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LES DEUX FRÈRES

LES DEUX FBÈRES.

A partir du jour de la mort du comte de Villarcy, la position des deux orphelins se trouva modifiée d'une façon complète.

Le comte n'avait rien fait encore pour assurer la position de Richard, qui fut dès lors considéré comme un subalterne par tout l'entourage du chAteau.

Le tuteur du jeune Roland l'autorisa, à la vérité, à partager encore les éludes et les jeux de son pupille ; mais ledit tuteur biftma tout haut l'étrange manie du feu comle, qui faisait donner à l'enfant d'un vassal les habitudes et l'éducation d'un fils de gentilhomme.

Le gouverneur de Roland partageait cette manière de voir, et il ne perdait pas une seule occasion de faire sentir au pauvre Richard l'infériorité de sa condition et, partant, de son intelligence.

A lui les punitions et les reproches; à Roland les encouragements et les éloges.

De leur côté, les domestiques du château, jaloux de voir un enfant, sorti de leur classe et mis au-dessus d'eux par les circonstances, prenaient à tâche de l'humilier sans cesse, et de lui laisser comprendre qu'ils n'avaient pas d'ordres à recevoir d'un bJtard, élevé par charité.

Et tout cela faisait fermenter dans l'ùme de l'enfant un levain d'amertume qui se gonflait chaque jour ; car Richard se savait l'égal du jeune comte, cl par la force physique, et par l'adresse, et par l'intelligence, et déji il murmurait contre cette apparente injustice, qui, grAce au hasard de la

LE VALET DE ftllAMBRE

naissance, fa'sail un supérieur el un inférieur de deux ôlres dont l'un valait l'autre

Disons tout de suite que Roland n'avait poinl cessé de l*<moigner à son compagnon une affection frnlcrnolle.

Quelques années se passèrent encore Les doux enfants se firent jeunes hommes, el atteignirent l'ftgo de riix-liuit ans.

Leur éducation était achevée, éducation fnri itlromplMc, comme presque toutes celles de celle époque, mais dont Richard, soit par plus d'aptitude, soit par plus delra\ail, ftvnit mieux profité que Roland.

Lo jeune comte, lihre de son temps el de sa personne, entama des relations fréquentes avec les gctililshommcs du voisinage el de presque toute la province.

C'était chaque jour des parties de citasse 61 des fcles do toutes sortes.

Il va sans dire que Richard n'était jamais compris dans ces invitations, n'é ait jamais convié à ces félcs.

El, tandis que Roland courait îi de jnyetise» réunions, le fils de Geneviève, le regard sombre cl le cœUf rongé par la jalousie, s'enfonçait dans les bois, emportant sur l'épaule un fusil dont il ne faisait pas usage, el tenant ft l« main un livre qu'il ne lisait point.

Les paysans de la seigneurie l'enviaient et le détestaient, et se disaient les uns aux autres, en le vôjfatil erref dans lés sentiers ou sous les fulaies :

— Tiens, voilà le bâtard qui passe! Qu'est-ce qu'il a donc fait au bon Dieu, celui-là, pour être si heureux?

Heureux! lui!...

Mais bien souvent, c'est ainsi que juge le peuple.

Répétez donc encore le vieux proverbe : Vox populi, vox Dei !

Ce n'est pas tout, quand i<'S gonlilsliOintncs, amis de Roland, se réunissaient au château de ce dernier, Richard avait bien d'autres petites liuniiliations à subir.

11 assistait, à la venté, dans ce cas, aux parties de chasse et aux soupers, mais comme un intrus que l'on lolèffe el qlli gêne.

Pour la chasse, il avait le plus mauvais cheval ; à table, il était le dernier servi.

A peine lui parlait-on, et si par hasard quelqu'un lui adressait la parole, c'était invariablement avec une sorte do condescendance protectrice, plus offensante qu'un silence complet.

Parfois , quand on le croyait absent , il ehiertdalt des phrases dans le genre de celle-ci, qui le faisaient bondir de colère.

— Sais-tu bien, mon cher comte, que, pour un manint, ce pauvre diable que lu gardes chez toi n'a vraiment point trop mauvaise tournure; à la place, j'en ferais un heiduque superbe, ou un coureur de toute beauté!

Et lé levain d'anicrtullie se gônilait à déborder, dans le étEur de Richard, cjul se sentait pris pour Roland (bien innocent pourtant de tout cela) d'une haine sourde et profonde.

Un jour il se fil un grand changement dans la Vie et dans !e coeur du jeutle homme.

Il oublia tout d'un coup ses douleurs et ses haines, il enveloppa soudain le genre humain eiltler dan.i le sentiment d'une immense bienveillance; il lui sembla que là nature était plm belle, les bois plDs Verdoyants, le soleil plus doux ; il lui sembla qu'd commençait une nouvelle exislcncc.

Il aimait.

tl almall pour la première fols.

Cet amour fui une pastorale des temps anti(pies, une églogue mise en aeiitm, qnelqiie chose de n.ilf il de bilroliini> fominr devrait l'Clre toujours la première teudrosse d uu Cœur vierge.

Voici comment cela s'était fait :

Par une Chaude après-midi du mois de juin, Richard s'était jeté sur la mousse au pied d'un grand chêne, et tout au bord d'Un |)eill lac, situé au milieu des bois, et dans lequel venaient se baigner, jjendant les jours caniculaires, tous les merles cl tous les bouvreuils des taillis d'alenlour. Là 11 s'endormit.

Son sommeil fut interrompu bientôt par urio VOix douce qui rhnntnit à côté de lui quelques fragments d Une chanson rusliquCi

Il ouvrit les yeux, et vil une jeune fille d'environ quinze à sei«e nus, qui, la jupe bravement retroussée el entrant dans l'eau jusqu'au genou, faisait boire quelques chèvres, qui cabriolaient autour d'elle et broutaient il'un air mutin les larges feuilles du nénuphar qui glaçaient de leur belle teinte verle la surface transparente du petit lac.

Celle jeune llllc était velue d'une jupe rayée, releviJe, nous l'avons dit, jusqu'à mi-jambes.

Elle avait enlacé une guir'andc de feuille de chêne et de fieurs des champs à ses cheveux noirs négligemment noués sur sa léte.

Elle tenait à la main une baguelle de coudrier, mi-partie verte cl mi-partie blanche, grftcc îl un ruban d'écorcc enlevé dans toute sa longueur ; et avec cette baguette elle menaçait, tout en chantant, ses chèvres indociles.

C'éta t gracieux comme le serait une figure peinte par Roqueplan dans un paysage de Diaz.

Richard fit un mouvement. La jolie fille l'aperçut alors. 11 était vé!u comme un gentilhomme en négligé ; elle laissa retomber sa jupe dont les bords se mouillèrent ; elle fil une grande révérence, rassembla ses Cb.èvrrs, .■>[ disparut dans les taillis, où le jCline homme la (Suivit longtemps d'un regard surpris et charmé.

Le lendemain (avons-nous besoin de le dire?) il revint s'asseoir sous le grand clicne, mais cette fois il ne s'endormit pas.

A la môme heure que la veille, la paysanne ramena son troupeau.

Elle rougit beaucoup en voyant Richard.

Richard rougit de son côté, A partir de ce moment ils s'aimèrent.

Celait du reste la passion la plus chaste et la plus ingénue qu'il fiit possible d'imaginer. Pendant trois mois, les deux enfattls fllèVent en paix le parfait amour , se donnant des rendez-vous le jour sous les fulaies, le soir au milieu dés blés triûrs, el passant le temps à se tenir la main dans ia main, à se répéter : je l'aime, sur tous les tons, à écouter la chanson du rossignol amoureux, el à se jurer, sur les nuages qui passaient, une fidélité éternelle.

Ces amants vertueux songeaient à se marier. Ëtiennelle, (ainsi se nommait la petite I lie) avait pour père un métayer, lequel, assnrait-on, possédait jusqu'à cent écus d'économie, dans un sac de toile, ce qui était une fortune.

Richard, confiant dans l'avenir, ne songeait poinl à empiéter sur ses futurs droits de miri. Les [ilus considérables faveurs qu'il eut obtenues d'Éliennelle consisMient en quelques baisers et autres menus suffrages, plutôt dérobés ipie donnés.

Mais voici qu'un jour tout changea èl qtlft le WâUVais sort qui semblait poursuivre le fils de Geneviève Se remil de la

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