I.E iNŒUD n BNE IXTRIIll E
On se souvient, du moins nous aimons à l'espérer, que, lorsque nous avons momentanément abandonné M. de Coul- Kérioux, c'est-à-dire vers le milieu à peu près de la deuxième partie de ce livre, Roland, qui le quittait dans les couloirs de l'Opéra pour aller souper chez sa danseuse, venait de lui promettre d'aller passer la soirée du samedi suivant chez la mnri|uisc Diane de Lormois, à laquelle Hector, bien malgré lui, venait de le présenter.
Roland avait pris en outre l'engagement d'honneur Je ne
DE RICHELTEU.
jamais sortir^vec Diane des limites de la plus simple galanterie, et d'dviler de nuire au succès des platoniques amours d'Hector, ou môme d'exciter sa susceptible jalousie, en attirant sur lui-même les bienveillauts regards de la jolie marquise.
Comme, dans le moment dont il est ici question, le comte de Villarcy était fort épris de Manucla l'Espagnole, qui avait succédé dans son cœur à Albertine, l'autre fille d'Opéra pour laquelle il s'était battu, peut-être était-il de bonne foi en faisant l.i seconde des deux promesses que nous venons de remettre sous les yeux de nos lecteurs.
Cependant, nous ne prenons point sur nous de l'affirmer.
Le samedi soir arriva.
Roland, qui n'avait, pour celte soirée, ni projet fait d'avance, ni partie convenue; qui précisément boudait Manucla, véhémentement soupçonnée par lui d'avoir fait des avances fort inconsidérées à un mousquetaire rouge , cl de s'être compromise la veille, en dansant son pas, jusqu'à envoyer un baiser, du bout de ses doigts roses, à un cent-suissedoué de formes herculéennes, Roland , disons-nous, se souvint, entre deux bâillements, de l'invitation de Diane, et se dirigea vers l'hôtel Lormois, comptant s'ennuyer fort, car, vu sa grande habitude delà mauvaise compagnie, le monde aristocratique ne lui plaisait que très-médiocrement.
A peine arrivé chez Diane, il se fît dans le cours de ses idées un revirement complet.
D'abord, la souveraine beauté de la jeune femme lui porta à la tête comme un vin capiteux, et , pour nour servir du style maniéré de l'époque , l'éblouit ainsi que l'eussent fait les rayons du soleil.
Puis ensuite, la splendeur des salons, la merveilleuse élégance des ameublements, la richesse des livrées, enfin les mille détails de la fête, tout ce luxe, tout ce bon goût, simple en apparence, mais horriblement cher en réalité, témoignaient d'une fortune immense.
Une pensée nouvelle traversa l'esprit de Roland, et s'en empara Wentôt entièrement.
Voici cette pensée dans sa nudité hideuse :
Se faire aimer de Diane , spéculer sur cet amour, et se faire payer chèrement sa discrétion, quand il y aurait entre eux un coupable secret.
Quelques courtes réflexions morales nous semblent ici nécessaires.
N'ayez point peur, nous serons bref.
Certes, nous n'avons pas la prétention de voir en beau notre siècle.
Certes, nous ne disons point, avec le docteur Pangloss, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Nous croyons connaître notre époque aussi bien que qui que ce soit.
Nous avons, à plus d'une reprise, soulevé le manteau qui voile ses p'.aies et ses ulcères.
Nous avons exploré ses boues.
Nous avons fouillé dans les égouls de ses vices.
El pourtant, nous devons l'avouer, rien ne nous a paru plus rare que l'ignoble calcul de Roland de Villarcy, calcul qui pourrait se formuler ainsi : l Exploitation de la femme par l'homme.
Il faut presque, pour rencontrer de semblables faits, descendre jusqu'à ces hommes qui, n'ayant pas de nom dans
notre langue, ont été obligés d'en emprunter un au vocabulaire de la science ichlyologique.
C'est une anomalie , que de voir un homme appartenant au monde dans lequel nous vivons, faire d'un secret de cœur une spéculation honteuse, et battre monnaie avec l'amour, ou avec la crainte qu'il inspire.
Si quelque misérable ose encore l'essayer, et si le hasard vient à divulguer sa honte, il n'y a qu'une voix pour le flétrir, et les plus dissolus le renient et le repoussent.
Nous nous plaisons à le confesser, c'est un progrès, un progrès immense.
A l'époque que nous avons choisie pour servir de cadre aux événements de notre récit, c'était chose commune, et parfaitement acceptée par une morale plus que facile, que de voir un gentilhomme, souvent possesseur d'un grand nom, mais ruiné jusqu'à la corde par les folies d'une jeunesse orageuse, vivre splendidement, grâce à la bourse toujours ouverte de deux ou trois vieilles coquettes, riches et dupées.
L'une soldait les mémoires du sellier et du carrossier.
L'autre subvenait aux dépenses de la toilette, et comptait avec les bijoutiers, parfumeurs, coiffeurs, etc., etc.
La troisième, enfin, remplissait d'or les poches des habits fournis par ses grotesques rivales, payant ainsi sans le savoir quelque impure ou quelque grisette , avec laquelle le beau gentilhomme les trompait toutes les trois.
Et si ces mœurs exorbitantes nous font taxer d'inexactitude ou d'exagération, nous sommes tout prêt à fournir les pièces à l'appui de ce que nous avançons.
Fouillez les mémoires, les épigrammes, les pamphlets du temps.
Parcourez les comédies de Regnard, celles mêmes que le Théâtre-Français a conservées au répertoire ;
Lisez surtout les petites pièces de Dancourt : le Chevalier à la mode, l'Été des Coquettes, les Bourgeoises à la mode, etc., etc.
Nous n'en finirions pas, si nous voulions citer.
Du reste,- nous croyons avoir atteint le but que nous nous proposions, et qui n'était autre que de prouver à nos lecteurs que nous n'inventions rien en fait de corruption, et que bien loin de nous était la pensée de faire de l'immoralité à plaisir.
Le plan du comte Roland était simple.
Il ne s'agissait que de plaire à Diane, et dans l'esprit du roué habitué aux faciles succès en amour, la réussite ne se présentait point seulement comme probable, mais bien et tout d'abord comme certaine.
Il ne se faisait point faute d'ailleurs d'mterpréter favorablement le vif désir que Diane lui avait témoigné , peu de jours auparavant, de le recevoir chez elle.
De plus, il croyait lire un encouragement non équivoque dans l'expression des regards qui répondaient aux siens, quand ses yeux rencontraient ceux de la marquise.
Avait-il tort? Avait-il raison?
C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Quittons, s'il vous plait, le comte de Villarcy pour un instant, et rejoignons le marquis de Cout-Kérieux.
Deux jours environ après la soirée du samedi , Hector se dirigea du côté de la rue des Tournclles.
Trois heures de l'après-midi sonnaient à l'horloge de l'église Saint-Paul, au moment où il arrivait à la porte de l'hôtel Lormois.
Un gros suisse, poudré et gslonné, ventru comme on personnage de Rabelais, rouge de iroi^ne comme un buveur de Téniers, se pavanait devant la porte de sa loge.
Il salua tris-respeciueu-ement Hector.
— Madame la marquise esl-'elle à l'hôtel ? demanda ce dernier.
— Oui, monsieur le marquis, répondit le suisse. Hector monta le largo escalier, tout embaumé des fleurs
les plus rares, qui conduisait aux appartements de Diane.
11 arriva dans l'anticliambre.
Trois valets de pied en grande livrée jouaient au biribi et se trichaient les uns les autres.
Ils se levèrent en toute hâte à l'aspect du jeune homme, et l'un d'eux s'approcha de lui arec une très-humble révérence.
— Annoncez le iharquis de Cout-Kérieux, dit Hector.
— Pardon, fil le valet, mais je ne puis .innoncer monsieur le marqu'S, madame la marquise est sortie.
— Ahl... til Hector, elle est sortie!...
— Oui, monsieur.
— Vous en êtes sûr ?
— Parfaitement sûr; madame la marquise a demandé son carrosse, il y a à peu près une demi-hcurBi Je ne comprends pas que le suisse ail donné à monsieur le marquis la peine de monter !
Devant une affirmation aussi positive, il n'y avait qu'à se retirer.
C'est ce que fil le jeune homme, mais non sans chagrin, sans soupçons et sans inquiétudes^
Mil e, pensées confuses, mille chimères, comme les amoureux s'en forgent à tout bout de champ, traversèrent en un inslant son esprit.
Si l'on avait pu mettre en ordre et pour ainsi dire numéroter ces pensées diverses, voici quel eût été à peu près le résultat obtenu :
Nous faisons juges de l'exactitude de ce résultat tous les jaloux, qui, en arrivant chez leur maîtresse, dans des conditions semblables, ont trouvé porte close.
1» On vient de me dire deux choses; laquelle est la vrrtie ?
2" Qui s'est trompé ? Est-ce le portier ? est-ce le valet ?
3» Diane est-elle réellcmeut absente?
4" Ou bien, a-t-elle dohné l'ordre do ne point recevftif "'
5" Cet ordre csl-il général ?
6° Ou n'auraii-clle pas plutôt procédé par exclusion, et donné cet ordre pour moi seul.
7" C'est cela, sans aurun doute ! elle me ferme sa porte, pour me faire bich comprendre que mes viiitcs lui déplaisent.
8° Mais alors, c'est qu'elle ne m'aiitié plus! qu'elle ne m'a même jamais aimé !
9" Si elle en aimait un autre!
IQo Malédiction '
11° Après tout, ))eut être est-elle sortie.
l^" Il est Irès-probablo qu'elle est sortie.
13" Cependant, le suisse m'a affirmé...
14° Oui, mais le suisse dormait dans sa loge quand elle a passé. Cet homme ressemble à un tonneau; par conséquent, il doit être ivre à perpétuité, et ne jamais savoir ce qu'il dit.
15° S.ins aucun doute, la marquise est sortie ! c'est positif ! c'est évident'.
16° Mais alors, il n'y a pas d'exclusion ?
17" M lis alors, clli! n'a jamais cessé d.» m'aimer!
18° tlle m'adore I elle m'adorn plus que j.imaill
19° Je n'ai pas de rival 1
20° Je suis le plus heureux des hommes !
Et estera, et caetera, et Cietera...
Cette révolution d'idées et d'impressions multiformes se fit dans res[irit du jeune homme en bien moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour la meltre sous les yeux de nos lectpurs.
Comme, d'ailleurs, il n'avait aucun moyen d'éclaircir ses doutes, si toutefois il lui en restait, il fit de nécessité vertu, et quittant l'antichambre, il reprit assez gaillardement le chemin du grand escalier.
11 allait mettre le pied sur la première marche, quand, dans sa préoccupation, il heurta presque Uile jeune femme qui montait vivement.
hc premier mouvement d'Hector fut de se rejeter en itrière.
Lo second fut de regarder l'inconnue.
Il tressaillit tout aussitôt, car il reconnut, à n'en pouvoir douter, les jo'is traits de la jeune fille qu'il avait vue une fois déjà, dans le corridor qui menait au logis de maître Lepicard, et que, devant lui, l'ex-valet de chambre du duc de Richelieu avait nommée Mariette.
— Vous ici, mademoiselle , dil-il avec Un CÔftaiû étonne» ment.
La jeune fille ainsi iiJterpellée s'arrêta, se rctôUrna à demi, car elle avait déjà dépassé le marquis, ahnissa ses longues paupières sur ses bc<iux yeux, cl laissant tomber sur Hector un regard demi-'voilé, demi-moqueur, un regard de soubreitfi ev.Wn, elle répondit d'une voix de fausset évidelU" ment contrefaite :
— Est-ce que c'est à moi que VOOs parlez, monsieur ♦
— Sans doute.
— Alors, qu'est-ce que vous me voulez ?
— Vous ne me reconnaissez donc pas t
— Moi?
— Vous.
— Non, certainement, puisque je ne vous al Jahiais vu!
— Mais vous vous trompez, mademoiselle...
— Je ne crois pas monsieur.
— Il n'est pas possible que vous ayez oublié...
— Quoi donc?
— Que nous nous sommes rencontrés déjà.
— Je n'ai pas de mémoire !
— J'aiderai vos souvenirs.
— A quoi bon ?
— J'y lions. Souvenoz-vou» delà rdé du Mail...
— Après?
— Du numéro 30, et de M. Guillaume Lepica^d, flô ihet qui TOUS sortiez.
— Voilà tout...
— N'est-ce point assez?
— Non certes, cl bien décidément, monsieur, vous me prenez pour une autre.
Tout en parlant, la jeune fillo fit un léger détour, et glissant à côlé d'Hector, elle entra dans l'anlicbambre.
— Allins, pensa le marquis, celle fois encore je me suis trompé ! Mais il faut ronvenir que je suis poursuivi sans cesse par de bien élr.ingcs ressemblance» !
Et il s ' mil à descendre l'escalier.
Son pied louchiiil A la drfuière innrche, quand l« jeung lioiiine enlen lit un pas léger derrière lui, et (|bAnd une pe« lile VOIX douce murmura au-dessus de ta této :
-'Pmi ! psil! mouaiear... tticndei-nioi donc I
DK RICHELtEU.
Il se retourna et vil, non sans surprise, qu'il était poursuivi par la grnlille inconnue.
Alors eut lieu la contre-partie de la scène précédente.
— Est-ce à moi que vous en voulez, madeinoiselle? demanda-l-il, prenant ainsi sa revanche de la réponse qui lui avait été faite par la jeune fi'.le, peu d'instants auparavant.
— Monsieur, lui dit-elle tout bas et d'une voix rendue haletante soit par l'émotion, soit jjar la vitesse de sa course, monsieur, je suis la femme de chambre de madame.
— Quelle madame ? demanda Hector.
— La marquise Diane de Lormois.
— Ah ! fit le jeune homme.
— Et je vous avais bien reconnu tout à l'heure...
— Vous?...
— Sans doute.
— Vous oubliez donc, dit Hector en souriant, vous oubliez donc que vous ne m'avez jamais vu!
La soubrette, au lieu de répondre, baissa les yeux en rougissant avec uue petite moue très-genlille.
— Vous vous Clés trompée tout à l'heure ou vous vous trompez à présent, continua le marquis; entre ces deux erreurs, choisissez.
^- Dame ! c'est difficile de choisir... ça sera celle que vous voudrez...
— J'aime mieux que ce soit celle de tout à l'heure.
— Moi aussi.
— Pourquoi ?
— Parce que ça se rapproche plus de la vérité... du moins je le crois.
— Et moi j'en suis sûr! mais dites-moi, je vous prie, quelle est la raison, bonne ou mauvaise, qui vous empêchait de convenir que c'était bien vous que j'avais renconlfée il y quelque temps!
— Dame ! j'espérais...
— Quoi donc?
— Qu'en m'enteiidant nier le fait, vous vous figureriez Vous être trompé...
— Très-bien , et je dois àvôucf qtle vous avez failli réussir. Mais vous aviez sans doUte un but en espérant cela?...
— Certainement!
— Lequel?
Mariette baissa de nouveau les yeux et ne répondit pas.
— Je devine! reprit Hector en riant.
— Quoi donc? lit vivement la soubrette en attachant i:ur le marquis un regard curieux et inquijt.
— C'avait été, du reste, ma première idée le jOUr où je vous vis là-bas... et M. Guillaume Lepicard...
— Vous dites?... demanda Mariette, voyant qu'Hector s'interrompait.
— Peste ! continua le jeune homme, c'est un heureux coqtiin !
— Je ne comprends pas, monsieur!
— Cela me pirail cependant assez claii"!
— Expliquez-vous mieux, je vous en prie.
— Vous voulez que je mette les points sur les i?...
— Oui, monsieur.
— Eh bien! puisque vous m'y forcez, je veux dire que plus d'un jeune seigneur s'estimerait heureux d'obtenir de vous les mystérieuses faveurs que vous réservez sans doute à maître Lepicard...
— Oh! monsieur, répliqua Vivement Marielle, dont les joues et le front devinrent pourpres, oh! monsieur, pouvez-vou3 croire!...
— Est-ce que cela n'est pas?
— M. Lepicard! lui! par exemple!
— Cependant...
— Vieux comme il l'est, et pas beau du totit, fli grand
scii^ncur ; ah I fi donc !
Une marquise n'aurait point prononcé ce /? donct avec un plus grand air.
Hector, un peu ébranlé dans sa éroyance, mais non encore convaincu, reprit :
— 11 est vieux et laid, c'est vrai ; vous éles jeune et jolie, c'est encore plus vrai; mais ce n'esl pas une raison concluante pour...
— Si, monsieur! interrompit Mariette.
— Enfin, expliquez-moi...
— Rien !... Je ne puis ni ne Veux rien vous expliquer; mais je puis et je veux vous demander quelque chose...
— A moi?
— A vous.
— Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir! De quoi s'agil-il ?
^ Mais ne me rcfuserez-vous point?
— Non, sans doute!
— Promettez-le-moi.
— Le puis-je sans savoir de quoi il est question?
— Vous le pouvez.
— Mais si ce que vous me demandez est impossible?
— C'est, au contraire, très-possible, et, je dirai filus, trèsfacile.
— Allons, soit, j'agis en aveuglé'...
— Vous promettez?...
— Je promets.
— Vous jurez?...
— Je jure! mais, au nom du ciel ! parlez, quel est donc ce mystère?
— H s'agit tout simplement de me garder le secret...
— Le secret! je n'en sais pas qui vous concerne.
— Pardon.
— Lequel donc?
— Celui de notre rencontre.
— Ah ! il ne faut pas dire...
— Que vous m'avez vue rue du Mail? fîori , monsieur, à personne au monde, et surtout à madame la marquise.
^ Fort bien; mais, puisque M. Lepicard n'est pas votre amant, pourquoi diable avez-vous si peur?...
— Ceci me regarde. J'ai votre parole et je cOmple que vous n'y manquerez pas.
— Non, sans doute, mais à une condition.
— Une condition, soit!. . Laquelle?
— Je vais voUs le dire , ttlâis d'abord prOfhellez dé l'accepter.
— Le puis-je sans savoir?...
— Très-bien.
— Cependant...
— Oubliez-vous que je n'en savais pas plus que tous lout à l'heure, et que j'ai consenti?...
— Allons! je ferai comme vous.
— Vous promettez...
— Oui.
— Vous jurez?...
— Je jure!... Et maintenant, de quoi s',lgil-il?
— De parler de moi à votre maîtresse.
— Oh! monsieur!... et que voulez- vous que je lui en dise?...
— Mais, tout ce qui vous passera par la tôte : que je la trouve la plus belle et la plus charmante de loulcs les femmes, que j'en suis très-passionnémenl épris, que ses rigueurs me rendront fuu, et que, dans un moment de folie, quelque acte de désespoir peut me pousser à mettre fin â mes jours...
— Quelle horreur ! J'espère bien que lout cela n'esl pas vrai.
— Tout cela est, au contraire, de la*f)lus affligcanle exactitude.
— Et vous avez la prdtention que j'aille répéter...
— Sans doute... de temps en temps... le soir et le malin, par exemple, en habillant et en déshabillant madame la marquise.
— Si peu que cela!
— Mon Dieu, oui!
, — Je suis fâchée de vous le dire, mais vous comptez sans votre hôte; je n'en ferai rien!
— Pourquoi donc?
— Pour une foule de raisons , toutes meilleures les unes que les autres.
— Voyons un peu...
— Je n'ai pas le temps...
— Une minute, je vous en prie!... J'espère au moins, mademoiselle, que vous ne refuserez pas de faire mon éloge devant votre maîtresse, et de lui rappeler mon nom...
— Ceci est différent.
— Ainsi, vous consentez?...
— Oui ; mais je pense à une chose.
— Laquelle?
— Je ne le sais pas, votre nom, monsieur.
— C'est juste... Je m'appelle Hector, marquis de Cout- Kérieux.
— Je m'en souviendrai... je tâcherai du moins, car il n'esl pas des plus faciles à retenir, ce nom-là.
— Tenez, mon enfant, prenez ceci, et gardez-le comme souvenir et pour l'amour de moi.
El, tout en parlant, Hector mil dans la main de Marielle une petite bourse brodée, qui contenait environ une douzaine de pièces d'or.
La soubrette fit quelques façons pour acceplcr la bourse, qu'elle prit néanmoins, et elle répondit, tout en faisant une grande révérence :
— Mais, en vérité, monsieur le marquis,., je ne sais... si je dois...
— Vous devez, n'en douiez point, d'ailleurs, c'est moins que rien.
— Cependant...
— Pas un mot de plus, ou bien je croirais que vous avez l'intention de me blesser par un refus.
— Alors je me tais.
Et Mariette fil couler lestement la bourse dans la poche de son tablier.
— A bientôt, ma petite.
— Au revoir, monsieur le marquis.
— N'oubliez pas votre promesse.
— Et vous, souvenez-vous de la votre.
— Vous avez ma parole de gentilhomme... Je serai muet comme la tombe.
El, tandis qu'il disait ces mots, Hector descendit les dernières marches de l'escalier.
Mariette se pencha sur la rampe pour le voir s'éloigner.
H disparut bientôt sous la voiitc qui menait il la porle cochèrc.
— Pauvre garçon! dit la soubrette en secouant la tiHc d'un air triste; pauvre garçon! c'est dommage! mais qu'y faire?
Et elle regagna l'antichambre.
llcrlor avait fait vingt pas à peine dans la rue des TourncUcs, quand un carrosse pas.sa .1 côté de lui, au grand trot de deux chevaux gris pommelés cl s'arrêta devant la porle de l'hôlel Lormois.
— Serait-ce Diane? se demanda le jeune homme.
El pour avoir une réponse à celle question , il s'arréla et se rclourna.
Ce ne fui point la marquise , mais bien le comte Roland de Villarcy, qui descendit du carrosse.
— Voilà qui est étonnant! se dit Hector, j'ai vu le comte Roland hier au soir, et il ne ne m'a point parlé de ce projet de visite.
Et, lout en réiléchissant à celle apparence de mystère, Hector se rapprocha quelque peu de l'hôlel.
— Au reste, ajoula-l-il presqu'à haute voix, puisque madame de Lormois n'esl point chez elle, Roland va ressortir, cl je lui prirlcrai.
Hector regarda sa montre.
Elle marquait trois heures et demie.
— Je donne quatre minutes à Roland, se dit le marquis, le temps de monter, de parler à un valet de pied et de redescendre.
El il se mil à se promener de long en large, nous ne dirons pas : sur le trolloir, il n'y en avait pas à celte époque, mais au bord de la rue, dans un endroit ou le pavé était sec.
Quand il regarda de nouveau sa montre, elle marquait trois heures trenlc-cinq.
— Diable ! pensa Hector, ceci est bizarre! Le comte Roland aurait-il, comme moi, renconlré la caméristc de Diane!
Cinq minutes se passèrent encore...
Puis cinq autres...
El Roland ne ressortait pas...
La patience d'Hector était à bout. Il avait achevé la revue de tous les motifs plus ou moins probables qui pouvaient , selon lui , motiver le retard du comte de Villarcy. La colère et la jalousie, ces deux terribles sœurs, s'éveillèrent à la fois dans son àme, y secouant tous leurs serpents , y distillant tous leurs venins.
Le marquis se cramponna de nouveau à la logique des raisonnements jaloux que nous avons numérotés pour nos lecteurs dans l'un des précédents chapitres, cl il arriva à cette conclusion , que, puisque la marquise fermait pour lui la porte qu'elle ouvrait à Roland , c'est que Roland et elle élaient d'intelligence, et qu'il était par conséquent troippé tout à la fois, dans son amour et dans son amitié.
— Mais , ajoula-t-il intérieurement , cela ne se passera point ainsi ! je me vengerai, je le jure ! Je me vengerai de tous les deux, ou j'y perdrai mon nom !
Et il reprit avec une fureur croissante et convulsivc sa |)romenade devant l'hôtel.
La station fut longue.
Cinq heures sonnaient an moment où le comte Roland reparut.
Que l'on calcule, si l'on se sent capable de le faire, l'intensité que doit avoir atteint un paroxysme de colère jalouse, après une heure cl demie d'attente.
Quant à nous , nouS estimons qu'une machine à vapeur de la force de vingt-cinq chevaux doit rester de beaucoup en arrière, pour les résultats possibles.
Hector vint à bout cependant de commander ft sa figure et à sa démarche une apparence de calme.
Roland s'apprêtait à remonter en voilure.
Hector s'approcha de lui.
— Monsieur le comio... dil-il d'une voix un peu Irem blanle, en lui lourliaiil l'épaule.
Roland se rclourna vivement.
Son visage prit une expression joyeuse, au moment où so regard rencontra celui du marquis de Coul-Kérieux.
— Ali bah! mon très-cher, sécria-t-il , te voilà
— Deux mois, je vous prie, dit llcclor.
— Vingt, si tu veux, répondit le comte, feignant de ne point remarquer le ton inaccoulumd du marquis ; mais d'abord, donne-moi de les nouvelles... comment vas-tu?
— Monsieur... commença Hector.
— Serais-tu souffrant, par hasard, et veux-tu monter dans mon carrosse?... Je te trouve, en te bien examinant, une figure de l'autre monde ! ne te serait-il point arrivé, par liasard , quelque chose de fâcheux !
— Il ne s'agit pas de moi...
— Ah ! ah ! et de qui donc ?
— De vous, monsieur!
— De moi ! fil Roland avec un étonnement fort bien ioué.
— Oui, monsieur, de vous! il s'agit de me rendre des comptes! de m'expliquer votre façon d'agir !
— Ma façon d'agir! deviens-tu fou, mon cher, ou prendstu l'habitude, comme le Mercure galant, de parler en énigmes?
— Vous me comprenez à merveille...
— Point, je t'assure...
— Et je trouve étrange que vous feigniez do ne me pas entendre , quand je viens vous demander compte d'une trahison indigne !
— Plaisantez-vous? demanda M. de Villarcy, dont le ton changea tout à coup.
— En ai-je donc l'air? répondit Hector.
— C'est que, voyez-vous, si c'était une plaisanterie, je dois vous déclarer que je la trouverais d'infiniment mauvais goùl ! Cependant, je serai bon prince. 'Veuillez donc m'expliquer ce que vous avez, ou iilutôt, ce que vous croyez avoir à me reprocher, et ensuite, si cela vous convient, nous irons faire un tour et échanger un coup d'épée, au cloître Sainl-Benoit. J'attends !
L'embarrras d'Hector fut grand, nous devons le dire, en se voyant ainsi mis au pied du mur, et forcé d'articuler nettement un grief positif; car enfin il n'avait guère, jusqu'alors, que la certitude morale et sans preuves irrécusables de la trahison du comte Roland.
Cependant, après un instant d'hésitation, il répondit :
— Ne savez-vous point, monsieur le comte, que j'aime la marquise, Diane de Lormois?
— Si, ^ardieu !
— Ne vous êtes-vous point engagé sous serment, et avec toute l'apparente loyauté qui convient entre gentilshommes, je dirai plus , entre amis , car nous l'étions ; ne vous êtesvous point engagé, disais-je, à vous abstenir de toutes tentatives ayant pour but de me supplanter dans le cœur de madame Diane?
— Oui, certes' Mais je ne vois pas encore très-bien , je l'avoue, où vous voulez en venir.
— A ceci, qu'il y a près de deux heures, m'étant présenté chez madame de Lormois, j'ai trouvé sa porte fermée. Vous êtes arrivé dix minutes après moi, et vous avez été reçu. Que conclure de tout cela, je vous prie ?
Roland, en entendant ces paroles, partit d'un éclat de rire si joyeux et si franc, que les convictions d'Hector en furent aussitôt ébranlées.
— Ali ! ah ! ah ! s'écria le comte dès que son accès d'hilarité se fut un peu calmé ; ainsi , mon pauvre garçon , voilà l'unique cause de la scène ridicule que tu es venu me faire tout à l'heure !
— N'est-ce donc point assez ?
— En vérité, mon très-cher, je devrais, pour l'apprendre à douter ainsi d'un ami, je devrais te laisser quelque temps dans l'inquiétude où je le vois; mais j'ai pitié île la jalousie, et je vais parler...
— A la bonne heure !
— Mais comme voici déjà longtemps que nous faisons de grands gestes au beau milieu de la rue, ei que je trouve fort ridicule d'initier les badauds à ce que nous pouvons avoir à nous dire, tu vas me faire le plaisir de monter dans ma voiture; je te conduirai ou chez loi, ou chez moi, ou partout ailleurs, à ton choix, et chemin faisant nous nous expliquerons.
— Mais... fit Hector.
— 11 n'y a pas de mais! en voilure, ou je me lais.
— Eh bien ! soit ! répondit le marquis en montant dans le carrosse de Roland.
— Je n'abuserai point de ta patience, dit ce dernier aussitôt qu'il eut pris place à côté de M. Cout-Ki?rieux, je commence :
'< Prête-moi donc, mon cher, une oreille attentive,
" Et cliasse de ton front cette ombre... intempestive! »>
« Or , figure-toi qu'il y a environ deux heures , mais lu sais cela aussi bien que moi, j'arrive chez madame la marquise de Lormois, à qui je devais une visite, puisque j'avais été invité à sa dernière soirée. Je suis introduit , et tout en saluant la maîtresse de la maison, je ne puis m'empêcher fie lui trouver un air infiniment soucieux. J'ose lui demander quelle est la cause des nuages qui obscurcissent ses jolis traits, et elle me répond, tout en minaudant :
« — En vérité, monsieur le comte, je dois être maussade à faire peur, car je suis horriblement contrariée;
'< — De quoi donc, madame la marquise?
n — Des sottises de mes gens.
« — Qu'ont-ils donc fait qui mérite votre courroux?
« — Mille gaucheries , plus impardonnables les unes que les autres.
« — Mais encore?...
« La marquise fil une petite moue el ne répondit point.
« Comme bien tu penses, mon ami, je n'insistai pas, de peur de sembler indiscret. La conversation languit pendant un instant, mais bientôt la marquise reprit :
« — Croiriez-vous, monsieur le comte, à ce qui vient d'arriver chez moi par la sottise étrange de valets maladroits I Tout à l'heure, il y a de cela dix minutes à peine, j'entends parler dans mon antichambre, je sonne, d l'un de mes laquais m'apprend que la personne que je tenais le plus à recevoir, M. le marquis Hector de Cout-Kérleux, votre ami, vient de se présenter, el qu'on l'a renvoyé en lui disant que je venais de sortir. Quelle interprétation stupide delà consigne donnée à mes gens de ne laisser passer, ni les importuns, ni les fâcheux!
« — En effet, madame la marquise, ceci est fort contrariant ; mais, cependant, moins grave que je ne l'aurais craint.
<■ — Y songez-vous, monsieur? El si le hasard veut que M. deCout-Kérieux apprenne que j'étais chez moi, cl que je recevais, au moment où il trouvait ma porte fermée, ne me saura-t-il pas un mauvais gré infini de ce tort involontaire, et ne rejeltera-t-il pas sur moi , avec quelque apparence de raison, la maladresse de mes gens?...
« J'ai de mon mieux rassuré la marquise, en lui parlant, comme je le devais, de ton lad exquis et de ton parfait savoir-vivre, et voilà, mon très-cher, le récit véridique el détaillé du commencement de notre entrevue.
« Je crois que jusqu'ici tu n'as poinl à le plaindre.
« Quant au reste, lu as été encore plus favorisé, car la conversation n'a roulé que sur loi, tes qualités et les perfections, el si elle s'est prolongée longtemps, c'est que In avais en moi un intarissable preneur, el en la marquise un auditeur avide el poinl désintéressé. »