I.n jeune femme sourit gracieusement en signe d'acquies
Cernent, et Hector allait lui adresser quelques phrases galantes, quand soudain, levant les yeux sur elle pour la première fois, il tressaillit, devint pâle, balbutia, et passa rapidement, après un profond salut;
Celte subite et bizarre dmotion resta inaperçue de tous, excepté de Diane, pour qui elle demeura toutefois un incompréhensible mystère.
Nos lecteurs, eux, s'en étonneront moins, quand ils sauront que M. de Cout-Kél-ieux venait de reconnaître dans la marquise de Lormois, et la bourgeoise du boulevard Saint- Antoine et l'inconnue de l'Opéra.
Le regard surpris de Diane suivit pendant quelques instants le jeune homme; dont le trouble croissant aurait fini par être remarquéj si un intiident inattendu ne fût venu faire diversion.
Un tout petit vicomte, grandi par de hauts talons rouges, serré dans son habit de satin mordoré, comme une coquette dans son corset, frisé, poudré, musqué, ayant mis du rouge et des mouches, arriva, à grand renfort de cdups de coudes, jusqu'auprès de madame de Lormois.
Il tenait à la main un gigantesque bouquet de roses mousseuses et de giroflées doubles, des plus rares espèces.
On s'étonnait qu'un si petit homme pût porter un bouquet si gros.
Comme d'ailleurs, on prévit qu'il allait se passer quelque chose; on fît cercle autour de lui et de la marquise.
Le joli vicomte fit trois révérences, dans le genre de celles que le maître à danser voulait apprendre à M. Jourdain, puis présentant son bouquet à Diane , sans toutefois le lui laisser prendre , il déclama le madrigal suivant, d'un ton langoureux et coquet, et avec des mines tout à la fois si bucoliques et si mousquetaires, que nous renonçons à en donner à nos lecteurs une idée, même imparfaite.
Voici les vers :
Ces (leurs, faibles iritérprJites Du plus tendre des sentiments, A vous céder èont toutes prêtes; En parfums comme en agréments !
En vous approchant, belle dame, Avec des soupirs contenus, Nous croyons, pardieu ! sur notre âme.
Arriver aux pieds de Vénus!
La marquise prit le bouquet , sourit , et les applaudissements éclatèrent de toutes paris.
— Comme c'est joli!
i— Comme c'est galant!
— Comme c'est tourné !
— Voilà ce que j'appelle de la bonne poésie !
-= Franchement, je sais de gros livres qui sont bien peu de chose auprès de ce madrigal.
— Cela vaut un fauteuil à l'Académie!
— Il n'y a guère d'académiciens capables d'en faire autant 1
— Que d'esprit!
■^ Que de finesse !
-^ Quel ton badin !
— Il y a, dans l'avant-derhiëf vers, vtn pardieu qui est cavalier !
— C'est affaire à tous, mon cher vicomte !
— Permettez, mon bon ami, que je vous félicite !
Le vicomte échappa par la fuite au feu croisé de toutes ces louanges, et pendant quelques nlinutes il se retira d'un air rêveur dans une embrasure de croisée oii il se tint coi, les yeux fixés ;\ terre et le doigt sur son front.
Un poète de sdloti ihddèste, tih petite qui se dProbe à son triomphe) Surtout â un triomphe aussi bieti hiérité, voilà
qui est bizarre et même invraisemblable , vous en conviendrez?
Nous en conviendrons; mais le vicomte avait ses motifs.
Certes, son beau talent n'avait pas trouvé d'incrédules; jugez donc de ce que devint l'enthousiasme quand on le vit s'avancer de nouveau vers la marquise, et lui dire :
— Oserais-je vous demander, madame, de répandre sur moi les trésors de votre indulgence?
— De l'indulgence! répondit Diane, vous n'en avez pas besoin.,,.
— Il s'agit d'un petit impromptu....
— En vérité ! !
— Oui , madame la marquise , et vous en êtes l'auleur plus que moi, car c'est vous-même qui venez de l'inspirer...
— Un im|)romplu I s'écria-l-ou de toutes parts. C'est prodigieux! écoutons! écoutons ! .-i
— Nous sommes, comme vous le voyez, tout à vous, monsieur le vicomte, dit Diane, que cependant le poOte n'amusait que d'une façon médiocre.
Le charmant vicomte commença :
Belle déesse de ce lieu.
Pardonne à notre tendre ivresse!
L'Amour est pris de toi sans céSSëj N'es-tu pas inêre do ce dieu ?
— Bravo !
— Bravo !
— Ah ! bravo ! bravo ! bravissimb !
Ces exclamations tumultueuses furent en un instant répétées d'un bout à l'autre des salons.
Ceux qui n'avaient pas entendu criaient plus fort que les autres, et, à vrai dire, nous comprenons leur enthousiasme. Ce fut pendant quelques instants, pour le vicomte poète, tiilfe bruyante ovation, à laquelle, cette fois, nohs devOns fconvenir qu'il ne chercha nullement à se dérbber.
Or, au milieu de tout ce mouvement, il était fort naturel que personne n'eût le loisir de se préoccuper de la contenance d'Hector, personne, excepté la marquise, qui, plus d'une fois, continua à le chercher du regard.
Quant au jeiihè homme, contrarié, et cela se comprend, d'avoir paru gauche et embarrassé au hloment de sa présentation, il ne se rapprocha point de Diane, mais il eut àoin de se placer de façon à ne pas la perdre un seul instant de viio pendant toute la soirée. Malgré lui, elle attirait ses teux, il cherchait son profil dans toutes les glaces, soii brilbrë stir tous les panneaux.
S'il avait fermé les yeux, il aurait retrouvé son image tlàns son cœur.
— Eh bien ! comment là Iroûves-tu ? detiiÉlhda M. de Cardlllac en l'emmenant.
— Charmante ! mon oncle, ravissante ! di^itiè !
— Àh ! ah ! fit le commatidcui-.
Puis il reprit après un silence :
— Ainsi, tu en es hnioûreux?
— Comme un fou !
— J'en étais sûr! et si lu décoiivfkiS que tu as ilH riVal?
— Je le tuerais, mon oncle, n'en doutez pas.
— Donnez donc des conseils aux jcUhKS gbhs ! voilà comme ils les suivent ! til M. de Cardillac en hochdtil la lête ; ciiflii, ajouta-t-il, tU nie tiendras ad courant dé ce qtii St! pstsèéW. Sur ce, bonsoir et bonne Chàtibe !
Et l'oncle cl le nevcii se séparèrent.
GUU-IAUIIE LEPICARD.
Hector, en quittant l'hôtel Lormois, monta dans une chaise à porteurs et se fit conduire chez lai. Il était alors à peu près deux heures du m^tin.
La têlc du jeune homme était en feu, et nous devons renoncer à donner un aperçu de sa situation morale. Nous prions seulement ceux de nos lecteurs qui ont passé par la première période d'un violent amour, de vouloir hicn se rappeler ce qu'ils éprouvèrent. Leurs souvenirs seront sans contredit plus éloquents que nous ne le pourrions être iiousméme et ils y gngneront, par parenthèse, quelques pages de moins à lire ou à sauter.
Hector renvoya son valet de chambre sans vouloir accepter ses soins, et il se mit au lit, appelant le sommeil de tout son pouvoir.
Mais le sommeil refusait de venir.
Enfin, après quelques heures d'insomnie, au moment où le jour allait paraître, Hector s'endormit et il eut un révc, un rêve sinistre que nous allons raconter en peu de mois.
Le vieil Homère racontait bien les rêves de ses héros et de ses demi-dieux !
Pourquoi ne compléterions-nous pas, comme lui, l'odyssée du marquis Hector de Cout-Kérieux, notre Achille?
11 est bien entendu que, dans ce rêve, madame de Lormois jouait le rôle principal.
Hector la voyait sommeillant sous les grands rideaux sombres d'un lit à baldaquin. La toile, merveilleusement fine, de ses draps en désordre, laissait deviner quelques-unes des beautés de son corps, et ses longs cheveux dénoués inondaient autour de sa tête charmante les dentelles de l'oreiller.
Le jeune hom.me fixait un œil ardent et profane sur la marquise endormie , dont le sommeil était calme et pur comme celui d'un enfant.
Tout à coup l'expression du visage de Diane changea.
Sa beauté cessa d'être calme et innocente, si nous pouvons nous servir de ces expressions, pour devenir agitée et voluptueuse.
Ses bras s'arrondirent et se refermèrent sur son sein palpitant.
Sa bouche s'entr'ouvrit; le sourire de la passion satisfaite découvrit ses dents petites et nacrées ; elle murmura :
— Je t'aime ! je t'aime !
Puis sa poitrine se gonfla, ses bras s'étendirent; elle ouvrit les yeux, vit Hector, et le même sourire continua d'errer sur ses lèvres.
— Viens I viens I lui dit-elle en l'appelant du geste, du regard, du baiser.
Hector voulut s'élancer, impossible !
Un pouvoir .surnaturel, un invincible obstacle le clouait i\ sa place, cl tandis qu'il s'épuisait en efforts inutiles, il voyait un fantôme se dresser entre lui et la marquise.
C'était un gentilhomme d'une mervcdicuse élégance, mais soigneusement masqué; ce gentilhomme s'approcha du lit de Diane, de Diane, qui l'appelait comme l'instant d'avant elle avait appelé Hector.
Il se pencha sur elle; la jeune femme se souleva ft demi; puis leurs bouches se joignirent cl échangèrent un long baiser.
La fureur d'Hector ne connut plus de bornes; il fit un nouveau et plus violent effort, ses pieds se dégagèrent de leur invincible entrave, il bondit, mais déjà le gentilhomme masqué se trouvait au milieu de la chambre et face à face avec lui.
Hector mit l'épée à la main et regarda fixement l'inconna pour tâcher de deviner ses traits sous le masque de velours noir qui les recouvrait.
Chose étrange, le masque avait deux trous à l'endroit des yeux, mais dans ces trous il n'y avait pas de regard.
Hector frissonna. Cependant l'inconnu avait aussi tiré son épée, et les lames s'engagèrent.
On eut dit que celle du gentilhomme masqué était soudée au bout d'un bras de fer, tant elle frappait rudement, de seconde en seconde, l'épée vacillante du marquis.
Cette force surnaturelle, ces paupières sans regard, tout cela augmenta tellement le trouble, et disons mieux, la terreur du jeune homme, que, malgré lui, il ferma les yeux en se fendant machinalement.
Il entendit aussitôt un grand cri et sentit la pointe de son arme s'enfoncer dans un corps vivant.
Il regarda... Diane était debout, à demi nue, entre les combaltants, et les lames des deux épées se croisaient dans son corps. ^
Cependant la marquise restait immobile et muette, et de charune de ses blessures s'échappait un jet de sang. Bientôt tout le parquet en fut couvert. Hector se sentait devenir fou. Le sang continuait à couler. Diane pâlissait, blanchissait, mais ne faiblissait pas. Le sang montait. Hector en avait jusqu'à la cheville, et déjà de petites vagues se formaient dans cette mer écarlate.
Qu'ajouter à cet épouvantable récit? Le sang coulait et montait encore. Hector en avait jusqu'aux épaules; quelques minutes de plus et il allait disparaître sous la houle croissante ; il recommanda son àme à Dieu, poussa un cri déchirant et... et s'éveillii trempé de sueur.
Il était grand jour. A travers les rideaux fermés, le soleil tamisait de douces lueurs sur le lapis de la chambre à coucher.
La vision terrible qu'il venait de subir élait-elle un présage? voilà ce que nous saurons plus tard ; mais, quoi qu'il en soit, l'impression produite s'effaça rapidement, tandis que le rêve lui-même disparaissait dans les brumes du sommeil, et bientôt il ne resta plus à Hector que le souvenir d'un hideux cauchemar, et l'image de Diane finit par triompher complètement du lugubre entourage que lui avaient prêté les ombres de la nuil.
— Dans combien de jours pourrai-je me présenter chez madame de Lormois? se demandait Heclor d'instant en instant.
Puis, quelques secondes après, il se disait :
— Sera-t-elle chez elle quand je m'y présenterai? Et il ajoutait :
— Et si elle y est, voudra-t-ellc me recevoir? On comprend qu'à de telles questions, Hector ne trouvait
pas de réponse ; mais c'était s'occuper de la marquise, et ces questions, il se les renouvelait sans cosse.
Enfin , vers le milieu de la journée, il lui vint une idée, qui lui parut de prime abord triomphante.
En repassant dans sou esprit les diOérentes occasions dans lesquelles il lui avait élé donné d'entrevoir la marquise avant de lui êlrc présenté, il se souvint de la scène de l'Opéra, de Guillaume Lepicard, et des paroles prononcées par ce dernier :
— N'e>it-ce peu quelle est belle I bien belle I
— C'est de la marquise qu'il s'agissait , se dit le jeune
homme ; donc Guillaume la connaît, et en allant le voir, je trouverai au moins une occasion de parler d'elle à quelqu'un qui l'admire autant que moi.
Comblé de joie par ce lumineux ressouvenir, notre héros ne perdit pas de temps, et se dirigea tout aussitôt vers le logis de l'ancien valet de chambre de monseigneur le duc de Richelieu, de galante mémoire.
Ce logis, on s'en souvient, était situé rue du Mail, n" 30.
Le marquis trouva sans peine la maison : c'était une construction fort ancienne, assez haute et très-étroite de façade.
De l'un des côtés de la longue et sombre allée qui conduisait à l'intérieur, il y avait une boutique de menuiserie.
Hector entra dans la boutique.
— Cette maison est bien celle de M. Lepicard? demanda-t-il.
— Oui, m'sieu , répondit un jeune garçon de douze à quinze ans, assis sur un tas de copeaux, et mordant à belles dents dans une immense tartine de pain et de fromage blanc.
— A quel étage demeure-t-il ?
— Au deuxième.
— Et par où faut-il passer, mon petit ami?
— C'est bien facile, m'sieu : suivez l'allée, jusqu'à moitié à peu près; prenez un couloir à droite, et faites attention de ne pas vous butter, car il y a trois marches ; tournez à gauche , prenez l'escalier et montez ; voilà. La porte est eu fond du corridor.
— Merci, fit Hector en donnant quelque monnaie au gamin , qui, stupéfait de cette libéralité , le regarda les yeux grands ouverts et la bouche béante.
Le marquis, suivant ponctuellement les indications qu'il venait de recevoir, arriva sans encombre au corridor qui conduisait à l'appartement du vieux valet de chambre.
Ce corridor était très-étroit.
Au moment oii il allait s'y engager, Hector se trouva face à face avec une jeune femme encapuchonnée dans un mantelel gris d'une nuance discrète.
Evidemment la jeune femme sortait de chez le vieillard.
Hector se rangea contre la muraille , pour la laisser passer.
Elle vit ce mouvement, s'arrêta à son tour, souleva quelque peu son capuchon , découvrant ainsi un frais et charmant visage, digne, sans contredit, d'attirer toute ratlenlion d'un connaisseur, mais que, préoccupé comme il l'était, Hector ne remarqua pas, et elle dit, quoique avec une certaine hésitation :
— Monsieur...
— Mademoiselle? répondit le jeune homme assez
surpris.
Il est bon de rappeler qu'à cette époque, on appelait mademoiselle toutes les bourgeoises , qu'elles fussent ou non en puissance de mari.
— Mademoiselle?... répéta le marquis.
— Est-ce que c'est chez M. Lepicard que vous allez?
— Précisément, mademoiselle ; ne serait-il pas chez lui?
— Pardon, monsieur, il y est.
Et tout en disant ces mots, la jeune femme tourna prestement sur les talons, revint sur ses pas jusqu'à la porte de l'appartement, qu'elle entre-bàilla ; puis, passant à demi sa tête par l'ouverture, elle dit simplement :
— Voici quelqu'un.
— Merci, Mariette, répondit une voix.
Mariette alors, puisque tel était son nom, repassa devant le marquis en lui faisant une légère révérence et disparut dans l'escalier.
Hector frappa.
— Entrez ! dit-on.
Il ouvrit, et se trouva vis-à-vis Guillaume Lepicard eu personne.
Juste en ce moment on refermait avec une certaine vivacité une porte qui, placée en face de celte première pièce, conduisait dans une autre.
Il sembla même à Hector qu'il avait entrevu une élégante tournure de femme,
— C'est vous, monsieur le marquis ! vous ! s'écria le petit homme.
— Comme vous voyez.
— Ah ! monsieur le marquis, soyez trois fois le bienvenu dans ma pauvre demeure!
Guillaume, en prononçant ces dernières paroles, affichait une humilité qui ne devait pas être sincère, c:ir la pièce dans laquelle se trouvaient les deux interlocuteurs , et qui cependant ne semblait guère devoir servir de salon, était, malgré le peu d'apparence de la maison , décorée avec un luxe très-remarquable.
Une tapisserie de haute lice, fort belle, et représentant , comme celle de l'Usurier de Molière, les amours de Gombaut et Macé, couvrait les murailles. Les meubles , chaises et fauteuils, étaient recouverts en étoffe de lampas, quelque peu passée, mais encore suffisamment éclatante, retenue avec de gros clous dorés aux têtes rondes et saillantes. Les rideaux des fenêtres étaient d'un semblable lampas, et l'on remarquait çà et là quelques tableaux des bons maîtres de l'école italienne et flamande.
Maître Lepicard, lui-même, la figure radieuse , le corps enveloppé dans une ample robe de chambre de damas cramoisi qui dissimulait ses formes grêles et chétives, avait tout à fait la m ne d'un riche bourgeois.
— Ma foi, mon cher monsieur Guillaume, dit Hector pour entrer en matière, vous avez une jolie fille.
L'ex-valet de chambre tressaillit.
— Je n'ai pas l'honneur de comprendre ce que veut dire monsieur le marquis, balbutia-t-il.
— La jeune femme que je viens de rencontrer en arrivant chez vous n'est-elle donc pas votre fille? poursuivit Hector.
— Non, monsieur le marquis, répondit vivement Guillaume, non, ce n'est pas ma fille.
— Votre nièce, peut-être?
— Non plus.
— Une de vos parentes enfin?
— Pas davantage.
— Peste ! dans ce cas, mon cher monsieur Guillaume, je vous fais mon compliment, et M. de Richelieu lui-même... Mais, pardon, je suis peut-être indiscret...
Un sourire un peu contraint vint effleurer les lèvres de Lepicard, qui ne répondit pas.
Pendant quelques instants, un silence embarrassant régna entre nos deux interlocuteurs. Le petit vieillard reprit le premier la parole en changeant le sujet de la conversation.
— J'ose espérer, dit-il, que monsieur le marquis voudra bien excuser la liberté grande de ce que je vais avoir l'honneur de lui dire... L'intérêt seul que je prends à tout ce qui concerne monsieur le marquis, en raison de la dette de reconnaissance que j'ai à lui payer, m'autorise peut-être à lui rappeler des circonstances pénibles...
— Vous m'effrayez I De quoi s'agit-il donc?
— Je voudrais demander à monsieur le marquis si, comme j'en ai le bien vif désir, il n'a point eu lieu do se repentir d'avoir renoncé au funeste projet dont j'ai été assez heureux pour empêcher la réalisation, le jour ou plutôt le soir, durant lequel je vis monsieur le marquis pour là première fois.
— Vous voulez parler du dessein que j'avais formé de me jeter à l'eau?
— HtMas ! oui.
— Eh bien ! rassurez-vous, mon cher monsieur Guillaume, je fais bon usage de l'exisienco que vous m'avez con- &eT\ôo, et jamais , au grand jamais je n'ai trouvé la vie si bonne que depuis ce momenl...
— Le ciel en soit loué !
— El il est probable que, de nn-me que je vous ai dû la vie, je vous devrai cnoore mieux, je vous devrai le bonheur!
— Vous m'enchantez! mais... je ne comprends pas bien comment...
— Écoutez-moi.
— Je suis tout oreilles.
— Vous vous souvenez des conseils excellents, arrost's de vins exquis, que vous me donnâtes le soir en question , au cabaret du Chariot-d'Or ?
— Sans doute. Les conseils avaient trait aux femmes, et quant aux vins, c'étaient un vieux Volnay et un antique Saint-Émilion.
— Je résolus de profiler des premiers et de boire souvent des seconds.
— C'était sage.
— C'était si sage, qu'à l'heure où je vous parle, je crois avoir le pied sur le premier échelon de l'échelle des femmes.
— .\h ! ah !
— Figurez-vous... mais c'est tout une histoire...
— Contez, contez, monsieur le marquis ; rien ne nous presse et je vous écoute avec plus d'intérêt que je ne saurais le dire.
— Je commence par la fln. c'est essentiel pour la clarté démon récit : donc, j'ai passé la soirée hier chez la marquise de Lormois...
Hector s'arrêta, épiant l'eEFet que produirait ce nom. Guillaume, en l'entendant prononcer, pAlit, et ses lèvres murmurèrent involontairemeut :
— Chez la marquise de Lormois!
— Mais au fait, poursuivit Hector, vous la connaissez, la marquise?
— Non, non, répondit vivement le vieillard.
— Mais...
— Non... non ! répéta-t-il. je ne la connais pas !
— Cependant à l'Opéra, l'autre jour, vous m'avez précisément fait remarquer sa beauté merveilleuse.
Lepicard fit un violent effort sur lui-même, et répondit d'une voix dont le calme forcé contractait avec le bouleversement de ses traits.
— Ahl cette femme... c'était... c'était elle?
— Ne le saviez-vous pas?
— Comment l'aurais-je su? Est-ce que je connais encore ce monde-là depuis que j'ai quitté monseigneur de Richelieu, mon glorieux maître?
— Ainsi c'est par hasard...
— Toat ft fait ; je vous ai vu regarder une femme que j'avais remarquée moi-même, et je me suis permis de vous dire : Elle est bien belle I Quoi de plus simple?
— C'est vrai; mais vous savez, il y a un proverbe qui prétend que c'est le ton qui fait la mmique, et vous m'avez dit cela comme si vous connaissiez la marquise.
— C'est un effet de votre imagination, monsieur Iq inarqnl».
— C'est possible. Enfin, que vous la connaissiez ou non, elle est admirablement belle.
— Oh! oui...
— Tenn, voyez encore comment vous venez de dire cela !
— M. le duc de Richelieu ne parle jamais d'une jolie femme sans un peu d'émotion.
— Ah ! si c'est une réminiscenee...
— C'en est une. monsieur le marquis.
— Alors je mêlais, quoique fort désappointé.
— Pourquoi donc?
— Parce que j'avais espéré que vous connaissiez madasM de Lormois.
— Et si cela eût été?
— Vous m'auriez aidé de vos conseils pour me hire réassir auprès d'elle.
— Que dites-vous là?
— Je dis que je suis amoureux de la marquise...
— Amoureux de la marquise! ah! mon Dieu! s'écria Lepicard en joignant les mains et en levant les yeux au eiel.
— Eli bien ! pourquoi donc ne l'aimerais-je pas?
— Au fait, répliqua Guillaume, mais d'une voix qui, celte fois, n'était plus calme malgré tous ses efforts, au fait, pourquoi donc ne l'aimeriez-vous pas ?
— Elle est jeune.
— C'est vrai !
— Elle est belle.
— C'est vrai !
— Elle a une grande position dans le monde.
— C'est encore vrai !
— Tout ce que vous m'engagiez à chercher ans une l'emme, elle le réunit.
— C'est toujours vrai !
— Et puis il y a autour de la marquise quelque chose qui m'attire invinciblement.
— Quoi donc ?
— Un mystère.
— Un mystère ! reprit Guillaume en pâlissant davantage.
— Je devrais dire plusieurs mystères.
— Mais, enfin, lesquels?
— On ne sait qui elle est; la plus profonde obscurité entoure son mariage aussi bien que sa naissance, et ce n'esl pas tout, il y a mieux...
— Quoi donc encore ?
— Moi qui vous parle, j'ai deux fois rencontré la marquise dans la rue, à pied et déguisée.
— Déguisée ! est-ce possible?
— Certainement. C'est même assez à la mode, elle avait un costume de petite bourgeoise.
— Mais ne vous serez-vous pas trompé? ôtes-vous bien sur ?
— Autant que je le suis d'être près de vous en ce moment. Tandis qu'Hector parlait ainsi, le visage du petit vieillard
s'était contracté et son regard s'était enflammé peu à peu.
Le marquis n'avait fait nulle attention à ces symptômes précurseurs de l'orage.
Enfin, Guillaume ne put résister davantage, et cédant à l'émotion puissante qui le dominait depuis le commencement de celte scène, il serra fortement ses mains l'une contre l'autre, comme s'il eût voulu les broyer, et il s'écri» :
— Monsieur le marquis! monsieur le marquis! coipmenl (jualificr votre conduite de ce moment?
— Hein! quoi? que voulcz-vous dire î fl| Hec<or au comble de la surprise.
— Ce que je veux dire ? écoule», le voici... El ce ne sonl pas de belles phrases ni de beaux discours que vous allez entendre, je ne sais pas les faire : c'est la venté, nue e\ dure ! Ce sont vos propres acles, vos propres paroles que je yais rei)rendrc les uns après les autres, pour vous les reprocher ensuite dans ma juste sévérité, comme je le sens, comme je le dois!
Lepicard, en parlant de la sorte, s'était pour ainsi dire complètement transfiguré : il avait grandi, sa voix devenait nette et vibrante, et ses gestes avaient perdu leur caractère, habituellement mesquin et saccadé.
Il reprit avec plus d'éclat :
— Ce qui vous est arrivé, monsieur le marquis? écoutez! écoutez! Vous avez rencontré une femme... celle femme était belle, vous l'avez remarquée, et parce que vous la désiriez, vous avez prétendu l'aimer! Ça de l'amour, monsieur le marquis? Allons donc! L'amour, quand il existe, se cache au plus profond du cœur ! Par pudeur pour celle qu'on aime, on ue lait point parade de ce sentiment mystérieux, on n'en livre point sans raison le secret au premier venu!...
Hector arrêta le vieillard par une exclamation dont ce dernier comprit le sens, car il répondit aussitôt :
r— Oui, je le dis et je le répète, car que suis-je pour vous, n]oi qui vous parle ? Un étranger, presque un inconnu, le premier venu, enfin, et pourtant vous venez me livrer le secret de votre amour. Estrce loyal, monsieur le marquis, est-ce loyal ?
M. de Cout-Kérieux voulut interrompre de nouveau, Lepicard ne lui en laissa pas le temps et poursuivit :
— Ce n'est pas tout ! Le hasard , un hasard que vous avez cherché, que vous avez fait naître, vous a appris quelque chose qui ressemble à un mystère. Vous l'avez rencontrée, dites-vous... qui vous dit que vous ne vous soyez pas trompé? Qui vous empêche de croire à une de ces ressemblances étranges dont on a vu des exemples? Pourquoi enfin ne pas douter du témoignage de vos sens, plutôt que de -vous faire l'écho ou l'instigateur de rumeurs mensongères qui peutêtre perdront cette femme? Est-ce donc là ce que vous appelez de l'amour? Est-ce donc là le cas que vous faites de l'honneur de celle que vous prétendez aimer? Ah ! monsieur le marquis, je vous le demande encore, cette conduite estelle digne de vous? est-elle digne d'un gentilhomme?
Ainsi parlait Lepicard, en proie à une exaltation fiévreuse. Hector l'écoulait avec une surprise croissante.
— Evidemment il est fou! se disait-il.
C'était étrange, en effet, et la supposition du jeune homme ne manquait pas d'une certaine vraisemblance.
A quelle cause, autre qu'une folie bizarre et momentanée, attribuer l'incompréhensible métamorphose de Guillaume Lepicard ?
Quel motif inconnu pouvait pousser le roué subalterne, l'enthousiaste admirateur, et sans doute aussi jadis le Mercure du duc de Richelieu, à se faire le Don Quichotte de l'honneur d'une femme qu'il ne connaissait pas, et le prôncur du respect qu'on doit à un sexe, qu'il était, par principes, accoutumé à mépriser?
Comment enfin l'ex-valet de chambre d'un grand seigneur, l'homme ferré sur le blason et inattaquable sur l'étiquette, pouvait-il oublier l'énorme distance qui le séparait, lui, Guillaume Lepicard, du marquis de Cout-Kérieux?
Hector se taisait, étourdi et irrité tout à la fois.
Guillaume comprit qu'il avait été trop loin. Un subit et nouveau changement se fit en lui. Son regard perdit son éclat, et redevint humble et placide ; il parut rapetisser aussi vite qu'il avait grandi, et il murmura, non sans quelque hésitation :
— Pardon, mille fois pardon, monsieur le marquis! je me suis laissé entraîner, emporter; je vous prie d'en accepter mes excuses soumises et respeclueuses; mais, voyez-vous, monsieur le marquis, je ne voulais parler que dans votre inlérél. Soyez discret sur vos amours, croyez-moi, c'est un des moyens les plus surs pour réussir auprès des femmes ; et surtout , pour l'amour de Dieu , pour l'amour de vousmême, ne vous occupez pas de madame de Lormois, cela vous porterait malheur... je ne sais pas pourquoi... mais j'en ai le pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais !
C'était certainement là revenir franchement et complètement; mais Hector avait été blessé des paroles vives et même violentes échappées à Guillaume dans le premier moment.
Il répondit avec hauteur :
— Gardez vos excuses, comme à l'avenir vous pourrez garder vos conseils; je n'ai besoin ni des unes ni des autres, maître Lepicard, tenez-vous-le poiir dit!
— Oh ! monsieur le marquis, s'écria le vieillard, je vous ai offensé, je le vois bien; je vous supplie de me permettre de vous en témoigner tous mes regrets !
— Je vous répèle, répondit Heclgr, que je ne veux pas d'excuses.
Et il sortit en enfonçant son chapeau sur sa tête, et eu saluant à peine son hôle d'un léger signe de main.
— Mon Dieu! mou Dieu! s'écria Guillaume resté seul, au moment où le marquis refermait violemment la porte, que de malheurs prépare ce jeune fou ! que de njaux je prévois pour lui, pour elle, pour nous tous ! et je n'y puis rien I rien! rien!!!
Pendant un instant il cacha sa tête dans ses mains, puis i) la releva en murmurant :
— Fasse le ciel que je me trompe ! fasse le ciel que mon imagination me peigne l'avenir trop en noir ! Oh ! si cela est, tant mieux! mille fois tant mieux'
— Tu peux rentrer, Denise, ajouta-t-il alors assez haut pour être entendu de la pièce voisine. Tu peux rentrer, il n'y a plus personne.