt

—Je sus un homme, réponlié Jacques, je te regarde comme une sainte, ‘bu peux tout me

dire. Le récit que tu me feras te consolera, car le secret doit lourdement peser sur ton cœur.

—Ah! tu ne sais pas ce que tu demandes, mon fils! Parler! réveiller le passé que je m’efforçais d’ensevelir sous mon deuil; rouvrir des blessures qui saigneront sans fin, et te donner à toi une part de ces douleurs, c’est horrible! horrible! Combien de fois n’ai-je pas été tentée de t’avouer la vérité? Je reculais toujours, prise de terreur à l’idée de jeter cette ombre sur ta vie. Mais tu l’as dit, te voilà l’homme ! Ah! serre-moi dans tes bras, et répète que tu m'aimes, afin de doubler mon courage.

Les lèvres de Jacques effleurèrent les cheveux blancs de sa mère; alors celle-ci, sans quitter les mains de son fils, commença l’aveu qui lui coûtait déjà tant de larmes.

—AÀ dix-huit ans, mon Jacques, j'étais aussi Pauvre que belle. Mon père, avocat de talent, avait si souvent mis sa parole au service des Pauvres, que jamais il ne parvint à réaliser d’économies. On vivait donc plus que modestement dans notre maison qui cependant était une maison heureuse. Les hasards do sa profession amenèrent dans le cabinet, de mon père M. Cihazelles, propriétaire d’une terre magnifique aux environs de Riom. Il avait à soutenir un injuste procès et s’en remettait au talent de mon -ère. Jacques Chazelles était un homme de trente ans, à la figure intelligente, dépourvu de force physique, mais doué de toutes les qualités de l’âme. Une sympathie rapide nous attira l’un vers l’autre; et nous nous aimâmes bientôt profondément et saintement, M. Chazelles me demanda en mariage, et deux moie plus tard j'étais wa femme. Nous habitions Riom.

Les difficultés soulevées par un voisin malveil-

lant et tracassier lo dégoûtèrent de sa terre de Lambesc; des offres avantageuses lui furent faites, et sans m’en rien dire, il résolut de la vendre. J’ai su depuis que, désireux de doubler sa fortune afin de mettre plus de luxe autour de moi, il comptait, après avoir reçu le prix de sa terre, partir avec moi pour l'Italie. L'acte de vente fut passé chez le notaire du bourg dont Lambesc faisait partie. Je eavais que ton père devait revenir assez tard, et je l’attendais inquiète de le savoir sur des routes désertes. Sans cesse mon regard interrogeait la pendule; mais les heures sonnaïent sans le ramener. En proie à une mortelle inquiétude, je quittai la maïson accompagnée par un domestique et je me dirigai du côté de la route que devai; suivre ton père. Le froid, la fièvre, me saisirent avec tant de violence que je tombai sans force sur le tronc d’un arbre abattu, résolue à attendre là jusqu’au matin. Le pressentiment d’un malheur m'étreignait l’âme; et je murmurais au milieu de mes larmes des prières pour celui que j'attendais. Au matin je me remis en marche, mais à peine avais-je fait une centaine de pas que j’entendis des cris d’épouvante partir d’un groupe de gens penchés vers un bouquet de bois. On me reconnut et deux hommes du pays acoururent vers moi me disant avec toutes les marques de l’épouvante:

—Rentrez chez vous, madame, rentrez chez vous. Nous allons porter avec précaution M.

Chazelles… Il n’est pas mort Dieu, merci! et il faut espérer que la blessure ne sera pas grave. Blessé! ton père était blossé! Je repoussai ceux qui, dans une bonne intention, prétendaïent m'éloigner de lui, et je tombai à genoux près du malheureux. Le sang qui s'était coa-

gulé sur le front marquait la place d’une blessure. Chose étrange, épouvantable, ton père se trouvait roulé, garotté dans un énorme filet de pêche qui paralysait ses mouvements. Avaitil été frappé? Près de lui on ne voyait point d’arme; tandis qu’une grosse pierre couverte de sang pouvait l’avoir blessé au moment où il tombe. On souleva le malheureux, on déroula le filet, puis je lavai son front avec l’eau du ruisseau voisin. Quand il souleva ses paupières, ses yeux égarés ne reconnaissaient personne. La, justice appelée se livra à une instruction qui n’aboutit à rien. On battit le pays pour découvrir un voleur à défaut d’assassin, apris s'être égarés sur divers individns malfamés, les soupçons, se trouvant dénués de fondements, s’apaisèrent, et l’histoire de ce crime alla grossir celle de tant d’autres forfaits demeurés sans châtiment. Le notaire de Lambesc avait versé à ton père les quatre cent mille francs, prix de sa propriété. Un misérable au courant de ce fait l’avait attendu sur la route, et lançant sur lui un filet avait assez paralisé ses ,ouvements pour lui dérober son portefeuille. Sans doute en se débattant ton père était tombé ét s’était ouvert le front. Sa blessure guérit vite, mais soit que le cerveau ait été atteint, soit que le chagrin d’être ruiné eût bouleversé l'esprit de ton père,.sa raison paraissait parfois l’abandonner. Dans des crises de plus en plus fréquentes et terribles, il s’adressait À un ennemi imagivaire, l’accusait, ?: — 1açait, puis, s’arrêtant brusquement, il me demandait: ‘“Jenny, le connais-tu?’’

Nous quittions fort peu ton malheureux père; cependant nous ne pouvions le retenir prisonnier, dans la crainte de lui montrer que nous

croyions à sa folie. Le vol commis était pour nous la ruine, je m’y serais facilement résignée, car je l’attendais, et quelle rich-ese vaut pour une femme et un petit enfant da ‘les bras. Il me semblait, qu’en voyant lui sourire un jeune être innocent, ton père retrouverait subitement sa raison. Aussi avec quel courage j'affrontai les heures terribles! Quand je te serrai sur mon sein, j’oubliai tout et je demandai ton père.

1 vint et comprit. Alors élevant sur toi les mains, il murmura:

—Soïs béni et console ta mère!

Je crus ton père sauvé, il s’agenouilla près de mon lit et pria, mais en se relevant je l’entendis murmurer:,

—Je suis ruiné, et mon fils sera un mendiant.… ruiné!. ruiné,

11 quitta la chambre et descendit dans le parc,

Je ne devais plus le revoir.

On le chercha vainement quand vint la xuit; au matin, un homme qui venait couper des joncs aperçut un cadavre flottant à la surface de l’étang;, ca pauvre insensé s'était noyé. Sans doute le pied lui manqua sur le bord de cet abimo, ou bien la fièvre de la folie hantait davantage son cerveau... celui qui lui prit sa raison aveo ce fortune est responsable de cette mort devant

eu.

—Oh!. chère et adorée mire! combien tu as soufferti!| ce

—On me cacha cet événement, Le médecin se borna à me dire que la fièvre s'était emparé de mon mari & qu’on l'avait conduit dans une maison de santé. Il ajouta qu’il me mênerait le voir lorsque je særais assez forte. Mais le four

où je devais sortir pour la première fois je trouvai des vêtements de deuil, et je compris.

11 me serait impossible de te raconter ce que fut ma vie pendant les trois premiers mois qui suivirent cette catastrophe; l'amour maternel

-me sauva; je compris que.tu me retena's à la vie. Mais à ces souffrances succédèrent, la santé de mon père, celle de ma mère, fortement ébranlées, me causèrent d’autres alarmes, et tu comptlais quatre ans à peine quand tu suivis, à dix jours d'intervaile, le convoi de ton aïeul et celui de ta grand’mère. Nousrestions seuls tous deux, seuls pour porter le poids de notre chagrin et pour soffronter les réalités de la vie. | La mort de mes parents me laissait quekques |

milliers de francs. Tu étais si petit que je pouvais bien encore te garder en province, fortifiant ton corps, formant ta jeune âme, et t’accoutumant à la pensée de la lutte an milieu de laquelle tu te débattraïis plus tard.

Je vécus avec toi et pour toi. ‘Ron cœur s’ouvrait à tous les bons sentiments qui sont la con-

solation des mères éprouvées, Mais il me fallut |

bientôt comprendre que nous ne pourrions de- | meurer en province sans porter préjudice à ton avenir. 11 m'en coûtait d’ailleurs de voir tant de témoins d’une misère qui, sans doute, irait

| en croissant, et, lorsque tu comptas sept an, j | je pris le parti de partir pour Paris.

Je m'installai dans un logement si modeste

LL qu'il s’y trouvait à peine de la place pour nous

trois, car Coudretite, acceptant sa part de no-

tre misère, refusa de me quitter. Elle ne de-

mandait point de.gages et s’estimait trop heu-

| reuse, disait-elle, de soigner les deux enfants

| qu’elle avait vu naître. C’est au moment de

notre arrivée à Paris que commence le mystère

SE

de ma vie. Le jour où j'installais mon modeste mobilier, en cherchant des papiers dans un tiroir, je trouvai sous ma main un portefeuille que je connaissais point. J'y trouvai cinq mille francs.

Cette découverte me réjouit sans m'inquiéter. Je crus que cette somme avait été oubliée par ton père dans ce portefeuille et je résolus de la faire durer le plus longtemps possible. Tu suivais déjà les cours d'un collège; les heugs du repas nous réunissaient, et nous gardions la soirée pour les épanchements de notre tendresse.

—Ah! fit Jacques, tu n'as pas besoin de me le rappeler! le souvenir en est ineffaçablo, mais continue, continue le récit de ce drame dont jamais je n'ai rien supposé.

—Un an après la découverte des cinq mille francs qui me permirent de vivre sans inqu'étude tout en conservant une petite réserve, Coudrette aperçut dans l’antichambre une grosse tnveloppe à mon adresse. On l’avait glisséo sous la porte, et nul n'avait sonné ou frappé la veille. Je la déchirai, et j'y trouvai de nouveau cinq mille francs.

Cette fois je compris qu’il s'agissait ou d’un don généreux ou d’une restitution. Mais aucun des amis de mon père n’était assez riche pour s'imposer un pareil sacrifice. Je crus alôrs que le misérable qui avait volé ton père, saisi de remords, pourvoyait à la vie de la veuve et de l’orphelin de sa victime. Depuis, à la même date, sans qu’il me soit possible de deviner de quelle façon nouvelle cette somme me parvicadra, je la reçois exactement. Ceperdant hier on ne m’a rien adressé. Sans dout, celui qui réparait sa faute, te voyant revenu, ma croit à l’abri de tout hesoin. Il a raison! Mon

| | | | | dl

fils est là, me voilà riche! Je serre mon Jacques dans mes bras, et je suis la plus heureuse des mères après avoir été la plus infortunée des femmes.

IT

Tandis que la veuve faisait à Jacques le récit de douleurs qu’il n’avait jamais soupçonnées, tantôt le jeune homme, cachant son front dans ses mains, dérobait à sa mère les larmes roulant silencieusement sur se joues, tantôl des exclamations douloureuses s’échappaient de ses lèvres. Sans doute en voyant le deuil dont s’enveloppait Mme de Chas'échappaient de ses lèvres. Sans doute en voyant le deuil dont s’enveloppait Mme de Chazelles, il sentait, que jamais elle ne s’était consolée, mais quelle différence entre la douleur de voir s’éteindre un époux et le désespoir de le perdre de cafte façon terrible, joignant à la séparation le souvenir d’un crime! Jenny Chazelles n’avait pas reçu les dernières confidences de son mari; elle n’avait pas eu son suprême regard. Si son nom s’exhala avec le dernier sc“ifle du malheureux, elle re l’entendit point sortr de ses lèvres. Il tomba au fond de l’eau noire et lourde durant une nuit de ténèbres et la veuve apprit trop tard son malheur pour mettre au front du trépassé le haiser de l’adieu. Quel courage il fallut à Mme Chazelles pour survivre! Tout en gardant au fond de son âme un chagrin inguérissable, elle s’efforça de ne point attrister l'enfance de son fils. À cet-

Dee

du père que je n’

te heure, si elle lui révélait la vérité, c’est qu’il devenait nécessaire que Jacques la connût afin de préparer son avenir, Au sentiment d’admiration que lui inspirait la conduite de sa mère, quand elle eut achevé ses confidences, se mêla, dans l’esprit du jeune homme, un mouvement de haine farouche contre le misérable qui en dépouillant son père, l’avait conduit à la folie.

—Tu n'es pas seulement ure mère adorable, mais une martyre, dit J acques en couvrant de caresses les mains de Mme Chazelles; si ma tendresse pour toi pouvait grandir, elle doublerait, à cette heure; mais mon adoration ne doit point étouffer un sentiment aussi légitime.

L'homme qui te dépouilla, celni qui me fit à la fois orphelin et Pauvre, ne l’as-tu pas cherché ? La justice demeurent impuissante, ne t’appartenait-il point, à son défaut, de poursuivre les recherches et découvrir le coupable ?

—Je me résignai, répondit la veuve. La certitude que la Providence ne laisse aucune faute impunie, me suffit. En recevant, chaque «nnée l’argent dont j'avais besoin pour toi, je pensais que le repentir était entré dans cette âme, et que le châtiment regardait Dieu.

Jacques leva les yeux sur Mme Chazelles, et fut tellement frappé de la beauté triste de son visage et de l'expression de son regard, qu'il se laissa glisser jusqu’à ses genoux.

—Tu as raison, dit-il, toujours raison; laissons agir la Providence et, renfermons-nous dans le bonheur de nous retrouver. Seulement, promets-moi que désormais, si tu reçois de l’argent adressé d’une façon aussi mystérieuse, tu en donneras le montant aux pauvres. Il me semblerait, en l’acceptant, qu’on me paie la vie ai pas connu.

—Je te le promets, répondit la veuve.

Coudrette interrompit l'entretien en annon- Sant que le déjeuner était servi; bien que ce re- Pas manquât d’entrain, il rompit forcément l’évocation de douloureux souvenirs. Pendant une semaine Jacques ne songea à autre chose qu’à la joie de retrouver sa mère, Au bout de ce temps, un spir, pendant; que Mme Chazelles interrogeait son fils Sur ses projets, le facteur apporta une lettre à l’adresse du jeune ingénieur. À peine celui-ci l’eut-il parcourue qu'il Poussa un cri de joie.

—Une bonne nouvelle, mon enfant? demanda sa mère.

—Un succès inespéré. Une chance inattendue !

Vraiment dans notre infortune nous devons encore bten des remerciements à la Providence.

Saïs-tu œ qu’on m'offre? Une place d’ingénieur à la grande fonderie du VAL-PERDU. M. Vauvilliers, Propriétaire-directeur de œtte fonderie, est un homme de grand talent et de haute ho.

norabilité. On fabrique au Val-Perdu des œuvres d’art et des objees destinés à l’industrie. Oui vraiment, cette Proposition m’ouvre une chance de fortune, et cependant.

—Cependant?

—Ne dois-je point la refuser?

—Fourquoi ka refuserais-tu ?

—Ne comprends-tu point qu’il faudra nous séparer ?

—Sans doute, mais œætte fois por- un temps rapide... Dès que tu seras installé au Val-Perdu, tu chercheras dans le village une maison pour moi; si modeste qu’elle soit, je saurai m’en contenter. Refuser cette place serait une folie que je ne te laisserai point commettre. Ai-je jamais compté avec mon Cœur quand il s’est agi

nn OP SOU POSNRIENE IEEE

de toi? N’es-tu point allé au fond de ia l’erse, encouragé par mes conseils? Quelques heures nous séparent du Val-Perdu! A ton premier signe tu me verras accourir.

—Ah! bonne et admir:ble mère! Je refuserais pourt®nt si je n’avais la certitude qu’en acceptant cette situation je réaliserai notre bonheur à tous deu:

—Qui t’a recommandé à M. Vauvilliers ?

—Je n’ai pas lu les dernières lignes de cette lettre... ah! voici le Passage qui me l’apprend : “J'avais prié mon ancien condisciple M. Vauthier, de m'indiquer un: jeune ingénieur dont l’honorabilité et les talents lui fussent connus ; il me donne, Monsieur, votre nom et votre adressæ, et il ajoute qu'après avoir été votre professeur, il est resté votre ami. Cette garar: tie me suffit amplement; je sais de plus que vous avez prouvé autant de hardiesse que d’intelligence pendant ce voyage que vous aviez entrepris. Soyez convaincu que je m'estimerai très heureux de mettre dans l’avenir votre situation à la hauteur de vos services.

“11 suffira que vous arriviez an Val-Perdu le 30 mai.”*

Après la lecture de cette lettre qui répondait si bien aux espérances du jeune homme, et qui permettait à sa mère de goûter près de lui un bonheur tranquille, il ne fut plus question que de la façon dont ils arrangeraient leur vie. Ce que Jacques connaissait de M. Vauvilliers, sa réputation d’habileté et, de générosité pouvaient faire présager à l'ingénieur une situation brillante, Il s’occupa à ranger les papiers renfermant ses notes de voyage, puis ses cartons de dessins et de croquis. De rares visites à faire aux anâis de la famille de sa mère, des achats

indispensables prirent les trois derniere jours de son séjour à Paris, Mme Chazelles se montra admirablement courageuse, et lui promit d’attendre sans impatience l’heure où il l’appellerait. Au moment de le quitter, elle sentit bien encore la tristesse de la séparation, mais elle cacha à son fils une émotion dont elle ne fut pas maîtresse, et elle l’embrassa en répétant:

—A bientôt!

Enfoncé dans l’angle du wagon qui l’emportait vers Perpignan, Jacques repassa dans sori esprit les confidences de sa mère, et son admirétion pour elle grandit de tout. ce qu’elle avait souffert. 11 se promit de lui payer la dette sacrée qu’il avait contractée envers elle au prix de son propre bonheur, s’il le fallait, même au prix de sa vié.

La pensée d’aller vers un but certain, l’espoir de trouver dans la situation qui lui était offerte la réalisation de ses rêves, abrégèrent pour Jacques les heures du trajet. Il était de ceux que tout intéresse. Ses regards embrassaient rapidement des Paysages évanouis aussitôt qu’entrevus. La richesse des campagnes de France le reposait des sables brûlants et des montagnes arides. 11 préférait un ciel nuageux à l’impitoyable éclat d’un soleil de feu, et d’un azur sans ombre.

‘ Dans la lettre adressés à Jacques par M. Vauvilliers, le directeur de la fonderie du Val-Perdu priaiït l'ingénieur d’annoncer son arrivée, afin

qu’il envoyât au-devant de lui. Mais Jacques:

Chazelles possédait trop l'habitude des voyages pour se tourmenter beaucoup des moyens de locomotion, Il préférait arriver à l’improviste. 11 témoignerait de la sorte un plus grand empressement. Ænfin la distance entre Perpignan et

pen 1 hd

RS

le Val-Perdu n’était point assez grande pour que, rfaute d’une voiture, il lui fût impossible de faire le trajet à pied. Jacques n’eut, du reste, que l’embarras du choix. Un vieux cocher à figure épanouie et dont le cheval paraissait capable de fournir une assez longue traite lui offrit ses services, chargea les bagages, donna un léger coup de fouet accompagné d’un claquement de langue, et la Noire partit allègrement. Le temps était beau, Jacques, avide de voir le pays et désireux de causer, prit place à côté de Thomas Pédrille, et alluma un cigare.

Thomas, tout en caressant le dos du cheval de la mèche de son fouet, commença la conversation. .

—Comme ça, monsieur, vous allez au Val- Perdu. Dame! c’est un bel endroit et habité par de bon monde. M. Vauvilliers à créé fortune du pays en y installant ses fonderies. Fallait voir, dans les commencements, corime on s’étonnait de son idée. Le Val-Perdu, sur lequel couraient de mauvais bruits, ne semblait guère propre à devenir le centre d’une industrie. Les habitants se montrèrent d’abord hostiles au nouvel acquéreur des terrains. Il y eut des batailles entre les maçons et les bergers du Val. Pour en finir plus vite avec ces luttes, M. Vauvilliers commença par faire enclore ses terrains. La porte en resta fermée aux malintentionnés ; la fabrique s’éleva; auand elle fut terminée, le propriétaires entreprit un chemin de fer allant de la montagne à la fonderie. Le salaire qu’il offrit pour les travaux de terrassement, changca les idées des paysans. Les bergers renoncèrent à la fabrication des fromages et travaillérent aux routes ferrées. Quand le ehemin de fer se trouva fini, ils sollicitèrent comme une fa-

veur d’entrer à l’usine. On accepta les plus jeunes. Alors, autour de la fonderie se bâtirent des maisons: des boutiquiers de Perpignan fondèrent des succursales au Val-Perdu; le village est devenu un bourg, et le bourg est en train de se métamorphoser en ville.

—Aime-t-on M. Vauvilliers?

—Comme un bienfaiteur. I] y a beau temps qu’il serait, député si éette ambition-là lui était venue; mais lorsqu'on lui en parle il répond :

chaque nouvelle formation de Chambre on doit, recommencer des courses, des discours, dépenser beaucoup d’argent et peut-être faire rire de soi. Non, non! je resterai ce que je suis; le député

que vous élirez ne prendra jamais autant vos :

intérêts que moi-même. Vous feriez de moi -rotre mandataire à la Chambre, tandis que moi je me suis fait le roi du Val-Perdu.

—C’est le raisonnement, d’un homme de cœur et d’un homme d'esprit. Dirige-t-il seul la fonderie?

chefs de service qui tous sont des gens de valeur. Un sculpteur de talent, M. Firmin Bercy, exécute des modèles médaillés aux Expositions de Paris. M. Lourdois, le caissier, n’a jamais quitté M. Vauvilliers, Je érois qu’ils sont camarades de collège. Tout ce que dit M. Lourdois est bien; et pour le caissier le directeur est, Presque un demidieu. Son secrétaire, M. Ro-

berval, est un très aimé.

—M. Vauvilliers est-il marié? demanda Jacques.

— Faites excuse, monsieur, il est veuf, et la mort de sa femme à été, on peut le dire, une grande perte pour tout le pays. Pas une misère qu’elle ne soulageât. Elle prenait soin des vieux, elle instruisait les petits. Mlle Cnlixte est bonne aussi, elle a dix-sept ans, mais, à cet âge-là, on n’a pas assez souffert pour savoir consoler. Et puis, il faut l’avouer, elle est un peu gâtée! La belle mignonne a tour à tour des colères d’enfant et des bontés d’ange. Quand on souhaite obtenir quelque chose du père, c’est à la fille qu’on doit s’adresser. Elle monte à cheval tous les jours. Car il faut vous dire qu'avant de créer les fonderies du Val-Perdu, M. Vauvilliers était capitaine d'artillerie. A l’époque de son mariage, il donna sa démission.

Maïs il a gardé de son ancien état l’habitude de mener rondement les hommes et les choses. Ses ouvriers sont conduits militairement; chacun doit obéir à l’ordre et suivre la consigne. Il y a deux ans des ouvriers Parisiens arrivèrent au Val-Perdu, bien moins pour y chercher de l’ouvrage que pour essayer de semer leurs idées révolutionnaires parmi les travailleurs. Le maftre le devina tout de suite, chassa les étrangers et comme il entendit quelques murmures autour de lui: “Que ceux qui me désapprouvent suivent ceux que je renvoie. Je n’entends point que mes ouvriers fassent de la politique. .Chacun de vous jouit de ses droits d’honnête homme, élève sa famille dans l’aisance et participe aux. bénéfices dela fonderie. Si vous croyez trouver mieux ailleurs, les portes sont ouver-

charmant garçon, pas fier et

— 9% — tes.” Trois seulement. quittèrent la maison. Encore six mois après revinrent-ils au Val-Perdu redemander leur place. Monsieur se montra sans pitié pour eux, afin de Prouver la vérité de sa parole: “On ne rentre jamais chez moi après avoir quitté ma maison.”

— Vous êtes bien au Courant de ce qui passe chez M. Vauvilliers, dit Jacques.”’

—Je suis presque du Val-Perdu moi aussi, Monsieur; ma fille, est au service de Mlle Calixte, Elle est si jolie et si fiérote, quo les Garçons du pays, l’ap-

lent Gloriole. Je profiterai de ma course pour l’embrasser sur les deux joues, J'aurais Pu rester cocher au Val; mais je suis un vieil indépendant, assez bavard, et souvent fa: :asque; quand je suis las me repose, et je refuse la pratique. Si je le voulais, je vivrais de mes petites rentes, mais je m’ennuierais trop, à rien faire. De préférence, je choisis les voyageurs allant du côté de la fonderie; j'y remise une voiture, mon cheval trouve la litière et l’avoine, et je ne reviens souvent que le lendemain.

une magnifique vallée.

—Voici le Val-Perdu! dit-il.

Des collines boisées l’entouraient comme un cirque immense, Des châtaigniers, des noyers et des sapins formaient une couronne de verdure aux montagnes éventrées par le pic des mineurs. Mais tandis qu’on épuisait le cœur méme de la montagne en arrachant le fer qu’elle recélait, le sommet. continuait à verdir et à répandre à la fois l’ombre de ses branches et la

SB Een |

richesse de ses fruits. Au centre de la vallée, les toits rouges de la fonderie éclataient, au soleil. Les bâtiments formaient un carré régulier entourant des cours immenses. L’habitation particulière de M. Vauvilliers se distinguait à peine au milieu des arbres qui l’entouraient. De hautes cheminées lançant des tourbillons de fumée annonçaïent l’activité industrielle; et le bruit confus des marteaux montait comme un fracas assourdi. On ne pouvait distinguer les travailleurs, mais on devinait un mouvement sans fin dans les cours, les ateliers et les hangars entourant la fonderie. Jacques s réjouit à la

de vivre dans ce pays splendide, et de concourir dans la mesure de ses forces à la prospérité de l’usine,

Le soleil s’abaissait lentement derrière les grands arbres, le Val-Perdu s’enveloppait d’ombres légères, les arbres couronnant les collines se détachèrent avec une vigueur plus intense sur l’horizon d’un gris ‘délicatement teinté de rose. Jacques suivait en artiste les phases de la dégradation de la lumière, lorsque tout à coup prêtant l’oreille il crut entendre des cris de détresse poussés du côté du bois.

—Restez là, mon brave! dit-il à Tomas, je reviendrai dans un instant, et je vous appellerai si j’ai besoin de vous.

—Prenez garde, monsieur, vous n’êtes pas du Pays; toute cette partie de la colline contient des carrières abandonnées, et il fait bon savoir où on met le pied.

—Soyez tranquille, Thomas, je suis leste et adroït.

L’ingénieur, guidé par des cris de plus en plus désespérés, traversa le fourré, et se trouva subitement en face d’une «xeavation profonde, an-

cienne carrière de marbre abandonnée, dont les eaux pluviales emplissaient le fond d'une eau lourde et noire. C'était du fond de ce trou béant que Partaient les cris d’appel.

Une heure environ avant que Jacques traversât la route, une jeune fille montant à cheval avec l’habileté d’une écuyère consommée gravissait cette partie de la montagne, Séduite par la beauté du lieu, elle descendit, attacha la bride de Gaelle à un arbre, et s’asseyant sur la mousse, elle s’abandonna à la réverie, À ses pieds était le Trou aux Mâcres et sur sa tête tombaient les branches éparses d'un noyer centenaire. L'arrivée d’un enfant qui courait de ce côté l’arracha à ses pensées, et voyant avec quelle imprudence Jean-Louis s’approchait du bord de l'abîme, elle lui cria:

—Prends garde, petit! prends garde!

Mais Jean-Louis ne l’entendit, pas, les roseaux bruns grandis au milieu des eaux sta- £nantes le tentaient: il se baissa pour mesurer la distance qui le séparait de l’objet de sa convoitise, mais les bords effrités de la carrière croulèrent subitement, sous ses pieds et il roula en poussant un cri d'épouvante.

La jeune fille se leva, s’agenouilla sur le bord, et; aperçut l'enfant. cramponné à un arbuste grandi dans une crevasse, les orteils à peine soutenus Par la saillie étroite d'une pierre qui pouvait céder à son tour.

—Attends-moi, lui dit-elle.

Cherchant alors non Pas un chemin, car il n'en existait pas, mais un erdrcit où elle put poser les pieds et descendre pour rejoindre l'enfant, Calixte sûre d'elle-même, commença la périlleuse descente,

I] Jui fallut longtemps pour arriver jusqu'à

Tr

ee

l'imprudent. Elle parvint pourtant à saisir ses deux mains et s’efforça de l’attirer à elle ; mais s’il était difficile de descendre il devenait presque impossible de remonter. Les pierres qui avaient servi d’échelons se trouvaient surplomber des cavités énormes.

11 eût fallu pouvoir s’accrocher des mains à ces pierres, et s‘enlever à la force des poignets. Tout ce qui fut possible aux deux enfants, car la jeune fille paraïssait un enfant clle-mêmè, fut de remonter vers le tiers de l’excavation, et de s’adosser contre la muraille, les pieds posés sur une étroite corniche. Jean-Louis plus mort que vif, de grosses larmes roulant sur ses joues, se tenait près d'elle. 11 ne parlait plus et fermait les yeux dansla crain te de voir l’eau verte au fond de la carrière. Calixte était brave; la spontanéité avec laquelle elle s'était ietée dans le danger pour secourir Jean-Louis le prouvait assez. Le sang-froid ne lui manqua point dans ‘ette occurrence difficile; adossée à la paroi de roches et réduites à l’impossibilité de faire un mouvement, elle appela à’ l’aide, tremblant à chaque minuile de voir rouler dans l’abîme le pauvre enfant qui n’était qu’à demi sauvé. Maïs qui pouvait l’enfendre, hors des pâtres disséminés sur les collines où leurs moutons broutent des herbes aromatiques.

La route était peu fréquentée, et Ualixte eut une vision rapide de sa vie passée, ‘le s’n bonheur présent, -t du père qui l’adorait, comme les mourants qui dans une seconde revivent toute üne existence. Elle appelait saas qu'un cri lui vint répondre.

Depuis une mortelle demi-heure elle erdurait ce supplice, lorsque le Coulement d’une vaiture

ranima ses espérances. Rassemblant ses forces, elle répéta son appel, et le bruit d'une course rapide à travers les br: 4 qu’elle avait été entendue. Jacques comprit tout, eë

autour de lui un rapide regard, il chercha quels moyens de salut lui offrait cet endroit désert. Le cheval de Calixte se trouvait tout près, il prit la bride, l’attacha à la plus l'asso et ]n plus longue branche du noyer, nuis «o fiant à cet appui fragile, il se Jaisen glisser le long de la: muraille de l’ancienne Carrière, Mailonrensement la longueur de la bride n’arrivait Puint jusqu’à l’étroite Plateforme sur laanelle Calixte et petit Jean s’étaient: réfugiés. Mais il était adroit et robuste, et se fin à son habileté 4e gYmnaste.

—Mademoiselle, dit-il À la jeune fille, penchezvous, tendez-moi la main et fermez les Yeux.

Je réponds de vous sauver.

—L'enfant d’abord, répondit-elle.

Enlevant Jean-Louis elle le hausse à portée de la main de Jacques, qui Je souleva sans ef- Do :

—Mets tes bras autour de mon cou, dit-il.

Jean-Louis obéit et une minute après il $#e trouvait sur la grosse branche de noyer.

dit.

Calixte s'était avancée autant que lui permettait l’étroitesse de la corniche; d’un bras vigoureux, le jeune homme enlaçca sa taille flexible, puis il remonta avec lenteur et une difficulté plus grande. La brancko du noyer pliait sous le poids, chaque etfort pour atteindre le bord de la carrière demandait un prodige d’audace. Maïs la jeune fille Comprenant le danger. attentive à s’aider elle-même, saisit 4 son tour la

nm tds in

mare mr,

st

dé mr man ea re

md

courroie de cuir, et laissa plus de liberté aux mouvements du jeune homme.

D’un élan Jacques sauta à terre, attira la jeune fille, et la hissa hors du gouffre secouée Par un frisson de terreur et prise d’une subite crise de larmes,

—Mon père, dit-elle, que mon père n’apprenne jamais quel danger j'ai couru.

Jacques »’occupait déjà du cheval de la jeune amazone; quand il fut prêt, il s’approcha:

—Mademoiselle, demanda-t-il, êtes-vous assez remise pour monter à cheval ?

Calixte tourna vers lui son beau visage, très pâle en ce moment, puis elle répondit:

—Oui, monsieur,

Il lui aida à se mettre en selle et s’inclina avec respect,

—Merci, monsieur, dit-elle, j'aime la vie et, je vous dois de vivre. Je n’ai jamais offert mon amitié à personne, voulez-vous la mienne?

—Vous vous montrez généreuse, mademoiselle; Un Passant vous a tendu la main, voilà tout.

Il s’inclina profondément, rogardant passer la jeune fille qui lança son cheval à travers bois.

—La belle et courageuse créature, s’écria-t-il.

Et rejoignant Thomas Pédrille que l’inquiétude commençait à gagner il remonta en voiture.

—Sans être trop curieux, monsieur, de quoi s'agissait-il ? demanda celui-ci.

—De cet enfant qui court là-bas pieds-nus. 11 ne pouvait plus remonter du fond d’une carrière abandonnée!

Ah! gueux de Jean-Lonis! Sa mère |»:

rait-elle pleuré! Hue, la Noire! il s’agit de rattraper le temps perdu.

Un quart d’heure plus tard la voiture du co-

cher franchissait, l’enceinte de la fonderie, et, en ES

Su —-

Jacques Chazelles mettait pied à terre devant l'habitation de M. Vauvilliers.

Pierre Vauvilliers pouvait avoir quarantedeux ans. De haute taille et de belle mine, il gardaït, cette prestance qui jadis faisait remarquer le capitaine d'artillerie. Des cheveux abondants encadraient un visage ovale; le teint brun s’animait de la beauté des yeux noirs vifs et profonds. Un front vaste, une houche exquise, un menton légèrement proéminant trahissant une volonté puissante, tel était l’homme dont l’avenir de Jacques Chazelles dépendait.

En entendant annoncer le jeune ingénieur, le maître de la fonderie fit un mouvement de surprise.

—Vraiment, monsieur, lui dit-il, je ne comptais pas aussi vite sur votre arrivée. Il me semblait qu'avant de vous mettre ainsi à ma dispogition, vous jugeriez nécessaire d'échanger quelques lettres et de stipuler €es conditions.

—A quoi bon! monsieur, répondit Jacques avec une expression de joyeuse franchise. J’arrive à peine du fond de la Perse, et jme 'demandaïs quel usage je pourrais faire de mo.

énergie et de mes connaîssances du métier, quand votre lettre m'est narvenue. Je vous l’affirme, je n’ai pas hésité un seul instant. Votre nom est assez connu, pour inspirer toute confiance. Quelles conditions disenter d’ailleurs, nufsque vous ienorez de quoi je suis CAPAble? En Perse je construisais nn chemin de fer,

de

ici il s'agit de mineras et Ge fonte, Employezmoi, monsieur; vous serez assez juste pour me ménager un situation suffisante,

M. Vauvilliers avait écouté Jacques avec une visible expression de satisfaction.

—Soit! dit-il, nous arrangerons plus tard les affaires ü’intérêt.

—Je suis venu seul, reprit l'ingénieur: ma mère, la meilleure et Ja plus courageuse des femmes, n'a point hésité à me conseiller ce prompt départ; de mon côté je me suis engagé à l'appeler ici le plus vite possible; je compterai, monsieur, sur votre obliyeance pour m'en facili ter les moyens. Nous ne sommes exigeants ni l'un ni l'autre, La douleur et la médiocrité de fortune sont de dures institutrices. Tout, nous semblera bien, pourvu que nous ne nous quittions pas. J'espère trouver dans le pays une maison suffisante Pour nous abriter elle, moi et la vieille Coudrette.

Nous verrons cela, répondit M. Vauvilliers, nous verrons cela! J'avoue en ce moment me trouver assez embarrassé Pour vous répondre.

Toutes les maisons que vous voyez appartiennent à des ouvriers de la fonderie ou à des industriels attirés Par le mouvement croissant de la population. Ne vous inquiétez de rien à cœ Sujet; je respecte trop les sentiments qui vous animent pour ne point vous aider de tout mon pouvoir. Où sont vos bagages?

—A l’auberge des “Trois-Noyers.”

—Je ne souffrirai point que vous y descendiez, Deux pièces se trouvent disponibles dans l’aile de cette maison habitée Par le caiïssier, mon secrétaire, et Firmin Bercy, un jeune sculpteur avec qui vous sympathiserez tout de suite. Ac- Ceptez cette hospitalité, on attendant que je

puisse vous faciliter le moyen de vivreen famille. Lourdois tient la caisse de ces jeunes gons comme il tient la mienne; ils se sont, créé une vie facile, abondante et douce. Tout le monde sera disposé à vous accueillir.

—Je ne sais vraiment, monsieur, comment vous remercier de votre bonté; je n’ai rien fait encore pour mériter tant de ''bienveillance. Je ne suis point ingrat, et j'ai assez souffert pour me sentir heureux chaque fois que je puis prouver ma reconnaissance et mon dévouement.

M. Vauvilliers regarda profondément le jeune homme, puis il lui tendit la main et la serra.

—Qui n’a pas souffert! dit-il d’une voix subitement altérée. L'épreuve nous purifie et nous élève. 11 me semble que je m’attacherai vite à vous, et que vous vous accoutumerez vite à moi. 11 me reste bien quelques brusqueries militaires, mais : À part cela, on ne me trouve pas méchant.

M. Vauvilliers sonna et un domestique parut.

—Prévenez M. Bercy que je désire le voir.

Un moment après un grand garçon à la peau blanche semée de taches de rousseur, à la chevelure rouge dressée et coupée en brosse, à l’œil bleu et doux, entra dans le cabinet du directeur.

—Mon cher artiste, dit M. Vauvilliers, je vous présente M. Jacques Chazelles, ingénieur attaché dès ce moment à mon entreprise. Vous êtes à peu près de même âge, je souhaite que vous deveniez amis. Laissez aujourd’hui dormir vos statues, et faites à l’arrivant les honneurs de la maison, tandis que les domestiques prépareront, son appartement,

Firmin s’avança vers Jacques:

—Comptez sur moi, lui dit-il; il est bien juste

qu'à moo tour j'essaie de vous accoutumer à la vie que nous menons au Val-Perdu.

— Messieurs, reprit Vauvilliers, vous dinerez aujourd'hui avec moi. On m'annonce la visite d'un Parisien désireux de traiter une grosse affaire de mines situées au mont Canigou: je ne serai point fâché d’avoir à son sujet l'opinion de chacun. 1] s'agit de gros capitaux à mettre en jeu. Dès qu'il s'agira d’éventrer la montagne pour en tirer du fer, je recourrai à votre savoir, M. Chazelles.

Jacques et Kirmin Bercy quittèrent ensemble le cabinet, du direct sur.

—Par où souhaitez-vous Commencer votre visite? demanda le sculpteur à Jacques.

—Par votre atelier, répondit, celui-ci avec tonte la bonne grâce de Ja jeunesse. 11 me suffira de voir vos œuvres pour vous connaître et vous apprécier.

—Diable ! répliqua Firmin, c’est qugg j'ai la prétention de valoir mieux que mes states,

—Naturellement, dit, Jacques, nous portons en nous un sentiment du beau bien supérieur à ce qu'il nous est donné d'exécuter; et la souffrance que nous éprouvons à voir combien l’œuvre produite diffère de Ja création rêvée est la preuve de notre valeur intellectuelle: un esprit médiocre est, toujours satisfait de lui-même. Vous voyez bien Que je vous comprendrai.

Jacques suivit Firmin dans un vaste atelier Construit un peu en dehors des usines. Des arbres l’abritaient contre les regards curieux: des vignes vierges en Couvraient le toit, descendant, en draperies d’un vert pâle,, couvrant la façade d’un voile de verdure, et noyant dans une Sorte de pénombre les Statues inachevées. Si Firmin Bercy n'était Point encore en pleine

possession de son talent, il suivait du moins une bonne voie. Loin de se jeter dans le chemin facile que suivent ou plutôt que descendent un trop grand nombre de jeunes gens, il s'et forçait de garder la tradivion des maîtres.

Sans doute il était appelé à traîter souvent des sujets profanes; mais les nymphes qu'il modelait, et qui devaient plus tard orner des jardins se drapaient d'une façon pudique. 11 revêtait les Diane d'une grâce chastk, et, s’il abordait un sujet “moderne, franchement pris dans la vie réelle, loin d’abaisser le type populaire et de le reproduire d'une façon servile, il le relevait de toute la force d’un talent qui découvre en toute chose un sens élevé et. s'efforce de le rendre visible.

Jacques erra longtemps au milieu des bas-reliefs, des statues, s’arrôtant. devait chacune, tournant autour, approuvant du geste, souvent heureux au milieu de ses créations que l'art faisait vivantes.

—Eh bien! j'avais raison de le dire tout à l'heure, vous rerez mon ami. Je vous connais maintenant comme si depuis dix ans je vivais avec vous. Pour uu’à votre âge, car vous comptez vingt-cinq ans à peine, vous soyez arrivé à une telle habileté de main, il faut, que Vous ayez commenté à modeler de bien bunne heure.

—Mon père possédait une fabrique de porcelaine très florissante: j'ai, tout enfant, roulé des boulettes de terres et, façonné des figurines. Ma faraille laissa toute carrière à ma vocation. Quand je restai seul je cédai la fabrique, j'en placai le produit, et, snchant que l’on avait besoin d’un sculpteur au Val-Perdu, j'y suis venu, heureux de trovailler durant quelques années

dans un recueillement absolu, et de me préparer à la grande lutte que nous devons tous soutenir. J'envoie chaqie année à Paris leg œuvres que je erois los meilleures, et j'ai déjà obtenu une médailie. Je sais bien qu'un jour prochain peut-être, il deviendra indispensable que je quitte le Val-Perdu, mais en attendant j'y vis dans un calme profond, heureux de collaborer à l'œuvre du plus noble des hommes, et d'apporter ma part de labeur à cette ‘fonderie qui est à elle seule tout nn monde. Ne croyez point) que l'existence soit triste ici. Chaque dimanche M. Vauvilliers nous reçoit à sa table. Les propriétaires des châteaux voisins viennent en visite au Val-Perdu.

Durant la saison des chasses, l'habitation $e remplit de veneurs et de chasseurs, M. Vauvilliers possède deux cents hectares de bois. Sa fille aime avec Passion le cheval ct la chasse. Que voulez-vous! Elle a été élevée sans mère. Et pourtant, en dépit de ces goûts un peu étran- £eS pour une si jeune et gi jolie créature, Calixte Vauvilliers est, un ange de bonté!

—Vous la verrez, elle est bien belle! ajouta.til avec un soupir.

Ces derniers mots parurent lui coûter nn effort, et il tomba subitement de la gaioté dans Une sorte de mélancolie. firmin entendant sonner le déjeuner gagna avec Jacques la partie de l'habitation occupée pa: M. Lourdois et Auberval, le secrétaire particulier du directeur. Lex présentations furent, Courtes. Auberval été un garçon froid d'apparence, mais d’une probité rigide ot. d’une exactitude scrupuleuse. Neveu de Lourdcis auquel il devait plus tard succéder quand l'heure du repos viendrait pour celui-ci, il s’instruisait je plus possible de la direction

He NA PE Pr) Nuit

des affaires, et rendait en raison de son titre d'avocat de réels services à M. Vauvilliers.

Le déjeuner terminé, Jacques s'installa dans son nouvel appartement. Meublé avec un goût sobre et charmant, il réunissait au confort indispensable un luxe artistique qui ne pouvait manquer de séduire Jacques ‘Chazelles.

Tout en fredonnant, il vida ses mailles, installa ses cartons, dressa un chevalct, rangea sa boîte à couleurs et vers le milieu de la journée il se trouvrit si complètement chez lui, qu'il s'assit devant son bureau et écrivit une longue lettre à sa mère. Cette lettre débordait d’un sentimer. de joie. L'accueil de M. Vauvilliers, la sympathie qui l’attirait vers Firmin, l'ambition légitime de rendre assez de services pour mériter d'acquérir une honorable situation, enfin l’espoir d’appdler bientôt, près de lui sa mère et Coudrette, tous ces détails remplirent des pages d’une écriture serrée. 11 mit l’adresse, porta la lourde lettre à ses lèvres, puis, consultant sa montre il vit qu’il lui restait à peine le temps de s’habiller. Jacques possédait à un haut point le sentiment de l'élégance. Sans tomber dans le ridicule de l’afféterie, il tenait au soin de sa chevelure comme à la coupe de ses vêtements. Au premier son de la cloche, il descendit et rejoignit Lourdois, Firmin et Auberval dans le salon qui occupait une partie: du rez-de-chaussée.

Calixte l’avait rempli de meubles anciens, d'œuvres d’art, de tableaux de prix. .Les corbeilles étaient remplies de fleurs en toute saison. Des livres, des journaux couvraient les guéridons et les étagères d'une bibliothèque. On respirait dans cette vaste pièce une atmosphère

toutà fait à part. Chacun des invités de M.

Vauvilliers pouvait à son gré se livrer à son occupation favorite. Un orgue et un Piano se trouvaient à l'extrémité de cette vaste pièce, et des albums disséminés un peu partout paraissaient attirer la main des artistes.

M. Vauvilliers ne parut qu'au second appel de la cloche, Il était accompagné d'un homme d'environ trente ans, habillé suivant les der-niers caprices de la mode, et ressemblant, par Sa toilette, à une de ces figures coloriées qu'on trouve dans les journaux de mode,

Cependant il eût été imprudent de croire que les soins futiles donnés à sa personne l’empêchassent de Songer aux affaires sérieuses, Nous Sommes loin des temps où les affaires de banque et d'emprunt se traitaient, Par l'entremise de quelques juifs crasseux; aujourd’hui le coulissier cache son carnet dans sa poche, et, porte un gardénia à sa boutonnière, Anatole Corseul, à qui restait fort peu de chose de l'héritage paternel, avait résolu de jeter ses débris de fortune dans les affaires, afin de gagner assez d'argent

Pour continuer à mener un large train de vie. Un agent parisien lui avait signalé comme une excellente affaire l'acquisition du manoir de Beauchâtel distant de la fonderie d’environ une lieue. 11 avait. prié son notaire de prendre des renseignements auprès d’un de ses confrères de Perpignan. Puis, pensant qu’il serait peut-être possible d’arranger d’un seul coup son avenir, il entamait des négociations au cujet des mines de fer du mont Canigou, et comptait décider M. Vauvilliers à mettre des fonds dans cette entreprise. On demandait cinq mille francs de la mine. M. Vauvilliers fournirait, les fonds; l’ex-

ploïtation bien conduite rapporterait de gros

de

D Ur R

ere

bénéfices. Anatole passerait les étés à Beauchâtel et retournerait l'hiver à Paris.

Un dernier invité fit son entrée. C'était encore un voisin de la fonderie. Adémar de Verfeuil habitait avec sa mère une maison égalant à peine le pauvre presbytère du bourg. On racontait sur leur misère des : inouies; Mme de Verfeuil, qui porte des cheveux blancs et garde lo deuil de son mari, n'accepte: aucune invitation. Son fils au contraire est assez répandu. Nature tendre, généreuse et bonne, il se trouve souvent humilié dans son orgueil dont, sa pauvreté refoule les élans. Tandis qu'il voudrait tout, sacrifier aux entraînements de sa jeunesse, Mme de Verfeuil lui montre sans cesse le but à poursuivre, une conquite à réaliser. Cette femme, née dans une haute situation de fortune, ruinée par suite d'un dzvouement imprudent de son mari, porta durant toute sa jeunesse le poids de cette misère cachée. Elle ne se plaignit point, D'ailleurs, elle possédait trop le sentiment du devoir et celui dè l'honneur pour regretter un sacrifice nécessaire, mais elle se jura que son fils relèverait sa maison, et conclurait un mariage assez magnifique pour lui rendre la situation perdue. Quand Adémar tenta de la convaincre qu’il était possible d’être heureux sans Yfortune, elle lui répondit qu’elle le considérerais commeun fils indigne de sa tendresse, s’il refusait d’entrer dans ses vues. Elle se traça très vite un plan et se promit que sonfils épouserait Calixte Vauvillicrs.

Sans se prêter entièrement à cette combinainaïson, Adémar, qui professait pour l’ancien capitaine de cavalerie une profonde estime, se rendit à ses invitations, chassa en hiver avec

ses meutes, et se montra à l'égard de Calixte, sinon empressé, lu moins respectueux et attentif.

M. Vauvilliers serra Ja main d'Adémar avec cordialité et lui demanda des nouvelles de sa mère.

—Je vous remercie, répondit Adémar d’une voix triste, elle reste en proie à un état de langueur qui m'alarme. La réclusion, dans laquelle elle s'obstine à vivre, menace de devenir funeste, et cependant, je ne puis qu'admirer le culte qu'elle rend par son deuil à la mémoire de mon père. ….

M. Vauvillicrs présenta Jacques à ses convives, et le jeune ingénieur se trouva tout de auite Sympathiser avec M. de Verfeuil. La cloche du dîner tintait. Pour la seconde fois, quand la porte du hall sourit et Calixte parut.

Elle était vêtue d'une robe de surah rose p4le, recouverte de volants de dentelle. Un bouquet attaché tout près du cou faisait ressortir la fraîche pâleur de son visage. Ses admirables cheveux blonds étaient réunis en une seule natte d'une longueur et, d'une lourdeur invraisembla.bles. Cette coiffure eût, peut-être paru jétentieuse pour touts autre femme, mais on comprenat si bien que jamais coiffeur ou samériste ne Pourrait discipliner cette chevelure royaie qu'on la trouvait toute naturelle.

—Ma fille, dit, Vauvilliers en dfignant l'ingénieur, M. Chazelles.

Calixte leva les yeux sur Jacques, et faillit Pousser un cri de surprise, en reconnaissant celui qui l'avait sauvée. Un autre que Jacqr »s eu sans doute songé à tirer parti de leur np em'ière rencontre, mais l’ingénieur comprit que dans la crainte d’alarmer son père, Calixte

avait gardé le secret sur son imprudence. 1] la salua donc comme s'il la voyait pour la pre-

mière fois, et les paupières de la jeure fille s’a-

baissèrent pour le remercicr. Un instant après *

On passa dans la salle à manger.

M. Vauvillicrs était un hôte aimable, sachant mettre ses invités à leur aise et conduire une Conversation de telle sorte que l'esprit, de chacun y pût briller. On ne s'entretenait jamais d’affaires durant les repas; la maître de la fonderie semblait alors oublicr ses préoccupations Pour se reposer au mil'cu cie ses amis. L'’entretien conservait toujours une allure sérieuse ; la présence de Calixte maintenait la ga'eté dans une limite presque sérieuse. La jeune fille s'y mélait sans prétention comme sans honte. L'education qu’elle devait à son père ne lui laissait ni mièvreries de caractère, ni coquetteries féminines. Sans nul doute elle se savait belle, mais elle ne paraissait point y songer, et moettait une sorte de fierté à ne jamais s'efforcer de plaire. Si jeune qu'elle fût, elle jugeait déjà sainement les hommes et les choses, Sa grande fortune loin de Jui sembl run bonheur lui paraissait un supplice. Elle lui devait des craintes, des répulsions, des dédains, presque des haïnes.

Jacques, naturellement réservé, parla peu, et observa le plus qu'il put. Il ne luifut point difficile de s’apercevoir que M. Adémar de Verfeuil s’efforçait, autant que le lui permettait sn nature mélancolique et réservée, de plaire à Mlle Vauvilliers. Il devina qu’Anatole Conseul comptait enlever d’un même coup la signature d'association pour l'exploitation de la mine. ct celle d’un contrat de mariage; et il lui sembla que Firmin Bercy ne quittait guère du regard ie

visage de Calixte, lorsque celle-ci ne pouvait s’en apercevoir. Il fut alors saisi d'une profonde impression de tristesse, à la pensée que cette fille charmante, si complètement digne ul tre aimée, vivait au milieu de gens jouant Ja comédie de l’amour autour de cette millivnnaire.

Après le dîner on passa sur la terrasse, et les hommes allumèrent des cigares, et Mile Vauvilliers resta un moment isolée. A quelques pas d’elle se tenait, Jacques absorbé dans l’admiration que lui inspirait la beauté du paysage.

—Monsieur, dit-elle d’une. voix dont la doueur frappa vivement le jeune homme, vous m'avez aujourd’hui sauvé la vie. J'étais loin de e douter que le Voyageur inconnu, qui s’exposait pour moi, deviendrait l'hôte et l’ami de la maison... Mais ce qui me touche plus profondément que votre Courage, c’est le silence que Vous avez gardé. En taisant l’aventure vous épargnerez des angoisses à mon père. Merci. Je serai seule à savoir que vous êtes brave et je ne l’oublierai jamais.

—Mademoiselle, répondit: Jacques Chazelles, j'ai tant de fois risqué ma vie en descendant, au fond de cratères de volcans, en chassant l’éléphant et le tigre, qu’il ne faut pas me savoir beaucoup de gré de ma conduite. N’aviez-vous Pas aventuré bien plus que moi en descendant au fond de l’abîme pour en arracher Petit-Louis. Ne parlons plus jamais de cette aventure.

—Soit, répondit Calixte. Maintenant, prenez un fauteuil de bambou, et racontez-moi quelques incidents de votre voyage en Perse. Je suis une enfant, assez pâtée ici, ne me refusez pas, je vous en prie, Et puis, point de fausse

M ban rm à

Page 1