‹ Le valet de chambre de RichelieuChapitre 7 sur 14 · UNE MORT ET CN MTSTÈRE · texte numérisé non relu

UNE MORT ET CN MTSTÈRE

Qu'elles fussent menteuses ou sincères, les affirmations du comte Roland avaient dissipé, nous le répétons, tous les soupçons de M. de Cout-Kéricux, et quelques circonstances qui se succédèrent à de courts intervalles vinrent le raffermir de plus en plus dans ses confiantes dispositions.

Ainsi, dès le lendemain, il ne manqua point de se présenter chez la marquise de Lormois, et celle dernière lui répéta d'une façon presque littérale, avec accompagnement des plus aimables réticences, les paroles flalleuses qu'il avait entendues la veille, de la bouche du comte Roland.

Ainsi encore, à partir de ce jour, la comlaitc de Diane avec lui fut soumise à des modifications très-sensibles et fort avantageuses.

Autant, jusqu'alors, elle avait semblé peu désireuse de laisser Hector lui parler librement de sa tendresse, autant au contraire elle multiplia les occasions de tendres téle-à-léte, et parut indulgente en écoutant le chapelet des paroles d'amour que le jeune homme égrenait à ses p'cds.

D'un autre côté, les visites du comte Roland devinrent infiniment rares, et parurent même cesser tout à fait.

Bref, quoiqu'il n'eut encore rien obtenu de décisif que quelques demi-aveux, fort voilés, le marquis de Coul-Kéricux n'enétîil pas moins au comble du bonheur.

Or, nos Icclcurs l'ont deviné sans doute, tout ce délicieux mirage d'amour charmant et da\cnir enchanteur n'était que le résultat de lune de» combinaisons du comte Roland, qui, voyant Ucclor sur la pl^lc do son intrigue avec Diane, avait, et non sans raison, supposé que le meilleur moyen de le dérouler complètement ('lait de lui donner le change on lui per?uadïDl k lui-même que la marquise commençait à l'aimer.

Cependant, M. de Villarcy, devenu, avec une facilité qui le surprit lui-môme, lamant enmplilement heureux do m.idame de Lormoii, n'eui pa» (duK'il atteint le but qu'il s'était proposé, qu'il vil tout A coup 1 horizon s'élargir devant lui, et que dans les lumineuses ténèbres de son esprit surgit un nouveau plan, d'une profondeur et d'une portue véritablement diaboliques.

Nous assisterons bientôt à la première mise en œuvre de

ce plan, dont il n'est point encore temps de faire connaître les bases et la trame.

Quant à H. de Lormois, insignifiant personnage, autour duquel se croisait l'inextricable réseau d'intrigues si diverses, il paraissait tout ignorer.

Ne voyait-il rien, en effet, possédant ainsi une très-large part de cette bienheureuse myopie, don que le ciel dans sa clémence fait à de si nombreux maris?

Ou bien, par insouciance et par philosophie, laissait-il volontairement à Diane une complète liberté d'action?

Voilà ce que nous ne pourrions et ne voudrions point décider.

Afin d'éviter de nouveaux hors-d'oenvre, qui viendraient fort mal à propos entraver la marche de notre récit, désormais rapide, c'est ici le heu, ce nous semble, de noter en quelques lignes un fait d'une certaine importance.

Le comte Roland possédait un valet de chambre, son âme damnée, son second lui -môme.

Ce valet s'appelait Champagne, du nom de la province où il était né; mais il faisait mentir énergiqucment le dicton railleur qui n'accorde aux Champenois qu'une dose infiniment restreinte d'esprit, d'astuce et de finesse.

Champagne, à bon droit célèbre parmi tous les v.ilcls de sac et de corde de la jeunesse rouée et blasée de cette époque, était l'une des contre-épreuves les plus parfaites du type illustre des Mascarilles cl des Crispins.

A lui seul il réunissait superlativemenî les vices de toutes sortes, dont ses confrères jouissaient isolément.

Il était joueur, à perdre ses chausses et son pourpoint, on à gagner avec des dés pipés l'âme de son prochain.

Menteur, à nier l'évidence et à soutenir à grand renfort de serments, devant les rayons du soleil, qu'il faisait noire nuit.

Ivrogne à vider un tonneau, mais supportant si bien le doux j lis de la treille, par excès d'habitude, qu'il ne tombait guère sous la table qu'à la vingt-sixième bouteille.

Libertin

le reste se devine.

Voleur, à se voler lui-môme, s'il ne trouvait nulle pari quL'lquc bourse égarée.

f Au demeurant, le meilleur fils du monde, s

Comme l'avait dit Scarron d'un de ses acolytes.

Champagne, avec tous ces défauts, ou si l'on vent, lentes ces perfections (cela dépend de la manière d'envisager la cUosc). était fait pour le comte Roland, comme le comte Roland était fail pour lui.

Ce n était pas là une alliance imparfaite comme celle de Sijanarelle ol de don Juan. C'était un tout homogène et indissoluble, celait mieux, sans contredit, que MiphislophéUt et Fausl.

Donc, Champagne, autant pour obéir à son maître que pour suivre ses propres instincts, fit à Maricllc, la jolie camérisle de la marquise Diane, une cour clandestine mais entreprenante.

Nous ne savons, d'ailleurs, «'il fut favorisé aussi vile et aussi romplélcmeul que le comte, mais ce que nous pouvons aflirincr, c'est que la gcnlille soubrette prit sur le valet fripon une influence plus grande qu'il n'eUl voulu l'avouer.

Celle inducnce devait avoir dans l'avenir d'importantes conséquences.

El certes, après le beau trait que nous venons de commettre, nous espérons que nul de nos lecteurs (si tant est que ce pluriel ne soit pOinl une fallacieuse hyperbole), nous espérons que nul de nos lecteurs ne noua accusera de délayer notre prose et de tirer à la page (style d'éditeurs et d'hommes de lettres), car enfin, n'avions-nous pas une charmanlc occasion d'écrire ici tout un chapitre, façon Marivaux, on façon Beaumarchais , à propos des amours peu candides d'un Mascarille et d'une Lisette?

Nous préférons nous abstenir.

C'est cinq ou six louis que nous perdons!

Nous ne les regretterons point, ô lecteurs! si vous savez apprécier, comme il convient, ce sacrifice !

^eu de jours après son explication si satisfaisante avec le comte Roland, Hector, au moment où il se disposait à sortir pour all'îr faire à madame de Lormois sa visite accouluœée, vit enircr chez lui un grand laquais tout effaré.

Ce laquais était des gens de M. de Cardillac.

Hector, depuis qu'il s'était épris pour la marquise Diane d'une passion violente, avait singulièrement négligé son oncle le commandeur; il se hàla donc de demander au valet qu'il reconnut aussitôt :

— Qu'y a-l-il. Comtois, et pourquoi cette figure bouleversée? serait-il arrivé quelque chose à mon oncle?

— Ah! monsieur le marquis! monsieur le marquis... El le valet ne put continuer.

— Mais parlez donc, Comtois! au nom du ciel, parlez donc!

— C'esl que voyez-vous , monsieur le marquis, c'est si terrible, si inattendu... votre excellent oncle, mon bon maître...

— Vous rao faites mourir! Est-il blessé? malade?

— Il esl à l'agonie ! I

— A l'agonie! ! !

— Hélas! oui, monsieur le marquis! et le médecin en désespère !

— Mais, c'est impossible, Comtois ! tous exagérez le mal....

— Plût au ciel !

— Mon oncle, malgré son âge, jouissait, jusqu'à ce jour, d'une santé florissante.

— Vous avez bien raison, monsieur le marquis , il y a quelques heures encore, votre excellent oncle se portait comme vous et moi...

— Eh bien?

— Eh bien! il a passé sa soirée d'hier à jouer au revcrsi avec M. le vicomte de Confians, et M. le chevalier d'Essonne, et M. le baron deQuingey; il était mémo de très-joyeuse humeur. — Sur les onze heures, il a soupe de fort bon appétit, d'un consommé et d'une aile de perdrix à la gelée, et s'est mis au lit frais et dispos...

— De grâce, Comtois, abrégez ces détails et arrivez au fait! Vous voyez bien que je suis sur des charbons ardents !

— J'abrège, monsieur le marquis, j'abrège... Le fait est que, vers les trois heures du malin, je fus réveillé par le bruit de la sonnette de M. le commandeur; je courus ù sa chambre, sans prendre, pour ainsi dire, le temps de me vêtir, et je le vis à la lueur de la lampe de nuit, paie comme un mort, avec quelque chose do renversé dans les traits et un regard qui me Ci peur.

« — Monsieur a besoin de moi? deraandai-je.

« — Comtois, je me sens bien mal, me répondit votre oncle.

« Je l'interrogeai sur sa maladie, et il me dit qu'il rcsscn* tait dans les jambes un froid glacial, noc sorte d'engourdis* sèment qui n onlait, montait sans cesse , mais lentement et qui menaçait d'envahir bientôt la poitrine et le cœur.

« Je lui tâtai les pieds, on aurait dit un morceau de glace. J'essayai de les réch.iuffer ; rien n'y faisait. Alors, je m'épouvantai, j'éveillai toute la maison, el j'envo',ai quérir les médecins, qui déclarèrent que c'était une paralysie complète, et que si l'on ne parvenait pas à l'arrêter, voire excellent oncle n'avait plus que quelques heures à vivre... »

— El qu'a-t-on fait. Comtois? qu'a-l-on essayé? s'écria M. de Cout-Kérieux, sincèrement ému et affligé des nouvelles qu'il apprenait.

— On a tout tenté, monsieur le marquis, et sans obtenir le moindre résultat. La matinée entière s'est écoulée en essais infructueux. Les synapismes brûlants, la saignée au pied, n'ont point amené d'amélioration dans l'état du malade. La paralysie monte lentement, votre excellent oncle souffre beaucoup, car sa figure se décompose de plus en plus; mais il a gardé toute sa raison, et son e.sprit est aussi sain et aussi lucide qu'il l'a jamais été. Il y a une heure à peu près que M. le commandeur, s'adressant à l'un des médecins qui se trouvaient au chevet de son lit, lui dit :

« — Docteur, voulez-vous me promettre de répondre avec une complète franchise à la question que je vais vous faire?

it — Je vous le promets, a répliqué le médecin.

« — Quelle que soit cette question?

K — Quelle qu'elle soit.

^ — Jurez-le-moi sur voire honneur?

1 — Sur mon honneur, je vous le jure.

n — Eh bien! docteur, y a-t-il encore quelque espoir?

« Le docteur hésita.

« — Vous avez promis et vous aveï juré, répéta votre oncle, dites-moi donc, puisque je vous le demande, s'il y a encore quelque espoir?

• — Aucun, fit le docteur.

« Cette réponse ne parut point ni étonner, ni môme émouvoir mon excellent maître; il poursuivit du même ton :

t — Quand mourrai-je?

it — Quand la paralysie aura atteint la région du cœur.

« — El combien de temps raeltra-t-elle pour en arriver là?

» Le médecin posa la main sur la poitrine de votre oncle, el regarda sa montre.

« — Trois heures, répondit-il.

rt — Merci, docteur ! Je suis bien aise de savoir à quoi m'en tenir. Puisque j'ai encore trois heures à vivre, je liens à ce qu'elles soient bien remplies.

€ Je pleurais dans iin coin de la chambre ; mon bon maître se tourna de mon côté cl me dil :

n — Allons, Comtois, à q'^oi bon se désoler? un peu plus tôt ou un peu plus lard, ne faut-il pas toujours en arriver U? Approche-toi de mon lit, j'ai quelques ordres à te donner.

• J'obéis tout eu sanglotant, el votre excellent oncle m'enjoignit d'envoyer à l'instant même quérir un notaire pour dicter son leslan\enl, el de venir moi-môme vous chercher au plus tôt.

— Voilà ma triste mission remplie, monsieur le marquis. Le carrosse esl en bas, vousplail-il de partir?

Peu d'instants après la conversation que nous venons de rapporter, M. de Cout-Kiîncux mettait pied à terre dans la cour du petit liôtel de la rue de Babylone, hôtel que le commandeur occupait tout entier.

Hector traversa une enfilade de pièces fort luxueuses, pleines de domestiques dont l'attitude exprimait l'inquiétude et le chagrin, et il arriva à la chambre à coucher de M. de Cardillac, sorte de sanctuaire soigneusement formiî d'Iiabitude à tous les profanes, et dans laquelle, lui-même, neveu du maître de la maison, n'diait entré que très-rarement.

Celle chambre, ou plutôt ce boudoir, mérite, sans contredit, les honneurs dune description de quelques lignes.

Les murailles étaient tendues d'une étoffe de soie d'un jaune pâle, semée de guirlandes de fleurs qui dessinaient sur la tenture un grand nombre de panneaux.

Chacun de ces panneaux contenait un médaillon ovale merveilleusement encadré, et dont les peintures, fort recommandables sous le rapport artistique . l'étaient infiniment moins au point de vue de la morale.

C'est assez dire que les sujets les plus anacréontiques do la mythologie avaient été reproduits avec une hardiesse, un fini de détails et une perfection voluptueuse et nullement gazée, qui damr.il le pion aux plus vives licences de l'Art d'aimer, des Métamorphoses d'Ovide et des poésies légères de Tibulle et d'Anacréon.

C'était une odyssée complète des fêles lubriques de Paphos, des étranges orgies d'Amalhonte. et Vénus, la lorettc olympienne, y brillait en plus d'un endroit par le décolleté de ses amours.

Mais ce musée cynique n'était point, à beaucoup près, ce qui devait le mieux attirer les regards surpris, dans cette chambre à coucher de vieillard.

De chaque côté de la cheminée, deux grands cadres renfermaient chacun une cinquantaine de petits portraits; ceuxci en buste, ceux-là en pied, portraits de femmes, toutes jeunes et jolies , quelques-unes d'une très-remarquable beauté.

Ces femmes, assises ou couchées, brunes ou blondes, coquettes ou langoureuses, tendres ou hautaines, n'étaient vêtues que de leur chasteté.

C'était peu.

Au-dessous de chaque portrait , il y avait un nom ; un nom écrit en toutes lettres sur un petit cartouche en ivoire.

Ces deux cadres, on l'a deviné déjà sans doute, étaient une sorte de catalogue iconologique des principales maîtresses de M. de Cardillac.

On eût trouvé là des duchesses et des griscttes, des femmes du monde et des filles du peuple. La petite bourgeoise y trônait à côté de la danseuse en renom, l'aristocratie de la beauté élanl la seule admise dans les archives galantes du galant commandeur.

Deux ou trois de ces portraits avaient les yeux crevés.

C'était ceux des pauvres femmes à qui le commandeur ne pouvait pardonner d'avoir élé infidèles les premières !

Qu'on se figure maintenant, dans cette chambre tout imprégnée de senteurs enivrantes, sous les rideaux brodés d'un lit mcrTeilleuscmcnt élégant, au milieu des dentelles, des courtes-poinlcscl des oreillers, la figure décomposée de M. de Cardillac expirant.

Le contraste était terrible, élrange, cflrayanl mémo.

Le commandeur, adossé à deux ou trois coussins placés sous SCS épaules, presque assis dans son lit par conséquent, se tenait immobile.

Il avait exigé qu'on le roiffilt ol qu'on lui mil du rouge; mais ce rouge, maladroitement placé par In main tremblante

de l'un de ses valets de chambre, faisait tache sur les joues au lieu d'imiter les couleurs de la vie.

Un mouvement convulsif agitait les lèvres pendantes du malade.

Les yeux seuls avaient conservé toute leur vivacité , toute l'expression et toute la mobilité de leur regard.

Ce vieux roué sceptique, libertin sans âme, mais charmant de formes, expirant sous le fard et les dentelles, nous semble personnifier, d'une façon assez exacte, l'agonie du iTiii'' siècle.

Un médecin se tenait debout vers le chevet du lit.

Au milieu de la chambre, un homme maigre, tout vêtu de noir, écrivait sur une immense feuille de papier.

C'était le notaire minutant le testament.

Au moment où Hector entra dans la chambre de son oncle, M. de Cardillac fit un mouvement, tendit la main au jeune homme et lui dit d'une voix fort calme, mais coupée d'instant en instant par un hoquet sinistre :

— Ma foi, mon garçon, je suis bien aise de te voir. Tu arrives à propos, et j'avais grand'peur que Comtois, ne te rencontrant point dans ton logis, ne put le trouver assez tôt pour l'amener ici, moi vivant... Cependant, ajouta le commandeur avec une sorte de sourire, je lui avais recommandé, en cas d'absence de ta part, de loucher à l'hôtel Lormois, où je soupçonnais fort que lu pourrais être... Enfin, le voilà et tout est pour le mieux... Dis-moi adieu, mon garçon, dis-moi adieu!

— Oh ! mon oncle ! mon bon oncle ! dit Hector en pleurant; mais ce n'est pas possible! il y a des ressources... il y a de l'espoir... Vous vivrez... longtemps...

— Docteur, quelle heure est-il? demanda M. de Cardillac en interrompant le marquis de Cout-Kérieux.

— li est deux heures, répondit le médecin.

— Hector, mon garçon, dit alors le malade, je vivrai ciiiq quarts d'heure, pas une minute de plus : voilà mon éternité ; prends-en donc ton parti, puisque rien ne peut l'empêcher.

Hector saisit la main de son oncle et la couvrit de larmes amères.

— Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça ! qu'est-ce que ça signifie? s'écria le commandeur. Voilà que lu le désoles comme un enfant! Ah! certes, il fallait arriver à mon âge pour voir un neveu si chagrin de la mort d'un oncle donl il est le légataire universel! car je te laisse tout, mon garçon, meubles et immeubles, et mes économies, et ma bibliothèque, cl mon cuisinier, et ma cave, qui par parenthèse n'esl point à dédaigner!

Hector no put répondre.

— Allons donc! continua M. do Cardillac. allons donc! Du désespoir, quand je suis si calme ! Mais, mon ami, je pars au bon moment, la vie pour moi maintenant est comme une orange dont j'ai sucé tout le jus cl donl je rejette l'écorce. Que m'a-t-il manqué pour être heureux? rien. Le hasard avait mis tous les biens de la terre à ma disposition, cl j'ai su largement m'en servir. La table et l'amour, voilà le bonheur en ce monde. Les jolies femmes cl les meilleurs vins ne m'ont jamais manqué; voici que mon estomac devient diflicile, cl quant au reste, ah ! mon ami I je me faisais singulièrcmcnl pitié d.ins ces derniers temps en me souvenant du ])assé ! Les infirmités allaient venir. C'est un acte de bon sens et d'esprit de ma pari d'éviter la goutte, les rhumatismes, les asthmes, la gravelle, toutes ces misères, enfin, qui fondent sur les vieux podagres. Je m'en vais de la vie au moment précis où toutes les jouissances de la vie s'en al-

laient de moi... Ne te désole donc point, mon ami, car je suis enchanté et tout est pour le mieux, je te le répète, dans le meilleur des mondes !

Tandis que le commandeur parlait ainsi d'un ton léger, comme au milieu d'une conversation de salon, Hector revoyait, par le souvenir, la mort si digne et si solennelle de son père , le marquis de Coul-Kérieux , dont les paroles étaient nobles et graves, dont les pensées étaient hautes et sévères, comme il convient dans un moment suprême. '

Et, malgré lui, il s'étonnait, il s'affligeait de l'extrême dissemblance de CCS deux agonies.

Il fit sur lui-même un violent effort, et dit d'une voix qu'il cherchait vainement à rendre ferme et distincte :

— Mon oncle... mon oncle... ne voulez-vous pas... voir... un prêtre'/...

— Un prêtre? demanda M. de Cardillac, pourquoi faire '?

— Mais... répondit le jeune homme, singulièrement déconcerté par cette réponse étrange, ne pensez-vous donc pas... qu'il est temps de songer à... votre âme?...

— Mon âme! répliqua le commandeur avec un rire sardonique que lui eût envié Voltaire. Mon âme, répéta-t-il, allons donc, mon ami ! tu divagues. Te figures-tu donc que, parce que je n'ai plus que trois quarts d'heure à vivre, je vais ajouter foi à tout ce qui, dans ma vie, m'a paru faux et ridicule! J'aurais cru que tu méjugeais mieux! Ai-je peur de l'enfer, par hasard? L'enfer ! qu'est-ce donc? Le Tartare sous un autre nom. Pluton est devenu Satan, voilà tout! Contes fort propres, je l'avoue, à endormir les petits enfants; mais dont, pour ma part, je m'inquiète comme de cela ! Et, puis, dans tous les cas, n'ai-je pas ma croix de Malte pour me proléger ! Un commandeur damné! vive Dieu! j'aimerais à le voir, pour la rareté du fait, et si cela était, je viendrais la nuit prochaine, mon garçon, te le dire à l'oreille, pour que tu le fasses répéter dans les Nouvelles à la main I

Anéanti , muet de stupeur, Hector écoutait ces lugubres blasphèmes, et c'était une chose terriWe que ces paroles impies sortant de ces lèvres presque glacées déjà par le doigt de la mort.

— Le froid monte ! le froid monte, reprit M. de Cardillac ; il n'est plus qu'à dix lignes du cœur; laissez-moi terminer mon testament, car je veux qu'il soit bien en règle... dans ton intérêt, mon garçon.

M. de Cardillac, nous le savons , instituait Hector son légataire universel, et le chargeait de distribuer divers legs importants à ses domestiques et à quelques anciennes maîtresses.

C'était tout.

La minute de l'acte terminée par le notaire, il signa.

— Adieu, mon garçon ! s'écria-t-il en laissant retomber la plume dont il venait de se servir et en posant la main sur son cœur. Le froid est là, tout est fini... je vais donc savoir... ce qu'il... y a... là... bas...

Et son geste indiquait l'espace.

Soudain tout son corps se raidit.

Un cri d'épouvantable angoisse s'échappa de sa gorge. Son regard, devenu fixe et vitreux, exprima une indicible terreur.

Il était mort.

Mais au moment oîi l'âme brisait les liens charnels, au moment oii l'œil de l'esprit s'ouvrait sur l'autre monde... qu'avait-il entrevu?

Par le fait de cet héritage, dont l'importance était considérable, le marquis Hector se trouva tout d'un coup plus riche qu'il ne l'était avant d'avoir joué, perdu, compromis sa fortune et hypothéqué ses domaines.

Disons à sa louange que le premier usage qu'il fil de ces richesses nouvelles fut de régler ses comptes avec Eléazar, l'usurier, et de retirer ses lettres de change en les soldant intégralement.

Il rentra par conséquent en possession des titres de propriété de la seigneurie de Cout-Kérieux, à sa grande satisfaction, et surtout à la joie profonde du bon Chrysostome Perilus, qui s'écria en levant les mains vers le ciel, et en paraphrasant les paroles du vieillard Siméon :

— Maintenant je puis mourir, et je mourrai avec joie, puisqu'il m'a été donné de voir M. le marquis redevenu possesseur des domaines de ses ancêtres !

Sitôt après avoir réglé ses affaires d'intérêt, Hector, qui avait pris le grand deuil, dut s'abstenir pendant un certain temps, non-seulement de paraître dans les lieux publics, mais encore de sortir de chez lui.

A cette époque, l'étiquette était rigoureuse. La mort semblait chose grave, et on ne la traitait point, comme de nos jours, légèrement et en plaisantant.

Un soir, trois semaines environ après la mort du commandeur, le valet de chambre d'Hector lui remit deux billets qui venaient d'être apportés à l'hôtel, presque en même temps.

L'un deux était renfermé sous une enveloppe élégante et satinée, exhalant un parfum des plus aristocratiques.

Les pattes de mouches de sa suscriplion révélaient une main de femme.

11 avait été apporté par un valet de pied de madame la marquise de Lormois.

Hector brisa vivement le cachet de cire blanche, splendidement armorié, et lut les lignes suivantes avec un ravisse-. ment contenu :

« Nous partons demain, M. de Lormois et moi, pour notre terre de Touraine.

« Ne viendrez-vous point bientôt nous y voir et passer quelque temps avec nous ?

'< Nous vous désirons, et nous vous espérons tous deux.

« Dune. »

Le second billet, écrit sur du papier grisâtre, et fort grossièrement plié, avait été laissé chez le concierge du marquis par une femme qui semblait jeune, quoiqu'elle cachât sous un long mantelet à capuchon sa taille et sa figure.

Il ne contenait que ces deux mots, tracés par une main inconnue :

Prenez garce ! ! !

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