‹ Le valet de chambre de Richelieu (volume 2)Chapitre 5 sur 12 · UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE

Hector, en empruntant deux cent mille livres du juif Eléazar, n'avait pas prétendu engager la loldité de sa terre de Cout-Kérieux, qui valait cent mille écus d'après les tilrcs do propriété ; mais il avait procédé avec une si grande insouciance à l'arrangement de cette affaire, qu'il devait se trouver régulièrement dépossédé de ses domaines, s'il ne remboursait pas dans un délai assez court une partie de la somme empruntée : ce délai était réglé par des lettres de change à échéances fixes.

Mais quand arriva le retour de la fortune dont nous venons

de parler, le jeune marquis eut la bonne pensée d'acquitter la portion de la créance dont le terme était le plus rapproché ; de sorte qu'après avoir payé quelques dettes criardes dans son quartier, soldé les gages de ses gens pour en obtenir plus d'obéissance, il s'achemina vers une espèce de cour des miracles, où demeurait le juif Eléazar, son préleur.

Hector, après avoir longtemps cherché, examiné, entra, sur un renseignement vague, dans une ruelle infecte et sombre, qui avait plutôt l'apparence d'une crevasse que d'un passage, bien que ce fut l'unique entrée d'une maison dont la puanteur ne pouvait se comparer qu'à la vétusté. Quand il eut fait environ une trentaine de pas dans ce sale et étroit boyau, le jeune gentilhomme heurta le premier degré d'un vieil escalier tournant, faiblement éclairé par une ouverture en forme de meurtrière. Le délabrement de cet escalier était quelque chose de phénoménal. Chaque marche menaçait de faire la bascule à la moindre pression du pied ; la rampe de bois vermoulu n'offrait à la main qu'un fragile appui ; les murs, verdàtres comme la surface d'un marais, suaient une humidité infecte et gluante, semblable à celle que l'on suppose sur la peau de certains reptiles ; le plafond disparaissait sous des couches nombreuses de toiles d'araignées, en quelque sorte solidifiées par d'autres couches d'une poussière séculaire. Hector , que rien n'étonnait , comme tous les hommes qui ont vu la mort de près et le malheur face à face, escalada cette montée périlleuse et bizarre, comme il eût fait du perron d'un superbe hôtel, et parvenu au second étage, dans un corridor assez semblable au couloir du rezde-chaussée, il pensa qu'une épaisse porte <le chêne, toute brodée de clous ronds et brillants, devait être celle du logis d'Eléazar l'usurier.

Au milieu de cette porte était appendu un marteau curieusement sculpté, représentant un énorme lézard à figure humaine. Hector le souleva d'une main résolue, et [e laissa retomber bruyamment. Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'aucun mouvement dans l'intérieur du logis auquel conduisait cette porte pût faire supposer que l'appel du jeune gentilhomme avait été entendu. Il allait même recommencer à frapper, lorsqu'un bruit semblable à celui d'un verrou qu'on fait couler avec précaution arrêta sa main prête à soulever le marteau une seconde fois, et presque au môme instant un visage d'homme se montra encadré dans une espèce de guichet. De ce visage jaillit au dehors un regard inquiet et soupçonneux, dont l'expression devint assez promptement plus confiante, puisque d'autres verrous ayant été tirés, la porte s'entre-bàilla, et le marquis put pénétrer dans la forteresse de son créancier.

Ici, nous aurions beau jeu pour déployer les ailes do notre imagination, afin do vous décrire jusque dans les plus petits détails la demeure du juif Eléazar.

Nous pourrions vous faire ce que les provinciaux quelque peu lettrés appellent de la couleur locale, efles critiques de bonne humeur un tableau flamand, mais comme cette sorte d'inventaire ne nous amuserait pas plus que nos lecteurs, nous nous abstiendrons, préférant vous entretenir sans retard du maître du logis.

Eléazar était un petit homme sec et paie d'uilc pâleur jaunâtre ; pour le reste du portrait , lisez la nouvelle de M. Honoré de Balzac, intitulée le Papa Gobseck.

Hector salua le juif avec l'aplomb hautain d'un débiteur qui a de l'or dans ses poches.

Eléazar comprit celte pantomime, et il répondit au salut impertinent par une humble courbette.

Je vous apporte vingt mille livres, dit le marquis d'un

ton dégagé. Nous serons en règle pour trois mois, si je ne me trompe.

— Vous avez donc celte somme en or, monsieur le marquis? demanda le juif avec un certain élonnement.

— Toujours ! répondit superbement Hector.

Hector tira de ses différentes poches vingt rouleaux de louis, dont il déchira au fur et à mesure les enveloppes de papier; quand ce fut fait, il appela le juif, qui s'était retiré dans une espèce de cabinet en grillage, au fond duquel il cherchait dans un immense portefeuille.

Il revint tenant à la mam le billet d'Hector, qu'il ne lùcha toutefois qu'après avoir jeté un rapide coup d'œil sur les piles de louis coquettement rangées sur cinq de front.

— C'est à merveille, dit-il, en en prenant une pour la compter : voici votre lettre de change. Vous voyez qu'elle est aussi de vingt mille livres. Rien n'est plus régulier.

— Vous n'avez parlé de celte affaire à personne, j'espère?

— Fi donc, monsieur le marquis ! pour qui me prenezvous ? Maintenant, faites un beau mariage, louchez une grosse dot, dégagez vos terres, et vous vous trouverez aussi riche qu'auparavant.

— Je m'acquitterai bien sans avoir recours à des moyens aussi désespérés, répondit Hector en secouant négligemment son jabot de dentelle, sur lequel il venait de répandre quelques grains de tabac d'Espagne. Se marier pour payer ses dettes, monsieur Eléazar! mais vous n'y pensez pas! mieux vaudrait mille fois mourir insolvable. .Ah çà! mon cher, vous faites donc décidément l'usure ?

Eléazar essaya de rire de cette plaisanterie, mais il n'arriva qu'à faire une grimace bruyante : il sentait une de ses garanties, la meilleure peut-être, lui échapper.

— Monsieur le marquis, nous nous reverrons, j'espère, marniotta-t-il entre ses dt-nts.

— Comment donc, maître Eléazar! mais de tout mon cœur! on ne saurait trop fréquenter un galant homme comme vous. Je suis votre serviteur.

El le marquis, s'élani,ant d'un bond hors du taudis de l'usurier, se hâta de gagner la rue : il lui lardait, en respirant un air à peu près pur, de perdre le souvenir des miasmes infects de cette ignoble maison.

— Voilà nos affaires arrangées pour trois mois, se dii-il en lui-même avec cette satisfaction intime qu'éprouve aujourd'hui un jeune homme à la mode, un viveur de notre époque, en pensant que ses créanciers n'ont aucun moyen de le tourmenter pendant quatre-vingt-dix jours. Au bout de ce temps, comment payera-t-il? il l'ignore complètement; mais qu'importe? n'a-l-il pas quatre-vingt-dix jours? et puis le hasard, une révolution, la fin du monde... qui sait? sur quoi ne compte pas l'homme qui doit, quand il n'est pas à la veille de l'échéance.

— Il s'agit maintenant, poursuivit Hector toujours en luimême, de tirer un bon parti du temps et de ma nouvelle fortune, en entrant dans cette voie que l'honnête Guillaume m'a indiquée, rt que j'avais déjà commencé à suivre quand la mort de ce pauvre Langeac est venue m'arréter court. Commençons par chercher une femme... mais d'abord, où la trouver? Je ne vais plus dans le beau monde, cl les grandes dames ne courent pas les rues comme des bourgeoises, et ne hantent pas les brelans comme les demoiselles de l'Opéra ou de la Comédie ilaliermc. On n'entre pas chez elles en glissant quelques louis dans la main du suisse, ou en donnant un baiser sur le menton de la soubrette. Il faudrait être |>réscnté dans la bonne compagnie de ce Paris, où je ne connais que des gens que je n'o.se pas saluer quand je les rencontre. Mais, pardieu I je suis un grand niais! Mon oncle, le commandeur de Cardillac, doit avoir pris ses quartiers d'hiver, et je suis sur (ju'il est au mieux avec toutes les duchesses du faubourg Saint-Germain et les marquises de la place

Royale. J'irai le voir, il ne manquera pas de me demander ce que je suis devenu, pourquoi je le soigne si peu, ce qui fait que je ne relourne pas à la cour. Eh bien! je lui conterai, et ce ne sera pas mentir , qu'une aventure galante dont les résultats ont été terribles, m'a obligé de me cacher pendant quelques mois, et je réponds d'avance qu'il sera très-flatté d'avoir un neveu en position d'être mis à la Bastille. Il me rendra donc son patronage, et avant huit jours, tous les salons de la ville m'ouvriront leurs portes à deux battants. Dès aujourd'hui je vais m'enquérir de son adresse, et pas plus tard que demain je me présenterai chez lui.

Tout en prenant ces bonnes résolutions, Hector était arrivé devant un magasin de mercerie, à l'enseigne des Trois- Plumets, et il lui sembla voir à travers les vitres de la devanture, que la marchande, assise à son comptoir, était assez gentille ; cela lui rappela tout à coup qu'il lui fallait de toute nécessité un nœud d'épée et quelques paires de gants parfumés à la poudre de Chypre : il entra donc.

A l'époque où se passe notre histoire, les brillants magasins de nouveautés où l'on vend des faux-cols de toutes les formes, des cravates de satin , des gants paille , clair de lune et couleur de chair, n'existaient pas encore avec lenr luxe intérieur, leurs boiseries gris perle à filets dorés, leurs portières de damas rouge et leurs larges verrières en glaces. Les différents objets que nous venons d'énumérer ou leurs équivalents se vendaient dans des boutiques de fort modeste apparence, dont les propriétaires s'appelaient tout simplement merciers.

Hector venait d'achever ses emplettes ; il avait môme déjà donné son adresse pour qu'on pût les porter chez lui, et nonchalamment étendu sur une chaise au milieu de la boutique, il contait fleurette à la marchande, qui, sans doute accoutumée depuis longtemps au marivaudage libertin des jeunes seigneurs, l'écoutait en minaudant d'un air plus ou moins virginal en essayant de rougir, quand tout à coup il se leva brusquement et courut à la porte avec précipitation.

Il voulait suivre des»yeux une ravissante forme de femme, qu'il venait d'entrevoir vaguement au passage.

11 arriva tout juste à temps pour saisir les dernières lignes fuyantes, mais bien dessinées, d'un profil délicieux : deux secondes après, il ne voyait plus qu'une taille charmante, une taille de nymphe, comme on disait alors, coquettement serrée dans un étroit miintelet de gourgouran vert chou, et le bas d'une jambe adorab'.ement fine et déliée, chaussée d'un petit soulier à talon qu'on aurait cru fabriqué sur la forme de la fameuse pantoufle de Cendrillon.

Le premier mouvement du marquis fut de se mettre à la poursuite de la ravissante apparition, mais il s'aperçut qu'il était tète nue, et il fit la réflexion assez sensée qu'il ne fallait pas débuter par avoir l'air d'un fou, bien que ce soit quelquefois une flatterie fort ingénieuse au(irès des femmes. Il rentra donc en toute liMe dans la boutique pour reprendre son chapeau, qu'il avait laissé sur le comptoir; mais voyez un peu les coups du sort : le chapeau avait été changé de place par la jolie mercière qu'il gênait sans doute; delà, la nécessité de quelques rapides instants de recherche, et quand Hector put ressortir de nouveau, il ne vit plus que d'une façon très-indécise le manlelet vert chou de la belle inconnue, cl bientôt il le perdit tout à fait de vue dans la foule assez nombreuse en ce moment.

Cependant le marquis i)rit sa course sans se laisser décourager, car il espérait encore rejoindre la jeune femme avant qu'elle eut tourné dans quelque rue latérale. Mais jiar malheur il fut rejeté brusquement en arrière par un choc imprévu. Il avait, en courant, heurté un passant qui venait, en marchant fort vite aussi, dans une direction opposée à

celle qu'il suivait ; en même temps une voix mâle et rude lui dit avec colère :

— Que le diable vous emporte ! ne pouvez-vous donc prendre garde à ce que vous faites?

— Prenez garde vous-même, répondit Hector du même ton, on ne court pas avec cette étourderie-là.

Une querelle allait sans doute suivre immédiatement cet échange de paroles peu gracieuses, quand les deux adversaires, qui s'étaient regardés avec des yeux de faucons en colère, se tendirent la main et s'écrièrent en même temps d'un ton de bonne humeur :

— Comment ! c'est toi, marquis?

— Mais d'oii sors-tu, mon cher comte?

— Enchanté de te voir!

— Ravi de te rencontrer !

— Maintenant, marquis, m'apprendras-tu où tu courais si vile? on eut dit vraiment que les sergents étaient à tes trousses.

— Mon cher comte, je tâchais de rejoindre une ravissante femme, que tu m'auras fait manquer, je le crains bien : un phénix, mon cher!

— Ah ! diable I s'il s'agit de femme, je te laisse ; le sfcmmes avant tout, marquis' Mais, à propos, veux-tu venir souper ce soir chez Sophie Arnoult? Manuela, la belle Espagnole, y sera : lu sais, Manuela, qui nous a montré dans le dernier ballet une jambe si fine el une poitrine si blanche?

— Je refuse pour le souper, mon cher comte ; mais j'ai le projet d'aller un moment au jeu.

— Tu m'y trouveras... j'ai entendu dire que tu avais fait des gains énormes à l'ouverture du Colisée : reçois-en mon compliment.

— A ce soir donc ! dit le marquis, je me remets en chasse.

— Bonne chance !

Ce personnage, arrivé dans notre histoire sous la forme d'un contre-temps pour le marquis de Cout-Kérieux, était le comte Roland de Villarcy. Venu au monde de nos jours, on l'eût appelé le roi des viveurs, ou le chef suprême de la bohème élégante; mais, à cette époque, les mots de viveurs et de bohème ne s'étaient pas encore faufilés dans le langage usuel de la bonne et même de la mauvaise compagnie, et Roland était tout bonnement ce qu'on appelait alors uu vaurien, un mauvais sujet. Ayant rencontré Hector dans les salons de différentes maisons de jeu, et dans les boudoirs de quelques impures à la mode, il était devenu son ami, ou, pour parler d'une manière plus conforme à la vérité, son compagnon de débauche.

Revenons pour un moment à Hector.

Sa rencontre imprévue avec Villarcy , la petite conversalion qui en avait été la suite, avaient eu des conséquences fatales pour les prétentions de notre héros, car il lui fut tout à fait impossible de retrouver les traces de sa belle inconnue. Peut-être était-elle entrée dans une maison ou dans quelque boutique ; peut-êlre aussi avait-elle pris une aulre rue à droite ou à gauche de celle qu'elle suivait d'abord; toujours est -il qu'après avoir erré çà et là pendant plus d'une heure, regardé de tous les côtés et questionné les passants comme eut pu le faire un agent de M. le lieutenant de police, Hector renonça pour le moment à sa poursuite et se consola en s'écrianl :

« Au fait, puisque je suis décidé à me lancer dans les grandes dames, il ne faut pas que je commence, comme un procureur au Chàtelet, par courir après les petites bourgeoises.

« Celle-ci évidemment appartient à celle classe.

« D'abord son costume.

« Ensuite elle était à pied et elle marchait avec l'assurance d'une personne qui a l'habitude du pavé.

« Donc c'est une conquête qui ne me fera ni ambassadeur, ni colonel, ni gentilhomme de la chambre.

« C'est égal, j'aurais été toujours bien aise de savoir où elle demeure , afin de pouvoir la rencontrer quand j'aurai trouvé ma grande dame.

« Un homme qui se dispose comme moi à suivre les traces du grand Richelieu ne peut pas n'avoir qu'une seule maltresse. U me faut absolument une grande dame pour l'honneur, une courtisane pour le plaisir, et une petite bourgeoise, une madame Michelin quelconque pour le sentiment; puis, s'il se présente quelque autre chose encore, nous verrons.

« Une idée! si cette ravissante créature élait une dame de la cour déguisée?

« Ce n'est pas absolument impossible ; mais une femme de la cour qui se déguise en plein jour ne le fait que pour aller à un rendez-vous.

« Et quand elle va à un rendez-vous, c'est qu'elle a déjà un amant.

« Ah ! diable !

— Mais, au fait, puisque je suis décidé à avoir trois maitresses, une femme peut bien avoir deux amants, ne fût-ce que pour embrouiller les idées de son mari : il faut de la prudence en toutes choses. Je consulterai sur ce cas de conscience mon oncle, le commandeur de Cardillac, qui m'a paru un homme fort entendu en pareille matière. «

Après ces différentes réflexions, que nous avons rapportées fidèlement dans l'ordre où elles se présentèrent à l'esprit de noire héros, qui les prononça même entre ses dents, Hector retourna chez lui pour montrer à son ami Peiitns le billet de vingt mille livres qu'il venait de retirer des griffes acérées du juif Eléazar.

— Vous voyez, mon cher mailre ! s'écria-t-il d'un air triomphant : encore neuf comme cela, et je serai débarrassé de ce vieux coquin !

— Et alors nous pourrons retourner à Cout-Kérieux, répondit le bon précepteur avec un rire qui eût fait le tour de sa tête s'il n'eût été arrêté par ses deux oreilles.

— Certainement, certainement que nous y retournerons un jour ou l'autre, mon vieil ami... à moins cependant que les ordres de Sa Majesté...

— Comment, les ordres de Sa Majesté ! interrompit Perilus avec un mélange de surprise cl de consternation... je ne comprends pas...

— C'est que je compte me pousser à la cour, interrompit à son tour Hector. Il n'est point convenable qu'un Coul- Kérieux végète dans ses terres comme un hobereau qui a acheté une savonnette à vilain, par la protection de la femme de l'inlendanl de sa province. Je me dois à moi-même, mon bon Perilus; je dois à la mémoire de mon père et à la renommée de mes ancêtres de devenir quelque chose de considérable , comme qui dirait un ambassadeur, un gentilhomme de la chambre du roi, ou un meslre-de-camp de ses armées. Voyons, la main sur la conscience, mon cher mailre, n'êtes-vous pas de cet avis?

— U est certain que si monsieur le marquis pouvait arriver à ces hautes dignités, balbutia Perilus... mais il me semble que pour cela il faudrait des air.is puissants, des protecteurs bien posés dans le monde, et parmi les personnes que monsieur le marquis connaît...

— Fi donc! des protecteurs, Perilus! s'écria Hector; un Cout-Kérieux ne doit pas employer de ces moyens-là. Regardez votre élève , mon cher maître , et dites s'il a besoin de quelqu'un pour faire son chemin.

Et le jeune marquis, jetant son chapeau sous son bras gauche, se mit à marcher dans l'appartement avec toute la

grâce irapertinenle des grands seigneurs les plus élégants de l'époque.

Peritus fut émerveillé , mais ne sachant comment exprimer son admiration, il se borna à sauter au cou d'Hector en lui souhaitant bonne chance.

Le soir, le marquis fut au jeu, où il rencontra Villarcy, ainsi que cela avait été convenu entre eux le matin. Hector, dont la bonne veine continuait, gagna quatre mille livres en un tour de main. Cela le mit en belle humeur, de sorte qu'il se laissa entraîner par le comte à aller souper chez Sophie Arnoult. Les beaux yeux, la jolie jambe, les blanches épaules de Manuela lui tournèrent la tête, conjointement avec les fumées du vin de Champagne, et, le lendemain matin, en rentrant chez lui, il n'avait plus qu'un souvenir confus de la belle inconnue, bourgeoise ou non, au mantelet vert chou.

HONSIEUR DE CARDIllAC.

Hector, fatigué de la nuit qu'il venait de passer, ne mil pas immédiatement à exécnlion le projet qu'il avait formé de retourner chez son oncle le commandeur ; seulement il donna l'ordre à l'un de ses gens de s'informer par la ville où demeurait M. de Cardillac, et do lui rendre compte, dans la soirée, du résultat de ses démarches.

Cet homme lui dit, le soir même, que le commandeur demeurait dans un petit hôtel qu'il s'était fait construire rue de Babylone, au centre du nouveau quartier à la mode, qu'on appelait déjà à cette époque le faubourg Saint-Germain.

Le commandeur était établi à Paris, il y avait environ trois semaines, et il n'allai-t que de loin en loin à Versailles pour faire sa cour.

Hector, ainsi renseigné, se dirigea deux jours après, vers le petit hôtel de la rue de Babylone, où il arriva sur les onze heures du matin.

Un grand diable de laquais, frisé, poudré, galonné sur toutes les coutures, reçut Hector sur le perron de l'hôtel, et, après lui avoir demandé ses noms et qualités , il s'empressa d'aller l'annoncer à son maître , qui , dit-il , ne recevait pas tout le monde aussi matin.

Le commandeur de Cardillac était le propre frère du feu marquis de Cout-Kérieux, père d'Hector. Ce nom de Cardillac était celui d'un fief qui, de temps immémorial, passait toujours aux cadets de la famille ; le comte on jouissait, sans préjudice de deux magnifiques commanderics qui lui complétaient une sortime ronde de soixante mille livres de revenus.

Autant le défunt marquis de Cout-Kérieux était un austère et rude gentilhomme campagnard, autant le commandeur de Cardillac pouvait à bon droit passer pour un habile et rusé courtisan, ayant autant d'élégance dans les formes que de corruption dans le fond de l'Ame. Ses hautes fonctions dans l'ordre de M.ilte disent sulUsammcnt qu'il ne pouvait pas être marié; nous ajouterons seulement que, parmi les vœux de sa profession qu'il avait formés, celui de chnsiclé ne l'avait jamais beaucoup gêné, et il était connu à la conr de Versailles comme dans le beau monde de Paris jiour un homme à bonnes fortunes, dans toute l'acception qu'on peut donner A rc mot.

A l'époque dont nous parlons, le commandeur do Cardillac venait d'atteindre sa cinquantc-cinqui'jmc année, mais grftce à la poudre, aux dentelles, aux paillettes et ù l'éguïsnic

surtout, il pouvait hardiment dissimuler deux lustres, ce qui lui permettait de conserver intactes à peu près toutes les prétentions de sa jeunesse.

— M. le commandeur sera enchanté de recevoir monsieur le marquis, dit le domestique en rejoignant Hector dans un salon d'attente où il était resté pendant qu'on était allé l'annoncer. Si monsieur le marquis veut bien me suivre, je vais ' le conduire.

El le domestique, ouvrant une porte, fit traverser à Hector divers appartements, puis il l'introduisit dans la chambre à coucher de M. de Cardillac.

Le commandeur, enveloppé ou plutôt roulé dans une magnifique robe de chambre de damas à grands ramage* verts et blancs, était étendu dans un de ce» admirables fauteuils dont notre époque a eu le bon esprit de ressusciter la forme, et il savourait lentement une tasse de consommé , destiné à faire p:itienter son estomac jusqu'au moment du dîner, qui avait lieu dans ce temps-là vers les deux heures.

— Bonjour, mon garçon, dit le commandeur en tendant amicalement la main à son neveu. Comtois, avancez un fauteuil à M. le marquis de Cout-Kérieux... bien. Maintenant, retournez à l'antichambre et dites que je ne reçois personne jusqu'à nouvel ordre; je sonnerai si j'ai besoin de quelque chose.

Le laquais sortit, Le commandeur et le marquis restèrent seuls.

— A nous, deux, à présent, mon beau neveu! s'écria le premier, en passant sa tasse à Hector, pour poser ses deux mains sur ses genoux et prendre ainsi une altitude grondeuse. Me direz-vous, monsieur le mauvais sujet, d'où vous seriez, pour avoir passé plus de six mois sans me venir voir. Voyons, arrivez-vous de la lune ou de la Chine I

Hector avait prévu celle question ou toute autre du même genre, et nous savons qu'il s'était préparé à y répondre en donnant à entendre vaguement qu'une affaire d'amour, suivie d'une affaire d'honneur, l'avait obligé à se tenir à l'écart pendant quelque temps. Quant au jeu, aux emprunts, aux juifs, le marquis pensait qu'il était inutile d'en parler.

— Mon cher oncle, répondit-il en prenant un air modeste, il n'est que trop vrai que je me suis fort mal conduit à votre égard; mais j'ose espérer que vous m'excuserez quand vous saurez les motifs graves, douloureux... qui... que... j'ai compromis une femme...

Le commandeur partit d'un éclat de rire magnifique et du meilleur aloi.

— Et tué un homme, ajouta Hector.

— Etait-ce un amant ou un mari? demanda le commandeur en s'cfforçant de reprendre un peu de sérieux.

— Mon oncle, je n'en voudrais pas trop dire , de penr de vous mcitrc sur la voie.

— De la discrétion, maintenant! Ah çà! mon pauvre Hector, mais sais-tu bien que tu ne l'es pas décrassé du tout? Crois-tu donc que j'irais te dénoncer à MM. de la Prévôté? Tu as compromis une femme, tué un mari ou un amant, peu importe! cela se voil tous les jours, mon garçon, et n'a jamais empêché un gentilhomme de remplir certains devoirs de famille et de société. Tu aurais dû au moins m'écrire. Maintenant, mon ami, sauf le chapitre de la discrétion . qui n'entre pas du tout dans nos mœurs, et en ne portant que pour mémoire tes remords , auxquels lu me porincltras de no pas ajouter foi, je conviendrai très-volonliers que tes débuts sont assez brillants, et tu me fais l'offet de devoir être un jour un digne rejeton de notre famille. Aussi, je ne t'en veux plus, mon cher, et, si je puis l'être encore bon h quelque chose, j'espère que tu viendras sans façon l'adresser à

, moi. D'abord, je dîne tous les jours à deux heures , 01 il va

sans dire que ton couvert sera mis chez moi toutes les fois que cela le sera agréable. As-tu besoin d'argent?

— Non, mon oncle.

— Ah çà! mais bous ne sommes donc pas ddrangd, ou bien tu manges ton fonds avec ton revenu? L'un me plairait mieux que l'autre.

— Lequel des deux, mon oncle?

— Que tu fusses un peu désordonné maintenant , sauf à devenir économe plus tard. Vois-tu, Hector, un gentilhomme qui n'a pas do dettes, c'est absolument comme une jolie femme qui n'a pas d'amant; personne ne s'occupe de lui. Tu as compromis une réputation féminine , tué un homme en duel; maintenant il te faut des créanciers, si tu ne veux pas rester inconnu...

— J'en ai, mon oncle, interrompit Hector.

— C'est bien, continua M. de Cardillac, en massant complaisamment une prise de tabac au fond d'une boîte d'or, dont le couvercle renfermait une délicieuse miniature représentant une femme couronnée de pampres et vêtue d'une peau de tigre attachée au-dessous des seins. C'est bien, répéta-t-il, il n'y a qu'une chose que je me permettrai de t'interdire, si tu veux bien le permettre, c'est le jeu. Qu'on s'y enrichisse ou qu'on s'y ruine, il ne donne jamais de considération. Dans le premii^r cas, on passe pour trop habile; dans le second, qui est le plus fréquent, on ne manque pas de dire que vous êtes niais; et puis, qui trouve-t-on autour des tables de pharaon et de lansquenet? des aigrefins qui trichent et des femmes sur le retour qui ont préféré les cartes à la dévotion , parce que c'est une manière de montrer qu'elles ont encore des bras potelés et des mains blanches. Méfie-toi des uns et des autres, mon cher neveu, car la piperie est des deux côtés. Il est bien entendu que j'excepte le jeu du roi et des princesses, si Sa Majesté et Leurs Altesses te faisaient l'honneur de l'admettre un jour à leur partie; et, à propos de cela, je te dirai que le roi a eu la bonté de me demander pourquoi tu n'étais pas revenu lui faire ta cour depuis ta présentation.

— Et qu'avez-vous répondu, mon oncle?

— Que des affaires graves t'avaient rappelé dans tes terres de Bretagne. Alors, Sa Majesté m'a fait un gracieux signe de tête et ajouté : « Monsieur de Cardillac , quand votre neveu sera de retour, nous le verrons avec plaisir. »

— Le roi est bien bon !

— C'est un grand prince, mon neveu, un vrai gentilhomme, quoi qu'en disent messieurs les philosophes , race que je déleste, par parenthèse. Ne tarde pas k lui faire ta cour, et je te promets qu'il ne te sera pas difficile d'obtenir une compagnie en attendant un régiment. Peut-être venaistu me demander de penser à quelque chose comme cela pour toi?

— Pas encore, mon cher oncle; pour le moment, j'ai une ambition plus modeste.

— Et c'est?...

— De vous prier de vouloir bien me présenter dans quelques-unes des maisons oîi vous allez le plus habituellement.

— Mais c'est facile, très-facile même, mon ami. Voyons quels sont les salons déjà ouverts pour lesquels j'ai des invitatiuns. Aujourd'hui, madame de Vivonne : on s'y ennuie mortellement; je ne le mènerai là qu'en carême. Demain, la maréchale de Mirepoix : j'attendrai, pour t'y conduire, que tu aies plus d'expérience; elle reçoit trop de ces vieilles coquettes qui ne lâchent plus un iiotnme une fois qu'elles l'ont pris. Après-demain, la marquise de Lormois. Voilà noire affaire! je te mènerai chez la marquise; ses réunions sont délicieuses, et la divinité qui y préside... Enfin, tu verras... Madame de Lormois est le diamant du Marais.

Et M. de CardiHac huma sa prise de tabac, qu'il avait gardée jusqu'à ce moment.

— Est-elle jeune? demanda Hector.

— Vingt-cinq ans.

— Jolie?

— Ravissante !

— Riche?

— A millions!

— Spirituelle?

— A miracles !

— Coquette?

— Toutes les femmes le sont.

— Eh bien' galante?

— Ceci est encore un mystère : les uns disent oui et les autres non.

— Mais, qu'en pênsez-vous, mon oncle?

— Moi, je pense qu elle n'a pas encore conclu.

— Bah !

— Ma parole d'honneur! Cependant, je puis me tromper, car je ne suis pas infaillible.

— Elle n'a donc pas d'ennemis pour l'espionner?

— Elle doit en avoir, et même des amis pour la trahir; mais tout cela n'a pas fait encore qu'on ait parlé d'elle d'une manière fâcheuse.

— Voilà qui est bizarre !

— Prodigieux, mon cher! mais c'est comme cela.

— Qui est en son nom madame de Lormois?

— Mystère encore, mon garçon.

— Comment! on ne connaît pas sa famille?

— Pas plus que si elle n'en avait pas.

— Et son mari ignore-t-il aussi?...

— L'ignorance des maris ne s'amuse pas à ces bagatelles : elle a mieux à faire.

— Mais comment ce mariage s'est-il arrangé?

— Mystère toujours! Lormois est parti un beau matin en disant qu'il allait faire un voyage d'agrément; et trois mois après il est revenu marié. Comme sa femme était charmante, personne no s'est avisé de dire qu'il avait fait un mauvais choix.

— Quelle espèce d'homme est-ce?

— Il est très-spirituel , assez prodigue, fort vicieux; tout le monde l'aime, et il jouit d'une grande considération.

— Va-t-il à la cour ?

— Pas depuis son mariage, parce qu'il n'a pas présenté sa femme , sans doute pour se dispenser des preuves qui eussent été peut-être difficiles à établir.

— Mais enfin, mon oncle, quelles conjectures fait-on?

— On a renoncé aux conjectures, et l'on est convenu d'appeler tout cela les mystères de la marquise.

— Vous me mènerez après-demain chez elle?

— Je puis même t'y mener aujourd'hui, si tu veux resler à dîner avec moi.

— Mon oncle, j'accepte avec le plus grand plaisir.

M. de Cardillac sonna, et il dit au domestique qui vint qu'il voulait sa voiture pour trois heures précises ; puis il procéda à l'opération fort importante de sa toilette, après avoir prévenu Hector que sa présence ne le gênerait pas le moins du monde.

Pendant que son valet de chambre coiffeur l'accommodait, il questionna avec beaucoup de ton cl de grâce le jeune marquis, pour savoir jusqu'à quel point il lui ferait honneur dans le monde oii il allait le présenter, et tout ce qu'il découvrit en lui l'enchanta. Tout ce qu'Hector n'avait pas été à même d'apprendre, il l'avail deviné avec une incroyable justesse d'esprit, et il expliquait ses instincts aussi clairement que s'ils eussent été déjà des habitudes prises ou des priu-

cipes enracinés. Il connaissait les hommes comme un vieux courlisau, et les femmes comme une revendeuse à la toilette. Profondément sceptique déjà, son scepticisme avait le calme de l'expérience sans l'amertume du désenchantement. Sur le chapitre de l'amour, que l'oncle et le neveu traitèrent longuement, M. de Cardillac le trouva d'une force qui le charma et le confondit, si bien qu'il ne put s'empêcher de lui dire le plus sérieusement du monde :

— Mon cher ami, tu peux aller sans inconvénient chez madame de Mirepoix, car tu en sais autant que toutes les vieihes coquettes de la cour ensemble. Mais où diable as-tu appris tout cela?... Ce n'est pas chez ton père, je pense?... Le pauvre homme n'a jamais su que se battre et prier Dieu.

J'ai beaucoup réfléchi, mon oncle.

— Eu vérité, je ne croyais pas que ce fùl aussi utile. Reste à savoir maintenant si tu seras capable de mettre en pratique cette admirable théorie. Je te préviens que si je te vois amoureux sérieusement, je me moquerai de toi de tout mon

cœur.

— Vous en aurez bien le droit, mon cher oncle, et vous me rendrez un grand service.

— L'amour comme l'entendent les gens de province est le fléau de la galanterie, reprit M. de Cardillac en dessinant sur son front couvert de poudre trois pointes à l'aide d'un petit couteau à lame de vermeil. Dans ma jeunesse, moins sage que toi, je suis tombé dans l'erreur des grands sentiments, et je me suis laissé souffler des maîtresses charmantes par des gaillards qui, pendant que je m'épuisais en soupirs langoureux et en œillades mourantes, se bornaient à glisser fort impertinemmenl trois ou quatre paroles fort lestes dans l'oreille des femmes. Je n'ai pas compris tout de suite les avantages de cette manœuvre, mais une mienne parente, chanoinesse de Remiremont, et fort miséricordieuse à la jeunesse inexpérimentée, a eu pitié de mon ignorance, et dans peu de mois mon éducation était faite. Aurais-tu trouvé aussi une chanoinesse, mon neveu? Si cela était, je t'en ferais bien mon compliment. Ces diables de femmes n'ignorent rien ; on dirait que chacune d'elles a mangé toutes les pommes de l'arbre de la science.

Mais, mon oncle, comment arrangent-elles cela avec

leurs vœux? demanda Hector.

Mon neveu, vous êtes un impertinent; mais je vous

pardonne, parce que vous êtes en même temps fort aimable.. Comtois, voyez si l'on pense à nous servir.

Comtois revint dir.; qu'on mettait sur table, et peu d'instants après, le commandeur et le marquis passèrent dans la salle à manger.

Comme chez tous les vieux garçons qui sont à la fois trèsriches, très-gourmands et cependant soigneux do leur santé, le diner était simple mais excellent. Il se composait d'un potage réconfortant aux légumes, d'une pièce de bœuf garnie de croquettes de volaille, d'une poularde de Bresse sur du riz, d'un plat de laitues au jus, et d'une fondue au parmesan : ce dernier mets était destiné à mettre dans toute sa valeur le bouquet d'une bouteille de vieux cliambcrlin que ,1e commandeur r.vait demandée avant de se mettre à table. «

Le vin d'ordinaire était parfait, le dessert composé de fruits magnifiques, le café, qu'on servit ensuite, brûlant et parfumé, les liqueurs exquises; mais le commandeur n'en buvait pas, i cause de ses nerfs, disait-il.

On vint dire que la voilure était avancée.

— Mon neveu, quand vous voudrez.

— Mon oncle, je suis à vos ordres.

Kt ils s'acheminèrent virs In perron de l'hôtel en se leuaol par le bras comme deux amis du même ftge : le com-

mandeur paraissait radieux de cette espèce de rajeunissement.

— Rue des Tournelles, hôtel de Lormois, dit-il à son cocher en s'installant avec Hector dans le fond de son carrosse.

Pendant le trajet, qui dura une bonne demi-heure, Hector fit encore bon nombre de questions à son oncle sur la marquise. Cette femme, qu'il n'avait jamais vue, le préoccupait d'une façon singulière.

— Serais-tu déjà amoureux ? demanda le commandeur. Dans ce cas, nous ferions tout aussi bien de renoncer à notre visite.

— Amoureux, mon oncle ! Vous connaissez ma manière de voir à cet égard.

— La manière de voir n'est pas toujours conforme à la manière d'agir, mon pauvre garçon. Au surplus, fais ce que tu voudras; je ne te demande qu'une chose, c'est d'éviter le ridicule d'être jaloux, si lu vois la marquise, ou telle autre femme à qui tu ferais la cour, donner la préférence à un autre que loi. Laisse-les faire : ton lour viendra toujours assez tôt, surtout si lu cherches ailleurs pendant ce temps-là.

— Mais, mon oncle, c'est bien désagréable d'être le successeur de quelqu'un.

— On s'en console en se disant qu'on deviendra le prédécesseur d'un autre. Et puis, vois-tu, il n'y a rien de plus amusant que tous les petits mensonges de corps et d'esprit d'une femme qui a déjà eu un ou plusieurs amants, et qui veut vous faire croire que vous êtes le premier, quand vous êtes sur du contraire.

Comme le commandeur prononçait ces mots, son carrosse se trouvait à la hauteur du boulevard Saint-Antoine, et il allait entrer dans une des rues latérales du côté du Marais, lorsqu'il fut arrêté un instant par un encombrement de charrettes et de voitures de place.

Hector se pencha machinalement hors de la portière, et il vit tout près de lui, marchant à petits pas en retroussant gracieusement sa robe pour éviter la boue, une jeune femme qu'il reconnut aussitôt ; c'était la même qu'il avait vainement poursuivie quelques jours auparavant.

Mais ceite fois il voyait en plein son visage, dont un premier coup d'œil lui révéla la merveilleuse beauté. Il remarqua une magnifique chevelure, une peau d'une blancheur éblouissante, de grands yeux bleus ardents et tendres, des traits lins et spirituels, une taille enchanteresse; tout un ensemble enfin à tourner une tête plus solide que la sienne. Aussi allait-il ouvrir la portière et sauter hors du carrosse comme un fou , lorsque le cocher, donnant un vigoureux coup de fouet à ses chevaux, les fil repartir au grand trot; puis la voiture tourna, et Hector eut beau mettre la moitié de son corps hors de la portière, il ne vit plus rien.

— Qu'as-tu donc vu passer? lui demanda son oncle un peu étonné de cette agtalion.

— Un de mes amis qui ne me reconnaît pas.

In instant après, le carrosse s'arrêta devant l'hôtel de Lormois.

La marquise était sortie.

— Notre course est inutile pour toi, mon garçon, mais j'en profiterai pour mon compte, car j'ai d'autres visites à faire dans ce quartier. J'écrirai à la marquise pour lui dire que j'étais venu te présenter et je lui demanderai la permission de te mener à ta première soirée. Comme sa réponse n'est pas douteuse, j'enverrai ma voiture to prendre à neuf heures après-demain ; tu viendras me chercher chez madame de Conlades, où je passe l'avant-soiréc, et nous irons ensemble chez la marquise. D'ici là, si lu as besoin de moi... tu sais...

— Merci, mon bon oncle.

— A après-demain?

— C'est convenu.

— Neuf heures précises?

— Je serai exact.

— Au revoir, mon garçon.

Et la voiture du commandeur s'éloigna rapidement.

Hector, après avoir quitté M. de Cardillac, erra pendant quelque temps dans les rues de Paris, sans but et sans projet, absorbé par un sentiment bizarre et indéfinissable, qui lui prenait tout à la fois la léle et le cœur.

Ce sentiment, né de la seconde apparition de la jolie inconnue au manlelet vert chou, n'était bien certainement pas encore de l'amour, car d'habitude on ne s'éprend guère d'une femme que l'on n'a fait qu'entrevoir, mais tout au moins il lui ressemblait beaucoup.

Hector était en proie à une agitation extrême, à une sorte d'inquiétude fébrile. Le charmant visage de la grisette se dessinait sans cesse dans sa pensée, comme dans un rêve. 11 se désespérait d'avoir manqué de nouveau l'occasion de l'aborder et de lui parler; il se disait qu'il ne la rencontrerait peut-être jamais, et il mettait son vif dépit sur le compte de sa curiosité non satisfaite.

Du reste, un philosophe, quelque peu matérialiste, a prétendu que l'amour n'était autre chose que la curiosité des sens.

Ceci est peut-être paradoxal. Quoi qu'il en soit, nous croj'ons que dans plus d'une circonstance la curiosité entre pour beaucoup dans l'amour.

Et à l'appui de cet axiome nous citerons ce mot d'un jeune poêle de nos amis à qui nous disions : Vous êtes amoureux de madame de C... — Non, répondit-il , j'en suis curieux.

Les heures s'écoulèrent. Peu à peu l'hallucination du jeune marquis disparut pour faire place à un état plus calme. Sa promenade prolongée et pédestre lui avait donné de l'appétit; il alla, par souvenir peut-être, souper au cabaret du Chariot-d'Or; puis il prit le chemin de l'Opéra, oij il arriva vers les dix heures du soir, pour entendre la fin d'une pièce de Quinault, nous ne savons plus laquelle.

Hector entra dans les coulisses.

Le dernier acte de la pièce qu'on jouait venait de commencer. Le théâtre représentait un site de l'Olympe, c'està-dire qu'à droite il y avait un grand palais aux colonnes d'ordre corinthien; au fond, sur des nuages amoncelés, le trône du maître des Dieux , Jupiter, puisqu'il faut l'appeler par son nom, et à gauche des nuages encore, parmi lesquels perçaient dans un lointain brumeux les doubles cimes du Parnasse.

Les nuages étaient roses, les montagnes violettes; le trône doré avait des foudres écarlates , et le palais figurait du marbre blanc.

Quant à Jupiter, il portait un élégant costume de lieutenant-colonel des mousquetaires , avec les jambes nues et des sandales.

Toute sa cour l'entourait, les dieux habillés dans le même goûl| les déesses assez peu vêtues.

C'était, on le voit, tout à la fois très-simple et parfaitement mythologique.

Un peu avant le baisser de rideau, un char traîné par deux lions devait amener, devant les dieux assemblés, Therpsichore, la muse des danses joyeuses, qui témoignerait par ses entrechats, ses jetés-battus, ses flic-flac,ses ronds de jambes, ses pirouettes, son tacquelé et son ballonné, toute la satisfaction qu'elle éprouvait de faire passer au maître du ciel et de la terre quelques instants délicieux.

Le char, attelé de ses coursiers de carton, attendait dans la coulisse entre deux portants.

Therpsichore n'était point encore descendue de sa loge, et achevait sa toilette au grand effroi du régisseur, qui craignait qu'elle ne manquât son entrée.

Hector, auquel il restait encore quelque chose de la primitive agitation de son esprit , s'accouda distraitement au dossier du char de la muse, et ne prêta qu'une fort médiocre attention aux œillades et aux quolibets provocateurs des nymphes de l'Opéra qui batifolaient autour de lui, et qui, sachant sa bourse bien garnie et son humeur libérale , n'auraient point été fâchées de fixer ses regards.

Une circonstance inattendue vint le faire tressaillir et le tira de sa rêverie, mais d'une façon qui n'avait rien que de fort agréable.

Deux bras blancs et nus se nouèrent autour de son con; deux mains parfumées se posèrent sur ses yeux , et une jeune femme, qui s'était approchée de lui par derrière et à petits pas, lui demanda d'une voix déguisée :

— Qui est-ce ?

— Ma foi, répondit Hector sans chercher à se dérober à la douce violence qui lui était faite, je sais que ce sont de jolies mains, douces et potelées, ce qui me semble d'un trèsheureux augure.

— Ainsi vous ne devinez pas?

— Que vous êtes jeune et jolie?... parfaitement!

— Erreur, mon gentilhomme.

— Comment?

— Je suis vieille et laide.

— Vous?

— Oui, moi.

— Je parie cent louis que non !

— Je ne tiens pas, car vous auriez gagné !

Et les deux petites mains lâchant enfin prise, Hector, qui put se retourner, aperçut devant lui la danseuse espagnole, la ravissante Manuela, en costume de Therpsichore.

Or, quand nous disons en costume, c'est une manière de parler, car rien ne méritait moins ce nom que son accoutrement, mais aussi rien n'était plus gracieux.

Le public savait que Manuela représentait la muse de la danse, on l'acceptait donc comme telle, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Voici du reste en quoi consistait le travestissement de l'actrice.

D'abord une sorte de tunique, adhérant étroitement au buste, et assez échancrée pour montrer le plus possible les épaules et la gorge.

Cette tunique en satin rose tendre était relevée de chaque côté des cuisses par une agrafe d'or, et laissait voir parfaitement la jambe, moulée dans un maillot couleur de chair, mince comme l'aile d'un papillon...

Sur l'épaule gauche, une peau de tigre, admirablement imitée en velours fauve et noir, était fixée par un gros bouton de diamant.

Dans les cheveux à demi dénoués, une profusion de rubans couleur de feu se mêlait à des fleurs aux teintes éclatantes.

sa

La main droite portail un petit tambour de basque.

Telle dlait Manuela debout en face d'Hector, secouant machinalomenl les grelots argentins de son tambour, et se balançant en cadence sur des hanches comme on p'en rencontre que sur les bords amoureux du Guadalquivir.

— Tu vois bien que j'aurais perdu, si j'avais parié que j'étais vieille et laide, dil-cUe, avec un joyeux éclat de rire, au marquis qui la regardait.

— Ma foi oui, car lu es jolie à tourner toutes les lélcs de l'Olympe, y compris celle du grand Jupiter.

— Tu trouves ?

— Foi de marquis.

— Alors nous souperons ensemble ?

— Oh! ob ! fit Hector : ce serait la quatrième fois depuis quinze jours.

— Est-ce que, par hasard, tu trouverais que c'est tro])'/

— Non, mais....

— Mais, quoi?

— Mais c'est assez.

— Par exemple! et pourquoi cela?

— Parce qu'au bout de trois soupers on ne doit plus rien avoir à apprendre avec loi.

— Voyez-vous cela! riîpliqua la sylphide en faisant un rond de jambes. Savez-vous que je vous soupçonne fort de courir une autre femme, marquis.

Hector sourit.

— Est-ce que tu serais infidèle, monstre? demanda Manuela en se posant avec un geste tragique.

— Est-ce que tu m'es fidèle, petite? fit Hector au lieu de répondre.

La conversation continua quelques instants sur ce ton, puis soudain elle fut interrompue par le régisseur, qui accourut tout essoufflé en s'écriant :

— Allons, mademoiselle, vite, vite, dans le char et en scène ; il n'est que temps !

Manuela quitta précipitamment Hector et fit son entrée triomphale.

Eu même temps le marquis sortit des coulisses et rentra dans la salle, où il alla prendre place près de l'orchestre des musiciens.

La pièce que l'on jouait l'intéressait peu; cependant il eut la patience d'écouter quelques tirades dans le genre de celle-ci :

H Que l'amant qui devient heureux En devienne encor plus fld';lc!

Que toujours dans les mêmes noeuds Il trouve une douceur nouvelle!

Que les soupirs et les langueurs Puissent seuls fliicliir les rigueurs Oc l.t beauté la plus séviire I Que l'iiniant comblé de faveurs Sache les goûter et se taire ! »

On bien :

•t Lorsque Doris me parut belle, Je ne connaissais pas encore vos attraits;

il faudrait pour Ctro fldfale Vous avoir toujours vue ou oo rous voir jamais. »

Ou encore :

» Eh bien ! à votre amour Je ne suis plu» rebelle Et J« consens *nlln à m'nngngor 1 Voyons dans notre .irdnur ni>\jvcllc Hi vous m'apprendrai à cliangar Oa li j« VOUA rendrai fidulu. i>

Au bout de peu d'mslants, toutefois, il se fatigua de cos strophes un peu trop langoureuses, et quittant la place qu'il

avait occupée d'abord, il se mit Étte promener dans les couloirs, regardant par les lurarnes de chaque loge, tantôt la scène, tantôt les personnes qui garnissaient les gradins du théâtre.

H y avait ce qu'en argot de coulisses oa est convenu d'appeler chambrée complète , c'est-à-dire que la salle était pleine.

Du bas en haut s'étageaient les brillants uniformes, les habits brodés, les toilettes galantes.

Celait dans les premières loges une profusion de femmes du monde en compagnie de leurs atlentifs, tandis que les maris courtisaient un peu plus bas, dans une loge grillée et discrète, quelque jolie bourgeoise, quelque grisette fringante, ou quelque fille de théâtre à la vertu facile.

Un peu plus haut, MM. les sergents aux gardes-françaises folâtraient avec mesdames les procurcuses du Châlelet, tandis que de jeunes basochiens, entreprenants comme le Chérubin du Figaro futur, se livraient à des témérités amoureuses, presque toujours bien reçues, quelles que fussent les Marceline ou les Suzanne auxquelles elles s'adressaient.

Plus d'une de ces dames parut jolie au marquis de Cout- Kérieux , et eut l'insigne honneur d'allirer pour un instant ses regards; mais bientôt l'une d'elles fixa plus particulièrement son attention jusque-là vagabonde.

Celle femme occupait une loge de face du premier rang. Hector ne la voyait que ])ar derrière.

Elle était seule et appuyée sur le rebord de la loge; un grand laquais galonné sur toutes les tailles se tenait debout dans le couloir contre la porte , portant sur son bras une pelisse de satin blanc, garnie entièrement de duvet de cygne.

La beauté des épaules de celte femme, qui sortaient éblouissantes d'une robe de velours, dont la couleur sombre rendait plus éclatante leur blancheur de marbre ; l'élégante souplesse et les lignes gracieuses du cou, tout se réunissait pour faire espérer le ])lus charmant visage.

Hector s'arrêta immobile, cl les yeux ardemment fixés sur celte femme, il attendit qu'ello changeât de position.

Cette atlenle fut vaine d'abord, le spectacle paraissant absorber entièrement l'attenlion de la belle inconnue.

Enfin elle se retourna à demi pour prendre son éventail qu'elle avait posé derrière elle au fond de la loge.

Hector vit son visage et il no piH retenir une exclamation de surprise.

Et certes il y avait de quoi.

H retrouvait dans les traits charmants qui s'offraient à lui tous les traits de la jolie bourgeoise au mantelet vert chou.

C'était bien le même front correct et pur, le même nez droit cl fin, les mêmes lèvres au rouge de corail encadrant une double rangée de perles, comme on disait alors.

L'identité était parfaite; il y avait jusqu'à doux petites fossettes, gracieux nid» d'amoum, creusés par le sourire ft chaque coin de la bouche.

Les yeux seulement paraissaient, sinon plus beaux, du moins plus brillants ot plus fiers, et le regard plus assuré; peut-être était-ce le rouge placé sous les yeux qui leur donnait cet éclat et cette expression , modifiée quelque pen d'ailleurs par le léger nuage de poudre qui enveloppait la chevelure.

Nous croyon? avoir dit dans tes chapitres précédents qne l'inconnue au mantelet vert chou ne portait ni poudre ni rotigc lorsque le marquis l'avait rencontrée ù pied dans la nie.

Hector, dans ce moment, refusa positivement d'ajonter foi an témoignage de ses sens. H porta la main h son front pour s'assurer qu'il ne rêvait pas , et il no put venir â bout do se répondre affirmativement.

Un instant, le pauvre garçon crut à une idée fixe; et, craignant d'avoir quelque chose de d(;rang(; dans la cervelle, il se demandait si ce qui frappait sa vue était bien réel, si ces deux femmes n'en faisaient qu'une , ou s'il était passagèrement le jouet d'une incompréhensible ressemblance, quand il se sentit toucher le coude légèrement et avec une sorte de respect.

Il se retourna avec vivacité , et ce fut pour tomber d'un étonnement dans un autre : voici pourquoi.

La personne qui se trouvait à côté de lui était sans contredit celle du monde qu'il s'attendait le moins à rencontrer dans cet endroit.

C'était l'ancien valet de chambre de Richelieu, Guillaume Lepicard en personne.

Hector lui tendit la main.

Le vieillard la prit et la serra affectueusement, puis il dit d'une voix émue, en désignant la loge dans laquelle se trouvait la jeune femme :

— Vous l'avez vue ?

— Qui? fit Hector, ne supposant pas qu'il pût être question de la ravissante inconnue.

— Elle! appuya Lepicard, en indiquant si clairement celle dont il parlait, qu'il n'y avait plus moyen de s'y tromper.

— Cette femme, ou plutôt cette divinité ! s'écria vivement le jeune homme.

Le visage de Guillaume s'éclaira d'une joie profonde, et il répondit avec un accent qui partait du cœur :

— Oh! n'est-ce pas, monsieur le marqi^s , n'est-ce pas qu'elle est belle ! bien belle !

Hector, de plus en plus surpris et intrigué, allait interroger Lepicard quand un tumulte subit se fit dans la salle.

L'Opéra venait de finir.

De toutes parts les portes des loges s'ouvraient avec fracas, et la foule commençait à se pousser, à se heurter dans les couloirs pour gagner la sortie.

Le visage du vieillard s'était assombri tout à coup.

Au moment où tourna sur ses gonds la porto de la loge de l'inconnue, Lepicard glissa entre les mains d'Hector, qui cherchait à le retenir, et se perdit dans la foule, de plus en plus compacte.

Hector resta à sa place stupéfait, étourdi.

Un flot pressé de spectateurs le fit, sans qu'il s'en aperçût, reculer de quelques pas.

Quand il revint à lui et qu'il voulut rejoindre l'inconnue pour la suivre , il était déjà trop tard.

Elle avait disparu, et il lui fut tout à fait impossible de la retrouver.

Le jeune homme, furieux et désolé de ce contre-temps, prévoyant bien d'ailleurs qu'il ne pourrait dormir de la nuit, se dirigea machinalement vers la loge de Manuela, attendit d'un air assez maussade qu'elle fût redevenue une simple mortelle, et de désespoir s'en alla souper avec elle pour la quatrième fois : rien ne saurait mieux prouver qu'il avait la tête perdue.

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