DEUXIÈME PARTIE
GUILLAUME LEPICARD
tE CABiUlET DU CHARIOT-D OH.
MainlcoaDt que nous avons mis nos lecteurs au fait des événements qui avaient déterminé le marquis Hector de Cout-Kérieux à aller chercher l'oubli de ses malheurs dans les flots de la Seine, nous rejoindrons notre héros au cabaret fort renommé du Chariot-d'Or, où nous l'avons laissé en compagnie du petit vieillard qu'il venait de tirer d'une situation assez périlleuse.
Quand ce dernier, que nous appellerons désormais Guillaume Lepicard, quoiqu'il ne se soit pas encore nommé luimême, s'était vu tranquillement assis dans une vaste salle étincelante de lumières et remplie de buveurs bruyants; sa figure avait perdu peu à peu l'expression de terreur qu'elle gardait encore, et elle était devenue bientôt sereine et presque joviale.
On se souvient qu'Hector, en entrant, avait frappé sur la table avec le pommeau de son épéc pour appeler un garçon : après deux ou trois appels du même genre, et cinq ou six antres plus énergiques, un garçon était enfin arrivé en courant à toutes jambes, la serviette à la main , l'excuse à la bouche et l'intelligence dans le regard.
Hector, par un reste d'habitude de grand seigneur, allait commander quelque chose, lorsque Guillaume Lepicard, posant la main sur son bras, l'arrêta en lui disant :
— Vous oubliez que c'est moi qui vous ai invité, mon gentilhomme, et qu'en conséquence c'est à moi, si vous le permettez, de.,.
— J'ai oublié, raa foi, bien autre chose I interrompit on riant Hector, qui venait de se rappeler tout à coup qu'il n'avait pas même un liard dans sa poche.
— Donuez-noui deux bouteilles de votre meilleur vin de Bourgogne, reprit Guillaume Lepicard, on s'adressant au garçon; vous savez, ce Voinay que nouï bûmes l'autre soir en soupant, monsieur le chevalier du guet et moi'/ Mais comme monsieur le marquis préfère peut-être le vin de Bordeaux, vous nous apporterez aussi deux bouteilles de ce vieux Saint-Emilion que l'intendant do monseigneur le maréchal de Richelieu vous a vendu sur ma recommandation. Maintenant, comme il ne serait pas convenable d'arroser des mets vulgaires arec des liquides aussi distingués, vous nous ■ervirez un gigot d'ngneiu sur une sonbise brûlante, et un canard sauvage aux bigarades : allez, cl qu'on se dépêche, car nous mourons de faim.
Le garçon, qu'on appelait de tous les côtés, cl qui avait donné plusieurs signes non équivoques, quoique respectueux, de 1 impatience que lui cai^sait le discours un peu long du
vieillard, le garçon, disons-nous, ne se fit pas répéter deux fois l'ordre de courir à la cave et à la cuisine.
— Je suis très-connu dans cet établissement, reprit Lepicard en savourant avec un certain contentement de luimême une prise de tabac qu'il alla puiser au fond d'une boite d'or assez belle; et je vous assure, continua-t-il, qu'on y conserve toutes les traditions gastronomiques les plus célèbres. Par exemple, moi qui vous parle, mon gentilhomme, j'ai donné au maître de céans les recettes des meilleures sauces inventées par Sa Majesté le roi Louis XV, qui, vous le savez, peut-être, jouit d'une réputation européenne en ce genre trop négligé de nos jours.
Hector ne répondit rien a ce bavardage, qu'il n'avait peutêtre pas entendu. H était rêveur, plus rêveur même qu'une heure auparavant, alors qu'il venait de prendre une détermination suprême. Il se demandait intérieurement dans quel endroit de la rive lesllots glacés et bourbeux delà Seine auraient roulé son cadavre, si un hasard n'était venu se jeter à la traverse de son projet ; puis il se disait qu») ce serait probablement à recommencer le lendemain, et dans ce cas il aurait autant aimé que la chose fut déjà faite.
Guillaume Lepicard regardait le jeune gentilhomme en dessous, avec un mélange de curiosité et de bienveillance Un léger sourire errait agréablement sur ses lèvres minces, tandis que sa main droite, étendue sur la table, battait machinalement la marche des timbaliers de la compagnie de messieurs les mousquetaires gris.
— Il faudra bien qu'il se déride tout à l'heure, pensait-il ; je l'attends au quatrième verre.
En ce moment, le garçon revint en courant comme il était parti ; mais celle fois il tenait entre ses doigts les quatre bouteilles qu'on lui avait demandées.
Guillaume Lepicard en prit une pour faire contempler à Hector les toiles d'araignées et la poussière épaisse qui la recouvraient ; puis il la déboucha avec une attention minutieuse, versa quelques gouttes dans son verre, leva le verre à la hauteur de son œil en cherchant une lumière, le Ht redescendre sous son nez, le porta ensuite à sa bouche; puis, quand il eut vu, senti et goûté, il remplit le verre d'Hector, et lui dit du ton le plus engageant :
— Avalez-moi ce velours, monsieur le marquis, et vous m'en direz des nouvelles.
— Parfait* répondit Hector après avoir bu tout d'un trait le contenu du verre, avec un plaisir qu'il ne chercha pas à dissimuler.
— Cela vaut un peu mieux, ronvèncz-cn, que l'eau de la Seine, reprit le vieillard en buvant h son tour.
Hector fronça le sourcil : les paroles de Lepicard rentraient dans l'ordre des réflexions qu'il venait de chasser avec beaucoup de peine de son esprit.
Au lieu de répondre, il se versa coup sur coup deux ou trois rasades qu'il avala successivement avec cette résolution
un peu farouche des gens qui cherchent à noyer leurs chagrins clans le vin.
— Bravo! bravo! s'écria, à chaque verre, Guillaume Lepicard, qui prévoyait le résultat de cette médication énergique.
Bientôt le souper arriva, précédé d'un fumet délicieusement provoquant. Heclor, qui était à jeun depuis la veille, mangea vigoureusement, et pendant qu'il mangeait, les rasades allaient toujours leur train. Peu à peu ses joues flétries se colorÈrent, son œil éteint se ranima, et à l'expression moins taciturne de sa bouche , il fut facile de prévoir qu'il allait devenir aussi communicalif qu'il avait été jusqu'alors renfermé en lui-même.
Il n'attendit môme pas que Guillaume Lepicard le questionnât, et remettant sur la table son verre qu'il venait de vider encore une fois, il dit avec un geste dont il nous serait impossible de rendre l'éloquence insouciante et gracieuse :
— Au fait, je n'avais pas le sens commun.
— Pas le sens commun? répéta Guillaume avec un accent interrogateur, comme s'il ne se souvenait pas à quelle circonstance le marquis faisait allusion.
— De me noyer, pardieu I répondit celui-ci en jetant un coup d'œil à la dérobée sur les quatre bouteilles, dont trois étaient déjà vides et la dernière fort entamée.
— Garçon, du vin! du même! cria Guillaume. Je le crois bien que vous aviez tort, continua-t-il, et je suis enchanté que vous le reconnaissiez vous-même.
— Tout bien considéré, la vie telle qu'elle est a encore beaucoup de bon, reprit Hector.
— Oui , oui , elle a du bon, mon gentilhomme, surtout quand on est jeune comme vous, charmant cavalier comme vous, brave comme vous !... Permettez-moi maintenant de vous parler avec la franchise que mon grand âge et le service que vous m'avez rendu autorisent, vous faisiez là...
— Une sottise, n'est-ce pas? interrompit Hector. Je suis tout à fait de votre avis.
— Non pas une sottise, une folie.
— Une folie, soit ; vous êtes bien poli.
— Ce que c'est pourtant que l'amour, répliqua Guillaume en baissant la voix, de manière à n'être entendu que d'Hector, assis en face de lui.
— Que parlez-vous d'amour? demanda celui-ci avec un profond étonnement : supposeriez-vous donc...
— Que vous avez été amené au bord de la Seine, inter-. rompit Guillaume, par l'amour ou par l'un des cent mille chagrins qu'il pousse devant lui ou qu'il traîne à sa suite ? Mais cela n'est pas douteux, mon gentilhomme : telle est ma supposition, et je la crois fondée.
— Eh bien! vous n'y êtes- pas du tout.
— Ah bah ! lit Lepicard avec un mélange d'étonnement et d'incrédulité qui ne manquait pas d'un certain comique.
— Rien n'est plus vrai, reprit Hector.
Et en prononçant ces mots, son visage s'était encore animé, ses yeux brillaient d'un éclat plus vif : il était facile dès lors de conjecturer que ses nombreuses libations avaient jeté un peu de trouble dans ses idées.
— Ne me trompez-vous pas? demanda Lepicard,
— Pourquoi vous Iromperais-je i je vous connais à peine et vous me donnez un excellent souper. D'ailleurs, quand vous m'aurez vu davantage, vous saurez que je ne mens jamais.
— Puisque ce n'est pas l'amour, qu'est-ce donc qui...
— C'est le pharaon ; à moins toutefois, que vous n'aimiez mieux que ce soit le lansquenet, la bassetle ou le biribi : très-aimable amphitryon, je vous laisse le choix, dit gaimeut Hector.
— Autres jeux de hasard, car l'amour en est un aussi, marmotta Guillaume entre ses dents , avec une intention de finesse assez marquée.
— Eh bien! si c'est un jeu de hasard, je l'aime encore moins , quand il me favorise , que les autres quand ils me maltraitent, repartit Hector en faisant claquer ses doigts insoucieusement au-dessus de sa tôte. L'amour!... mais qu'estce qui pourra me dire ce que c'est que l'amour?... Je l'ai demandé à la Guimard ; elle m'a répondu par une pirouette; je me suis adressé à la petite Julien, et j'en ai obtenu une roulade... et vous-même, très-respectable amphitryon, si je vous interrogeais sur ce sujet, en vous demandant : qu'est-ce que l'amour? vous seriez peut-être fort embarrassé de répondre à ma question.
— Moi? pas le moins du monde.
— Alors, je vous la fais.
— A quoi je réponds que l'amour, c'est très-amusant quand on est jeune, et que ça l'est encore un peu quand on est vieux, répondit Guillaume en se caressant le menton avec une fatuité qui pouvait faire croire qu'il avait les bonnes traditions.
— Quand je serai vieux, je vous dirai si je suis de voire avis , répondit Hector, qui oubliait que le bonhomme Lepicard avait au moins cinquante ans de plus que lui.
— Ainsi, vous n'avez jamais aimé?
— Jamais ' répondit superbement Hector.
— Jamais!... reprit-il après quelques instants de silence, mais en baissant la voix... Attendez donc... oui, je crois... il me semble... je me rappelle maintenant!...
Hector appuya ses coudes sur la table, courba sa tête dans ses mains, et quelques larmes jaillissant de ses yeux coulèrent lentement sur ses joues.
— Eh bien! eh bien! dit Guillaume, vous voilà redevenu tout triste... c'était bien la peine de courir aprè? ces idées lugubres qui vous avaient quitté : buvez encore un coup, mon gentilhomme, cela achèvera de vous remettre.
Et, tout en parlant, il remplit le verre d'Hector, qui le vida d'un seul haussement de coude, mais sans avoir l'air de savoir ce qu'il faisait.
— L'amour est aujourd'hui bien passé de mode parmi nos jeunes seigneurs , continua Guillaume , et pourtant il faut avoir aimé au moins une fois dans sa vie... mon maître luimôme en convient.
— Votre maître ! repartit Hector en regardant fixement le bonhomme Lepicard.
J'ai eu l'honneur, répondit celui-ci, en s'inclinant
comme s'incline le jardinier de Ferney quand il prononce le nom de Voltaire ; j'ai eu l'honneur d'être premier valet do chambre de monseigneur le duc de Richelieu.
La vie a été belle pour celui-là! dit Hector avec un
profond soupir.
C'est vrai, nous avons eu quelques années bien brillantes, repartit Lepicard en soupirant à son tour. Eh bien! au milieu de tous nos succès, dans l'enivrement de nos plus grands triomphes, j'ai vu le duc, mon maître, triste et mélancolique comme vous l'êtes en ce moment , monsieur le marquis, et cela après la mort de madame Michelin. Ce n'était pourtant qu'une tapissière, une pauvre petite bourgeoise du faubourg Saint-Antoine, et nous avions sur notre liste des marquises , des duchesses et même des princesses du
sang.
— Elle est morte aussi, murmura le marquis... Morte! il devait être bien triste I
A faire pitié ! Madame Michelin était la seule femme
qu'il eût aimée jusqu'alors, et il n'en a pas aimé d'autre autant depuis. Je sais cela, monsieur le marquis; ce qui me
fait vous dire qu'on n'aime bien qu'une seule fois dans sa vie. Cependant, si vous avez des chagrins d'amour anciens ou nouveaux, oubliez-les, consolez-vous... Je ne vous dis pas de renoncer aux femmes, au contraire; mais servezvous d'elles pour arriver. Mon maître me disait encore quelquefois que s'il n'était pas nd tout venu, il aurait su monter par les femmes jusqu'au dernier barreau de l'échelle, et il l'aurait fait comme il avait la bonté de le dire. Ah ! c'est un fier homme que mon maître, même à l'heure qu'il est, et quoique je ne sois plus à son service.
— Arriver par les femmes!... balbutia Hector. Effectivement, on m'avait déjà parlé de cela; je l'ai même tenté, et je ne suis arrivé qu'à me ruiner trôs-promptement.
— Je vois ce que c'est, monsieur le marquis : vous avez fait comme font presque tous les gentilshommes d'aujourd'hui ; c'est-à-dire que vous avez couru les demoiselles de l'Opéra, les femmes galantes et pis encore : c'est cher, et cela ne mène à rien, croyez-moi, mon bon seigneur. De tîotre temps, c'esl-à-dire pendant la régence, quand MM. de Riom , de Noce , de Chamilly et tant d'autres brillaient de tout leur éclat, on laissait ces créatures aux financiers, aux traitants et autres gens de peu. J'ai vu mon maître souper chez des demoiselles de l'Opéra, c'est vrai ; mais c'était pour se distraire de victoires plus sérieuses et plus difficiles. Ah 1 monsieur le marquis, les mœurs s^en vont!
Et Guillaume soupira de nouveau, puis il reprit :
— Vous avez donc joué , fait des folies , compromis , dissipé peut-être (je mets les choses au pis) jusqu'au dernier petit écu de la fortune qui doit vous revenir un jour ou de l'héritage que vous avez déjà reçu de vos pères. Ce n'est pas tout : je suppose encore que vous êtes mal avec votre famille, que vous avez découragé par votre conduite vos amis les meilleurs; que sais-je encore? Vous voyez que j'aborde franchement les questions; mais tout cela ne constitue pas une raison suffisante pour s'en aller de gaité de cœur faire un plongeon dans la Seine. Puisque le beau sexe vous reste, c'est-à-dire puisque vous ne vous êtes jamais appliqué à faire servir l'amour à l'ambition , cherchez sérieusement à tourner la tête d'une grande dame. J'en connais une foule qui ne demandent pas mieux, et il y a pour cela deux moyens infaillibles que je me permettrai de vous indiquer : le vouloir fortement ou ne pas s'en soucier du tout. Choisissez; mais, que vous preniez l'un ou l'autre, je vous promets le succès, et je vous prédis que l'édifice écroulé se relèvera comme par enchantement.
— C'est ce que me disait ce pauvre Langeac ! murmura Hector, comme s'il se parlait à lui-même. J'ai suivi ses conseils, et...
— Ne venez-vous pas de prononcer le nom de Langeac? demanda Guillaume ; est-ce du vicomte que vous vouliez parler? Je l'ai vu autrefois; il a péri d'une manière bien malheureuse.
— J'ai entendu parler de cette tragique histoire , répondit Hector avec précipitation... mais, pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure , je crois que je suivrai vos avis, et dès demain...
— Demain, interrompit Guillaume, il faudra d'abord réfléchir ft notre conversation de ce soir; puis, si elle vous parait aussi sensée qu'en ce moment, vous passerez du précepte à l'application. Vingt-quatre heures de plus ou de moins ne font rien à une nffnirc de ce genre.
Hector posa la main sur son gousset, et, en le sentant vide, il pensa que l'application était pressante, mais il se garda bien de le montrer au bonhomme l-cpicard.
— Monsieur le marquis, dit celui-ci , vous m'avez rendu un immense service.
Hector s'inclina.
— Vous m'avez sauvé la vie , reprit Guillaume : ces coquins m'auraient tué.
— Il est encore plus sûr que vous avez sauvé la mienne, répondit Hector en souriant; ainsi, nous sommes au moins quittes.
— Mais, si je veux me reconnaître votre obligé? Hector s'inclina de nouveau; seulement, cette fois ce fut
avec plus de dignité que de bonhomie, car il redoutait l'offre d'un de ces services que, quelle que fût sa détresse, il n'eût pas voulu accepter.
— Je désire m'acquitter envers vous, et je m'acquitterai, continua le vieillard sans se préoccuper de la nouvelle attitude d'Hector. J'ai beaucoup vu , je connais beaucoup de gens, je sais énormément de choses : peut-être, dans plus d'une circonstance difficile, pourrai-je vous être utile. Outre le service que vous m'avez rendu, il y a en vous un je ne sais quoi qui m'attire... Enfin, je suis tout vôtre, ne l'oubliez jamais. Voici mon adresse : Guillaume Lepicard, rue du Mail, 30. Me ferez-vous maintenant l'honneur de me dire votre nom?
— Hector, marquis de Coul-Kérieux, répondit le jeune homme en se levant avec la lenteur quelque peu solennelle d'un buveur qui n'est pas parfaitement sur de son aplomb. Je suis enchanté de pouvoir vous dire, monsieur Guillaume Lepicard, que je vous liens pour un galant homme, fort expert en bon vin, et d'excellent conseil. Par les cendres de mes arrière-neveux, continua-t-il, ce bourgogne et ce bordeaux étaient exquis! Aussi ! voyez, j'ai peine à garder mon centre de gravité, et pourtant je n'ai pas beaucoup bu...
— Excusez du peu, pensa Guillaume : six bouteilles ! feu monseigneur le régent n'aurait pas mieux fait.
— Rue du Mail, 30, m'avez-vous dit? certainement je m'en souviendrai, honnête monsieur Lepicard , et nous nous reverrons !
— Et vous pardonnez à un cx-valei de chambre d'avoir osé prier à souper un beau seigneur comme vous?
— Fi donc ! vous pardonner, maître Lepicard! je vous remercie, je vous porte dans mon cœur, je voudrais voir toutes les épécs des gardes-françaises appuyées sur votre poitrine, pour avoir le plaisir de les détourner avec la mienne. Je suis fier avec mes égaux, insolent avec ceux qui se croient mes supérieurs, mais tous les honnêtes gens sont mes amis. Touchez donc là, morbleu! il faudra que je revienne goûter ce bourgogne : décidément il est miraculeux.
L'ancien valet de chambre de Richelieu paya la dépense, puis il sortit avec Hector, qu'il reconduisit jusqu'à son logis, fort heureusement peu éloigné du cabaret renommé du Chariot-d'Or.
L ORAKGE HBIITEILIECSE.
Il était près de minuit quand Hector arriva chei lui. Ses gens, comme cela se pratique toujours quand l'infortune entre dans une maison, s'étaient empressés dès le matin de courir au cabaret, d'où ils n'étaient pas encore revenus : sans Perilus, le jeune marquis n'aurait su à qui s'adresser pour avoir de la lumière.
Le digne précepteur, pour les motifs les plus impérieux, n'avait pu obtenir d'un rôtisseur du voisinage qu'une carcasse de poulet étique, avec laquelle il avait vécu depuis le
matin. L'eslomac creux et le cœur rempli de l'inquiétude affreuse que lui causait l'absence de son cher élève, qui n'avait pas paru au logis depuis la veille, il prêtait l'oreille au moindre bruit venant du dehors, tressaillait à chaque mouvement qui se faisait dans l'intérieur, et cherchait vainement à tromper sa faim et son anxiété en parcourant d'un œil distrait un immense in-folio [ouvert devant lui : depuis les désordres d'Hector, l'affection l'emportait sur l'amour de la science dans l'âme de l'honnête pédant.
Un coup vigoureux frappé à la porte de la maison et un bruit de pas dans l'escalier donnèrent un peu d'espoir à Peritus. Presque aussitôt il entendit la voix d'Hector, qui, tout en montant, appelait ses domestiques de la façon la pins cavalière.
Perilus s'empressa alors de sortir de sa chambre, une lumière à la main.
— Comment, mon digne maitre, s'écria Hector dès qu'il l'aperçut, c'est vous qui prenez la peine de m'éclairer! mais où sont donc tous ces drôles?
— Je n'en ai vu aucun depuis ce matin, répondit Perilus, en suivant d'un œil mélancolique la marche chancelante du marquis.
— Ils seront allés au cabaret, les ivrognes qu'ils sont, se griser avec du vin de Suresnes, reprit Hector en faisant un geste de dégotit! Je leur dirai demain ma façon de penser, et :'i vous, mon très-cher et irès-honoré maître, malgré tout le respect que je vous dois et que je vous porte, je dis que vous veillez bien mal à l'ordre de la maison.
— Mais, mon cher élève... mais, monsieur le marquis, vous ne m'avez jamais donné aucune instruction à cet égard... Il me semble même que je n'ai point été encouragé dans les petites tentatives que j'ai essayées pour... pour...
— Allez-vous recommencer à me faire de la morale? me dire que j'ai joué, que je suis un vaurien, un débauché, et autre chose encore? Eh bien! mon cher maître, épargnezvous tout cela : d'abord, je le sais mieux que vous, et en second lieu, votre morale et vos reproches arriveraient trop tard.
— Comment, trop lard? demanda avec terreur Perilus, qui soupçonnait bien quelque chose de la gêne du jeune marquis, mais dont l'esprit timide et irrésolu n'avait pas encore osé aborder l'idée d'une ruine complète et irréparable.
— Oui, trop lard, mon bon Perilus... mais enfin je vous revois, et sur mon honneur, cela me fait plaisir.
— Au nom du ciel, monsieur Hector, expliquez-vous donc plus clairement, car vos paroles mystérieuses me font mourir d'efi'roi ! Il est trop tard... enfin je vous revois... que signifient ces mots d'une obscurité sinistre? vous savez que je devine mal, que je comprends lentement : pour l'amour de Dieu, ne me laissez pas dans l'horrible perplexité où je suis ! Que vous est-il arrivé? Quel nouveau malheur vous menace encore?...
— Pour ce 'qui est de l'avenir, mon cher Perilus, inlerrompit Hector, je ne saurais vous dire ce que j'en attends; et quant au passé, il est si confus dans ma tête, que je risquerais de mentir si j'essayais de vous en rendre compte. J'ai beaucoup joué, beaucoup perdu; mais la fortune est capricieuse, et comme elle m'a été fort contraire depuis quelque temps je dois supposer qu'elle ne lardera pas à me devenir favorable.
— Quoi ! vous voulez la tenter encore? demanda Perilus avec un serrement de gosier qui témoignait de l'angoisse de sou esprit en faisant celle question.
— Avant de vous répondre, mon cher maître, repartit Hector avec une gravité quelque peu burlesque, permettezmoi de vous interroger.
— Je suis à vos ordres, monsieur le marquis.
— Eh bien! mon bon Perilus, mettez la main sur votre conscience... ce n'est pas au figuré que je parle.
Perilus, après avoir réfléchi un moment, posa machinalement sa main droite sur son cœur.
— Un peu plus près de l'estomac, reprit Hector. Perilus obéit, comme un automate aurait pu le faire sur
l'invitation d'un ressort.
— C'est cela, mon ami, mon excellent maître ! Maintenant, dites-moi, avec toute la sincérité que ce geste commande, si vous avez faim.
Perilus crut que le marquis devenait fou, et il n'eut pas la force d'articuler une parole.
— Voyons, répondez, fit Hector avec impatience, avez-vous faim?
— Mais je ne sais trop, balbutia Peritus : oui, je crois... il me semble... ce sera comme vous voudrez, monsieur le marquis.
— Donc vous avez faim. Eh bien ! si vous voulez manger, il faut me permettre de jouer encore, car il ne me reste pas un liard pour vous donner à dîner demain.
Perilus leva les mains au ciel ; cependant il eût été facile de voir que ce geste de désolation n'exprimait pas un sentiment entaché d'égoïsme.
— Monsieur le marquis, dit-il après quelques instants de réflexion, il ne faut pas vous occuper de moi; je n'ai besoin de rien; mes livres me suffisent et...
— Etes-vous donc une souris, pour vivre en rongeant des bouquins? demanda Hector avec une gaitô sinistre. Dans tous les cas, ce régime ne saurait me convenir, il faudra toujours que je joue...
— Mais si vous n'avez plus rien? se hasarda à dire Peritus.
— 11 me reste cette bague.
Perilus vil seulement alors la vérité dans tout ce qu'elle avait d'horrible, et il fut obligé de se cramponner à son bureau pour ne pas tomber à la renverse.
— Eh bien! eh bien! mon cher maître, n'est-ce donc rien que cet anneau d'or qui brille à mon doigt? reprit Hector, en posant avec une familiarité affectueuse une de ses mains sur l'épaule du pauvre précepteur affaissé sur lui-même : il s'est trouvé plus d'un joueur, mon ami, qui a su ramener la fortune avec de plus faibles ressources, et...
— Mais, monsieur le marquis, cette bague est un cachet... elle porte l'empreinte de vos armes... interrompit Perilus dont les paroles étaient à peine intelligibles ; vous ne pouvez donc...
— Au contraire, interrompit à son tour Hector, j'irai au combat précédé par mon écUy comme un ancien chevalier, et je remporlerai la victoire.
— 11 esl fou... murmura Peritus. Mon Dieu, ayez pitié de lui!
— Écoutez, mon vieil ami, reprit Hector : demain je sortirai de bonne heure, et je vous ferai donner de mes nouvelles dans la journée. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de gronder vigoureusement mes gens quand ils rentreront du cabaret...
— J'aimerais mieux avoir à leur donner quelque argent sur leurs gages, balbutia Peritus.
— Ah' diable ! fit Heclor... mais j'y songerai. Vous parlez quelquefois comme un livre, mon bon Peritus. A demain, à demain... je vais essayer de dormir... Bonsoir.
Et Hector se dirigea vers sa chambre, guidé par Perilus, qui ne le quitta que lorsqu'il l'eut vu étendu dans son lit.
Le sommeil fut d'abord rebelle aux yeux d'Hector. Les pensées les plus étranges, les plus confuses se heurtaient dans son cerveau ; des visions bizarres envirounaieul sa
couche ; enfin ses yeux se fermèrent et il s'endormit en murmurant :
— La Seine... les femmes... Richelieu est un grand homme... Le vin de Bourgogne est un excellent vin... Ferdinand, pardonne-moi... Lepicard... Guillaume... rue du Mail, n" 30... de l'or... de l'or...
Quand le marquis s'(5veilla le lendemain, la matinée était déj;\ fort avancée, ce dont il fut averti par le son d'une horloge qui tintait lentement onze heures. A l'instant même, les événements de la veille lui revinrent à l'esprit avec une clarté extraordinaire, et sans perdre une minute il sauta hors de son lit, s'habilla quatre à quatre, et descendit l'escalier sans bruit, pour ne pas éveiller l'attention de Peritus, qu'il aimait tout autant ne pas rencontrer.
Son premier soin fut de courir chez un orfèvre, auquel il proposa sa bague. On lui en donna quarante-huit livres, qu'il se fit payer en deux pièces d'or.
Puis il passa chez un traiteur, sur le comptoir duquel il jeta un de ses deux louis, en lui ordonnant de faire porter à son logis un gigot rôti, un plat de légumes, quatre bouteilles de vin, un pain immense et quelques assiettes de dessert.
Pendant qu'on plaçait ces divers objets dans la manne du marmiton qui devait les porter, Hector écrivit le billet qu'on va lire :
« Mon cher maître, déjeunez, dînez et soupez de bon appétit : nous nous reverrons bientôt, j'espère. L'anneau magique commence à opérer, comme vous voyez. »
Cette première dépense soldée, il restait encore au marquis à peu près quarante livres ; il mit un louis à part, et il réserva le reste de sa monnaie pour les besoins de la journée. Voieî en quelques mots le calcul qu'il avait fait : « Je me promènerai toute la matinée afin de me remettre du calme dans l'esprit, puis je dînerai sobrement, cl j'irai n'imi>orte où, jouer avec n'importe qui ce que j'ai encore d'argent. Si je gagne, je suivrai les conseils de Lepicard ; si je perds, il me restera toujours la Seine, qui coule pour tout le monde : dans un cas comme dans l'autre, je serai tranquille demain. »
Après celle réflexion, qui sentait un peu trop, à notre avis, la philosophie du itiu" siècle, lleclor alla s'asseoir sur la terrasse des Feuillants, où il y avait foule , quoiqu'on fut en en plein hiver, parce que le temps était pur et assez chaud pour la saison.
Le marquis, plongé dans ses réflexions, regardait d'un o;il distrait les belles promeneuses qui passaient et repassaient devant lui, lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épiule.
Il se retourna et il se trouva face i\ face avec le chevalier de Blignac.
— Marquis, enchanté de vous rencontrer, dit Blignac en prenant une chaise : je pensais justement à vous aller voir tout à l'heure, pour vous proposer uno partie déplaisir pour ce soir.
— S'il s'agit de jouer, répondit Hector, je suis préU
— Il s'agit de tout, reprit lilignac : c'est l'ouTcrturo du Coliséc, ce sera magnifique cl tout Parlg y viendra.
— Quel esl le programme do la fôle? demanda Hector avec dislMclion.
— D'abord des jeux rie toutes les espèces, depuis le lolo dauphin des pelilcs bourgeoises , jusqu'au pharaon cl nu creps dos genlilshommes; puis un bal paré et masqué, où certaines femmes de la cour viendront, \ la favi'ur d'un masque cl d'un domino, se m^ler h la foule des hoaulés moins imposantes de la ville; enfin, on parle encore de Nicolet avec SCS sauteurs, et d'Aiidinot avec ses marionnettes.
— J'irai là certainement , dit Hector; ainsi vous me trouverez dans la salle des jeux.
— I! serait plus sûr de ne pas nous quitter, fit Blignac de cette voix caressante du parasite qui quélc un dîner.
— Je ne vous dis pas le contraire, chevalier; mais je suis décidé à faire diète aujourd'hui, et je m'imagine que ce régime ne serait pas de votre goût.
Au mot diète, Blignac avait fait la grimace : quelques minutes après , voyant venir à lui la loueuse de chaises , qui allait sans doute lui réclamer deux sous, il prit congé du marquis et s'éloigna rapidement.
Le soir est venu. Hector, qui a dîné modestement dans un cabaret borgne de la rue Saint-Florentin, s'achemine en chaise à porteurs vers le haut des Champs-Elysées : c'est là qu'est situé l'établissement dont lui a parlé Blignac.
Il ne saurait dire pourquoi, mais son cœur est rempli d'espoir, bien qu'il ne lui reste que trente livres dans la poche.
Il a pénétré dans le Colisée, établissement immense dont la vogue fut brillante mais éphémère. Quelques vieillards gardent encore le souvenir de sa grandeur et de sa décadence.
La foule est considérable. Ici on joue, li on danse, partout on intrigue, car plus des deux tiers de la foule se composent de femmes masquées.
Hector s'est dirigé vers les salons de jeu, où, après «avoir examiné les parties pendant quelques instants, il a risqué un écu de six livres sur une carte. Depuis qu'il joue, il ne lui est pas arrivé de pousser devant lui un enjeu aussi modeste.
Le banquier tourne les cartes : Hector a perdu.
De ses trente francs, il n'a plus qu'un louis.
— Il faut en finir, se dil-il en lui-même. C'est peul-ôtrc :\ cette extrémité que la fortune m'attendait. On assure qu'elle a de ces coquetleries-là.
Le louis est perdu.
— Allons, pensa Hector, il faudra recommencer la cérémonie d'hier ; mais j'espère bien que ce soir rien ne m'empêchera d'exécuter mon projet.
Pendant quelques moments, il erra à droite et à gauche dans les nombreuses et vastes salles du Colisée; il y régnait une chaleur élouft'ante; Hector eut soif.
— Singulier besoin, se dit-il, pour un homme qui songe à se noyer. N'importe, si j'avais seulement une pièce de vingt-quatre sous, je me procurerais lo plaisir de boire un verre ou deux de limonade en attendant l'eau de la Seine.
Et lleclor fouilla dans sa poche plutôt par dislraclion que dans l'espoir d'y trouver quelque chose.
— Ah ! ah ! se dit-il encore, je n'ai pas vingt-quatre sous, mais il m'en reste douze, je puis acheter deux oranges. J'en mangerai uno et je ferai une galanterie avec l'autre, c'est ce qui s'a]>pcllc finir en gentilhomme.
Les doux oranges furent achetées : quand Hector eut mangé la première, il recommença i» reparcourir les salons en tenant la seconde, qu'il faisait sauter dans sa main en disant :
— Qui vent mon orange ?
Il arriva ainsi jusqu'A la aallo de jou qu'il avait abandonnée peu d'instants auparavant. Parvenu auprès des tables, il répéta sa phrase : « Qui veut mon orange?»
— Mrti. répondit une voix do femme.
— Beau mtaquc, la voilft.
— Je la prends, mais h Une condilion.
— Laquelle ?
— C'est que lu «ccopiems en échange en double loui» que lu iras jouer immédiatement.
— Tu me connais donc?
— Que t'importe?
C'est que je ne puis accepter d'une inconnue..,
— Nous serons de moitié.
— C'est différent ; voilà mon orange.
— Et voilà mes deux louis.
— Où te retrouverai-je pour te rendre mes comptes?
— Auprès du buste du roi.
— C'est entendu.
Le masque, qui était un petit domino noir fort coquet, se perdit dans la foule, et Hector se mit à une table de lansquenet.
Quand la main lui arriva, il prononça d'une voix ferme ces deux mots sacramentels :
— Il y a deux louis.
Hector gagna : il laissa ses quatre louis et gagna encore; d'encore en encore, il passa douze fois de suite, et vit s'entasser devant lui la somme énorme de huit mille cent quatrevingt-douze louis ; alors il céda la main à un Anglais qui lui avait fait banquo douze fois de suite, et ayant confié son gain à un des administrateurs des jeux, il courut à la recherche de son domino noir.
Il ne le trouva ni auprès du buste du roi, ni aux alentours ; il ne fut pas plus heureux après avoir visité tous les coins et recoins du Coliséo.
Il revint en conséquence se mettre auprès du buste et il attendit.
Vers les quatre heures du matin, comme la foule commençait à diminuer, Hector fut accoslé très-poliment par un laquais en livrée qui lui demanda s'il n'attendait pas une femme en domino noir.
Hector répondit affirmativement.
— Eh bien ! monsieur, continua cet homme, je suis chargé par celte personne, que je ne connais pas, de vous dire qu'elle vous prie de donner au premier pauvre que vous rencontre' rez les deux louis qu'elle vous a prêtés.
Hector questionnna, mais il ne put obtenir aucun éclaircissement : le laquais jura ses grands dieux qu'il ne savait rien.
— Eh bien ! je donnerai les deux louis à un pauvre ; j'en donnerai même dix, pensa Hector.
Puis il retourna près du monsieur auquel il avait confié son argent, lui demanda quelques centaines de louis pour garnir ses poches, se fit donner un reçu en bonne forme du reste, et annonça qu'il viendrait le chercher le lendemain.
Au point du jour, il rentra chez lui, où il trouva Pcritus endormi sur son bureau.
Il le réveilla et lui conta ses aventures, eti ajoutant force promesses d'être plus sage à l'avenir.