LE VALET DE CEAMBRE
— Je vois d'ici voire affaire, mon gcnlilbomme... ; vous vous perlez !e mieux du monde, el n'avez nullement besoin de mes remèdes, que je vous engage cependant à prendre par précaution. Ce qu'il vous faut, c'est un phillre pour vous faire aimer de toutes les femmes....
— Mais, monsieur....
— Ou bien , serait-ce plutôt , qu'épuisé par des fatigues amoureuses, vous vcuillicz quelque réconfortatif puissant qui vous permclle des prouesses dans un premier rendezvous avec une belle longtemps farouche... Je possède justement la recette du fameux breuvage que prit le di\in Alcide, autrement dit le célèbre Hercule, avant d'accomplir le plus illustre de ses travaux. Je vais vous accommoder cela, et vous m'en direz des nouvelles; ceci ne vous coûtera que six livres, quoique l'an passé je l'aie fait payer dix mille piastres, en Perse, à un pacha à trois queues.
— Ah çà! s'écria Richard, perdant enfin patience, ah çà ! m'écouterez-vous?
— A vos ordres, mon gentilhomme ; je croyais bien faire en vous mettant au fait des nombreuses ressources dont ma prodigieuse science me permet de disposer....
— Je n'ai besoin ni de remèdes, ni de philtres, ni de breuvages....
— Je ne vois pas trop alors....
— Ecoutez...
— Je suis tout oreilles.
Richard s'approcha du charlatan, et lui dit quelques mots à voix basse.
Tandis qu'il parlait, l'expression du visage de l'homme à l'habit rouge changea complètement.
Un éclair illumina son regard el un sinistre sourire vint errer sur ses lèvres minces.
— Ah! ah! fil-il, quand Richard cul fini.
— Eh bien? demanda ce dernier.
— Je ne m'étonne plus, mon genlilhomme, si vous ne vouliez point de ce que je vous proposais d'abord....
— Eh bien? répéta le fils de Geneviève.
— Le tout est de s'entendre. J'.ii ce qu'il vous faut....
— Donnez!
— Seulement, c'est beaucoup plus cher.
— Faites voire prix.
— Trois louis, et c'est pour rien.
— Voici les trois louis. J'altends.
— Je suis à vous dans l'instant.
Le charlatan s'éloigna, mais il revint au bout d'une demiminute et remit à Richard un tout pelit paquel qui pouvait contenir deux ou trois pincées d'une poudre blanche impalpable.
— Voici, dit-il.
— Vous me répondez de l'cffel?
— 11 est infaillible.; essayez plutôt! ajouta l'homme rouge en ricanant.
— El vous serei discret?
— Comme la tombe ; c'est une vertu de mon état.
— Oubliez que vous m'avez tu.
— C'est fait; d'ailleurs j'y trouve mon intérêt comme vous le vôtre.
— Comment?
— Vous achetez, c'est vrai, mais moi je vends, et monsieur le lieutenant de police ne nous saurait gré ni à l'un ni i l'autre de cette innocente transaction.
— C'est jubte. Adieu!
— Bonne chance, mon gentilhomme !
Le charlatan retourna surveiller amoureusement son oniclelle cl son plat de porc aux choux.
Richard regagna son aul'er^c.
Le comte Roland de Villarcy n'était point encore rentré.
11 revint au bout d'une demi-heure, en fredonnant un refrain du temps.
11 s'informa du malaise prétendu de Richard, et, rassuré par la réponse qui lui fut faite , il donna ses ordres pour partir le lendemain de très-bonne heure, monta se coucher et s'endormit.
Richard se coucha, lui aussi, après avoir serré soigneusement sous son oreiller le paquet de la précieuse poudre.
Mais il ne dormit point.
Trois ou quatre jours se passèrent.
Les étapes se suivaient et se ressemblaient. Aucun événement, si minime soit-il , ne venait couper la monotonie des heures de roule et des nuits à l'auberge.
Un repas un peu meilleur ou un peu moins bon que la veille, une route plus montueuse ou plus plate, un lit plus ou moins dur, voilà les grands incidents de ces quelques journées.
Un soir, les deux voyageurs, attablés depuis assez longtemps, achevaient de souper et dégustaient à petites gorgées, dans la plus belle chambre d'une hôtellerie de village, un vieux vin des côtes du Rhône, digne ea tout point de figurer sur la )ablc du roi.
Le valet de chambre du comte de Villarcy, Etienne, en les servant, regardait avec une évidente convoitise, qui n'échappait point à Richard, le précieux liquide élincelant au fond des verres qu'il colorait d'une riche nuance de topaze brûlée.
— Sortons-nous? demanda Roland en se levant de table.
— Je vous suis, répondit Richard.
Le jeune comte quitta la salle à manger. Richard remplit son verre pour la dernière fois cl le porta à ses lèvres, mais il ne but que quelques gouttes du contenu.
— Etienne, (iit-il en se levant à son lour, allez, je vous prie, chercher mon chapeau, qui est dans ma chambre.
Le domestique obéit immédiatement.
Sitôt qu'il se vit seul, Richard tira de sa poitrine le petit paquet que nous connaissons, et versa dans son verre, encore à moitié plein, une ou deux pincées de poudre blanche.
Etienne rentra en apportant le chapeau demandé.
Richard sortit, mais au heu de s'éloigner il attendit quelques instants à la porte.
Trois bruits successifs el distincts frappèrent presque aussitôt son oreille.
Ce fut d'abord celui d'un objet de crislal qui tombait, el qui se brisait en tombant.
Puis un cri, un seul, mais si rempli d'angoisse el d'épouvante, qu'il exprimait une souffrance surhumaine.
El cnihi le bruit de la chute d'un corps lourd qui s'affaissait sur le plancher.
Tout ceci s'éiaii passé en beaucoup moins de temps que nous n'avons mis à le raconter.
Richard rentra.
La première chose qui s'offrit à sa vue fut Etienne gisant sans connaissance à côlé des débris du verre de vin du Khône.
— Au secours! cria-t-il, au secours!
On accourut, on chercha par tous les moyeus possibles à ra|)pelcr îi la vie le malheureux domestique.
Ce fui en vain.
Un médecin, aussitôt appelé, déclara qu'Etienne avait succombé il une attaque d'apoplexie foudroyante, s'élonna de voir un pareil phénomène se manifester chez un hoinine aussi jeune, cl se promit d'adresser un mémoire à l'académie de Lyon, relalivcmcnl .'» ce fait curieux.
Iloland, qui aimait beaucoup son valet de chambre, fut désolé de cette mort imprévue cl terrible, et voulut passer
toute la journée du lendemain dans lé village où ils se trouvaient afin de surveiller lui-môme les préparatifs de son enterrement.
Richard témoignait la plus sincère affliction.
Le voyage jusqu'à Lyon fut singulièrement triste. Le comte de Villarcy était assailli de nouveau par un cortège de sombres pressentiments, et cette fois il ne parvenait point à les éloigner, comme il avait su le fiire en quittant ses domaines.
De son côté, Richard était plongé dans une préoccupation profonde.
Les jeunes gens se reposèrent pendant quatre jours à Lyon, puis ils se mirent en marche.
La seconde nuit après leur départ de cette dernière ville, voici ce qui se passa :
Disons d'abord que chaque jour, en arrivant au lieu de la couchée, Roland prenait la valise qui contenait ses litres, ses lettres de recommandation et son or, et la montait luimême dans la chambre qu'il devait occuper, oii il l'enfermait dans le plus solide des meubles qui se trouvaient là.
Le vieux carrosse était remisé dans quelque grange , ou sous quelque hangar.
Or, le jour, ou plutôt la nuit dont il s'agit , Richard , vers les une heure du matin , quitta furtivement son lit , descendit, sans lumière et en étouffant le bruit de ses pas, l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée, ouvrit une fenêtre, sauta dans la cour et se dirigea au milieu des ténèbres \ers le hangar à moitié rempli de fagots sous lequel se trouvait la voiture.
Que fit-il là? nous ne saurions le dire , mais au bout de peu de minutes, il rentrait dans la maison et regagnait sa chambre sans avoir donné l'éveil à quelqu'un.
Une demi-heure après ce moment, le ciel se colorait d'une nuance pourpre, et cette clameur sinistre : au feu! retentissait soudain au milieu du silence de la nuit , troublant dans leur sommeil les habitants épouvantés.
C'est qu'en effet un violent incendie dévorait les fagots amoncelés sous le hangar, et par la même occasion le vieux carrosse du comte Roland.
On parvint à maîtriser les flammes et à les empêcher de gagner le corps de logis, mais voilà tout; déjà la voiture n'était plus qu'un monceau de cendres fumantes et de ferrements rougis dans le brasier.
Le comte Roland prit son parti le mieux du monde de cette mésaventure , et décida que le voyage ,. commencé en caresse s'achèverait à cheval.
En conséquence, il donna à son cocher la somme nécessaire pour regagner le château de Villarcy, ne jugeant point utile de s'embarrasser d'une troisième monture; puis il se procura des selles et des brides d'occasion , car il ne fallait pas songer à trouver du neuf dans cet endroit peu voisin de toute grande ville, et le lendemain, la précieuse valise ayant été attachée sur celui des chevaux que montait Roland , les deux compagnons se remirent en marche de grand malin.
Etre seul avec Roland , voilà précisément ce que voulait Richard.
A l'époque où se passe notre récit , la roule qui conduit de Lyon à Châion côtoyait, comme aujourd'hui , la Saône , au milieu des plus riantes campagnes.
De tous côtés de vastes prairies d'un vert d'émeraude , et semées de maisons blanches.
Çà et là de gracieux coteaux, coupés de bouquets d'arbres, et surmontés par les tourelles aiguës d'un grand nombre de châteaux.
Il était impossible, on le voit, d'imaginer un paysage plus enchanteur, et cependant le comte Roland n'y prétait qu'une attention infiniment médiocre.
Les chevaux, vigoureuses bêtes remplies d'ardeur, mais lourds carrossiers normands, avaient de rudes allures qui secouaient fort durement leurs cavaliers, habitués à monter les fins trotteurs du Limousin, race merveilleuse, moitié barbe moitié arabe, qui se perd de jour en jour davantage.
On était d'ailleurs au milieu du mois d'août. La chaleur était étouffante, et les voyageurs respiraient à pleins poumons la poussière de la route soulevée par de nombreux piétons.
— Vertudieu! dit tout à coup Roland, dont la fatigue et la mauvaise humeur étaient arrivées à leur comble, vertudieu ! il est impossible de continuer plus longtemps ainsi !
— Pourquoi cela, mon frère?
— Je suis brisé.
— Moi aussi, mais qu'y faire?
— Prendre un parti.
— Lequel?
— Acheter une autre voiture.
— Où la trouver?
— Le sais-je!...
— Et d'ailleurs, qui nous conduira, puisque vous avez renvoyé Jérôme?
— Tu as raison, et cependant nous ne pouvons pas achever ainsi notre voyage; la chaleur m'étouffe, la poussière m'étrangle, je suffoque, et j'offre de parier qu'il ne fait pas plus chaud en Afrique que sous les rayons de ce satané soleil.
— C'est vrai.
— Je ne me sens point capable d'arriver vivant jusqu'à Paris.
— Faut-il donc rester en route?
— Dans quelque méchante auberge!... ce serait réjouissant !
— J'ai une idée.
— Ah! ah! voyons un peu.
— Les journées sont brûlantes...
— Autant que l'incendie de ce matin...
— Et les nuits sont fraîches.
— Sans doute, mais la nuit, nous dormons.
— Voilà justement ce qu'il ne faut pas faire.
— Comment.
— Changeons nos heures de marche ; reposons-nous pendant qu'il fait chaud et voyageons la nuit.
— Tu as là, ma foi, une merveilleuse inspiration ! je t'en fais compliment, et nous la réaliserons dès demain.
— Quanta aujourd'hui, faisons de nécessité vertu, et poussons nos chevaux, pour arriver plus vite.
— Qu'il soit fait comme tu le dis ! Allons, un temps de galop ! Je déclare que nous nous arrêterons au premier village. Tant pis si nous faisons aujourd'hui moins de chemin que d'habitude. Nous regagnerons cela la nuit prochaine.
— Sans doute.
— Sais-tu que ce sera charmant de voyager le long de cette belle rivière, à la douce clarté des étoiles. Ce serait bien le cas de passer notre temps à rimer des sonnets, si nous étions poètes !
— La circonstance aidant, peut-être le deviendrons-nous !
Roland et Richard partirent au galop, et moins d'une demiheure après, ils atteignaient un petit village que les détours de la roule et un bouquet de bois leur avaient caché jusque-là.
Par bonheur, ce petit village avait une auberge passable. Les deux jeunes gens mirent pied à terre, et bieniôi le comte oublia ses passagères fatigues, devant un copieux repas, amplement arrosé de vieux vin de Volnay.
Malgré les instances de Roland, le Qls de Geneviève refusa de manger. 11 était souffrant, disait-il, et il se retira presque
immédiatement dans la chambre qu'on avait préparée pour Jui.
Là, au lieu de se jeler sur son lit pour se rc|ioscr, il s'assit iie*ant une petite iMe en sapin, faisant pariie du rustique ameublement de cette pièce, caclia son visage entre ses deux mains, et s'abima dans de sombres et profondes rdflexions, '
Quand il releva la lêle, on aurait pu voir sur son front contracté l'empreinte terrible, le sceau fatal, que jadis, sans douie, imprima le Seigneur au front iu premier assassin, de Gain, Ip fratricide!
Il était onze heures du soir.
Le comte Roland avait donné l'ordre au garçon de l'auberge de tenir les chevaux prûts, et de venir l'évoiller à cette heure.
On alla prévenir Richard.
Il étiit tout babillé et descendit aussitôt.
Sa pâleur était tellement livide, que Roland ne put s'empêcher de la remarquer, et lui dit:
— Tu souffres donc toujours, uion frère?
— Ce n'est rien, répondit Richard.
— Veux-tu que nous remettions notre départ à la nuit prochaine? du moms ainsi tu pourrais te reposer.
— Non, nonl fit vivement le fils de Geneviève, au contraire, parlons à l'instant, ce sera mon meilleur remède, le grand air me fera du bien.
— Puisque c'est ainsi, en route !
— En route! répéta Richard en montant à cheval.
Il est impossible à la plume de donner une idée du calme solennel et de la sérénité majestueuse de la nuit pendant laquelle se passèrent les événements qu'on va lire.
Il n'y avait pas un nuage au ciel, éclairé à l'horizon par le croissant de la lune naissante, et qui, de l'Orient à l'Occident, s'illuminait de myriades d'étoiles, brillant semis de paillettes d'or, sur un manteau de couleur so.nbre.
*La Sanne, semblable à un ruban d'argent, roulait ses tlots silencieux entre des ri\es de gazon.
La nature cl tes hommes, tout dormait.
Seulement, dans le lointain, on entendait par intervalles, faibles comme un soupir contenu, les notes d'un cor de chasse, qui murmurait une fanfare.
Depuis deux heures à peu près, le comte Roland et son compagnon marchaient en .silence et au pas , sans avoir rencontré un seul être vivant.
Le fils do Geneviève se tenait un peu en arrière, à une demi-longuour de cheval.
Ils arrivèrent à un endroit ou la route se bifurquait.
La voie principale tournait à droite jiour traverser un peut boifl.
A gauche, au contraire, un étroit sentier pratiqué dans la prairie suivait la lisière de ce môme bois, et rejoignait la grande roule à peu près.'i une demi-lieue de là.
Roland s'engagea dans le sentier.
Ils firent environ deux cents pas.
L'endroit où iU étaient parvenus se trouvait resserré entre un mur bas et croulant, à moitié tombé dans le fossé qui bordait le bois, et la rive de la Saône, élevée de huit ou dix pieds.
Rirhard s'nrrèla tout ^ coup.
— Mon frère, dii-il.
— Que voux-tu ? demanda le comto en le retournant.
— Je ernij que mon clio\al nsl blomé, il boite.
— Ah ! diable! fit Kuland, ce serait f&cheux! mais peut-
être est-cB pou de chose, un caillou dans le fer; il faut voir.
Et tout en parlant, il sauta à bis de sa monture.
Richard l'imiia et attacha la bride de son cheval k une Iranche d'arbre qui faisait saillie au-dessus du sentier.
Roland, do son côté, en avait fait autant.
— De quel pied l'as-tu senti faiblir? demanda-t-il.
— Du pied de devant, hors montoir.
Le comte se pencha et souleva l'avant-bras du cheval, dont il examina le sabot en connaisseur.
— Je no vois rien, dit-il, je ne sens même aucune chaleur dans le pied ; c'est peut-être de l'épaule qu'il boite.
Tandis que Roland parlait ainsi, Richard s'était glissé derrière lui.
Il tira de sa poitrine et sortit de sa gaine un petit couteau de chasse, long de huit pouces à peine, à la lame épaisse, triangulaire et alTilée.
Au moment où M. de ViUarcy allait se relever, il lui enfonça cette lame tout entière entre les deux épaules.
— On m'assassine ' au secours ! à moi, Richard ! cria le comte, q'ii tomba sur ses genoux et s'affaissa sur le dos.
C'est alors qu'il vit au-dessus de sa tée la figure pâle du tils de Geneviève, le regardant d'un air égaré, et tenant encore le couteau qu'il avait arraché de la plaie.
— Toi ! Richard! murmura-t-il. Oh!
Et il fit un effort pour se soulever, mais le s^ng coulait comme un ruisseau de son affreuse blessure; il uc put faire un mouvement.
Il cntr'ouvrit les lèvres et chercha à arliculep quelques mots.
Un flot de sang jaillit de sa bouche, ses yeux tourneront dans leur orbite, une convulsion faible fil tressaillir ses membres, et ce fut tout.
Il était mort.
Richard avait accompli la moitié de sa besogne, il se mit immédiatement à l'œuvre pour le reste.
D'abord, il lança au milieu de la rivière le couteau qui lui avait servi à consommer le meurtre.
Ensuite il visita soigneusement les poches de Roland, lui enleva ses bagues et ses bijoux, et le dépouilla de ses vêlements, dont il lit un paquet.
Il dessella le cheval que montait le comte, prit une des sangles, et s'en servit pour attacher une lourde pierre au pied droit du cadavre.
Cola l'ait, il .souleva dans ses bras le corps déjfi raidi, cl s'avançanl jusqu'au h.iul de la berge, le laissa tomber dans la Saône, dont l'eau calme et profonde se referma sur lui.
El les étoiles du ciel éclairaient cette scène de leur douce lueur, et les notes du cor de chasse, redisant sa fanfare, relcnlissaient toujours au loin comme le soupir d'une uui| d'amour.
Riihard n'en avait pas encore fini.
Il prit par la bride le cheval de Richard, et le fit reculer jusqu'à la rivo.
L\ il lui donna avec le mors une violente secousse.
Les pieds de derrière du pauvre animal glissèrent sur le talus rapide. Vainement, dans un suprême effort, il essaya de »o cramponner au sol , la terre friable s'éboulani sous chacun de SCS sabots ferrés, il roula jusqu'à la rivière en poussant un hennissement de douleur et d'effroi, et après avoir ballu l'eau pendant (|uel(|ucs instants, il disparut à son tour dans les llols.
Richard mil dans les fontes do sa selle les riches pistolets (lu comte, puis il amoncela quelques fragments de bois mort, y joignit les vêtomenis de sa victime ci y mil le fou.
Il descendit ensuite au bord do l'eau avec des précautions
If
infinies. Il lav4 pes mains ensanglantées et son visagft trompé de sueur, puis toute trace du crime ayant ainsi disparu , hors la mare de sang qui baignait le sol , mais que sécheraient les rayons du soleil naissant, il monta à clieval et partit au grand galop en criant d'une voix étoufTde, dans un élan de joie ll'roce :
— L'avenir est à moi ! — Roland de Villarcy est mort! vive Roland de Villarcy !
Les dernières paroles de Richard nécessitent une explication, quoique, sans aucun doute, tous nos lecteurs en aient compris le sens et la portée.
En effet, modifier violemment ce que h destinée avait fait et mal fait, selon lui, se substituer au comte assassiné, devenir en un mot Roland de Villarcy, tel avait été le but de Richard.
Et, si invraisemblable que puisse paraître un semblable résultat, les plans infâmes du fils de Geneviève devaient se voir cependant couronnés par un succès complet.
Ce succès s'expliquera d'ailleurs d'une façon que nous croyons satisfaisante pour ceux de nos lecteurs qui voudront bien, en parcourant le chapitre suivant, se rendre compte des moyens d'action qui se trouvaient à la disposition de Richard , et dont il sut faire usage avec la plus infernale habileté.
BICItARn.
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se transporter avec nous à Paris, trois semaines environ après le moment oij se passaient les faits que nous venons de raconter.
Nous y retrouverons Richard.
Il était possesseur de la précieuse valise renfermant les titres de noblesse, les titres de propriété et les lettres de recommandation de Roland.
Personne, excepté ceux qui avaient' connu le jeune comte, ne pouvait donc mettre en doute l'identité de Richard , et lui contester le nom qu'il avait pris.
Il fil un usage immédiat des lettres de recommandation, et fut accueilli partout comme devait l'être naturellement le représentant d'un beau nom et le possesseur d'une fortune magnifique.
Peu de jours après son arrivée, il écrivit au château de Villarcy qu'il venait d'avoir la douleur d'assister à l'agonie de Richard, son frère d'affection, mort la veille au soir dans ses bras, après une courte et douloureuse maladie.
Il s'étudia dans cette lettre à reproduire dune façon exacte l'écriture de Roland.
Cola lui fut d'autant plus facile que les deux jeunes gens ayant eu le môme maître dans leur enfance, il y avait dans leurs écritures une frappante analogie.
Puis, enfin, l'intendant auquel la lettre s'adressait n'était point grand clerc, et il serait tombé dans un piège moins habilement tendu.
La nouvelle de la mort de Richard passa du reste sans produire aucune sensation dans le pays. Nous savons qu'il n'avait pas de famille , et personne ne s'intéressait à lui.
Tout marchait au gré des désirs de Richard.
11 n'avait à craindre qu'un seul écucil, mais sur lequel
pouvait venir sombrer la barque de sa fortune.
C'était de se trouver un beau jour face à face avec quelqu'un des gentdsliomnies voisins de campage et compagnpns de plaisir de Roland.
Mais dans ce temps un voyage à Paris n'était point, comme de nos jours, une chose loule simple, et il pouvait fort bien se faire que le péril que nous venons de signaler ne devint jamais sérieux.
Cependant Richard prit ses précautions.
D'abord, et une fois qu'il eut été accueilli et reconnu par un certain nombre de grands seigneurs comme le véritable comte Roland de Villarcy, il n'eut plus que des rapports assez peu fréquents avec le monde dans lequel sa position sociale semblait le destiner à vivre.
Puis, comme il avait soif de plaisirs el de voluptés, il se lança à corps perdu dans cette bohème dorée de fils de famille en train de manger leur héritage en herbe, de chevaliers du lansquenet, de la basselte et du pharaon, moitié filous et moitié dupes de filles dOpéra, de femmes galantes, etc., etc., etc.
Richard ne manquait ni d'esprit ni de bravoure ; il avait de l'argent et n'hésitait point à le dépenser sans com|jter; il se fit donc une sorle de réputation pour ses bons mots, ses duols, ses prodigalités; mais ce renom de mauvais aloi ne dépassait guère le cercle de celte société équivoque dont il était un des héros.
Un jour il disparut, et pendant deux ans o» n'entendit plus parler de lui.
Voici ce qui lui était arrivé ;
Un certain soir, comme il était dans un brelan, en train de gagner quelques centaines de pistoles, il leva les yeux par hasard, et vit en face de lui, de l'autre côté de la table, quelqu'un qui le regardait fixement, dont l'aspect le déconcerta à un tel point qu'il changea soudain de figure, et fut au moment délaisser tomber ses cartes.
Cependant il vint à bout de faire assez bonne contenance, et l'on comprendra que ce ne dut point être sans peine, quand on saura qu'il avait reconnu, dans la personne qui l'examinait avec une si grande attention, le marquis de Boismorand, jeune gentilhomme du Dauphiné, un des amis les plus intimes de Roland de Villarcy.
Sitôt qu'il lui fut possible de quitter la partie sans affectation, il se leva, et, se faufilant au milieu des groupes, chercha à gagner une issue et à s'esquiver.
Mais au moment o(i il arrivait à la porte, il sentit une main se poser sur son épaule et une voix qu'il reconnut aussitôt lui dit avec un accent dauphinois incontestable :
— Eh ! non, mordioux ! je ne me trompo pas! c'est ma foi bien vous, naître Richard !
— Monsieur le marquis, j'ai l'honneur de vous saluer, répondit le jeune homme qui venait de prendre un parti.
— Je suis en vérité bien aise de vous voir, mon garçon ! fit M. de Bnismorand. Jo crois me souvenir vaguement avoir entendu dire à l'intendant de Villarcy que vous étiez mort, et j'ai grand plaisir à m'assurer par mes propres yeux du contraire.
— Monsieur le marquis est bien bon, et je l'en remercie.
— Il n'y a vraiment pas de quoi, d'autant que vous allez me rendre un service.
— Ce sera pour moi une précieuse faveur.
Tout en parlant , Richard avait amené son ir.lcrioculeur sur l'escalier , et le conduisait insensiblement jusqu'à la rue.
— De quel service voulez-vous parler, monsieur le marquis? reprit-il.
— Il s'agit de me dire à quelle heure il est possible de rencontrer chez lui votre mailre?
— Mon maure ! s'écria Richard, dont les joues s'empourprèrent et dont le regard étincela de colère.
— Je parle du comte Roland, continua Boismorand, sans remarquer l'émotion de Richard.
— Je n'ai pas de mallrc, monsieur le marquis, répondit ce dernier en s'efforçant de se contenir.
— Au fait, répliqua le provincial, j'aurais du deviner que vous n'étiez plus au service du comte, en voyant votre costume de gentilhomme, et la façon toute galante dont vous semiez tout à l'heure l'or sur les tapis verts! Savez-vous bien que vous avez presque des allures de seigneur !
— Vous trouvez, monsieur le marquis?
— Ma foi, oui! Peste! mon garçon, il parait que nous avons fait fortune à Paris.
— Peut-être bien !
— Tant mieux ! mais je vous dis là des balivernes , je ne sais pourquoi. Pouvez-vous répondre à ma question de tout à l'heure?
— J'ignore complètement que vous m'ayez fait une question.
— Je vous ai demandé à quelle heure je pourrais rencontrer le comte Roland. J'ai passé trois fois chez lui sans le trouver jamais.
— C'est là ce que vous voulez savoir?
— Oui.
Eh bien ! envoyez un laquais s'en inforhier : je ne suis
pas à vos ordres.
Richard et le marquis étaient alors à cent pas de la maison de jeu, en pleine rue et sous un réverbère.
— Savez-vous, maraud! s'écria M. de Boismorand, blessé du ton de Richard, savez-vous que vous me parlez avec une singulière impertinence!
Ah ! vous avez remarqué cela' répliqua le jeune homme
en ricanant.
— Sans doute !
— Et n'auricz-vous point aussi remarqué , monsieur le marquis, que je porte une épée?
— Oui, mordioux ! et je m'en étonne ! Une épée ! à vous! pourquoi faire?
— Pour corriger les insolents, monsieur le marquis!
— Vous dites?
Richard répéta sa phrase.
— Et quels .sont-ils ces insolents? demanda Boismorand.
— Vous d'abord !
— Mon cher garçon , vous êtes très-drôle , et je suis en vérité bien aise de ne pas avoir de canne sous la main , car je ne pourrais résister .au désir de vous la casser sur le dos.
Et moi, monsieur le marquis, je désire si vivement
vous enfoncer trois pouces de fer dans la poitrine , que je vais m'en passer la fantaisie.
Tout en parlant, Richard avait tiré son épée.
Un duel ! fit le gentilhomme en riant à gorge déployée.
Allons donc! est-ce que nous nous battons avec des espèces! Il
Ces derniers mots n'étaient pas prononcés, que Richard avait fouetté du bout de sa lame le visage du marquis, qui bondit de colère et se mit en garde, ouiiliaiil la qunliié do l'homme qui venait de l'insulter et ne voyant jilus que l'ou-
iragc.
Richard recula jusque dans une petite ruelle déserte où il attira son adversaire.
Là, les deux épées se croisèrent.
Le résultat de re combat est prévu.
Après une courte lutte, le marquis tomba frappé à mort,
et Richard, pour être bien sur d'en avoir à tout jamais fini avec cet homme qui pouvait le perdre, lui traversa deux fois la gorge de la pointe de son arme avant de se retirer.
Pourtant, cette aventure l'effraya pour l'avenir.
H ne savait point si le marquis était venu seul à Paris ; il tremblait de rencontrer sur sa route quelque autre geulilhommc dont il serait également connu, et, comme il ne conteslait point la valeur de cet axiome bien connu ;
« Qui s'expose au danger y périra ! u
il résolut de se soustraire au péril par une prompte fuite.
Eli conséquence , il emprunta une somme considérable sur les domaines de Villarcy; il acheta une. berline, envoya quérir des chevaux de poste, et partit pour l'Italie.
Il n'entre point dans le plan de ce récit de suivre Richard au milieu des mille aventures de ses voyages, qui durèrent deux ans.
Ce temps passé, il jugea qu'il pouvait, sans grand inconvénient, revenir à Paris, et là, il se lança de plus belle dans la vie folle et dissipée dont il avait doublement besoin.
Et ce n'est point sans raison que nous nous servons ici de ce mot : doublement.
Il fallait à Richard le fracas tumultueux de l'orgie, le bruil des verres qui se choquent et qui se brisent, la mousse du Champagne sur de blanches épaules, le cliquetis des dés qui tournent, le son provoquant de l'or qui roule, et la vue des caries qui tombent, et les baisers des filles d'amour; d'abord parce que tout cela était l'un des besoins principaux de sa nature ardente et sensuelle... mais ensuite, et surtout, parce que tout cela l'étourdissait, l'aidait à oublier, et qu'il cherchait par tous les moyens, bien souvent sans y parvenir, à oublier et à s'étourdir.
A mener cette vie, Richard, ou plutôt Roland de Villarcy (car à l'avenir nous lui donnerons seulement ce nom , sous lequel il était connu), ébrécha rapidement' sa fortune.
De folie en folie, d'emprunt en emprunt, il en arriva à avoir hypothéqué ses domaines pour une somme au moins égale à leur valeur, et il en fut réduit à vivre d'industrie.
11 s'en lira d'ailleurs à merveille. Personne ne soupçonna sa ruine. Le jeu, peut-être encore d'autres ressources clandestines et plus honteuses, lui permirent de ne rien retrancher à son faste et à sa dépense.
Il courut plus que jamais les ruelles et les iripols, et c'est dans l'un d'eux, comme nous l'avons déjà dit au commencement de ce livre, que le fils de Geneviève, devenu le comte Roland , avait fait la connaissance du marquis Hector de Coui-Kérieux, le héros de notre histoire.
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