UN FILS DE FAMILLE
HKCTOR.
Le chftleau de Cout-Kérieux, berceau do In famille d'Iloctor, était situé dans une des plus pittoresques contrées de
cette vieille Armorique, si ch^re aux poftcs et aux chroniqueurs. C'était une lourde et féodale demeure, de construction mi-partie ancienne et mi-partie moderne, qui présentait dans son ensemble une réunion do beautés bizarres, dont l'irrégularité n'était pas dépourvue do oharmos. Le parc, (l'une vaste étendue, n'était nullement dessiné dans le goûl quelque peu maniéré de l'époque. On n'y voyait , p«r
exemple, ni boulingrins, ni statues mythologiques, ni vieux ifs transformés en animaux de toutes les espèces, ni charmilles tailldes en arcades, ni bassins, ni jets d'eau; mais de larges pelouses, ornées, de distance en distance, de groupes d'arbres séculaires, étendant leurs rameaux au loin, et de vieilles futaies aux allées pleines de mystère et d'ombre. Vu des fenêtres du château, ce parc offrait dans toutes les directions d'admirables perspectives, et le château, à son tour, quand on le contemplait de certains points du parc et à certaines heures, semblait plus imposant encore. Il y avait surtout un moment où son aspect était magique : c'était le soir, lorsque les rayons du soleil couchant illuminaient ses irrégulières façades de briques, et faisaient resplendir comme autant d'escarboucles les vitres enchâssées de plomb de ses nombreuses fenêtres de toutes formes. Cout-Kérieux était bâti assez loin dans les terres et cependant, quand le vent d'ouest soufflait, il apportait d'imposants murmures dans lesquels les hôtes passagers du manoir eux-mêmes reconnaissaient d'abord celte grande voix de l'Océan, dont les accents ont tant de charmes, malgré leur profonde tristesse, pour les âmes rêveuses et les imaginations poétiques.
Quand Anne-Victoire de Kersac, marquise de Cout-Kérieux mourut, Hector n'avait que quinze ans environ; mais ces années d'enfance avaient suffi à la noble et vertueuse femme pour déposer dans le cœyr d'Hector le germe des sentiments les meilleurs et l'instinct de toutes les choses élevées. 11 était bon, charitable, bienveillant, capable de dévouement et de sacrifice : nous ne parlons ici ni de bravoure ni de loyauté, vertus depuis longtemps héréditaires dans les deux races dont le sang coulait mêlé dans les veines d'Hector. Mais toute médaille a son revers, et dans l'âme de ce jeune homme, candide encore, sommeillaient des passions violentes qui n'attendaient que le choc d'un événement pour s'éveiller d'une façon terrible. Comme elles ne se trahissaient par aucun signe extérieur, la marquise ne soupçonnait pas leur existence mystérieuse, et elle était morte parfaitement tranquille sur l'avenir de son enfant.
On parle beaucoup, aujourd'hui, des désordres du siècle passé, et nous conviendrons franchement que ce n'est pas sans raison. Tout ce qui tenait de près ou de loin à la cour était plus ou moins atteint de la corruption de cette époque, fertile en scandales, qui commence à la régence de Philippe d'Orléans, et qui finit au premier échafaud de la révolution. Mais, au milieu des honteuses turpitudes de ce temps, un grand nombre de familles d'antique origine et qu'avaient illustrées de longs services rendus à l'État, donnaient, dans leurs terres oii elles vivaient retirées, l'exemple des plus belles et des plus touchantes vertus. A Paris, à Versailles, à Choisy, partout enfin où les courtisans et la cour servaient de modèles à la foule, le vice s'étalait avec un cynisme triomphant, et il ne se trouvait pas même une voix courageuse pour le flétrir. Les liens de famille étaient relâchés quand ils n'étaient pas rompus tout à fait; le mariage se transformait au bout de quelques mois d'indifl'érence en une sorte de convention, réciproque entre les époux, de fermer les yeux sur leurs mutuels écarts ; on se voyait à peine tant qu'on vivait; on ne se pleurait pas lorsque venait l'heure de l'éternelle séparation. Un respect glacial, infranchissable «comme les barrières de l'étiquette, traçait une ligne de démarcation entre les pères et les enfants, quelquefois, de plus, en rivalité entre eux. Dans les provinces, tout se passait autrement, à peu d'exceptions près. Les existences de château étaient grandes et simples à la fois comme celles des anciens patriarches. Les familles y vivaient unies dans une tendresse qui n'avait rien de trop familier, et dans un res • pect qui n'avait rien de trop sévère. L'affection des époux
était grave et sainte comme la religion par laquelle elle avait été consacrée. Les femmes n'allaient jamais à la cour; les hommes ne se séparaient d'elles que pour courir sur les champs de bataille, et, la guerre finie, il n'y avait ni remords pour celles qui avaient attendu le retour, ni déceptions pour ceux qui étaient revenus.
Aussi, après vingt-cinq ans d'une vie à deux, d'une vie de tendresse et presque de passion, le marquis de Cout-Kérieux n'avait-il pu résister longtemps à la douleur profonde que la mort de sa femme lui avait causée. Usé, d'ailleurs, parles fatigues de dix camjjagnes, il s'était éteint, un an après la marquise, ayant la conscience qu'il laissait, pour soutenir son nom et perpétuer sa race, un fils noble de cœur comme ses ancêtres, beau de corps, élevé d'esprit, merveilleusement adroit à tous les exercices, maniant un cheval difficile avec la hardiesse et l'aplomb d'un centaure, ardent à la chasse comme un descendant de Nemrod, et tirant l'épée à devenir un jour le rival du célèbre chevalier de Saint- Georges.
Un peu avant de mourir cependant, le marquis de Cout- Kérieux s'était dit que l'éducation toute physique que le jeune Hector avait reçue n'était pas suflfisante pour un gentilhomme, et qu'il serait peut-être bon que chez lui l'esprit fût cultivé comme le corps. U se décida donc à placer auprès de cet enfant si cher un homme excellent, fort vieux, fort sale , fort chauve et très-simple, mais d'une moralité et d'une science tout à fait respeptables. Ce personnage chargé de meubler convenablement la vive intelligence du jeune marquis se nommait Chrysostome Peritus.
Etait-ce à sa naissance et de ses parrain et marraine qu'il avait reçu ce beau prénom de Chrysostome, qui, comme on le sait, veut dire en grec bouche d'or? Nous l'ignorons complètement, mais nous prendrons la liberté de supposer qu'il ne lui avait été donné que beaucoup plus tard, alors qu'on avait vu qu'il était naturellement fort silencieux : c'était se conformer à ce sage précepte du Koran, qui, pour encourager la sobriété de la langue, dit quelque part, que si la parole est d'argent le silence est d'or.
Revenons au marquis de Cout-Kérieux, que nous allons bientôt quitter pour toujours.
Après avoir pourvu, ainsi que nous venons de le dire, à tout ce qui pouvait, selon lui, manquer à son fils, M. de Cout-Kérieux mourut l'âme en repos, car il ne se croyait plus nécessaire dans ce monde, et il sourit doucement à la mort, parce qu'il pensait qu'il allait rejoindre la compagne aimée des plus beaux jours de sa vie. Les yeux déjà voilés par l'ombre qui précède l'aube du jour éternel, il tenait la main d'Hector dans ses mains, et ses dernières paroles furent celles-ci :
— Vis toujours comme j'ai vécu, mon enfant , c'est-à-dire en homme d'honneur et de courage, et Dieu te bénira.
Hector pleura beaucoup la perte qu'il avait faite , sans en comprendre toutefois l'immensité. Puis il se consola : à cet âge, hélas! on prélude à la vie par l'oubli, parce qu'on sent vaguement qu'on aura souvent besoin de recourir à ce moyen de guérison.
Après quelques semaines données aux larmes et aux affaires , quand les premières commencèrent à se tarir, et les secondes à se débrouiller, il fallut songer à l'accomplissement d'une des dernières volontés du défunt marquis, c'eslà-dire à l'éducation intellectuelle et morale de son jeune et brillant héritier.
Certes, ce fut une rude et terrible besogne pour le bon Chrysostome, que celle de courber l'impétueux jeune liomme sous le joug fatigant de l'étude : la seule vue d'un livre faisait fuir Hector, qui disparaissait quelquefois des journées
entières. Peritus courait à la recherche de son élève ; mais lent, gauche, disirait comme tous les savants, il no parvenait jamais à retrouver Hector, qui revcuait le soir, sa carnassière pleine de gibier sur l'épaule, ou le meilleur cheval de ses (îcurics entre les jambes. /Vlors l'aimable enfant sautait au cou du vieux pédant avec le plus affectueux abandon ; il lui contait ses prouesses du jour, lui promettait d'être plus sage le lendemain, et le bon précepteur, enchanté d'une docilité si grande, se conlenlail de iiiarmolter entre les dents d'ébène de sa bouchr. d'or : 11 faut bien que jeunesse se passe.
Mais ce qu'il n'avait pu faire, ce digne homme, le hasard, ce charmant intrigant, le fit dts qu'il voulut s'en mêler. Un jour, un livre , non pas de ceux qu'on voulait faire lire à Hector, mais peut-être un de ceux qu'on lui cachait soigneusement, tomba entre les mains dujeunc marquis. Comme on lui avait dit : Vous ne lirez pas ceci , il se dit à son tour : Pourquoi ne lirais-je pas cela ? C'était un de ces ouvrages étincelants d'esprit, remplis de science, brodés de paradoxes, comme le ivin'' siècle en produisait tous les jours. Hector le dévora : il y trouva la preuve d'une multitude de mauvaises choses qu'il ne laisûil que soupçonner, mais il y prit aussi un certain goût pour l'étude. Perilus, en sa qualité de savant , vit l'effet et ne s'inquiéta pas de la cause, qui méritait cependant moins d'indifférence, et il se borna à exploiter de son mieux les excellentes dispositions de son élève.
Quatre années s'écoulèrent. Hector partageait, sans se plaindre qu'il fut trop long, son temps entre les livres, l'avare conversation de Peritus, la chasse, l'équitation, el quelques rares visites chez les hobereaux du voisinage : il vivait entin de la vie d'un gentilhomme campagnard, dans toute l'acception qu'on donnait à ce mot à cette époque-là.
C'était du reste un charmant cavalier que le jeune marquis, et à quatre ou cinq lieues à la ronde, il n'y avait personne qui ne le connût et ne l'aimât. Nous avons parlé de ses qualités morales, et nous nous bornerons à dire qu'elles ne s'étaient pas sensiblement altérées. Quant au physique, Hector était grand sans l'être trop ; il avait le teint blanc, mais point efféminé ni fade; les cheveux du plus beau ch?itain, les yeux bruns pleins de feu, de fierté et d'expression, une taille svelte et souple, la jambe fine et bien prise, le pied petit et cambré ; on ne pouvait donc désirer chez lui que ce qui s'acquiert facilement, c'est-à-dire un peu de cette gracieuse désinvolture que donne l'usngo du grand monde, et qui caractérisait parliculiirement alors les roués de la cour et les habitués de l'CËil-de-Bo'uf.
11 va sans dire que ce n'était pas l'honnêlo l'crilus qui trouvait que le jeune marquis pouvait encore gagner quelque chosD, car fi son avis il ne lui manquait rien, ce qui pouvait à la rigueur se soutenir, puisque la grande recherche des manières nuit ((uclquefois à leur aisance naturelle.
Le plus souvent, celte calme et monotone existence de province satisfaisait le jeune marquis, dont le caractère avaii pour base un très-grand fonds d'insouciance ; mais quelquefois aussi, (|uan(l arrivaient jusqu'à lui quehjucs bruits lointains des félrs do Versailles, ou quol(|ues récits des splendeurs de la cour, il sentait battre violemment son cœur où s'évciliaienl de vagues désir», et des rêves brillants traversaient son imagination et In laissaient excitée pour plusieurs jours, l'eu il peu sa pensée s'accoutuma h ne plus considérer les lieux où il avait vécu jusqu'alors, roinme devant lui servir toujours d'asile. Los bruits du monde qui étaient parvenus jusqu'à lui bourdonnaient sans cesse à son oreille ei jetaient le trouble dans *on Ame. l'aria, la cour, étaient drs mots niagi(jucs dont 1» vibration faisait tressaillir son cer-
veau ; enfin , un jour, il prit un parti qui lui sembla une in* ' spiration du ciel, ou plutôt un avertissement de la destinée,' et il entra résolument dans le cabinet de Chrysostome Peritus, autrefois son gouverneur et maintenant son ami.
Ce digne personnage était un homme de cinquante-cinq ;\ cinquante-huit ans , paraissant en avoir soixante et dix ; quelques mèches éparses de cheveux grisonnants se dressaient par devant sur son crftne chauve et poli, et d'autres retombaient par derrière sur le collet do son habit gris de fer, habit assez remarquable pour mériter une mention toute particulière. Sa couleur primitive avait presque entièrement disparu sous les innombrables lâches de graisse, d'encre et d'autres liquides de toute nature. Après dix ans de laborieux services, cet habit, au lieu d'être mis à la réforme à laquelle il avait des droits incontestables, avait été retourné par les soins de Peritus lui-même, et il était, à l'époque dont nous jiarlons, à la cinquième année de oe nouveau bail. Presque tous les boutons en étaient absents, ou seulement suspendus à quelques fils; les coutures avaient une, teinte blanchâtre et craquaient dans une multitude d'endroits; les poches béantes formaient de vastes et sombres cavités au fond desquelles on apercevait quelques vieux bouquins, quelque sale manuscrit, mêlés à des coquilles de noix, à des croûtes de l)Rin, à des pièces de menue monnaie, sans compter un chajielet rustique dont Peritus faisait un fréquent usage, car il avait encore plus de piété que de savoir. Pour en finir avec l'habit du docte et pieux personnage, nous dirons que les manches trop courtes et trop larges laissaient voir un bras et une main d'une maigreur phénoménale, et d'une teinte bistrée dont l'origine était moins que douteuse; une cravate blanche, noircie par l'usage, encadrait un visage ridé, aux joues saillantes, et supportait un menton proéminent. Des besicles à monture de cuivre pinçaient un nez mince et crochu, et voilaient, sous leurs verres nuageux, deux petits yeux gris clignotants el fatigués par le labeur des nuits. Si nous passons au reste du costume, nous ajouterons encore que le gilet, la veste comme on disait alors, de la même couleur que l'habit , attestait les nombreux outrages du temps, qui n'avait pas respecté non plus la culotte. Des bas de soie noire à teinte rougefttre dissimulaient mal, malgré leurs plis nombreux, l'absence complète de mollets, et de larges pieds osseux ballottaient dans d'immenses souliers avachis et éculés, à boucles de fer battu, jadis argenté.
Jamais Hector, qui possédait tous les instincts de l'élégance, n'avait pu obtenir la moindre modification à ce costume, fort pittoresque sans doute pour un peintre de genre, mais très-peu comfortaMe, comme on dirait de nos jours. Quant à l'appartement de Chrysostome, il nous faudrait, ;\ défaut du pinceau d'Hogarth ou Rembmndt, la plume de Scott ou de Balzac, pour en donner une idée même imparfaite. Le célèbre ('apharnai'imder.l?i/)g«<aj'ce du romancier écossais n'était rien, nous le pensons du moins, .luprès de l'antre favori du digne Perilus. Tout ce que l'on peut rêver de plus impossible en fait de désordre se trouvait 1.1 réalisé el surpassé. C'était l'amas le plus inom, le plus fantastique de mille choses les plus incohérentes : vieux livres, vêtements sordides, instruments do physique cl de chimie, armes, curiosités, manuscrits, brimborions sans nom et sans forme d'où s'échappaient .au moindre choc des nuages de poussière nausé.ibonde, composaient un tohu-boliu donl la liolte d'un chiffonnier n'offrirait qu'une incomplète image. Dans celle pièce et au milieu de ce désordre, devant un bureau recouvert d'un maroquin noir, tout taillé de coups de cmif, cl écrasé sous des piles d'in-folio , trônait Chrysostome Peritus, la plume à l'oroille cl enfoui dans la niédilation d'un bouquin quelconque ouvert devant lui.
Hector entra dans cette chambre sans que Peritus s'aperçût de sa présence. Ce que voyant, le marquis lui frappa sur l'épaule. Le savant tressaillit, se retourna, et reconnaissant son élève, il se leva avec vivacité et gaucherie, et lui fit un profond salut.
— Que veut monsieur le marquis de son Irts-humble serviteur? demanda-t-il.
— Vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera fort, mon bon maître, répondit Kector de sa voix la plus caressante, et en posant familièrement la main sur l'épaule du savant.
Peritus s'inclina sans proférer une parole, et Hector poursuivit :
— Je suis las de la vie que je mène ici ; je veu.\ voir le môndCj la courj briller sur un autre Ihéàtro ; je pars donc pour Versailles, et, comme j'ai grande confiance dans voire zèle et dans vos lumières, je vous emmène avec moi.
Peritus jeta autour de lui un regard désolé.
— Où serons-nous mieux qu'ici? dit-il enfin mélancoliquement après quelques secondes de silence.
Hector sourità la pensée que Poritus regrettait sa chambre et son mobilier.
— Je lâcherai, répondit-il, que ricu ne vous manque dans notre nouvelle résidence.
— Oh ! monsieur le marquis, s'écria le savant, ce n'est pas à moi que je pense ! mais la cour... le monde... M. votre père ne les fréquentait pas.
— Mon père était colonel, il avait une carrière, la croix de Saint-Louis : son ambition était satisfaite; mais moi, moi, mon bon Peritus, il faut que je végète ici; et alors à quoi me servira l'instruclion solide et brillante que vous m'avez donnée ?
La figure de Peritus s'épanouit sous le souffle- de cette délicate flatterie, c'est-à-dire que de très-laid qu'il était il devint horrible.
— Il est certain, répondit-il avec un naïf orgueil, que monsieur le marquis peut se montrer partout avec avantage, et qu'il serait vraiment fâcheux d'enfouir dans ce vieux château des facultés qui peuvent le pousser aux premiers emplois; ainsi, s'il juge convenable de partir pour la capitale ou pour la cour, son très-humble serviteur Chrysostome Peritus est prêt à le suivre partout.
— Merci ! merci, mon bon maître, mon digne ami I s'('cria Hector ; mais je n'attendais pas moins de votre affection et de votre dévouement. Maintenant, laissez-moi vous dire que. si vous envisagez avec un certain effroi le changement d'iiabitudes auquel notre départ donnera nécessairement lieu, je ne négligerai rien pour vous en dédommager. Versailles n'est pas loin de Paris, où vous trouverez la bibliothèque du roi, et celle, admirable aussi, dit-on, fondée par le cardinal Mazarin...
— ie pourrai donc encore travailler, interrompit le savant avec un sourire radieux.
— Mieux qu'ici, mon bon Peritus ; sans compter que vous serez à môme de rencontrer une foule d'hommes célèbres qui seront trop heureux de faire avec vous un échange de lumières.
— El je ne quitterai pas monsieur le marquis? demanda Peritus avec une certaine inquiétude.
— Ceci dépendra de vous, répondit Hector d'un Ion moins résolu.
— Monsieur le marquis sait bien..,
— Oui, mon bon Peritus, je sais que rien n'égale votre attachement... mais votre costume... mon vieil ami...
— Mon costume! mon costume! interrompit Peritus avec
l'accent d'un profond étonnemenl, qu'a-l-il donc de si extraordinaire?
— H est très-bien, très-convenable pour Coul-Kérieux, mon bon maître; mais pensez-vous qu'à Versailles on ne le trouvera pas un peu trop simple? je m'en rapporte à vous.
— Je ferai ce que monsieur le marquis voudra, repartît Peritus avec résignation.
— Eh bien! on vous apportera demain d'autres vêtements; vous les mettrez pour l'amour de moi, n'est-ce pas, mon ami? Mais soyez tranquille, ils auront toute la gravité qui convient à un homme comme vous, vous pouvez vous en rapporter à moi aveuglément.
— Je mettrai ces habits, monsieur le marquis; mais je pourrai laisser ceux-là ici pour les retrouver quand nous reviendrons , car nous reviendrons quelquefois, j'espère...
— Faites plus que l'espérer, Peritus; el laissez ces vieux habits ici si vous le voulez : j'aime à croire que les vers les respecteront.
Peritus ne remarqua pas le sourire qui accompagna ces dernières paroles d'Hector : il n'était plus préoccupé que de la crainte de n'avoir pas le temps de mettre un peu d'ordre dans ses livres avant son départ.
— Quand quittons-nous le château, monsieur le marquis? demanda-t-il d'un ton timide.
— Nous partirons après-demain , et nous voyagerons à cheval pour faire moins de dépense. Vous monterez la vieille Fanclion, qui est bien douce, comme vous savez? A bientôt, mon bon Peritus; je vais tout disposer pour le voyage.