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modestie, si vous avez le; vous savez d'avance surprise. Enfin j'enten:
chose que de bals, de la mode! Avez-vous et des diamants de ce Voyage cn Perse?
—Un seul diamant, mais d’une grosseur énorme; je l’ai fait monter en bague pour ma mère, écorations Persanes sont restées dans leur
agi héroïquement, ditesque je n'en serai point lrai donc parler d'autre Concerts ou de romans à apporté des décorations
—Ah! fit Calixte, Vous n'êtes pas vaniteux.
—J'ai beaucoup d'orgueil, mademoiselle: qu'u-
ne occasion se présente de me distinguer, et qu je reçoive la croix de la Légion d'honneur, je la porterai fièrement. Quant aux hochets, je les abandonne aux inutiles,
—M. Corseu]l Porte une rosette multicolore, il fait de la banque et n'a iamais, que je sache, rendu de services qu'à lui-même,
—Î]l existe à Paris des agences fournissant à
s de toutes les nuan-
—N'’avez-vous jamais entendu nom à Paris?
—Je ne suis guère parisien, mademoiselle,
—Vous y demeurez pourtant ?
—Oui, et jy ai fait mes études. Maïs je devais travailler double afin d’apprendre vite.
prononcer son
—Vous peignez, monsieur ?
—Un peu.
—Serez-vous assez aimable pour me montrer vos albums?
—Je les enverrai demain chez vous,
M. Vauvilliers, Adémar et Anatole se rapprochèrent,
—Je suis certain que ma fille vous accable déjà de questions sur vos voyages... Si j'avais été capitaine de vaisseau au lieu de diriger une fonderie, elle eut demandé à monter à mon bord... M. Chazelles, n’êtes-vous point trop fatigué Pour venir demain au mont Canigou, je serais heureux de savoir tout de suite à quoi m’en tenir sur la valeur de la mine que vient m’offrir M. Corseul ?
—Je suis à vos ordres, monsieur.
—Nous partirons demain à six heures,
—C’est entendu.
La conversation redevint générale, ot vers dix heures les hôtes de M. Vauvilliers se retirèrent.
Le lendemain, de bonne heure, M. Vauvilliers, Jacques et Anatole Corseul montaient en voiture ct se dirigeaient du côté de la mine. Deux ou trois ans auparavant des hommes possédant, des capitaux trop minces pour se lancer dans une vaste entreprise en commencérent l’exploitation. Il fallait jeter cinq cent mille francs: on en risqua deux cent mille et elle avorta d’une fa- Çon misérable. Un ami d’Anatole lui signale les richesses du Canigou e. ini conseilla d’intéresser M. Vauvilliers à !‘ re. Impossible à diriger pour un jeune : cm. ne possédant au-
cune notion industrielle, elle convenait admirablement au maître de la, fonderie. Pendant) Je trajet Anatole essaya de faire parade de connaissances acquises la veille à l’aide de livres spéciaux; il arracha plus d’une fois un sourire à l'ingénieur et, acheva de convaincre M. Vauvilliers de sa nullité commerciale: mais lorsqu'on descendit dans la mine, eb que Jacques eut étudié différents échantillons de minerai ils furent trouvés assez riches Pour valoir la peine de donner suite aux Propositions du boursier.
Sans engager o rien sa parole, M. Vauvilliers
—Vous renoncez donc décidément, à Paris.
—J’avoue en avoir assez de la monotork répétition de plaisirs toujours semblables. L'âge
Anatole soupa le sir avec l'ingénieur et le maître de la fonderie; mais il ne put voir C'a-
Très confiant en lui-même, devenu fat en raison de quelques succès Parisiens, Anatole reve-
de trois mois elle lui accordât sa main. Anatole fit dans les châteaux voisins des visites nombreuses. Les hommes sérieux l’estimèrent à sa valeur, les jeunes gens se réjouirent à la pensee des fêtes que l’on donnerait à Beauchâtel. Sous préktexte de parler de la mine, Anatole se rendait fréquemment au Val int la semaine il lui.arrivait rarement de rencontrer Calixte, mais le dimanche, jour où M. Vauvilliers recevait à sa table Roberval, Lourdois, Firmin et Jacques, il pouvait, continuer auprès de Ja jeune fille ce qu’il appelait une cour sérieuse : trop vaniteux Pour prévoir un échec, il ne vit, jamais sur les lèvres de la jeune fille Je sonvire railleur dont elle Payait ses éloges.
Calixte, élevée Par un père exellent, ignorait les niaiseries mondaines et les coquetteries de salon. Accoutumée au luxe, elle n'y attashait
—Vos panoramas de toile peinte vaudront-ils jamais la vue de æs montagnes! Croyez-vous que vos fleurs hâtives, grandies à l’ombre des
scrait abandonner mon père. Je suis attachée ici et j’y resterai.
Lorsque Calixte répondait aussi fermement aux questions d’Anatole, celui-ci n’était pas loin de penser que l'esprit de la jeune fille n’arriverait jamais à la hauteur du sien, mais il n’était point de ceux qui se découragent, et persistait à croire qu’il élèverait Calixte à son niveau.
Jacques ne voyait Calixte que le dimanche.
Très réservé à son égard, il aurait cru manquer de délicatesse en cherchant à se prévaloir du service rendu pour entrer plus avant dans son intimité. 11 devinait sa secrète sympathie et se contentait de ce sentiment. Après avoir longtemps gardé chez clle les albums du jeune homme, Mlle Vauvilliers les fit reporter dans sa chambre, et lui dit peu de jours après:
— Il me semble que vous possédez comme peintre un sentiment de l’art égal à celui que je remarque dans M. Firmin. J’ai bien plus d’une fois regretté qu’on ne m’ait pas mis un crayon ou un ébauchoir à la main. Les journées me paraissent souvent longues. Quelle joie ce doit être de reproduire un paysage grandiose, et de garder un vivant souvenir des contrées lointaines. Je suis trop vieille pour apprendre, n'est-ce pas?
—Non, mademoiselle, vous avez à peine dixsept ans. ;
—Alors, si vous vouliez...
—Que souhaitez-vous?
—Ce n’est pas possible, je le sais bien; un ingénieur, un savant ne pousse pas la complaisance jusqu’à donner des leçons de dessin à une petite fille, même quand cette petite fille lui doit la vie... Et cependant il me semblo que
he
mon éducation demeure incomplète, Puisque je suis incapable de traduire ma pensée.
Jacques ne répondit pas. Son premier mouvement avait été de dire à Calixte qu'il serait heureux de Jui consacrer une heure chaque jour. Une réflexion rapide l’arrêta. 11 recula comme effrayé. Les yeux de la jeune fille se fixèrent sur les siens pour demander la cause de ce silence; il baissa la tête et détourna la conv”rsation.
Le soir même comme s; Calixte voulait «se venger à sa manière du refus de Jacques, ell: lui dit avec un sourire:
—Mon père vient d'avoir une excellente idée, A l'extrémité du Parc se trouve un pavillon formant quatre petites pièces. Si vous souhaitez l'occuper avee Mme votre mère, il le mettra : votre disposition, Les meubles sont anciens et très curieux. Deux jours de soleil, et cet, appartement, reprendra vie. Vous y. serez tranquilles, isolés de tous. et, Ÿy gagnerai moi le bonheur de connaître une femme digne d'affection et de respect. Combien vous êtes heureux d’avoir encore votre mère!
—Certes, mademoiselle, mais voyez comme»
tout bonheur est. ncomplet en ce monde, vous possédez un père adorable, et je n’ai jamais connu le mien...
—Ah! votre mère resta veuve très jeunc?
—AÀ vingt ans!
—Et comment mourut votre père?
—Des suites d’un crime.
Alors avec l’abandon de la sympathie qui l’attirait, vers Calixte, Jacques raconta tout: le vol dont son père avait été victime, sa mort; misérable an fond dè l’étang de Tourne-Bise. Il ne se doutait guère que le secret qu’il croyait
confier seulement à Calixte était recueilli par l’homme qu’il devait le plus redouter. Anatole Corseul, qui fumait un cigare dans le jardin en attendant, M. Vauvilliers, entendant causer dans le salon prêta d’abord machinalement l'oreille. Un mot surtout lui donna le désir d'apprendre le reste. 11 entendit donc le récit, des longues années de veuvage de Mme Chazelles, et les restitutions partielles qu’elle avait, reçues.
—Tiens! tiens! murmura Corseul, j'étais un niais de croire à la naïveté de l’enfant, et au désintéressement de l'ingénieur. Il est autrement fait que je croyais. Tandis que je m’efforce de séduire l’héritière du Val-Perdu en lui montrant les plaisirs de la capitale, comme le serpent désignait à Eve les fruits du iardin, M. Jacques commence le siège de ce cœur ingénu en le prenant par la pitié. J'ai agi comme un sot. J'aurais dû me défier de ce beau jeune homme prune! On ne s’avise jamais de tout, mais la leçon est bonne, et j'en profiterai.
Dans le salon les voix se taisaient, M. Vauvilliers s’avançait du côté de Corseul, Anatole s’éloigna de la fenêtre et, rejoignit le maître de la fonderie.
Pendant un moment Calixte garda le silence, puis elle tendit la main à Jacques:
—Comptez sur moi comme sur une sœur, ditclle. Vous m'inspirez une grande confiance, et je le sais, mon père fait grand cas de vous. Acceptec-vous mon pavillon ?
—En vous remerciant de toute mon àme.
—Ecrivez-donc à votre mère, je me charge des arrangements intérienrs.
Le soir même Jacques adressa une longue lettre ‘à Mme Chazelles. “Viens, disait-il, tout est prêt pour te recevoir, M, Vauvilliers est le
meilleur des hommes, et sa fille un ange de bouité. Apporte ici les petits meubles qui nous rappellent des souvenirs; vends le surplus. Ce pavillon garni d'un mobilier Louis XIV est charmant. Je crois ma situation très bien assise dans la maison; M. Vauvilliers n’a cependant pas réglé mes émoluments d’une façon définitive. Le mois dernier, quand il s’est agi de régler avec M. Lourdois, celui-ci m’a répondu: ‘Ne vous préoccupez en rien. Nous ignorons encore tout ce que vous pouvez, tout ce que vous savez faire. Quand vous laisseriez s'accumuler vos appointements, le mal ne serait, pas grand. J'aime Îles jeunes gens économes.
Regardez M. Firmin, il ne se doute même pas de ce qu’il possède; lorsqu'il qu'itera le Val- Perdu pour se fixer à Paris, il se trouvera à la tête d’une petite fortune. Laissez-vous fai: : M. Vouvilliers vous porte un intérêt sérieux, et dans la crainte de me tromper, j’ai l'habitude de penser comme lui en toute chose. Si vous avez besoin d’argent, parlez. Pouvez-vous en passer, tant mieux.” Tu penses bien que je n'ai pas insisté. Celui que nous appelons “le Maître”’ ne veut régler ma situation qu'après avoir vu de quoi je suis capable, et les services rendus jusqu’à ce moment ne peuvent le fixer d’une fa- Con suffisante. Je m’en repose absolument sur sa bonté et sa juste appréciation des hommes et, des doses. Sa fille, Mlle Calixte, est charmante, sincère et généreuse. Son premier mouvement est toujours excellent; elle trahit parfois. dans le second une sorte de défiance craintive. Elle comprend aujourd’hui des choses qui l’attristent. Elle déméle au fond des âmes huaînes des instincts et des passions qui la froissent, Jamais elle ne sera coquette, et plus
d’une fois j'ai deviné que sa fortune lui paraissait lourde. Aussi s’efforce-t-elle d'en dépenser le plus possible Pour venir en aide aux malheureux. Dans un monde de convention on Jui
se plaît à en découvrir ls secrètes beautés! Ne s’est-elle pas mis dans l'esprit de prendre des
plus de mère. Quand tu seras ici peut-être Pourrai-je satisfaire le désir de cette enfant. Ne mets pas plus de trois jours à vendre une partie de ton mobilier et à emballer le reste. J'irai t’attendre à Perpignan, et je te conduirai directement, à notre pavillon. “O mère! combien nous allons être heureux !”?
Gloriole avait mis autant de goût que d’amour-propre dans l'arrangement du pavillon.
Jacques y aurait un atelier; sa mère un salon, une chambre et une salle à manger. Les troi jours qui devaient s’écouler avant. l’arrivée Mme Chazelles, passèrent rapidement, pottr
ment du minerai.
Le samedi il quitta la fonderie dans le coupé
de M. Vauvilliers; une voiture plus lourde suivait pour Coudrette et les bagafres. Quand le train venant de Paris arriva en gare, Jacques Passa sur le quai de débarquement et reçut sa mère dans ses bras. Ses yeux étaient mouillés de douces larmes, Mme Chazelles sanglotait.
La route se fit rapidement, et le soir n’était Pas encore venu quand la voiture s’arrêta devant le pavillon. Gloriole se tenait sûr la porte offrant gracieusement ses services, En un moment le couvert fut dressé et la mère et le fils recommencçèrent cette vie de famille qui pour eux ne connaissait ni trouble, ni lassitude.
Ses occupations l’appelaient de bonne heure à la fonderie; il se rendit à son bureau avant le réveil de Mme Chazelles. A midi les petits meubles avaient, trouvé leur place, les tableaux étaient suspendus à la muraille, et il semblait à la veuve qu’elle avait toujours habité ce coin de vallée, Dans l'après-midi, Calixte fit demander à Mme Chazelles si celle-ci pouvait le recevoir.
Elle entra dans le petit salon tendu de perse, un sourire ax lèvres et des roses dans les mains. Son beau et franc regard se leva sur la veuve avec une expression d’admiration ingénue et de subite sympathie. Elle sentit qu’en dépit de la différence de leurs âges, cette femme deviendrait, son amie, et d’une voix sonore, cette voix qui prenait si vite le cœur de ceux qui l’entendaient, elle demanda:
— Voulez-vous m’aimer un peu, madame, je sens déjà que je vous aimerai beaucoup.
Mme Chazelles serra les petites mains qui lui tendaient des fleurs, et répondit:
— 11 me sera bien facile de vous aimer, made-
moiselle! car c’est à vous, j'en suis sûre, que je dois d’être réunie à mon fils.
—Ignorez-vous, madame, que sans Jui mon pire n'aurait plus d’enfant !
Elle resta plus d’une heure à causer assise sur un tabouret près de la fenêtre enguirlandte c'«
qui parfois lui paraissait, un peu lourde.
—N’avez-vous Pas de voisins, mademoiselle ?
—Si, répondit-dlle: je vais au bal dans quelques châteaux, et mon père donne chaque année plusieurs fêtes. Dans trois semaines on célébrera l’anniversaire de ma naissance, il y aura cent personnes ici. Mais les jeunes filles qui viendront sont, des Parisiennes trèg au fait des élégances et, des coquetteries mondaines, Parlant de théâtres où je n’ai jamais S pieds, de romans Que je n’ai point lus, de modes auxquelles je ne veux pas me plier. Elles ne sont pas pour moi des amies. Je n’échange avec elles aucune idée, avcune sympathie, Quelques familles se montrent très assidues, ce sont, celles qui comptent des fils à marier. Je suis écœurée de leurs avances et de leurs semblants de tendresse. Dans ces moments-là si saviez combien je m’e une confidente, une conseillère, On ne peut tout dire à son père. Si bon qu’il soit, le mien ne Comprendrait, pas le cœur. Vous me Paraissez bonne! Votre fils
‘est pour me sauver d’un effroyable danger. On voit ces choses-là dans les livres; je n’aurais jamais cru qu’elles arrivassent
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dans la vie réelle. Et le croiriez-vous, madame, il n’en a jamais rien dit à mon Père, dans la crainte que celui-ci, effrayé de mes imprudences, ne vint me défendre des promenades ayant leurs dangers. Cependant M. Jacques devait savoir que sauver la vie de sa Calixte eut été près de mon père la meilleure des recommandations. J'ai été plus touchée de cette discrétion que du courage et du sang-froid dont il a fait preuve.
—Mademoiselle, répondit la veuve en serrant les mains de cette belle enfant qui sollicitait, si gracieusement son affection, rien äe ce que fera mon fils d’héroïque et de brave ne saura surprendre. Il a bien fait, d'agir ainsi. Pour Je recommander à la bienveillance de votre père, il a son devoir, sa \0: n faire, ét le ‘lésir de me voir heureuse. Je vous remercio de ce que vous faites pour moi, pour lui, car Jacques n’a jamais eu au cœur l'autre amour que sa mère. Grâce à vous uous allons entin cunnaître la joie de-vit r ‘à pour l’autre.
—M. Jacques travaille tout le jour, madame, me permettrez-vous de faire ici des visites ? Quand vous serez assez aimable pour nous venir voir, vous me causerez beaucoup de joie. A l’avance, promettez-moi d'assister à la fête de mon anniversaire.
—En robe noire?
—Oui, en robe noire si vous y tenez. Mme Adémar de Verfeuil, veuve comme vous et comme vous en deuil y viendra également. Quoiqu’elle ne sortè jamais elle faït une exception en ma faveur ce jour-là.
—Vous parliez de solitude où vous vivez sans une amie, Mme Adémar de Verfeuil n’aurait-elle pu être cette amie-]à ?
—Jamais, vous la verrez. C'est une personne du meilleur monde qui a dû être très belle. Ruinée par un malheur de famille, elle a souffert et s’est irritée. La, Pauvreté pèse sur elle comme une croix. Austère et froide, elle ne m inspire aucunc affection. On dirait, Pourtant qu'elle s'efforce de me témoigner de l'amitié, n.njs elle demeure si hautaine que je la æpousse de tout mon pouvoir, Vous aussi, madame, vous êtes subitement, tombée d’une haute situation, mais quelle différence, votre âme est restée indulgence et douce, et je suis portée tout de suite à vous chérir.
—Eh bien! aimez-moi, mademoiselle, j'ai la re- Connaissance heureuse et, facile.
Toutes deux restèrent longtemps à causer dans le petit, salon, et, ce fut seulement sn entendant le son de la cloche du dîner, que Calixte devina l’heure.
Elle quitta rapidement, Mme Chazelles, sauta au cou de son père, et lui dit avec nne joyause expression:
—J’ai vu la mère de M..1:,.. . le est charmante. Je compte bien qu’elle obtiendra de son fils qu’il me donnè des leçons de dessin.
Au moment, où M. Vauvilliers et sa fille des. cendaient sur la pelous. un homme, vôtu d’un costume de gros drap, portant sur la tête un
chapeau à larges bords, et s'appuyant sur un bâton, essaya de se dissimuler derrière un masif, mais elle le reconnut, et s’avançant vers lui:
—Tiens! dit-elle, c’ost le vieux berger! Que voulez-vous, père Broussailles ?
© —Moi, rien?
—Cependant, vous avez un but, en venant, ici?
—Vous voir, répondit-il d’une voix sombre, cela me fait du bien de temps en temps... Les fleurs réjouissent, les Yeux, pas vrai?
—Vous faut-il des vêtements, de l’argent?
—Non, merci, et bien du bonheur, la demoiselle.
Le berger s’éloigna en murmurant des paroles étouffées.
— Quel singulier homme! dit Calixte.
—Très singulier, ma fille.
—Depuis quand est-il ici? 11 me semble l'avoir toujours connu ?
—Depuis dix ans. Notre berger était vieux et prenait sa retraite, cet homme se présenta pour le remplacer, 1] n'apportait au régisseur ni Papiers, ni référence, mais paraissait pauvre et triste: on l’accepta. Peut-être cache-t-il au fond de son cœur un secret, douloureux. Ses longs cheveux, sa barbe épaisse, le chapeau qu'il tient obstinément rabattu sur ses yeux, pourraient faire croire qu’il craint d’être reconnu; je le rencontre rarement, et c’est, je crois, la première fois qu’il se hasarde si près de l’habitation. Loin de me chercher, il a toujours paru me fuir, et c’est par l’entremise du fermier que je lui fais remettre en dehors de ses gages une limousine chaude et des chaussures neuves.
—Pauvre homme! dit Calixte, tu as raison, il doit être malheureux.
— 11 ne l’avoue à personne du moins. Dans l'intention de lui venir plus efficacement en aide, je priai un jour l’abbé Gontry de l'aller voir, il revient sans avoir réussi À rien tirer de cette âme fermée et de cet esprit sans doute ignorant.
—Pauvre berger! répéta de nouveau Calixte
—Eh bien! ajouta M. Vauvilliers, réussit où nous avons échoué, et fais pour lui ce que tu ju-
&eras convenable, A pro ser dans ma caisse depui
2 es jeunes filles qui viendront à ton bal. Prends cette poignée de billets de banque et fais-toi belle.
—Vous vous
e partager avec mes ‘Pauvres, nge! mais pas d'économie en ce qui te concerne, Je Veux que tu sois bien belle?
— Est-ce que je vous plais Pas tous les jours ?
—Si, ma chérie, mais j'ai une raison particulière.
Calixte se suspendit des deux mains au bras de son père:
— Une raison! je vais vous la dire, père ingrat et mystérieux. Comme cela est, malin deviner Pourquoi vous me voulez plus belle ce jour-là qu’un autre. Il viendra beaucoup de
des riches et des pauvres, des sots et des hommes d'esprit, des héritiers ti-
de votre fille, et vous la demanderont en mariage... Ne dirait-on Pas que vous êtes pressé
e me voir quitter votre maison. Ah! vous Pouvez sans crainte répondre à tous
ceux qui souhaiteront entrer dans Ja famille, jusqu’à ce que moi-même je Vous dise bien franchement et sans
baisser les Yeux sous votre regard: —Voilà un homme que le crois digne d’être le compagnon
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de ma vie.—Je vous ai toujours vu si bon, si généreux, si tendre; je voustrouve tellement, audessus de tous les hommes que je vois, que vous me faites prendre en dédain les jeunes gens qui sont mille fois plus vieux yue vous, car il leur manque .la foi, l'enthousiasme et la bonté. C'est entendu, je serai très belle. Je demanderai des conseils à Mme Chazlles.… Je te préviens que je l’aime déjà.
Le maître de la fonderie serra tendrement sa sa fille sur son cœur.
—Tout ce que je sais d’elle, dit-il, la place si haut dans mon estime, que tu me causes une véritable joie en m'apprenant que tu te sens attirée vers elle. J'irai demain lui présenter mes devoirs, et te remettre un peu dans ses mains,
—Elle est encore très belle, dit Calixte, distinguée et charmante. Il me semble que son fils lui ressemble beaucoup.
—Allons, dit M. Vauvilliers avec un sourire, tout est pour le mieux, alors. A propos, ..envoie des friandises chez la mère Namoury, Jean- Louis ne se remet point de la fièvre qu'il a attrapée, il y a trois mois.
Mile Vauvilliers tressaillit. Le souvenir de l'épouvantable scène, dont l’ancienne carrière avait été le théâtre, lui revint à la mémoire : l’énergie de son caractère l'avait défendue contre Tébranlement nerveux qu’elle avait ressenti, mais Jean-Louis, pris de fièvre et de délire, se remettait plus difficilement du choc. Depuis ce iour, pâle et mièvre, pris de terreurs de toutes sortes, il languissait œ tombait dans une mortelle anémie. Mais Yidèle à sa parole de ne rien dire, il avait comme Calixte gardé le secret du danger couru.
Le soir même des secours furent envoyés à sa
mère. Le lendemain M. Vauvilliers et sa fille
allèrent faire une visite à Mme Chazelles. Celle-
ci les reçut avec effusion, La cordialité du maitre de la fonderie Ja Pénétra de reconnaissance, et le bhiser qu'elle mit sur les cheveux blonds de
Ualixte avait quelque chose d'une caresse ma-
ternalle,
À partir de ce moment, il ne se Passa guère
e jour sans que Calixte ct Mme Chazelles pas-
Sassent ensemble quelques heures, La Jeune fil-
le, certaine de la Sympathie de la veuve, s’a-
bandonnait sans crainte aux élans naïfs de son
Caractère. Parfois elle l’emmenait, chez ses pau-
vres; elle la consulta Pour la fameuse toilette de
bal. Elle l'entraîna même jusque chez le ber- £er que sa chevelure inculte et sa longue barbe avaient fait nommer le père Broussailles par les gens du pays, Mais celui-ci, qui d'ordinaire ac- Cueillait admirablement la jeune fille, ne pui maîtriser un mouvement d’effroi, Je jour où Calixte vint en Compagnie de Mme C'hazélles.
Assis à terre, son chien à ses côtés, il Plus avant son chapeau de paille sur son front, hâlé, et dédaigna de répondre aux questions de la jeune fille. ee
Selle-ci mit près de lui un Panier de provisions et murmura en s'adressant à Sa nouvelle amie:
—Je crois ce vieillard un peu « fou... 1] mêne ici une vie taciturne, isolée, On dirait souvent, qu’il a perdu l'habitude de la parole, C'ependant d'ordinaire il m’accueille bien.
Les deux femmes descendaient, Je chemin, bordé de menthe et, de baume Sauvage, ct quand elles furent Presque hors de vue, le berger se redres- Sa, et sa houlette étendue dans Ja direction qu'elles venaient de suivre, il murmura:
—Elle! elle! que vient-elle faire ici ?
Par uno belle ‘ournée d'été Jacques Chazelles et Firmin Bercy quittèrent la fonderie, ayant à la main un parasol de campagne et un de ces tabourets compliqués qui renferment un attirail d’artiste en quête de paysage. Les cheminées des hauts fourneaux ne laissaient échapper aucun panache de fumée; les marteaux chômaient, et dans le village égayé on apercevait les ouvriers en costume de dimanche, buvant un vin clairet qui met l’esprit en gaieté sans trop monter à la tête. Femmes et jeunes filles se promenaient en jasant. Les garçons se dirigeaient par instinct de leur côté; maïs, sous le regard vigilant des mères, les amitiés qui se nouaïient et les paroles qui pouvaient s’échanger ne laissaient prise à aucune médisance. Firmin et son nouvel ami marchaient allègrement et causaient avec l’entrain de leur âge. Artistes tous deux, élevés dans de saines traditions, ils se communiquaient leurs rêves. Firmin espérait conquérir un jour une belle place à Paris; Jacques, qui, dans la pensée constante d’assurer l’avenir de sa mère, avait renoncé à faire de la peinture le but et la joie de sa vie, s’abandonnait au plaisir de songer que durant toute cette journée il ne s’occuperait que de l’art qui le passionnaït. Ils devaient aller loin, très loin, et copier un coin de vallée formant un délicieux tableau.
Tout à coup Jacques cessa de parler, et prête l'oreille.
—Entendez-vous? demanda:t-il.
—Oui, répondit Firmin, c’est Mile Marielle.
—On dirait les sons d’un violoncelle.
—Vous avez raison... Malgré vos études et Vos voyages, vous n'êtes pas sans avoir cntendu parler de Paul Aubertas, dont la réputation fut européenne. Durant les années de sa célébrité il se maria à une charmante femme, peu riche, mais douée de toutes les qualités propres à faire le bonheur d’un homme de talent; car nous ne devons point nous le dissimuler, il faut des aptitudes d'âme tout à fait spéciales pour comprendre ces grands enfants qu’on appelle des hommes de génie, et les pousser doucement, vers la gloire au lieu de paralyser leur élan. Aubertas était alors en pleine possession de sa renommée. Pendant dix ans ils vo- Yagèrent ainsi, lui cueillant des palmes, elle les tressant en berceau pour sa fille, cette Marielle dont, vous entendez l’âme chanter sur son instrument. On aurait déjà pu compter Marielle au nombre de ces enfants prodiges dont le talent devance les années, mais Aubertas, jaloux de cette vocation entée sur son génie, formait sa fille, l'instruisait et ne lui permettait Pas encore de jouer en public. Brusquement, en plein succès, la maladie s’abattit sur Aubertas: le tremblement qui s’empara de ses membres lui rendit impossible de tenir l’archet, et d’une célébrité retentissante il tomba brusquement, dans l'oubli. Autant vaut dire que la mort commença pour lui: une mort lente mais certaine. Les oiseaux de Passage, qu’on appelle les artistes, réunissent peu d’économie durant les primières années de leur gloire. Ils se disent : vent qu’il sera temps plus tard, et jouissent de la vie tandis qu’elle effeuille ses roses. Lorsque Aubertas se sentit enlevé à l’art, il n’eut d’autre instênct què celui de disparaître d’un monde qui,
après l'avoir acclamé, le laisserait si vite retomber dans Je néant. Sa femme possédait, dans cette vallée, un domaine de peu d’étendue; mais la maison était suffisamment grande et le jardin assez vaste. Si on ne pouvait vivre dans ce coin de terre il] semblait possible d’y mourir. La famille Aubertas arriva ici un soir d’automne; un ancien jardinier fut c re-
Mmeurer assis dans tonnelle en été 11 trouva son talent de sa fille, et e par cet habile maître, devint blement artista. Mais à mesure qu’elle grandissait, le père s’affaiblissait da- Vantage: il y a trois ans il mourut d’une maladie lente à laquelle les médecins n’ont, donné de nom. Consomption, névrose, anémie?
l’âme avait usé le fourrean, Mme Aubertas est restée dans «a maison, et, vit seule avec sa fille, crucifiée chaque jour par la craînte de voir s’envoler l'unique tendreste qui Jui reste en ce monde,
d’un catalpa, jouait, avec ne expression merveilleuse.
€ Improvisait, car elle n’avait
pas de musique à côté d’elle, et ce qu’elle chantait était d’un caractère si intime et si poignant qu’elle n’en pouvait avoir taouvé les notes que dans son cœur.
Vêtue d’une robe flottante, sous l'ombre de l’arbre dont les grappes de fleurs blanches piquées de velours brun sè mélaient à sa chevelure noire, elle aurait pu Servir de modèle au plus exigeant des peintres.
—Ah! s’écria Jacques, si je pouvais rendre cela.
—Atitlendez, répondit Firmin.
11 tourna le bouton de Ja grille, la franchit, puis présentant Jacques à Mme Aubertas.
—Madame, lui dit-il, vous m’avez souvent prié de faire le portrait de votre fille, et j'ai reculé devant les difficultés de la tâche; laissezmoi vou: présenter mon ami, et si vous le voulez bien prenons ici tout d@ suite une première séance.
—Quoi! dans oe jardin.
—Justement! En plein air! Il existe une école qui ne parle que de cela. Pardonnez-nous, madame, et cette brusque entrée et cette présentafion rapide, l'artiste doit être saisi par l’ensemble du tableau, avant de se mettre à l’œuvre. Jesais bign que tout ceci n’est pas absoment correct, que nous avons un costume un peu négligé. Excusez-nous en faveur de l’intention.
—Ekh bien! monsieur, répondit Marielle à Jacques, je vais vous jouer la “Chanson des Saules’”’ afin que vous puissiez prendre ce mouvement, comme dit votre ami.
Firmin saisit un crayon, et se mit à dessiner une touffe de solendides pivoines; Jacques, entraîné par la grâce et la beauté de son modèle
ébaucha rapidement une figure deur. Marielle jouait sa per de ce qui se Passait autour d Sage pâle, couronné des semblait d’une beauté idéale, et les rêves de son Cœur, racontés dans
cette mélodie, transportaient des deux artistes dans un monde enchanté!
Les heures passèrent sans qu'ils s’en doutassent, et ce fut seulement en Voyant baisser le soleil qu'ils cessèrent de peindre.
—AÀ dimanche la Prochaine séance, dit Jacques.
H plaça la petite toile dans le salon, se char- £ea de nouveau de Son attirail de campagne et reprit le chemin du Val-Perdu.
—N'est-elle Pas ravissante, cette Marielle? demanda Firmin. Eh bien! je ne Puis m'empêcher
de croire qu'elle se meurt du mal auquel à succombé son père.
—Si jeune!
—C'est peut-être un instinct qui Pouse la ère à ïaiter de la sorte le Portrait de sa aut aussi avouer que Marielle souffre i £ereux que la phtisie.
de demi-granns paraître se préoccu-
‘elle. Son vi- Brappes de catalpa,
— Lequel ?
—Ah! œ sont des Suppositions fausses, peutêtre, mais je suis convaincu que Marielle aime Adémar de Verfeuil.
—N'est-il point sur les rangs tendent à la main de Mlle
— 1 subit la Pression de il ne désobéit. Adémar est naturellement; désintéressé. Mais ça mère Jui a trop répété que, Pour lui rendre sa situation perdue, il devait,
voucment pour il entre dans ses vues matrimo-
de ceux qui pré- Vauvilliers,
Sa mère À qui jamais
faire un beau mariage, Par dé Mme de Verfeuil
ALES LS Li À: à
np: EN TS :
aies. S’il écoutait son cœur, il demanderait la main de Marielle, et Marielle le sait, et Marielle souffre d'une lutte inavouée entre son légitime orgueil et un emour qui s’ignore. Jamais Adémar ne m’a fait de confidence, et Mile Aubertas garde son virginal secret, mais lorsque M. de Verfeuil vient visiter Mme Aubertas, il est facile de deviner à l'émotion involontaire que trahissent leur visage, le mystère, qui se cache au fond de ces jeunes âmes. Marielle se rend à peine compte de la joie secrète qu’elle éprouve pendant qu’Adémar écoute avec recueillement les accords de son violoncelle; plus avancé dans la vie, M. de Verfeuil démêle l’énigme de son âme. Je sais que s’il était libre de faire la vie à son gré il épouserait cette belle fille pâle, frêle, et maladive; que près d'elle il préférerait la pauvreté à la fortune partagée avec une autre; mais avant de songer à lui, Adémar obéit à une volonté implacable. Le devoir le garotte. Très fier et très droit, il ne mentira jamais. S'il demande en mariage Mile Vauvilliers, il la renura certainement heureuse, et la conduite de son mari à son égard ne lui petinettra jamais de supposer qu’il s’abandonna à un autre rêve. La dot de Calixte sera d'un million comptant, et vous devinez ce que vaudra plus tard l'héritage du père.
—N’est-il point terrible que cette fille charmante soit l’objet de pareils calculs?
—Vous avec raison, Jacques, mais cette même comédie se joue autour de toutes les dots, et trop souvent les tristes héros de ces comédies ne valent pas Adémar de Verfeuil.
—A-t-il donc des chances de réussir ?
—il en posséderait auprès de toute autre jeune fille. On ne peut lui refuser ni la distinction ni
même la beauté physique. Enfin, si Mlle Calixte tient à une Couronne de comtesse, il lui offre un blason datant des croisades; s'il est un déshérité de la fortune, il est aussi un honnite homme. Heureusement Mlle Vauvilliers ne connaît pas la vanité! Certes, si elle devenait, la femme de M. de Verfeuil, elle ne serait peut-être jamais absolument heureuse, et sans savoir pourquoi il manquerait un aliment à son cœur, mais elle serait honorée, respectée, ct sa fortune recevrait un digne emploi tandis que...
— Pourquoi n’achevez-vous pas?
—Pour cette raison, qu’il est véritablement trop triste de voir des jeunes filles comme eke devenir l’objet d’un marchandago et d’un trafic. Ne voyez-vous, ne devinez-vous donc rien ? Si peu que vous vous mêliez à la vie de M.
Vauvilliers, ne remarquez-vous pas qu'un certain Personnage se trouve sans fin maintenant, entre Calixte et lui?
—Voulez-vous parler de M. Corseul.
—Oui, je pense à celui-là, et j'espère que vous: ne le défendrez pas quand je l’accuse.
—Je ne le connais assez ni pour l’accuser ni Pour prendre son parti. Mes relations avec lui se bornent à peu de chose. Lorsque je I rencontre il me parle de la mine du Canigou…
—Prétexte!
—Prétexte sérieux, du moins, car cette mine existe, FE
—Sans doute, seulement elle ne lui appartient, pas.
—I] l’afferme Cependant, et agit en toute circonstance, comme s'il était autorisé à traîter.
—Oh! ce Personnage doit avoir toutes les audaces. Il a le droit de traiter, c’est, possible. On lui a fait une promesse de vente, et cette
promesse lui donne le droit d’agir comme s’il était déjà propriétaire, mais je mo défie toujours de ces parisiens qui viennent en province sous prétexte de négocier des affaires en commandite, et qui le plus souvent masquent des faiseurs de quatrième ordre sous l'apparence de petite capitalistes. Vous m’objecterez que M. Corseul vient d’acheter Beauchâtel, d'accord ; maïs je sais de bonne source que le propriétaire se contente d’un acompte de vingt-cinq mille francs. Avant, que le paiement soit achevé M. Corseul aura peut-ütre sans retour : quitté le Val-Perdu, et, faute de paiement, M. Laufré qui se défaisait de son domaine par caprice, sera très heureux d’y rentrer. 11 gagnera à cette vente de retrouver restaurée une demeure dont les tourelles perdaient leur pignon comme les meunières leur bonnet. N’avez-vous point deviné les projets réels de ce monsieur de Haute- Garonne? Et bien! la mine, le château servant de prétexte à des vues plus sérieuses, M. Corseul a appris que nous avions au Val-Perdu une belle fleur sauvage et il s’est promis de la transplanter dans le monde parisien. Mais nous sommes là pour la défendre. Votre mère s’est prise d’une, soudaine amitié pour Mlle Calixte, je possède à Paris des amis nombreux, journalistes, artistes, assez au courant de qui se passe dans la sphère des voisins pour m’envoyer un jour des notes précises sur le bel Anatole.
—Quoi! s’écria Jacques, vous croyez que M.
Corseul ?..
—Ne remarquez-vous donc rien?
—Vous le savez, avant l’arrivée de ma mère je m’occupais exactement de mes devoirs, et je n’allais chez M. Vauvilliers que le dimanche: depuis que j’ai retrouvé les joies de la famille, je
"je
ne quitte guère le pavillon durant mes heures de
loisir. 11 mest donc moins facile qu’à vous de
suivre les marches stratégiques des prétendants
à la main de Mlle Vauvilliers. Quel dommage
qu’une si aimable créature soit exposée à deve-
nir Ja compagne d’un homme qui l’épousera pour sa dot, et ne saura rien comprendre de ses qualités.
— Oui, répondit Firmin d’une voix plus âpre, mais il est de notre devoir de veiller sur cet ange. Nous mangeons Je pain du père à quelque degré que se soit. De moi il fera s’il se peut un véritable artiste; vous deviendreg un ingénieur remarquable, et le maître fera tout pour vous mettire en lumière, et vous créer un brillant avenir. Nous lui donnons notre temps ct notre intelligence, soit! Il nous paie pour cela. Mais il a le droit de tout, atitendre de notre dévouement, en faveur de l'intérêt, qu’il nous témoigne. Je vous le déclare, je percerai à jour cet Anatole Corseul, venu peut-être dans notre Val sur la simple indication d’une agence de mariage.
—Vous êtes un brave cœur! s’écria Jacques en serrant la main du sculpteur.
—11 faut bien qu’il s’en trouve, pour que l’espèce ne s’en perde pas!
—Je n’avais pas besoin de cette journée. passée avec vous pour vous vouer une grande sympathie; la voilà changée, je l’espère, en solide amitié.
Ils revinrent lentement à la fonderie, plus silencieux qu’au départ. Quand ils rentrèrent au Val-Perdu, le premier coup de cloche était sonné; il. leur restait, à Peine un quart d’heure pour changer de costume. Mme Chazelles avait accepté l'invitation de M. Vauvilliers. Rien ne pouvait paraître plus doux à cette femme, frap-
tpée à vingt ans en plein bonheur, que de renat- ‘tre pour ainsi dire par ses joies maternelles ‘Jacques avait obtenu qu’elle quittât son deuil.
Vêtue d’une robè de soie violet foncé, un fichu ‘de blonde sur les épaules, elle était charmante ‘encore, et ses cheveux blancs ressemblaient à ‘une fantaisie de coquette ayant mis un œil de poudre sur ses bandeaux. Jacques paraissait, fier de sa mère. Le solide esprit de.Mme Chazelles charmait M. Vauvilliers; il se réjouissait d’avoir donné à sa fille une si admirable compagne. Avec sa liberté d'enfant gâtée, Calixte demanda à Firmin l’emploi de son temps.
—Dites de notre temps, mademoiselle; puisque nous ne pouvions le passer près de vous, il était impossible d’en faire meilleur usage.
—J’en serai juge; donc vous êtes allés en pleine campagne ?
D'abord notre ingénieur songeait à peindre un adorable coin de paysage que nous avons découvert tous les deux. Croyez-vous que l’on puisse être amoureux d’un paysage, mademoiselle?
—Oui, répondit Calixte, si vous entendez par 1à que vos pas se portent, de préférence de ce cô- ‘té, qu’un sentiment invincible vous attire vers T’horreur ou la beauté de ce cadre, à
—Ne discutez jamais cette question avec elle, ‘dit M. Vauyvilliers, je ne puis vous dire à quel ‘point ses enthousiasmes pour la nature me ‘causent de mortelles inquiétudes. Figurez-vous Awelle chérit par-dessus tout un bois de noyers "où règne une ombre presque impénétrable, et au sortir duquel se creuse un abîme dont les eaux noires, couvertes de roseaux, empêchent de voir Ce pays, que vous voyez seulement par son côté pittoresque renferme des ravins effrayants,
des carrières abandonnées, et c'est justement de ce côté que la méchante fille dirige ses promenades. Et cependant, ajouta Vauvilliers, st je per-dais Calixte Par un de ces accidents au-devans desquels elle semble courir, j'en mourrais de désespoir.
—Ah! père! père! s’étria Calixte.
Mais en même temps qu'elle poussait, cette exclamation que son accent rendit si tendre, elle jeta sur M. Chazellos Un regard rempli d'une re- Connaissance allant jusqu'aux larmes.
—Promets-mai de ne jamais t'exposer comme tu l'as fait cent fois, ma chérie?
—Oui, père, je le promets; j'ai souvent joué. avec le danger, mais À l'avenir je serai la prudence même.
—Défie-toi surtout du bois de noyers!
—Je m'en défierai; monsieur Bercy, les con.seils de mon père ont ouvert, une parenthèse . dans notre entretien, fermons-la et revenons aux Paysages dont vous êtes amoureux, vous et votre ami.
—Eh bien! mademoiselle, nous nous dirigionsr du côté d’un Petit étang, à bergés fleuries, om-bragées d’arbres de Sainte-Lucie, d’ébéniers ett de sureaux. Sur cette eau morte, figurez-vous des fleurs de nénuphars jaunes et bleues, des châtaignes d’eau, des lentilles vert tendre; puis traînant autour des myosotis bleus, des menth
Je voudrais
douce, une sorte do Muse de la nature... Jo zelles de ce côté, lorsque n violoncelle fui a fait.
tourner la tête; nous nous trouvions devant le jardin de Mlle Marielle Aubertas. Alors, savezvous quelle idée s’est emparée de mon ami: l’impérieux désir de faire le portrait de cette créature idéale, et dans le cadre même où il la voyait. Les audaces réussissent toujours. Je présente Jacques, il commence, et je vous affirme que ce portrait sera un chef-d'œuvre.
—Je n’en doute pas, répondit Calixte; le modèle est ravissant, et je eonnais le talent de M. Chazelles. J'avoue que j'aurai la curiosité de juger de l’œuvre, et si vous avez séance dimanche, je choisirai ce jour-là pour faire une visite à des voisines que j'aime beaucoup. N’êtes-vous point très lié avec ces dames, monsieur de Verfeuil ?
—En effet, mademoiselle.
—Je regrette infiniment que la santé de Mile Marielle ne lui permette point de venir souvent ici; j'espère néanmoins qu’elle voudra bien assister à la fête que mon père donne dans quinze jours. Elle sera complète. Je couronne une rosière et j’habille tous les enfants du pays. Et puis, je puis bien l’avouer, j'aurai une toilette venue de Paris, de la maison du roi des couturiers. Mon père ne veut pas me voir avec des robes de vingt-cinq francs! Il paraît que je ne serai une jeune fflle sérieuse que le jour où je saurai royalement dépenser les millions de mon père.
Pendant le dîner, Calixte se montra pleine de verve et d’entrain. Adémar l’écoutait avec une sorte de crainte; Anatole Corseul croyait de bon goût de paraître absorbé dans le sentiment d’une admiration croissante, Jacques et Firmin soutenaient la causerie avec esprit, entraînés
Nu
Par cette grâce sans recheche et cet esprit sans apprêt.
Calixte quitta le salon au bras :le Mr e Uhazelles, et toutes deux, accompagnées de M. Vruvilliers, allèrent s'asseoir sur la te ra: 0. € fut une journée charmante pour |: iX amies, Ils se retirèrent de bonne heure, et lsissérent Anatole et le maître de la fonderie da: une dis cussion importante, à propos du rendent Ues mines du mont Canigou.
Après une semaine de labeur, Jacques et li:
min prirent la route de la maison de larielle. Celle-ci était assise à la même place, son violoncelle à ses pieds, et l'ombre transparente du catalpa descendant sur son front de neige. Ils trouvèrent dans ce jardir iouant avec des roses, et Adémar lisant des vers d'André Chénier. Par une étrange et cruelle fantaisie, Marielle avait demandé “le jeune Malade”. Adémar lisait, d’une voix sonore et douce, et communiquait à chaque vers le sens de sa beauté propre; dans sa bouche, et lue à deux pas du fauteuil de Marielle, cette œuvre ravissante s’imprégnait d’une déchirante tristesse, Parfois Adémar s’arrêtait, étouffé Par une émotion dont, il ne restait plus maître; alors l’angélique regard de Marielle plongeait dans le sien avec une profondeur étrange dans laquelle il trouvait l’audelà de la vie.
Au moment où les deux amis pénétrèrent dans le jardin, le livre venait de tomber des mains de M. de Verfeuil, et Marielle regardait le ciel avec une touchante expression de résignation. Elle se leva et fit deux Pas en avant en apercevant les jeunes gens, mais elle retomba vite sur son fauteuil. Pourtant elle s’efforça de sourire et de paraître joyeuse. J acques dressa, la toile sur
le chevalet, étudia eonsciencieusement l’œuvre
commencée, puis il dit à Marielle:
—Le cadre est fini, il s’agit mafntenant de la figure, la réussirai-je?
—Puisque vous me représentez jouant du violoncelle, vous plairait-il de m’entendre jouer?
—Je n’aurais osé vous le demander dans la eraïinte de vous fatiguer.
* Elle prit l’archet, puis se penchant vers / dé. mar.
—Recommencez ‘‘le jeune Malade”, dit-elle, il me semble que l’harmonie des vers de Chénier s’alliera merveilleusement avec les sons de l’instrument. Cette triste fantaisie amena une soudaine pâleur sur le front de M. de Verfeuil. Il obéit cependant, et ces vers si puissants ct si tendres parurent une révélation à ceux qui les entendirent. Tandis que M. de Verfeuil les li-
sait, le pas de Calixte effleura sans bruit les fl allées. Elle tenait sa promesse de visiter la jeune malade. Très simplement vêtue d’une robe de toile, un chapeau de paille manille sur la tête, elle se montra quand le livre fut fermé et que le violoncelle cessa de pleurer sous les doigts de la jeune fille. Alors elle courut à Marielle, et la pressant dans ses bras:
—Quelle grande artiste vous êtes! Jamais vous n’awz joué ainsi! Mais vous vous tuerez à faire chanter ainsi votre instrument et ceux qui vous aiment devraient vous interdire de jouer.
—Mademoiselle, on est indulgent pour les malades, et je suis une malade...
—Voilà votre portrait! qu’il est ressemblant, Marielle! Oh! monsieur Chazelles, vous. aurez beau faire désormais de la modestie, je sais ce
— T1 — que vous pouvez. C’est tout simplement adorable. Votre mère doit être heureuse, Marielle?
—Certes! mais plus tard cencore, quand ce tableau seul lui rappellera celle qui s’en est, allée, clle sera deux fois reconnaissante à M. Chazelles.
—Voulez-vous bien vous taire! dit Calixte en l’embrassant: à vingt ans on guérit toujours!
—Ma mère n’est pas 1à, ajouta Marielle... Nous pouvons bien être franches, n’est-ce pas? Je serai morte à la chute des feuilles.
Ademar se leva sous prétexte de seplacer le volume dans la bibliothèque, mais en réalité pour dissimuler son trouble aux regards de Mlle Vauvilliers.
Quand il revint, son visage avait recouvré un calme absolu.
Une séance de quatre heures suffit, à Jacques pour achever d’esqui:«er la figure, déjà souriante dans ce cadre de fleurs. Calixte laissa les jcunes gens s'éloigner, et plus tard, accompagnée de Gloriole, elle rentra chez elle. Son père l’attendait dans le salon eh compagnie d’Anatole Corseul, de Firmin Bercy et de Roberval.
—Mon père. dit-elle, décide M. Chazelles à faire mon portrait, je suis jalouse de celui de Marielle.
VT
La, fonderie chômait: les ateliers restaient clos les fourneaux vides, les cours désertes, Maïs si le travail se donnait relâche, l’activité des ouvriers trouvait larcement carrière dans une autre partie du Val-Perdu. Là passait, courait,, se pressait une population active, heureuse, Le rire brillait sur tous les visages, la chanson
92 Se
orne app
commencée dans un groupe s'achevait dans Fautre. On entendait de grands coups de marteau frappés dans les madriers, on voyait arriver des charretées de feuillage; les petits enfants chancelaient sous je poids des bottes de fleurs. Des arbres tout, entiers, arrachés de la forêt voisine, masquaient les piliers d'un arc de triompheÿ, assises sur la pelouse, des petites filles formaient des couronnes et des guirlandes. Dans le parc se dressaient des tables gigantesques, où devaient prendre place des ouvrir: :. la fonderie et leurs familles. Une estrade dominant un vaste espace découvert servirait aux musiciens. Vraiment ce n'était pas trop de toute une journée pour les prépamatifs . de la fête de Calixte, reine charmante du Val-Perdu. Des invitations lancées depuis quinze jours conviaient les pro- Priétaires des châteaux voisins à un dîner que fournirait la maison Potel et Chabot, et qui serait servi par le personnel de la maison.
Quant à l’orchestre du bal, on se contenterait de celui du théâtre de Perpignan, fort passable en vérité. Calixte affectait de re pas se montrer. Elle devait paraître ignorer ce qui se préparait pour elle. Mais si elle demeurait discrètement enfermée dans le hall, Gloriole qui trouvait moyen dftre partout à la fois accourait toutes des demi-heures annoncer qu'il était arrivé une caisse ie Paris; qu’elle avait vu les bijoux destinés à la rosière; que les musiciens s’installaient au château. Calixtè se sentait heureuse. La toilette commandée était prête, et, cette toilette était ch:rmante, Elle se demandait quels souvenirs lui offriraient ses amies. Quant à elle, la chère mignonne, elle avait aussi son mystère, complot charmant, ignoré de M.
Vauvillig, et dont la réussite était en partie
JR
due à Mme Chazelles. Toutes deux s’entendaiïent à merveille; la mère de Jacques épreuvait une joie chaque jour grandissante à garder près d'elle cette belle fille, si simple, si douce, étrange parfois dans ses fantaisies d'enfant gâtée, mais généreuse avec passion, et presque franche avec excès. Qui sait quels rêves indéfinis traversaient la pensée de la veuve, tandis que ses doigts effleuraient la blonde chevelure de Calixte? Cette intimité croissante causait un bonheur non moins grand à M. Vauvilliers. N’était-ee point la Providence qui snvoyait au Val-Perdu cette femme d’une distinction rare, apportant à Calixte l’appui de sa présence au moment où elle entrait réellement dans le monde. En confiant sa fille à Mme Chazelles, le maître de la fonderie paraissait si ému que des krmes montèrent aux yeux de la veuve. Aussi, cèrtaïne de l'approbation de son père, Calixte ne quittait elle guère Mme Chazlles durant les heures de l’après-midi. Tantôt elle courait au pavillon; d’autres fois elle restæit avec elle dans le parc. On les voyait ensemble dans les chaumières des pauvres gens; Jean-Louis, qui souffrait d’une fièvre survenue depuis l’aventure du Trou-aux-Mâcres, devint pour elle l’objet de soins particuliers. Un jour Calixte ayant donné ordre d’atteler, monta dans une voiture légère avec Mme Chazelles, fit arrêter devant le bois de noyers, puis s’appuyant sur le bras de la veuve, elle se dirigea vers le gouffre sinistre. Les parois, droits comme ceux d’une falaise, formaient un mur crayeux, veiné de rouge.
L'eau noire, couver& de roseaux et de châtaignes d’eau, croupissait au fond. Calixte n’a vait point osé y revenir depuis le jour où elle faillit être victime de son élan généreux. Ar-
rivée près de l'arbre dont les branches avaient aidé à son salut, elle s'agenouilla et dit à Mme Chazelles:
—Regardez tout au fond... Jean-Louis se trouvait là... sur cette pierre dépassant à peine la muraille; il s’accrochait à cette touffe ligneuse poussée entre les roches, et moi, descendant par cet endroit où l’on dirait, que des degrés naturels sont ménagés, je m'arrêtai, sur cette corniche étroite, incapable d’aller plus loin, et dans l’impossibilité de remonter: Jean-Louis appelait à l’aide, tandis que prise de terreur, et sentant que le faible appui qui me soutenait, ne tarderait point à crouler, je me demandais combien de secondes s’écouleraient avant que je trouvasse la mort dans cette eau fétide... Oh! notre sauvetage à tous deux fut un miracle. Je me souviens à peine de ce qui sè passa; Jean-Louis fut ÿamené le premier à terre. Quant à moi au moment ‘où je touchai le sol le m’évanouis à moitié.
Mme Chazelles embrassa longuement Calixte.
—Depuis que je vous connais, dit la jeune fille, j'apprécie cent fois davantage la généreuse imprudence de votre fils. Si son courage lui avait coûté la vie cependant! Quel désespoir eût été le vôtre. Oh! jamais! jamais! mon père ne s’acquittera envers vous.
—Jacques a rempli son devoir ce jour-là, mon enfant, comme il le remplira, je l’espère, dans toutes les circonstances, même les plus difficiles. Les âmes bien trempées ne se manquent jamais à elles-mêmes,
Longtemps Calixte ct Mme Chazelles restèrent au pied de l'arbre séculaire qui paraissait les envelopper à la fois de sa force et de son ombre. les se sentaient en cet endroit si complète-
ment heureuses qu’elles durent faire un effort pour s’arracher à la joie sereine qui leur remplissait l’âme. Cefut à regret qu'elles quittèrent le Trou-aux-Mâcres, et la jeune fille dit en se levant à Mme Chacelles:
—Une croix sera dressée ici, en souvenir du jour où j'ai failli y périr.
Cette promenade acheva de les rapprocher.
La vie de Calixte se compléta. Elle ressqntait pour ka mère de Jacques une affection ardente, enthousiaste, qui, jusqu’alors, lui avait manqué.
Elle la consultait sans cesse, refaisant de son éducation ce qui jusqu'alors restait trop volontaire et trop libre. Elle renonçait presque à ses promenades à cheval à travers les gorges du Val-Perdu; elle lisait davantage, et tirait orgueil de sen adresse à exécuter les travaux à l’aiguille que lui enseignait Mme Chazelles.
Moins frivole, elle Paraissait plus jolie. Das le cœur de la veuve. Calixte trovait tant de résignation et dé véritable grandeur qu’elle sentait le besoïn de l’égalèr, par des efforts constants sur elle-même. Elles s’entendaient d’une façon presque absolue. Mme Chazelles poussa la bon jusqu’à se rendre à Perpignan, afin d'acheter tout ce qui manquait à Calixte pour la réussite de san petit complot. Gloriole leur avait apporté son aide, et rien ne pouvait présagker que le mystère en eût été trahi. Les hôtes commenÇaient à arriver an Val-Perdu. Mme Chazelles ct Calixte veillaient à l’arrangement élégant des chambres. Un souper retint - assez tar les hôtes de M. Vauvilliers, et l’on se sépare en se promettant de se retrouver le lendemain de bonne heure.
Peut-être Calixte s’endormit-elle tard, occupée
qu’elle était par la pensée d’une longue journée de fête; cependant, lorsque Gloriole entra danse sa chambre, elle la trouva debout, accoudée à sa fenêtre, respiram, les for@&s senteurs qui, des collines, lui arrivaient par bouffées.
Elle mit une robe fort simple, et descendit au hall où Mme Chazelles l’attendait. Peu à peu les invités descendirent. C’étaient des gentilshommes des environs, la plupart de fortunes modestes; des propriétaires opulents parlant un peu trop de leurs terres et faisant sonner haut la dot de leurs filles. Au nombre de ceux-là se trouvait M. Mantferroux; il possédait deux cent mille livres de rentes qu’il dépensait avec plus d’ostentation que de bon goût. Sa femme et ses trois filles, d’une élégance fastueuse, s’kabillaïent à Paris. Quand elles parurent, en costumes trop voyants et trop riches pour la matinée, Mme Chazelles ne put réprimer un sourire,
M. Montferroux, fils d'un éleveur de Normandie, vendit ses herbages après la mort de son père, et vint s'établir à deux lieues du Val-Perdu, dans un château qu'il restaura avec magnificenoe.. Devenu le propriétaire du manoir, il se crut le droit de reproduire, pour son usage, les armes de l’écusson surmontant le portäil, comme s’il était l’héritier direct d’une grande famille éteinte. Quand il songeait à marier ses filles, ce n’était jamais qu’à des gentlshommes de bonne souche. Grandes, maigres, laides, mais avec une sorte de piquant dans l’expression, les trois sœurs, dotées de deux cent mille francs, ne pouvaient manquer de trouver des maris. Orgvrilleuses, près les jeunes filles pauvres, elles éprouvaient contre Calixte une sourde jalousie voilée d’amabilité de commande. Calixte, belle, girituelle et possédant du chef de
sa mère huit cent mille francs, était un autre parti que Miles Montferroux. L'élégance sobre de Calixte déconcertait un peu toutes prétentions. Mme de Verfeuil entra avec son fils. Vétue de noir, son visage émacié sessortait, vivement dans un cadre de jais et de dentelles." Elle avait fort grand air. L'expression glaciale de sa physionomie se fondit en apercevant Calixte, mais elle n’eut pour les petites Montifcrroux qu’un salut froid. Une jolie petite veuve, qui s’habillait de lilas tendre, passa à son tour au bras de son amie de pension, Rose Bellini; elles habitaient auprès de la fonderie et venaient souvent chez Calixte. Celle-ci les embrassa avec effusion. Enfin la salle se remplit de familles empressées d’accourir à l'invitation de M. Vauvilliers, de jeunes femmes charmées de danser, de jeunes gens pensant, qu’au bal il leur scrait poutêtre possible de découvrir la jeune fille dont ils souhaiteraient devenir le mari.
La cloche de la chapelle sonnait à grande volée, M. Vauvillier dit à ses invités:
—Ma fille et moi nous allons prendre la rusière dans sa maison; nous vous retrouverons à la chapelle.
Dans l’humble demeure vers laquelle se dirigeaient Calixte et son père, l'émotion était grande. Assise sur le souil, l’aïeule guettait de loin. A l’intérieur une scène tonchante se passait. Colette, la rosière, s'était trouvée orpheline à l’âge de douze ans. Quand la mère expira de fatigue, plus que de maladie, elle laissait trois enfants et une vieille mère cassée par l’8ge. Colette accepta le fardeau avec vou'age.
Tandis que l’aïeule gardait les petits, elle gagnait quelques sous à coudre chez les gens du pays. Sa mère cultivait le jardin, soignait les
Re
abeilles, élevait uelques chèvres. Tout le monde s’intéressait à Colette, qui grandit, élevant la petite famille, se refusant tout afin de tout accorder aux autres. Lorsque Mlle Vauvilliers eut l’idée de récompenser, chaque année. la fille la plus sage du Val-Perdu, ce fut sur C'olette
que se réunirent tous les au’: ges. Seule, Ja brave fille en parut surpris. Peut-être eut-elle refusé cet honneur, sans joie que manifestè-
rent les petits à cette nouvelle; aussi tandis que M. Vauvilliers, sa fille, et un groupe formé des plus anciens du village se rend à la maison de Colette, celle-ci laisse achever sa toilette par les enfants. Pauline noue la ceinture de satin blanc, Charlot lui tend un livre de messe; la plus jeune, Vermeille, une blondine de huit ans, présente la dernière épingle que Colette va mettre à son fichu. L’aïeule se lève de la chaise sur laquelle elle était assise, à l'ombre des Pampres dont la porte est couronnée. Les larmes aux yeux elle remercie M. Vauvilliers de l'honneur qu’il fait à sa famille. ('olette rougit en serrant contre elle les enfants, Calixte l’embrasse et pose sur son front, un peu brun, le chapel de roses que l’évique de Soissons don. na le premiéæ à la plus sage. Le maître do la fonderie offre le bras ? "+ eonfuse, un membre du conseil municipal présente gauchement le sien à Calixte; l’aieule suit, s'appuyant sur deux de ses petitsenfants.
Les invités de M. Vauvilliers ont, pris place dans les bancs de la chapelle, mais les ouvriers fiers de voir couronner la fille d’un ancien camarade, sont rangés sur deux haies. N’était le respect inspiré par la sainteté du lieu, ils applaudiraient tous. Au fond on aperçoit le mattre-autel illuminé, les vareure ve l'orrens arri-
vent sur la place; le desservant, les enfants de chœur et le bedeau descendent vers le portail, et le vénérable vieillard, avec quelques j'aroles émues, donne sa bénédiction à Colette. ia rosière se place dans le chaur, ayant à ses côtés Mile Vauvilliers, sa marraine, Avant l'Evangile, l’officiant descend de l'autel, un enfant de chœur porte à ses côtés un plat d'argent dans lequel se trouv:, une montre d’or et de menus bijoux. Illui parle à son tour du bonheur dans la famille qu’elle fondera. A ces évocations de tendresses ct de fiançailles lointaines, Colette rougit, et sa marraine devint un neu pàle. Elle se demanda pour la première fois si les félicités promises à ceîte enfant s<ront un jour son partage. Colette pauvre, Colette chargée d'une famille qu’elle n’abandonnera jamais, lui paraît à cette heure plus certaine qu’elle-même de sa félicité! Celui qui la prendra pour femme obéira seulement au sehtiment qui l’entraîne vers cette honnûte fille, tandis que Mlle Vauvilliers, l'opulsnte héri stera peut-être plus de convoitise qu’elle n’inspirera d'amour. Elle prie avec une force rendue plus grande par cette vague angoisse, puis son regard se portant sur le groupe d'hommes debout dans le chœur, ces hommes qui pour la plupart, ne priaient pas et qui peut-être n’ont jamais su 1ri r, elle «e sent prise d’un frisson douloureux; mais ses veux rencontrent en ce moment les yeux de Mme Chazelles, et le calme rentre dans son cœur; quand elle voudra faire un choix, n'est-ce pas Jenny qu’elle consultera après son père.
La cérémonie terminée, on quitta l'église; Colette cette fois est près de sa grand'mère qui pleure en la serrant dans ses bras. Ouvriers, invités se confondent fraternellement. ‘Tout à
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Coup un robuste jeune homme, beau d’une beauté franche et sereine se fraie avec peine un passage, et le regard droit, la voix un peu trem-
blante, il demanda: :
—Mère Cadiote, Colette, si vous le voulez
bien, remettra dans trois semaines cette voilette blanche, pour revenir dans la même chapelle jurer devant Dieu qu’elle m’accepte pour mari. Je sais .bien qu’il n’est guère d'usage de demander une jeune fille en mariage devant si nombreuse compagmie, mais je serai le plus heureux des hommes si, elle m'accepte, et je me croirai le droit d'ouvrir le bal avec elle.
—Eh bien! Colette, demanda M. Vauvilliers, réponds-tu à, la demande de ce brave garçon?
Colette d’un mouvement rapide fit passzr devant elle l’aïeule et les ‘enfants, puis avec une timidité anxieuse elle répondit :
—Tout ou rien!
—Ah! Colette, vous me rendez fou de joie!
Il embrassa la vieille mère, il serra les mains de Colette, et cet incident doublant l’entrain de la fête, ouvriers et villageois se dirigèrent vers les tables dressées dans le Parc. Colette placée entre son fiancé et sa grand’mère paraissait à la fois emburrassée et, heureuse. Calixte et ses amies aidaient, gaiement av “ervice. Le plus beau bouquet de fête qu'on put lui offrir était la joie de ces braves gens. Eile savait bien, du reste, que son tour viendrait. Tandis que les ouvriers prolongeaient le déjeuner Par des chansons, M. Vauvilliers et ses amis rentrèrent, dans la salle. On déjeuna, puis, comme s’il s’agissait d’une simple promenade, le maître de la fonderie conduisit ses invités sous une tente dréssée sur la pelouse. En y rentrant Calixte Poussa un cri de surprise. À l’intérieur, la ten-
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te disparaissait sous des fleurs mariées avec un art exquis; des fleurs effeuillées couvraient egalement le sol.
—C'’est. mon bouquet, à moi, dit le père en embrassant Calixte.
li tira pourtant de sa poche un écrin et ajouta:
—Ceci est destiné à ta parure.
Calixte l'ouvrit. et y trouva un fil de perles merveilleux.
—Mais père, c’est une folie, les jeunes filles ne portent pas de si riches bijoux.
—Ma chérie, les perles ne sont pas des brillants et puis qui sait combien de temps s'écoulera avant que tu sois une jeune femme?
Les trois gœurs Monferroux avaient fait venir de Paris de jolies fantaises qui ravirdht Calixte. Anatole Corseul s'était fait expédier un bouquet portaut la signature d’une maison à la mode, un bouquet classique, en tant que mosaique de boutons de roses montés sur fil de fer. Une cravate de dentelle l’encadrait. Anatoke paraissait d’autant plus fier de cette merveille que Jacques tenait à la main quelques brins de fleurs sauvages qui lui parurent du plus mauvais goût.
—Daignera-t-elle les accepter? se demandait Jacques.
Il s’avança grave, heureux pourtant.
—Soyez heureuse, mademoiselle, dit-il, vous qui répandez la joie autour de vous!
Calixte regarda les fleurs que lui présentait Jacques.
—Ah! fit-elle, vous êtes allé les cueillir à la carrière abandonnée... On ne les trouve que là. Elle les farda dans ses mains sans se douter
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de la jalousie qui naissait dans l'âme de Corseul, Le
La table placée au milieu de la tente débordait de bouquets et de cadeaux. Calixte embrassait ses amies, elle remerciait tout Je monde avec effusion. Mais ce n’était que Je
prélude de la fête. Les ouvriers vinrent à leur tour; le plus vieux offrit des fleurs au nom de ses Camarades, et Calixte l’embrassa sur les deux joues. Puis vinrent les enfants; enfin une jeune mère, apportant un nouveau-né dans une corbeille d'osier, Pria Calixte de vouloir bien en être la marraine.
Celle-ci aceepta de grand cœur. Le défilé paraissait terminé quand le père Broussailles parut.
Le vieux berger portait sa vieille limousine, et son chapeau ratombait aussi avant, sur ses Yeux; il tenait dans sos
S bras un agneau d’une blancheur de neige qu’il mit aux pieds de Calixte:
—Faudra l'aimer, dit-il, bien l’aimer.
Alors Calixte, caressant tour à tour l'enfant et l'agneau, les adopta à la fois. Le berger se retira au milieu des Ouvriers qui semblaient le considérer avec une sorte de crainte, Les sons de l'orchestre donnèrent le signal, et la danse commença sur la pelouse. Corseul qui s'était élancé le premier obtint de Mlle Vauvilliers la
contredanse dont l'orchestre jouait les premières mesures.
Jacques se rapprocha de sa mère.
—Pourquoi t’es-tu laissé devancer par ce fat? demanda Mme Chazelles.
—Je ne danserai avec personne, ma mûre.
Mme Chazelles Parut surprise, et Jacques ajouta:
—Mlle Calixte aura toujours assez de danseurs. Je me contente d'être son ami,
Il erra dans les salons, puis fatigué de la musique, du mouvement tournant des danseurs, de l’éblouissement de la lumière et du scintillement des pierreries, il passa du salon sur la terrasse.
À quoi songeait-il, tandis que son regard se perdait dans la profondeur des jardins? Se souvenait-il de ses lointains voyages? Son esprit errait-il au milieu des merveilles d’Ispahan? Se rappelait-il les dangors courus au milieu du désert, les longues traversées sur une mer paisible, ses enthousiasmes en présence des grands spectacles de la nature, puis aussi dans ces solitudes où nul ami ne le réconfortait, ses heures de découragement et de souffrance? Il resta longtemps appuyé sur la balustrade de pierre à l’italienne entourant la terrasse. Lex ritournelles des valses lui arrivaient, par bouffées, et sa tristesse grandissait sans qu'il en comprit la cause.
Et pourtant rien ne lui manquait à cette heure. Sa mère était près de lui, leur cxistence semblait largement assurée. Une année auparavant il se fût estimé le plus heureux des hommes,
Un nom mourut sur ses lèvres, faible comme un soupir, et il ajouta:
—Pauvre enfant!
En ce moment Calixte passait de la salle de bal sur la terrasse.
Enveloppée de tulle, et marchant avec la grâce spéciale qui la caractérisait, elle semblait un de ces esprits légers qui traversent es rivières, une de ces fées que la superstition (les peu-
ples place tantôt à l’ombre des bois, tantôt parmi les roseaux des lacs.
Elle s’avança à son tour vers la balustrade ; mais elle ne pouvait voir Jacques en ce moment. Calixte se sentait presque triste, ja conduite de M. Chazelles à son égard cachait une énigme dont elle cherchait le mot, Pourgnoi Jacques était-il le seul qui ne l’eut pas invit . danser. Elle avait saisi son regard plus frvid que d'habitude peser sur elle comme un reproche. Cette enfant gâtée en voulait à l'ingénieur de son abstention. I] lui sembla qu’il devènait coupable à son égard'en évitant de se mêler à la foule de ceux qui murmuraient ses louanges. Et cependant, qu'était pour elle cœ jeune homme entré depuis quelques mois à la fonderie. 11 ne possédait ni l’élégant attrait de M. de Verfeuil, ni le dandysme raffiné de cet Anatole Corsenl qui croyait réussir à lui plaire, en lui envoyant des bouquets si bien montés qu’il ne ressemblaïent plus à des fleurs, et, en lui répétant que le véritable bonheur consiste à avoir une lnge à l'Opéra, trois voitures, et des diamants capables d’exciter la jalousie des autres femmes. Celui-ci la prenait pour une niaise. Quant à M. de Verfeuil, tout en le blâmant elle le plaignait. En agissant à son égard comme il le faisait, en se posant un prétendant à sa main, il obéissait, À l’implacable volonté d’une mére qui croyait de son devoir de relever sa maison ruinée, par une alliance avec une jeune fille millionnaire. S’il devenait son mari, il la respecterait et la rendrait heureuse à la condition que dans le mariage, l'estime soit suffisante pour réaliser la f6licité intime. Calixte ne le méprisait pas. Pauvre, mais de grande race, il offrait, un blason en échange d’une fortune, et la plupart des filles
dans sa situation eussent trouvé le marché avantageux. Mais Calixte était, sans le savoir, une affamée de bonheur. Elle comptait pour rien les millions paternels si ces millions devaient l’empêcher de jouir du bonheur qu’elle voyait briller dans les regards de certaines jeu-
nes mariées ses amies, vivant dans une condi-
tion modeste. Quant à M. Corseul, bien qu'elle ignorât sa véritable situation pécuniaire, elle ne voyait en lui qu’un manieur d’argent avide de palper une grosse dot, incapable de la com-
prendre, assez audacieux peut-{tre pour occuper un jour une situation importante dans la finance, mais trop peu sévère sur les principes de l'équité pour ne pas risquer une de ces chutes
qui tuent d’un seul coup. Dans le nombre de ceux dont elle lisait les intentions et les désirs à travers leurs regards, s’en trouvait-il un sul auquel elle put dire la main tendue: —‘‘Marchons ensemdbile.’’—Oh! s’il venait celui-là traversant le milieu dans lequel Calixte vivait, comme elle le reconnaîtrait vite; combien lui aussi il saurait la comprendre et la conquérir.
Autour d'elle, sans fin s’agitaient des questions de dot, d’argent, de terres, de revenus. Du cœur nul' n’en parlait. On lui offrait les luxueux plaisirs de la capitale, aucun ne parlait de rester dans ce Val-Perdu où elle avait grandi. Jusqu’à cette heurc de la soirée elle s'était sentie satisfaite, et voilà qu’une mélancolie lui venait.
Accoudée sur la balustrade elle se sentait devenir mortellement triste. Tout à coup une ombre passa à ses côtés et un cri involontaire lui échappa:
—Monsieur Jacques!
L'ingénieur s'arrêta surpris de la voir seule tandis qu'on danse encore:
—Souffrez-vous, mademois lle, ou bien est-ce simplement, le repos que vous êtes venu chercher sur cette terrasse ? Le bal est, ce me semble dans toute son animation, et je croyais que vous l’aimiez avec passion.
—Eslce donc mal? demanda Calixte.
— Certes, mademoiselle, il ne m'appartient point de vous donner une opinion là-dessus. Le bal pour vous n'est, pas seulement la danse, mais l'élégance d'une Parure raffinée, des fleurs dans les cheveux et cent mille francs de perles au cou.
Si vous aviez une gcur le Jui interdiriezvous?
—Je laisseraïs ce soin à son mari.
—De sorte que votré femme.
—Un homme dans ma situation ne fait point.
de projets d'avenir, de crainte de les voir dé- Gus. Si je me marie un jour, ma femme m’aimera assez, je l'espère, pour se contenter d’un modeste bonheur dans lequel n'entreront jamais les plaisirs bruyants.
Le refrain d'une nouvelle valse se fit entendre et Calixte faisant un pas du côté du salon, dit à l'ingénieur avec un sourire:
—Je n'ai pas promis cette valse, monsieur Cazelks.
Un violent combat se livra durant une $£econde dans l'esprit de Jacques. Offrir son bras à Mile Vauvilliers était répondre à cette coquetterie insouciante sans doute, et peut-être s’apprêter un chagrin, Ne pas répondre pouvait Paraître peu aimable. 1] restait debout devant elle, à demi incliné, respectueux et presque triste. Une idée subite venait de s'emparer des
danseuses. Le salon débordait sur la terrasse, et les couples enlacés tournaient au son du ‘‘beau Danube” blep’’ non plus sous la lumière des bougies mais à la clarté brillante et froide d’une lune d’argent.
Mme Chazelles inquiète de son fils venait à sa recherche, quand Calixte l’aperçut.
Elle n’eut pas le temps dj la rejoindre, Anatole Corseul, courbé en deux, lui demandait si elle l’acceptait pour cavalier.
—Merci, monsieur, répondit-elle d’une voix glacée, je suis fatiguée et je ne danserai plus.
Jacques eut envie de la remercier; mais déjà elle avait pris le bras de Mme Chazellles et se dirigeait du côté de son père.
--Eh bien! chérie, demanda le maitre de la fonderie, déjà lasse?
—Un peu; et puis, vois-tu, ce qui fatigue ce n’est point de danser aux sons d’un excellent oxchestre, mais de s’entendre répêter sans fin la même chose: vous êtes jolie! vous êtes jolie ! vous êtes jolie! Eh! je le sais bien! c’est pour cela que je voudrais m'’entendre dire autre chose. Ah! père, comme les jeunes gens d'aujourd'hui conraissent mal ce qui plaît vraiment à une femme.
—Que vedx-tu! il faut les prendre comme ils sont et pour ce qu'ils sont. Admets cependant qu’au bal, où les femmes luttent d'élégance, on ne peut guère que marivauder. Ln somme, pour être heureuse il ne faut pas trop exiger. L'homme qui fait la cour à une femme n'a pas toujours la chance de lui avoir sauvé lavie. Et deux qui ont ces courages-là sont d’habitude ceux qui se taisent. Ne dédaigne pas trop Îles madrigaux, et ne bâtis jamais de romans.
—Mon père, dit Calixte avec, un petit éclat de
rire, croiriez- vous que M. Chazelles ne m'a point fait danser,
— Vraiment? Fh bien cela ne me surprend pas.
Mais en revanche M. Corseul a multiplié ses invitations.
—Tellement que je l'ai refusé, tout à l'heure.
—Sois certaine qu'il ne te le pardonnera pas.
—Tenez, le voilà qui dgnse avec Anastasie, une des trois Maigres. Dame! Deux cent mille francs de dot ne sont. pas à dédaigner.
Jacques et sa mène se rapprochaient, et C'alixte se penchant vers son père, lui dit:
—Je t'en prie, obtiens de M. Jacques qu'il fasse mon portrait,
M. Vauvilliers serra doucement le bras de sa fille.
—Pourquoi y attaches-tu tant de prix? Si tu Veux ton portrait. je puis faire avec toi un vo- Yage à Paris et nous demanderons à un artiste à la mode de reproduire le joli visage de ma C'alixte. 11 n’est guère dans les attributions d’un ingénieur de faire le portrait des jeunes filles.
—Je le sais, je le sais! mais il ne te refusagra rien, à toi, tandis qu'ilne m'a pas répondu Quand je l'ai prié de me donner des leçons de dessin. D’ailleurs il a bian réussi le portrait de Marielle.
—Allons! il s’agit d'un caprice d'enfant vâ-
—Je le ferai.
—Feras-tu ce que je demande?
—Quand?
—Tout de suite, exigeante créature!
M. Vauvilliers rejoignit l'ingénieur,
—Mon cher ami, lui. dit-il, je pourrais voue parler péndant un quart d’heure d’un objet entièrement, étranger à ce qui m'occupe; ces fa-
Gons-là ne sont pas pour nous. 1 s’agit d’un désir de Calixte, et dame! moi qui suis un homme sérieux, je ne me hasarderais point à refuser de les satisfaire. Cette enfant désire son portrait fait par vous. J'ai offert Jules Lefebvre, Chaplain, Cabanel, et je me suis vu refuser avec perte. J'ai parlé du caractère gérieux de vos travaux, on m'a fait la moue...……. Moi, voyez-vous, je ne résiste pointjaux moues de ma fille, surtout le jour de sa fête... demandez-moi ce que: vous voudrez, mais cédez à son désir.
—Qu’il soit fait selon la volonté de Mile Calixte, répondit Jacques d’une voix qui s’altéra légèrement.
M. Vauvilliers lui serra les deux mains puis l'entraîna du côté de Calixte:
—C'est entndu, fit le maître de l'usine; le peintre emprunte à l'ingénieur deux heures de séance chaque jour. Je dois même avouer à la louange de l'artiste qu'il ne s’est pas trop fait prier. J'espère que tu vas signer ta paix avec lui.
—Que veux-tu père, j'étais jalouse de Marielle.
M. Vauvilliers se mit à causer avec Mme Chazelles, tandis que Calixte poursuivait en $’adressant à Jacques:
—Trouvez-vous Mile Aubertas très belle?
—D'une beauté spéciale, oui, mademoiselle. On dirait que l’approche de la mort la spiritualise,
—La croyez-vous donc perdue, vous aussi!
—Peut-être existerait-il un moyen de la sauver. L’indiquer à la mère serait lui enfoncer un nouveau glaive dans le cœur. Si cette enfant avait une amie riche et bonne, je répondrais de tout. La jeune fille riche dirait à Marielle: je
Bars pour l'Italie, venez avec m sentirez renaître, Perdu toutes deu
oi; vous vous et nous reviendrons au Val- X rayonnantes de santé,
—Vous ne Connaissez point Marielle, dit Calixto en relevant la tête. Elle ne meurt pas seulement de la Poitrine, mais d’un chagrin qu’eile cache à tous... M. de Verfeuil] la prendrait
re, et je le crois assez honnête homme bon et loyal
franches et sou
Pour être COMmpagnon. Mes allures trop vent un peu hardies ne lui plaisent pas. I] me recherche pour ma fortune et, Cepertlant je ne le méprise point.
— Savez-vous ce que je fer place, mademoiselle? Eh bien !
père d’offrir à M. de Verfeuil u bureaux. Pauvre, il] travaillerait; lui rendrait son labe i Pouser une fille plus lui-même.
—J’en parlerai demain, répondit Calixte avec vivacité. Qui vraiment, M. Adémar et, Marielle semblent être destinés l’un à l’autre... Vous la
—Atitendre les compliments, serait d’une cçoquette. Tant Pis! Je ne vous en ferai Pas; et je vous crois trop fière Pour les aimer.
cela? Ce n’est päs l’o- Pinion de M. Anatole. Il'cri d’adjectifs à mon adresse Poponax! Dites-moi Sa mine?
—Puisqu'elle à ruiné deux Convagnies; il est probable qu’elle enrichira la tro: ième.
—Vous m'étonnez; il me seml:', que rien de juste et de bon ne peut venir de M. Corseul. Oh! tenez! c'est à prendre tous les hommes en dédai1 de voir avec quel empressement ils se précipitent du côté où se trouve une dot à prendre.
— Il n’est pas le seul à vous offrir ses hommages, Le château de Sancerre appartient à un bomme millionnaire comme M. votre père.
—A vec cette différence que le propriétaire de Sancerre à ramassé les siens dans la boue. Crô- YeZ-vous qu’on m'honore beaucoup en venant me les offrir, 1] voudrait se refaire un honneur en s’alliant à ma famille. Tenez, parfois je prends le monde en tel dédain que je jure de ne me marier jamais.
— 1] y aura un heureux de moins en ce monde,
—Pensez-vous cela sans restrictions ?
—Au contraire, avec beaucoup de restrictions.
— Voilà qui me rassure. J'aime la discussion permettant la franchise. On peut citer mes défauts sans me choquer. Te sais monter à cheval, conduire, et je nage à merveille! quelle éducation! Quand j'étais prtite le médecin ordonne de m'oblicer à faire les exercices violents afin de me fortifier, et à 1 ce de n’occuper d'escrime et de tir je suis devenr > une personne ur pau fantasque et hardie. prompte à la colere et fière à l’excès,.
—Vous oubliez la bonté qui vous rend pitoyable aux misôres d'autrui; un esprit, fin, glissant aisément à la raillerie, une bravoure allant jusqu'à la témérité: mais surtout une franchise charmante qui brille da ns vos veux, éclate dans votre sourire et résonne dans le on de votrd voix,
—Prenez garde, vous allez tomber dans le travers de M. Corseul, &t m'adresser des compliments... Justement le voici. Peut-être va.-ton jouer une nouvelle valse.
En effet Anatole s'avança vers elle et demeura dans une attitude suppliante.
—Je parlais tout, à l'heure des mines du Canigou, dit Mlle Vauvilliers de son accent le plus incisif; si vous'aviez mieux compris mon caractère, monsieur, vous seriez parti pour le Cap afin d'y découvrir des mines de diamants. Du fer! cela est bon pour mon père! Les diamants eussent été pour moi.
—S'il ne fallait que trouver des diamants au Cap pour vous prouver.
— Eh bien! croyez-moi monsieur Corseul, abandonnez l'affaire du Canigou et allez au Cap, j'aime les diamants à la folie.
Anatole Corseul jeta un regard méchant à Jacques Chazelles: il allait peut-être lui adresser quelque raillerie, mais il n’en eut pas le temps, le feu d’artifice commençait et (Calixte acceptant le bras de Jacques courut se mêler à un groupe de jeunes filles.
—Est-ce que cette petite sotts se moquerait de moi? demanda Anatole. Si l'ingénieur se trouve Sur mon chemin, tant pis! Je le case !