Le valet de chambre de Richelieu
C'était en 1764, et par consdquent dans les dernières années du règne de Sa Majesté Louis XV, surnommé le bienaimé, environ un quart de siècle auparavant, dans une de ces heures de fol enthousiasme qui sont comme le premier amour des peuples.
Qu'on n'aille pas supposer, en nous voyant donner une date précise à notre récit, que nous ayons le moins du monde la pensée de nous lancer dans le très-épineux et très-vaste champ du roman historique. Notre préférence du moment,
nous l'avouons sans le moindre détour, est pour la libre et capricieuse fantaisie du roman d'intrigue, de même qu'il nous arrive quelquefois d'être plus réellement charmé par un simple médaillon de Boucher ou de Watteau que par une grande toile de Lebrun. Le passage du Granique est, à coup sûr, une fort belle chose, nous n'en disconviendrons pas, mais une bergère qui dort coquettement sur un gazon parsemé de primevères et de violettes en est une ravissante... Passons...
L'hiver touchait à sa fin, dans l'almanach du moins, car, du reste, le temps était froid et humide ; neuf houros du soir sonnaient successivement à toutes les horloges de Paris ; la nuit était profonde, et la mèche fumeuse des réverbères inventés par M. de la Reynie ne jetait, de distance en distance, que d'incertaines lueurs dans l'obscurité.
Aujourd'liui, quand vient le soir, le gaz s'allume, les magasins resplendissent, la foule est plus animée, et devient à chaque instant plus nombreuse; on dirait, en un mol, qu'une surabondance de vie s'est tout il coup répandue dans
le sein de la grande cilt', qui tressaille de plaisir. A cette •îpoquc il s'en fallait de beaucoup que les clioscs se passasscut ainsi, et à dater de la fin du crépuscule du soir, jus- (ju'au commencement de celui du matin, la plupart des rues restaient silencieuses et d(!serles, ce qui n'était ni gai ni sur.
Sur le quai qui longe le vieux Louvre des Valois, un peu avant le fameux balcon du liaut duquel le badaud parisien croit siîrieusement que Charles IX a fait feu sur son iieuple, un homme marchait avec une rapidittî inégale, preuve certaine d'un esprit en proie à une vive agitation. Il allait, s'arrêtait encore. Son allure avait quelque chose de heurté, de saccadé , si l'on i)eut se servir de ces expressions en pareil cas, et certainement une ronde du guet qui eût passé pri"'s de l;\ aurait observé cet homme pour lâcher de découvrir quelles craintes ou quels projets causaient l'incohérence de ses mouvements.
Hu reste, les ténèbres, plus opaques encore en cet endroit que partout ailleurs, en raison des brouillards qui s'élevaient incessamment du fleuve, n'eussent pas permis de distinguer les traits du promeneur solitaire; seulement, à la rigueur, on aurait |)U voir qu'il s'enveloppait d'un court et sombre manteau jeté sur l'épaule gauche, suivant la mode espagnole, et qu'il avait rabattu sur la partie supérieure de son visage un chapeau de feutre aux bords larges et tlcxiblcs. Ces détails trahissaient certainement une intention ou une nécessité de mystère, assez gauchement combinées.
Cependant l'homme au manteau, comme s'il eût tout à coup oublié les précautions dont il voulait s'environner pour n'être pas reconnu, s'était mis h fredonner du bout des lèvres ce fragment d'un des plus célèbres ponls-neufs du temps de la régence :
De l'aigeiit
Dur<!gent Dubois se sert i sa guiseT " '~"
Cardinal
Sans égal , Nul mieux que lui ne se grise.
Puis, de même qu'il avait fait pour la marche, il s'interrompait et recommençait bientôt cet autre couplet :
Mousquet airo
Ne peut tuire Les conquCtos qu'il sait faire, Et du sexe en cotillon
La Fillon Garde maint échantillon.
Voyons maintenant ce qui se passait' en même temps à quelques centaines de pas plus loin.
Deux gardes-françaises, ivres comme des courtisans de feu monseigneur le duc d'Orléans, régent du royaume, venaient de traverser en festonnant le pont Neuf, et maugréaient entre leurs dcMils contre l'insuflî^anrc dp la larçreur du quai.
— Sacrebli 11 : nmrbleu! |)alsambleii ' que le pavi' du roi est gras! s'écria l'un de ces ivrognes qui se relevait péniblement après être tonibé tout de son long.
— C'est le |)arlement qui en est cause, répli(]ua l'autre èilirc deux hoquets.
— PIcur-d'Amour, mon camarade... l'k-ur -d'Amour... on dirait... O...U...i, le dinble m'emporte... on dirait... presque... que nous sommes... gris... et pourtant nous n'avons... guère hu...
— Pompon-d'Or, mon ami, répondit impétueusement llrasciblc Fleur-d'Amour, quel est le maliilm qni oserait dire cela? Montre-le-moi, (picje le démolisse subito, comme disait ma petite brune du Guasialla, lu sais bien?
En ce moment , un homme passa près d'eux, les regarda furtivement, fort étonné de leurs gestes et de leurs exclamations, puis continua son chemin en pressant un peu le pas.
C'était un petit vieillard chauve et de débile apparence. Il était vOlu avec une certaine recherche sous la houppelande qni le garantissait du froid, et il assurait sa marche sur le pa\ é glissant, en s'appuyant sur une haute canne d'ébènc à pomme d'or ciselée.
— llol?i ! 1)0 ! l'ami ! dit le premier des gardes-françaises, c'est-il toi...
Le petit vieillard marcha encore plus vite.
— Si tu ne viens pas ici, je vais aller te chercher, répéta le soudard, en fortifiant sa menace d'un juron tro|) peu parlementaire pour que nous nous pcrnieliions de le répéter ici.
Le i)etit vieillard s'arrêta , car il ne sentait pas en lui la force de fuir si on le poursuivait.
— Est-ce à moi, messieurs, que vous parlez? demanda-t-il d'une voix iloucereusc et quelque peu tremblante.
— Et à qui donc parlerions-nous, bourgeois de Paris? répondit le second garde-française. Serait-ce à ces maisons qui dansent en donnant, ou au cheval de feu le roi Henri IV, qui piaffe sur son piédestal ? c'est à toi... l'i toi seul... et voilà mon camarade FIcur-d'Amour qui vat'expliquer... comme... comment... de la manière... Voyons. Fleur-d'.Vmour, explique donc à ce petit vieux... moi je ne peux pas, j'ai le gosier trop sec.
— Voilà la chose, l'ancien, balbutia Fleur-d'Amour: comme dit très-bien mon camarade Pompon-d'Or ici présent, nous avons... c'est-à-dire nous avions... oui nous avons., ah! sacrebleu!... mille diables ! je tourne... tout tourne... tu tournes aussi, vieux Gaulois ; veux-tu bien rester tranquille?
Et en parlant ainsi, Flenr-d'Amour s'était emparé du bras droit du petit vieillard, tandis que Pom|ion-d'Or exécutait la même manœuvre do l'autre côté.
— Vilains ivrognes, voulez-vous bien me lâcher? s'écria le petit vieillard en se débattant avec plus d'énergie que l'on n'eut pu en attendi'e de sa chétivc apparence.
Mais les deux soudards n'avaient garde d'abandonner le point d'appui que le ciel leur avait envoyé, et i)lus le vieillard so débattait, plus les soldats se cramponnaient à lui en jurant : c'ciit été vraiment une lutte tout à la fois comique et pénible à contempler.
— Qu'est-ce à dire, mon fils aîné, grogna Pompon-d'Or, nous nons rébellionons contre la discipline de l'armée française ! nous n'aimons donc pas le roi Louis XV? ah I fi donc! fi donc I
— Ah ! fi donc ! répéta Fleur-d'Artour comme un écho. El il saisit le petit vieillard par sa cravate, qu'il se mit à
tourner en spirale, ce qui pouvait devenir dangereux à la longue.
— Dounc-noiiB des pouTclle$ de ton épouse, vicnj...
Le mot un peu leste se perdit heureusement dans un hoquet formidable de Pompon-d'Or, qui allait le prononcer.
— Viens nous payer à boire ou sinon... reprit Fleurd'Amour d'un ton tout à fait menaçant.
— Infâmes canailles! beugla le pauvre prisonnier en s'arracbanl par un bru.'-quc et dernier effort à l'étreinte de ses oppresseurs chancel.lnls ; je vais aller porter plainte à M. le lieutenant de police, cl nous verrons s'il est permis à des soldats du roi de...
— Ah ! vil bourgeois, lu traites les gardes-françaises de canailles, interrompirent les deux soldats, cl lu veux aller te plaindre au lieutenant de police, dont nous nous fichons pas mal, par parenthèse! Eh bien! va le prier de raccommoder les boutouûièrcs que nous allons faire à ta houppe-
lande? Voyons, flamberge au vent ! nous sommes bons enfants et nous te permettons de te défendre; en garde donc! En même temps ils attaquèrent leur victime, qui s'était acculée contre la plus prochaine muraille, et qui se mit en devoir de parer avec sa canne les coups d'espadon qu'on allait lui porter, tout en criant de toute la force de ses poumons :
— Au secours ! au secours ! on assassine un pauvre vieillard sans défense! au secours! au secours.
Revenons au jeune homme dont nous avons parlé d'abord.
Après avoir continué, pendant quelques moments encore, sa bizarre promenade, il avait semblé se décider tout à coup à prendre un parti qui ne manquait point d'une certaine originalité. Il descendit lentement le talus formé par la rive du fleuve, qu'un parapet ne bordait pas comme aujourd'hui ; arrivé au bord de l'eau, il dégrafa son épée qu'il posa par terre ; ôta son large feutre qu'il mit à côté de son épée, et détachant son manteau, il le jeta sur le tout avec un mouvement rempli d'insouciance. Cela fait, il recula de trois ou quatre pas, comme pour prendre son élan et se précipiter la tète la première dans la rivière, très-profonde en cet endroit. Une seconde de plus, et il se lançait dans l'éternité !... un bruit soudain, lamentable, arriva jusqu'à lui. Il s'arrêta, prêta l'oreille, et entendit ces mots, distinctement prononcés à peu de distance :
— Au secours ! au secours! on assassine un pauvre vieillard sans défense! au secours ! au secours...
Après un rapide instant d'hésitation, le jeune homme reprit son épée, regrimpa le talus avec une agilité merveilleuse; puis, arrivé sur le quai, il s'arrêta un moment pour prêter l'oreille. De nouveaux cris lui parvinrent : nous en savons l'origine.
Sans réfléchir ni écouter plus longtemps, il courut à toutes jambes du côté du pont Neuf, et il aperçut bientôt, à la lueur tremblante d'un réverbère, la lutte de nos trois personnages. L'inégalité apparente d'un pareil combat le révolta d'abord, et il s'apprêtait à se jeter résolument sur les gardesfrançaises, quand, en les examinant avec plus d'attention, il reconnut que les pauvres diables étaient ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes, et que la manière gauche dont ils se servaient de leurs armes rendait celles-ci au moins aussi dangereuses pour eux-mêmes que pour le vieillard qu'ils attaquaient. Toutefois , comme ce dernier semblait prendre sa position au sérieux, et qu'en définitive un malheur est bientôt arrivé, le jeune homme tira son épée, se mil en garde ; et après deux ou trois passes vigoureuses, fit sauter à dix pas les espadons des deux soldats.
Tandis qu'ils s'en allaient à tàttfns, chancelant comme des aveugles et jurant comme des renégats, ramasser leurs rapières dans la boue, le petit vieillard se jeta presque dans les bras du jeune homme, en lui disant d'une voix encore toute frémissante d'anxiété :
— 0 mon gentilhomme, mon cher seigneur, vous m'avez sauvé la vie, et j'en suis bien reconnaissant; mais, de grâce! soyez bon, soyez grand, soyez généreux jusqu'au bout, en me permettant de vous accompagner jusque chez vous, ou dans quelque lieu que vous alliez ! vous le voyez, je suis sans armes; de plus mes forces se sont épuisées dans le combat que j'ai soutenu : si vous me laissez seul, ces mécréants m'attaqueront de nouveau, rien n'est plus certain, et si je ne meurs pas de quelque coup d'épée, la peur me tuera, c'est siir... je me connais.
— Je ne puis en conscience vous emmener avec moi, dit le jeune homme, et le temps me manque pour vous reconduire chez vous, monsieur; mes moments sont comptés.
— Ne me reconduisez pas si vous avez des aiïaires d'un autre côté, reprit le vieillard ; mais souffre» quo j'aille svec
vous... je vous jure que je serai discret, s'il s'agit, comme je n'en doute pas, d'une affaire d'amour. J'ai connu cela autrefois, continua-t-il en baissant la voix et en faisant un geste mystérieux.
Le jeune homme sourit avec amertume, et la lueur du réverbère donnant en plein sur son visage, le petit vieillard remarqua ce sourire, et il ajouta :
— Laissez-vous attendrir, mon beau, mon cher seigneur du bon Dieu ! vous ne vous en repentirez pas, je vous le promets !
— Venez donc avec moi si vous le voulez absolument, répondit le jeune homme en souriant de nouveau; mais en me rappelant votre contenance de tout à l'heure, je puis être bien sûr que vous ne me suivrez pas jusqu'au bout.
— Et oii donc allez-vous, mon gentilhomme ?
— Vous le saurez bientôt si vous me suivez, comme vous l'avez dit il n'y a qu'un moment.
— Au bout du monde s'il le faut ! s'écria le vieillard en jetant un coup d'œil à la d(*rôbée sur les deux gardes-françaises, qui semblaient se consulter à quelque distance sur ce qu'ils devaient faire : malgré leur ivresse, la menace d'une plainte au lieutenant de police leur paraissait une chose trèsgrave, et c'était sérieusement que, pour l'empêcher, ils avaient voulu tuer le vieillard. Les ivrognes ne voient jamais qu'un côté des questions.
— - Eh bien ! Venez donc, dit une .■seconde fois le jeune homme en se mettant en mouvement.
Suivi de près par le vieillard, qui lui marchait sur les talons, il reparcourut le chemin qu'il avait fait quelques minutes auparavant, et parvenu au bord de la Seine, il redescendit le talus, juste à l'endroit oii gisaient encore son feutre et son manteau.
— Qu'allez- vous faire, mon Dieu? lui demanda son compagnon en voyant qu'il se débarrassait de son épée.
— Ce que je vais faire, mon cher monsieur? me baigner, pour savoir si je réussirai à me noyer.
— Vous no parlez pas sérieusement, j'imagine, dit le vieillard, qui reprit une grande partie de ses terreurs.
— Très-sérieusement, je vous jure; je suis las de la vie, et pour en finir plus vite avec elle, j'étais venu ici pour me jeter dans la rivière lorsque j'ai entendu vos cris. Ces drôles sont partis, je pense; vous n'avez plus besoin de moi, je reviens donc à mon projet. Voyons, monsieur, reculez-vous un peu, je pourrais vous éclabousser.
— Vous noyer! miséricorde divhae! s'écria le petit vieillard avec force. Je l'empêcherai, jjion gentilhomme! je l'empêcherai, dussé-je m'accrochera vos vêtements, pour savoir si vous aurez le courage de m'cntrainer dans la rivière avec vous. Vous noyer à votre âge ! êtes-vous donc tout à fait abandonné des hommes et du ciel ?
— Oh ! pour cela, rien n'est plus certain, répondit froidement le jeune homme, en cherchant avec douceur à se dégager des mains du vieillard qui l'avait saisi à bras le corps.
— Et vous n'avez ni père, ni mère, ni sœur, ni maîtresse que votre mort mettrait au désespoir?
— Rien de tout cela que je sache, monsieur; et excepté un brave homme nommé Peritus, qui m'a élevé, personne ne se soucie assez de moi pour s'inquiéter si je vis ou si je meurs. Ainsi donc ne vous mêlez plus de ce qui ne vous regarde pas, et laissez-moi me noyer tout à mon aise.
En ce moment une petite brise qui s'éleva dispersa quelques-uns des nuages flottant dans le ciel , et un rayon de la lune frappant sur la main gauche du jeune homme fit élinceler un anneau d'or à son doigt.
— Ah! ah ! murmura-l-il il demi-voix, j'avais oublié qu'il me restait encore celte bague ! mais alors tout n'est pas
perdu... je pourrai revenir demain si c'est indispensable. En faisant celle réflexion, il avail remis son chspeau sur sa tête, son manteau sur ses épaules, puis, tout en rcbouclant le ceinturon de son épée, il dit à son compagnon :
— J'ai changé de résolution, monsieur, je ne me noierai pas aujourd'hui.
— Que le ciel en soit loué, mon gentilhomme! et puissicz-vous demain n'avoir plus de ces idées lugubres dans la tête. Maintenant, me fcrez-vous l'honneur de venir souper avec moi à l'auberge du Chariot-d'Or, le cabaret le plus en renom de la rue Saint-Honoré, près de la barrière des Sergents? Là je pourrai du moins vous remercier comme il convient du service signalé que vous m'avez rendu.
Puisque je ne me passe pas la fantaisie de me noyer ce
soir, répondit insoucieusement le jeune homme, je n'ai rien de mieux à faire, ce me semble, que d'aller souper avec vous. Ainsi j'accepte sans aucune espèce de façon l'invitation que vous me faites.
Et il suivit le vieillard, en chautonnant encore comme quelques instants auparavant :
Mousquetaire Ne peut taire Les conquêtes qu'il sait faire!...
Ils arrivèrent bientôt à la porte de l'illustre taverne cidessus nommée. La clarté des lumières qui brillaient à l'intérieur illuminait aussi la rue par les fenêtres du rez-decliaussée, et l'on entendait d'instant en instant, à travers la porte, un joyeux cliquetis de verres et de bouteilles, et de longs et bruyants éclats de rire.
Nos personnages entrèrent , s'assirent en face l'un de l'autre à l'extrémité d'une longue table où plusieurs places étaient vacantes, ce qui leur permettait de s'isoler un peu de la foule ; et le plus jeune , pour appeler un des garçons qu'on voyait courir çà et là, frappa la table du pommeau de son épée , qu'il posa ensuite devant lui , mais un peu par coté.
La figure de ce jeune homme était expressive et belle, mais très-pâle. Ses traits, nobles et réguliers, portaient la profonde empreinte de cette fatigue qui est comme une sorte de flétrissure physique appliquée .sur un visage. A l'éclat déjà terni de ses grands yeux bruns, qu'entourait un cercle
marbré, on voyait que bien des insomnies succédant à de longues veilles d'orgie et de débauche avaient usé ce regard, et laissé sur ce jeune front leurs ineffaçables stigmates. On trouvait aussi, par moment, les traces d'une pensée fugitivement douloureuse sur cette physionomie qui semblait cependant s'étudier à n'exprimer que l'insouciance.
Quant aux traits ridés du petit vieillard , ils ne peignaient pour le moment que la frayeur qui venait de les contracter non loin du pont Neuf.
Cependant, comme il commençait à se rassurer, il adressa d'un ton assez dégagé cette question à son compagnon :
— Est-ce qu'il y aurait de l'indiscrétion, mon gentilhomme, à vous demander votre nom?
— Il y en aurait beaucoup, monsieur, répondit l'autre laconiquement, et je vous engage à...
— Vous me permettrez au moins , interrompit le vieillard un peu désappointé, de vous donner votre titre, et de vous appeler monsieur le marquis ; le reste viendra plus tard.
— Comment savez-vous?...
— Les armoiries gravées sur la bague que je vois à votre main gauche et sur le pommeau de votre épée , supportent toutes deux, si je ne me trompe, une couronne de marquis.
— Vous savez le blason, monsieur?
— Eh! eh! répondit le vieillard, après avoir toussé deux ou trois fois comme quelqu'un qui veut gagner du temps pour arranger une phrase, il faut bien savoir un peu de tout si l'on ne veul pas s'ennuyer quelquefois.
Nous allons maintenant quitter pour un instant nos deux personnages, et mettre nos lecteurs au courant des faits antérieurs à cette soirée, qui avaient déterminé notre héros, le marquis Hector de Cout-Kérieux , à venir se noyer dans la Seine par une sombre et froide nuit de l'hiver de 1764.
El voyez un peu, s'il vous plait, comme la Providence dispose tout pour le mieux dans ce bas monde : si le petit vieillard à canne d'ébène n'avait pas pris le pont Neuf pour rentrer chez lui, et rencontré près dudit pont deux soudards ivres, dont les violences l'obligèrent à crier au secours de toute la force de sa peur, nous n'aurions plus de héros, et par conséquent plus de roman. Nous ne pouvons donc nous empêcher de bénir la Providence, les gardes-françaises, le vin et les peureux.
Puissiez-vous, ami lecteur, en faire autant !
FIN DO PROLOGUB.
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