partie
Sans raison connue, sans motif apparent, Ëtiennelle eul au rendez-vous du soir l'air distrait et préoccupé ; elle nbaildouna moins mollement sa mAin à la inain de Richard ; elle ne ht aucun scrmeul, ni sur la lUiic, ni sur les nuages tjui passaient.
DE HICHELIEU.
Et quand son amant lui demanda ce qu'elle avait, elle répondit :
— Je n'ai rien ! — avec cette impatience nerveuse qui, chez les paysannes comme chez les grandes dames, signifie d'une manière certaine que le baromètre de l'amour est à la tempête.
Richard crut à un caprice passager et se berça de l'espoir que le lendemain les choses seraient remises en l'élat, comme on dit en termes de prociîdure. Il n'en fut rien. Le lendemain et les jours suivants, tout, au contraire, alla de mal en pis. Étienncltc trouva moyen d'abrdger considérablement et sous une foule de prétextes frivoles la durée des rendez-vous, et eufm elle finit par cesser complètement d'y venir.
Alors un profond désespoir s'empara de Richard, et à ce désespoir se joignirent bientôt les morsures aiguës du serpent de la jalousie.
Quel autre motif qu'un nouvel amour, en effet, se disait le jeune homme, aurait pu pousser Ëiicnnette à une rupture auîsi brusque et aussi pou prévue?... Évidemment elle en aimait un autre... Mais qui ?
Là était le problème à résoudre. Richard se fit espion. Pendant plusieurs semaines il inventa des ruses de Mohioans pour pénétrer le fatal secret. Tout fut inutile ; il ne découvrit rien.
Le hasard seul pouvait désormais lui donner la clef de l'énigme. Le ha.sard seul pouvait lui désigner ce rival inconnu auquel il était sacrifié, et qui trouvait moyen de se cacher si bien qu'il échappait à la plus habile de toutes les surveillances, parce qu'elle en est la plus intéressée, celle d'un amoureux, et qui plus est d'un amoureux jaloux.
Le hasard le servit à souhait.
Un soir, ou plutôt une nuit, voici ce qui arriva.
Richard, le désespoir dans le cœur, avait passé la journée entière à courir dans les bois comme un fou, cherchnnt instinctivement à calmer par la fatigue du corps la fièvre de jàlôUsie qui lui brûlait le sang.
Il avait gravi des collines abruptes, traversant sans s'en apercevoir des fourrés et des taillis qui lui déchiraient le visage et les mains, et faisant une trouée parmi les massifs les plus épais, comme un sanglier poursuivi par une meute.
Il avait sans y prendre garde, franchi des marécages, ayant de l'eau et de la boud jusque par-dessus les genoux, et le hasard seul lui avait évité de disparaître à tout jamais dans les fondrières qu'il avait côtoyées sans les voir.
Et dix fois, pendant cette course sans but, il était revenu, malgré lui et à son insu, près du petit lac où, quelques mois auparavant, la douce imnge d'Étiennelte lui était apparue.
Alors il se mettait à pleurer comme un enfant, se jetant à genoux sur le sol, et couvrant de ses baisers ardents le gazon et le sable sur lesquels s'étaient appuyés naguères les pieds de la paysanne.
Pui"^ soudain il se relevait et s'éloignait d'un pas rapide, pour revdhir encore, après de longs détours, aux lieux où l'attirait fatalement l'aimant de son amour.
Quand vint le soir, la lassitude avait brisé ses membres, et il était par cela mémo un peu calmé.
Il se dirigea vers la demeure du père d'Éliennetle.
Celte demeure, chaumière simple mais propre, était située à quelques centaines de pas de la lisière du bois.
Un enclos, planté d'arhrcs fruitiers et défendu par une haie vive de noisetiers et de rosiers sauvages, s'étendait tout autour.
Il pouvait être dix heures, la nuit était profonde, pas une étoile ne brillait au ciel.
Riohttrd s'appuya contre la haie, et pendant quelques in-
stants fixa son regard avide et désolé sur la chaumière d'Étiennette.
A travers les branches des arbres du jardin, on entrevoyait la faible lueur d'une petite lampe, placée derrière les carreaux étroits d'une fenêtre du rez-de-chaussée.
C'était la lampe de la jeune fille.
Soudain cette lueur disparut.
Etiennette était couchée sans doute.
Richard posa son fusil sur le gazon, s'étendit lui-même au long de la haie vive, et bientôt, vaincu par la fatigue, s'endormit profoodémeut.
Tout à coup son sommeil fut interrompu par un bruit léger qui se faisait à côté de lui.
11 s'appuya sur son coude, écouta, et entendit distinctement que quelqu'un écartait les branchages de la haie pour pénétrer dans le jardin.
A ce bruit succéda celui d'un pied furtif qui foulait avec précaution la terre fraîchement remuée des plates-bandes.
— C'est un voleur I
Telle fut la preniière pensi'c de Richard, qui se leva, arma son fusil et mit en joue un homme qu'il entrevoyait vaguement se glisser au milieu des arbres.
Cet homme s'arrêta près de la fenêtre qui donnait dins la chambre dÉtiennetle, et sembla hésiter pendant un instant.
Richard appuya son doigt sur la détente do sOn arme, mais il réfléchit à l'instant que la balle pourrait aller frapper la jeune fille endormie, et il attendit.
Le nocturne visiteur fil encore un pas, et Richard, à travers le profond silence de la nuit, interrompu seulement par les puissantes vi'oralions de son cœur, entendit distinctement le son de trois coups légers frappés contre la vitre.
— Que veut dire ceci'/ pensa-t-il.
La question qu'il s'adressait fut à l'ittstant résolue. La fenêtre s'ouvrit sans bruit, et l'homme, qu'on attendait sans doute, disparut aussitôt dans la chambrette de la jeune fille, dont la fenêtre se referma,
— Malédiction! s'écria le fils de Geneviève, qui se senti le cœur traversé par un trait de feu. Malédiction ! ce n'est pas un voleur, c'est un amant !
Trois heures se passèrent ainsi.
Richard, debout, immobile h la même place, et appuyé sur le canon de son fusil, fixait son œil cntlammé, avec une persistance d'oiseau de proie, sur la fenêtre fatale.
Le matin approchait.
Déjà , à l'orient, une ligne moins sombre indiquait Vaguement les points de jonction do la terra et du ciel.
La fenêtre s'ouvrit, et un homme sortit de la chambre d'Étiennette, puis il s'arrêta pour échanger encore avec
la jeune fille une étreinte, un baiser et une fois do
plus, depuis qu'il y a des amants qui s'aiment et qui se le prouvent, c'est-à-dire depuis le coinmencrmenl du monde, la ravissante scène du balcon de Roméo el Juiielle fut jouée au premier chant de l'alouette, à la première clarté de l'aube.
Enfin les branciies se déjoignirdnt, et l'amant d'Étiennelte parut se diriger de nouveau vers l'endroil de la haie qui cachait Richard.
Ce dernier, la crosse de son fusil appuyée il l'épaule, attendit, couché derrière le feuillage, que son rival repassât par la brèche qu'il avait pratiquée en venant.
Cette attente fut déçue. L'inconnu, soit qu'il no retrouvât pas la trace de ses pas, soit que la muraille de verdure lui pa-
rùt ailleurs plus accessible, fil un détour et sortit du jardin à environ soixante pas du guetteur.
Richard le vit au moment où il allait atteindre le bois cl se confondre avec les troncs d'arbres.
Il visa rapidement et fit feu.
A la détonation succéda un cri sourd, puis le bruit de la chute d'un corps.
Le coup avait porté.
Richard, épouvanté de ce qu'il venait de faire , crut soudain voir autour de lui les ténèbres devenir sanglantes, crut enlen<lre des voix funèbres murmurer à son oreille : Assassin! assassin!
Il prit alors sa course à travers la campagne, arriva jusqu'au château, entra dans le parc par une petite porte qu'il trouva ouverte, circonstance qui ne fut pour son esprit troublé l'objet d'aucune remarque, et enfin, gagnant sa chambre, se jeta sur son lit, où il s'évanouit.
La veille au soir, le comte Roland avait donné ses ordres à ses gens pour une chasse à courre qui devait avoir lieu ce même jour, et à laquelle il avait invité quelques gentilshommes du voisinage.
Ces derniers arrivèrent de bonne heure.
Le valet de chambre alla prévenir le jeune comte que ses hôtes l'attendaient.
Il trouva la chambre vide. Le lit non défait prouvait même que Roland n'avait point couché chez lui.
A ce fait se rattachait naturellement la supposition de quelque aventure gaillarde ;on supposa que M. deVillarcy s'était oublié dans les bras amoureux de quelque gentille vassale; un malin sourire vint effleurer les lèvres de ses amis, et son absence ne causa ni élonnement ni inquiétude.
Un déjeuner matinal avait été préparé pour les chasseurs; ils s'attablèrent, et, bien que la place du maître de la maison fût restée vide, ils firent le plus grand honneur aux pièces de bœuf froid, aux jambons, aux pâtés de gibier, au vieux bordeaux cl au vieux bourgogne qui couvraient la nappe hospitalière.
Plus d'un toste gaillard fut môme porté, assure-t-on, aux aventures, si longtemps prolongées, du beau Roland de Yillarcy.
Cependant le temps passait. L'heure de se mettre en chasse sonna, Roland ne paraissait pas.
Alors commença la surprise, puis à la surprise succéda l'inquiétude, et, de fait, à mesure que marchaient les aiguilles de la grande horloge du château , la disparition de Roland devenait de plus en plus inexpliquable.
Enfin, vers le milieu du jour, on eut tout à coup la clef de cet étrange mystère, en voyant deux paysans apporter sur une civière faite de branchages un corps inanimé et sanglant.
Ce corps était celui de Rol.ind, trouvé sur la lisière du bois, sans connaissance et la cuisse traversée par une balle.
On s'épuisa en conjectures, qui n'approchèrent point de la vérité, pour savoir par qui le crime avait été commis.
Nos lecteurs sont suflisammenl renseignés à cet égard.
La blessure de Roland, d'ailleuts, était grave, mais point mortelle. La violence de la douleur cl la perle du sang avaient sculcmenl déterminé un évanouissement immédiat, donl il fut très-difficile de tirer le jeune comte. Des soins empressés et habiles lui furent du reste prodigués, et bientôt tout vint faire supposer que la guérison serait complète et prochaine.
La stupéfaction de Richard fut profonde, quand il apprit que son rival, dans le cœur d'Etiennelte, l'homme qu'il avait lâchement cherché à assassiner, n'étail autre que son compagnon d'enfance.
Un changement complet, ou plutôt une essentielle modification, s'opéra alors dans l'esprit et dans les façons d'agir de Richard.
Sa nature, qui avait été mauvaise, redevint pire; son caractère aigri devint, plus que par le passé, envieux et hypocrite; il voua à Roland de Villarcy une haine implacable, et jura de se venger de cet homme qui, non satisfait de le dominer par les privilèges de la naissance, le primait encore par ceux de l'amour.
El cette haine, ces projets de vengeance étaient d'autant plus terribles, d'autant plus dangereux, que Richard sut les cacher sous les apparences de la plus sincère afifection, du plus complet dévouement.
Sitôt que la blessure de Roland fut guérie, ce qui du reste ne fut pas long, Richard prit à tâche de lui devenir indispensable. I! se fit son complaisant, son flatteur, presque son valet; il effaça lui-même les vestiges d'égalité qu'il aurait pu se croire en droit de réclamer par suite de leur éducation commune. 11 proclama hautement son infériorité et sa dépendance.
Tout ceci le mena précisément au but qu'il voulait atteindre : il capta, de la façon la plus complète, la confiance, et, disons plus, l'affection de M. de Villarcy, qui arriva bien vite à en faire un second lui-même, et à ne plus pouvoir s'en séparer une minute.
Une fois dans cette position, Richard attendit que l'o'ccasion se présentât de satisfaire sa haine, d'assouvir sa vengeance, d'une façon qui fut tout à la fois facile, point compromettante et profitable.
<t La vengeance se mange très-bien froide t » se disaitil de temps en temps pour se faire prendre patience.
Il attendit deux ans.
Au bout de ce temps, le comte Roland lui parla du projet qu'il venait de former, d'un voyage à Paris.
Richard approuva fort ce dessein, et le voyage fut résolu.
— Enfin ! pensa le fils de Geneviève, enfin, nous partons! j'aurai bien du malheur, en vérité, si je ne trouve point làbas la bonne occasion qu'il me faut !