‹ Le valet de chambre de RichelieuChapitre 8 sur 14 · LES PIÈGES · texte numérisé non relu

LES PIÈGES

IB CBilEAO DE lOBMOlS.

Le lendemain, d'assez bonne heure, Hector monta en voiture cl se fil conduire à 1 hôlcl Lormois.

Le suisse lui confirma ce qu'il avait appris par le billet de la veille au soir, c'esl-à-dire le départ de la marquise.

M. et madame de Lormois s'étaient rais en route à cinq heures du malin.

En quiiiaut la rue des Tournelles, M. de Cotit-Kérieux donna l'ordre de loucher chez le comte Roland.

Il le trouva faisant des préparatifs de départ.

— Tu quilles Paris? lui demanda-l-il.

~- Ma foi ! oui, Paris, dans ce moment, est triste comme un cnlerrcment, je vais voyager pendant quelques mois,

— Et où vas-tu?

— Dans les Pyrénées.

— Pourquoi faire?

Pour y tuer des coqs de bruyères. Veux-tu venir avec

moi?

— Je ne le puis.

— Qu'est-ce qui l'en enopêehe? Ce serait un charmant voyage...

— Oui, sans doute... mais...

— Slais, quoi?

Je compte incessamment quitter Pari» moi-môme, et

prendre une direction toute différente,

— Laquelle?

Celle de la Touraine. Je dois passer quelque temps

dans les terres de la marquise de Lormois.

— Tu l'aimes donc toujours, la marquise?

— Plus que jamais!

— Dravo ! Sais-tu que les Gnlaor, les Amadis des Gaulen et autres chevaliers errants, aussi constants que valeureux, n'étaient auprès de loi que de bien piètre» sires cl des amoureux bien légers !

llocior n» répondit à celle épigrammatiquo louange quo par un sourire.

— Au moins, je suppose, reprit le comte de Villarcy, que lu dois éirc maintenant du dernier bien avec la marquise...

M. de Cout-Kérieux conlinuft * garder le silence. Roland le regarda d'un air un peu moqueur.

— Est-ce que je me trompe? poursuivit-Il, et serais-tu, comme par le passé , au régime peu substantiel des amours platoniques?

— Li discrétion me ferme la bouche ! répondit Hector, chez qui l'amour-proprc parla plus haut que la sincérité, et qui, ne voulant pas mentir, voulut bien cependant laisser supposer uu mcusongc.

— Je comprends, fit le comte ; mais, verludieu, mon cher marquis, permets-moi de te dire qu'entre amis la discrétion n'est pas de mise, sans compter qu'elle n'est plus de mode, en quelque circonstance que ce soit. Cela sent la province en diable !

— Je le sais à merveille.

— Ce qui ne t'empêche pas de vouloir mourir, sous ce rapport, dans l'impénilence finale... Enfin, chacun agit comme il l'entend. Tu as ta manière de voir, j'ai la mienne... gardons-les.

— Je crois que c'est le plus sage.

— Encore une question cependant; mais lu n'y répondras que si tu le veux.

— Voyons cette question...

— Comment le mari prend-il la chose?

— Le mieux du monde. Il ne se doute de rien.

— Cela devait être, ils sont tous ainsi ! c'est une véritable grâce d'étal. Ah ! mon cher, ne nous marions jamais 1

— Comment, tu crois que du moment où l'on est marié, l'on est en même temps et par la force des choses...

— Ce que Molière a fort crûment appelé par son nom,

— Précisément.

— Oui, sans doute.

— Sans exceptions?

— Sans exceptions.., autrement, on est bien à plaindre.

— Qu'est-ce que tu dis donc là? A plaindre de n'tlr» point ?...

— Non pas de n'itre point... ce que tu sais, mais bien d'être propriétaire d'une femme asseï laide et assez revéche pour qu'aucun de nos amis n'en veuille, et Dieu sait ce qu'elle doit réunir pour cela de laideur et d'humeur fâcheuse, car c'est un piquant ragoût que l'amour, quand l'adultère l'assaisonne !

L'entretien continua quelques msianls sur ce ton plus que léger, puis les deux amis se séparèrent.

Trois jours après, une chaise de poste, alleléc de quatre vigoureux chevaux, entraînait le marquis de Cout-Kérieux sur la grande route de Touraine.

H était à peu près dix heures du malin quand Hector, qui avait voyagé jour cl nuit, vil ses postillons pror.<lro un chemin de traverse qui conduisait au cliAleau de Lormois.

Au bout de trois quarts d'heure de marche, la voilure s'arrêta devant la haute et massive grille du parc.

Le chiffre cl l'éousson des marquis de Lormois couronnaient les lances dorées de cette grille.

A droite cl à gauche de l'cutrécdoux petits bâtiments disposés en forme de pavillons ser> aient de logis au concierge et aux gardes-chasse.

DE RICnELIEU.

te valet de chambre d'Hector descendit du sidge de la chaise de poste et sonna.

Un grand et gros suisse, galonné et armorié, apparut aussitôt sur le seuil de sa loge, ouvrit la porte à deux battants, et la voilure passa.

Hedor, dont le cœiir battait de joie et d'ivresse, à l'idée seule qu'il allait revoir la femme qu'il aimait, vivre sous son toit, respirer le même air qu'elle, voulut, comme il convient à un amant bien épris, se recueillir diins cette pensée, et donna l'ordre de traverser le parc au pas des chevaux.

Puis, il s'enl'onça dans un coin de sa chaise et livra son ftme à toutes les rêveries langoureuses, ù toutes les imaginations passionnées, à tous les mirages, à tous les prestiges, à toutes les fantasmagories de l'amour.

Un son vague qui vint tout à coup mourir à ses oreilles l'arracha au monde fantastique dans lequel il vivait depuis quelques instants.

Il écouta.

Le vent qui bruissait dans les arbres lui apporta de lointains accords dans lesquels il reconnut des fragments de fanfares.

Par instant, un aboiement de chien arrivait aussi jusqu'à lui, isolé, strident et rauque ; puis, avec une nouvelle bouffée de vent, lui venait, affaiblie, la grande voix de toute la meute.

La distance donnait un caractère d'êtrangeté à celle musique lointaine, qui, tantôt s'évanouissait comme le dernier soupir d'une harpe éolienne, tantôt lançait plus rapprochée ses sons rapides et vibrants, ainsi qu'une fusée mélodieuse.

Soudain ces voix et ces fanfares s'élevèrent toutes ensemble comme un crescendo triomphant.

Les chiens hurlèrent leur chant de Victoire; les trompes jetèrent au ciel un dernier et éclatant hallali; puis, tout 86 tut.

M. de Cout-Kérieux supposa que oes accords annonçaient la fin de la chasse.

Il ne se trompait pas.

Le silence, du reste, ne fut pas de longue durée.

La chaise de poste d'Hector continuait à suivre lentement l'avenue. Tout à coup, non loin de li, et dans un sentier latéral , retentit de nouveau une fanfare éclatante. A celle fanfare succéda une voix mâle et sonore qui chantait sur un air de chasse un couplet qu'Hector ne put entendre. Une seconde fanfare termina ce couplet.

Après un instant de silence, coupé par quelques aboiements de chiens, la voix reprit plus rapprochée :

« L'étoile de Vénus, au ciel qui se colore,

Blaiicliit, Elle veut du mutin qui n;iU avec l'aurore,

Fraîchit; Le lugubre hibou de la tour mal hantée

S'est tu.

Et le bois est dt'jà , par la meute agitée,

Battu, u

Après une nouvelle fanfare, après un nouveau silence, la voix reprit plus près encore :

a Avant le jour, quittant ta couche et ta compagne,

Chasseur, Sens battre de plaisir, en courant la campagne

Ton cœnr.

Entends le chant d'amour de la caille nomade.

Et vois Le pas da sanglier, qui devant toi s'évade

Ou boi:)... I

Comme ce couplet finissait, huit ou dix chiens de haute taille débouchèrent dans l'avenue , suivis d'un piqueur qui

tantôt les appelait par leurs noms, tanlôl fai.sait claquer son fouet à leurs oreilles, pour calmer, par la crainte d'une correction, leur ardeur parfois imlocile.

Dix minutes après, M. de Lormois, en costume do chasse et la cravache à la main , arrivait à cheval à la portière du carrosse et souhaitait la bienvenue à Hector de la façon la plus cordiale.

En cet endroit la route tournait, et le château de Lormoi?, masqué jusqu'alors par des massifs épais, se dâ\oilait complètement.

Ce château consistait en un vaste pavillon carré, flanqué d'une lourcllo ronde à chacun de ses angles.

Le loit principal éiait d'une hauteur excessive ainsi que les clochetons qui coiffaient les tourelles.

Clochetons et toits étaient couronnés par do gigantesques girouettes armoriées.

Des cordons de pierre vermiculées, dans le gOOl d8 18 renaissance, formaient les corniches de l'édillce et dessinaient de larges panneaux sur les revêtements de la maçon-» nerie.

Les couronnements sculptés des perles, des fenêtres et môme des mansardes, étaient dans le même style.

Ces bâtiments formaient le centre d'une terrasse fort lar^e.

Un perron de huit marches conduisait de celte terrasse a l'entrée principale, ouvrant sur un vestibule immense, dalli* de pierres polies, alternativement blanches et noires.

On descendait aux jardins par deux larges escaliers de pierre, disposés en fer à cheval et ornés de statues mythologiques, jadis blanches, mais dont la pluie, les brouillards et surtout l'indiscrétion des oiseaux avalent singulièrement compromis la nuance.

Les jardins, dessinés dans le goilt de l'époque par un élève de Le Nôtre, montraient avec orgueil une profusion de bassins, de jets d'eau, d'ifs taillés d'une façon ingénieuse, de labyrinthes, de quinconces, de galants bosquets, de grottes sombres et de charmilles touffues et mystérieuses.

Us joignaient le parc, lequel n'avait pas moins de trois lieues de tour, et était enlièrement environné do murs, percés seulement çà et là de quelques portes et sauts de loups qui donnaient sur la campagne.

Des allées, ou plutôt des roules larges et ombreuses les sillonnaient dans tous les sens. Les cerfs et les chevreuils y vivaient par bandes nombreuses, et presque toujours y jouissaient d'une paix profonde , excepté pendant les très-rares séjours du marquis de Lormois, qui ne manquait point alors de s'y donner le plaisir d'une chasse quasi-royale.

Une avenue longue et sinueuse, plantée de chênes et d'ormes séculaires (celle dans laquelle nous avons rencontré le marquis de Coul-Kéneux), conduisait, à travers les bois, du château à la grille du parc.

Les écuries, les selleries, les communs, la faisanderie, les chenils et tous les autres bâtiments de service étaient situés derrière le corps de logis, dans cette partie de la plate-formé opposée aux jardins et à la terrasse.

Les voitures et les chevaux décrivaient un demi-cercle autour du château pour venir stationner devant le perron.

M. de Cout-Kérieux. en mettant pied à terre, monta tout d'abord dans l'apparlement qui lui était destiné; et échangea ses Tétemcnts de voyageur contre un costume des plus galants, et qui n'eût point été déplacé dans la grande allée de Versailles.

C'était d'abord une veste de taffetas blanc brodée en argent, et sur laquelle nouaient négligemment les dentelles de Malines d'un jabot magnifique.

■ L'habit était de velours grenat, brodé en or avec une richesse singulière.

Une culoUo de taffetas, blanche comme la veste, des bas de soie dessinant une jambe nerveuse et bien prise, des souliers à talons rouges et une fif)6c de cérémonie complétaient la toilette de M. de Cout-Kéricux.

Hector descendit au salon.

Diane n'était point encore rentrée d'une promenade qu'elle faisait dans le parc, et noire héros eut tout le temps d'examiner la pièce dans laquelle il se trouvait.

C'était un vaste salon, occupant en largeur et en profondeur la moitié du rez-de-chaussée, et prenant jour sur la terrasse par cinq hautes et larges croisées.

Ce salon avait dans son aspect quelque chose de triste et de solennel, malgré les flots de lumière qui jaillissaient par de nombreuses ouvertures sur son parquet brillant. Celle impression tenait sans doute à la teinte sombre des boiseries de chêne aux panneaux sculptés dont le temps avait à la longue noirci et pour ainsi dire vernissé les moulures.

Un effet semblable avait eu lieu pour les tableaux enchâssés de distance en distance, dans de riches cadres un peu ternis.

Ces tableaux reproduisaient la longue série des ancêtres du châtelain, depuis le premier Lormois, dont l'existence à demi fabuleuse se perdait dans les brumes du moyen âge, jusqu'au marquis alors vivant et dernier représentant de sa race, puisque Diane ne lui donnait pas d'enfant.

Ils étaient là, tous ces gentilshommes du temps passé.

C'était un pêle-mêle de barbes rudes et de moustaches rousses, de faucons sur le poing et de poings sur la hanche.

Parfois, un beau lévrier, un noble cheval de bataille ou quelque serviteur fidèle apparaissait sur le second plan.

Çâ et là on remarquait un pourpoint de soie ou de velours ; mais les armures de guerre, les hauberts, les cottes de mailles dominaient.

Les trois ou quatre derniers portraits avaient la mine assez galante, l'air joyeux et le sourire aux lèvres; mais à mesure qu'on remontait vers des dates plus lointaines, les visages s'assombrissaient, les yeux devenaient plus durs et les sourcils plus farouches.

La plume ne saurait facilement dépeindre la physionomie terrible que l'artiste avait prodiguée à certains marquis de Lormois, sous la visière à demi baissée de leurs casques de fer.

11 y avait aussi des portraits de femmes. Les unes belles, les autres laides, mais toutes singulièrement nobles, à en croire les nombreux quartiers de l'écusson placé dans le coin gauche de chacun de ces tableaux.

Le portrait de Diane, la marquise actuelle, était le seul qui ne fut point armorié.

Aux deux extrémités de la pièce, s'élevaient de hautes cheminées, où la moitié d'un chêne aurait brûlé sans peine.

L'écusson des Lormois se reproduisait sur le marbre sculpté de leurs chambranles, sur les lourds chenets, et jusque sur l'immense plaque de fer battu qui formait l'àtre.

Tout autour du salon étaient rangés dans un bel ordre de hauts fauteuils blasonnés qui semblaient attendre une assemblée absente.

Au milieu de cette magnificence antique, à l.nquelle M. de Lormois n'avait rien voulu ni rien du changer, car il regardait (et non sans raison , selon nous] ces vieux meubles et CCS vieux portraits comme titres de famille , cl comme chose sacrée, au milieu de tout cela, disons-nous, et dans l'embrasure de l'une des fenêires, on remarquait une chauffeuse et une table à ouvrage de celle forme gracieuse cl maniérée alors à la mode et baptisée du nom de Pomnadour.

Ces deux objets arrivaient de Paris.

C'étaient la chauffeuse et la table à ouvrage de Diane.

Hector eut un instant l'envie d'aller se mettre à genoux devant eux, dans une muette adoration.

Soudain la porte s'ouvrit, et la marquise elle-même entra dans le salon.

Elle était vêtue d'un peignoir de taffetas blanc, serré négligemment par une cordelière de soie autour de sa taille, fine, souple, cambrée et voluptueuse.

L'une de ses mains, aussi blanches que son peignoir, jouait avec un des rubans couleur de feu fixés à son corsage.

Les boucles soyeuses de son admirable chevelure brune, à demi dépoudrée , encadraient l'ovale charmant de son visage.

L'entourage sombre des vieux meubles et des vieux portraits servait pour ainsi dire de cadre à sa jeune beauté, qui ressortait éblouissante sur ce fond obscurci, comme une apparition lumineuse se détacherait sur les ténèbres.

Jamais Hector n'avait vu Diane si charmante.

Elle était entrée lentement, les yeux fixés sur un bouquet qu'elle tenait de la main gauche , et no semblait point se douter qu'il y eût quelqu'un dans le salon.

M. de Coul-Kérieux, absorbé dans une contemplation, ou plutôt dans une adoration extatique , garda le silence pendant un instant.

Cependant , il comprit bien vite qu'il risquerait de jouer un rôle ridicule en se taisant plus longtemps, et il dit tout bas , bien bas , afin de ne point arracher brusquement la jeune femme à la rêverie dans laquelle elle paraissait plongée :

— Madame la marquise...

Diane releva vivement la tête.

— Vous! vous ici, monsieur le marquis! s'écria-t-elle en feignant d'avoir ignoré jusque-là l'arrivée du jeune homme, arrivée qu'elle savait depuis un quart d'heure.

— Suis-je donc venu trop tôt? demanda-l-il presque en tremblant.

— Pouvcz-vous le supposer?

— C'est qu'à voir votre surprise... votre ëtonnement...

— Vous vous trompez, interrompit la jeune femme, je ne suis ni surprise ni élonnée, mais heureuse de voir que vous ayez pensé si vile à vos amis absents.

Et Diane appuya sur ce mot : amis.

— Oh! madame , que vous êtes bonne! fil Hector enivré de joie par celle réception gracieuse : aussi bonne que belle ! c'est toul dire !

— Allons, monsieur, pas de flatteries, je vous en conjure; autrement je me croirais encore dans mon salon de Paris, entourée d'une foule de fades courtisans. Nous sommes ici dans les bois, au fond d'une province, et la vérité seule y a droit de bourgeoisie... Ne l'oubliez pas, monsieur le marquis...

— C'est m'auloriser à vous dire à toute heure que je vous aime plus que ma vie, qu'un de vos regards me rend fou, que...

— Silence! fil Diane avec un geste coquet. En admcliani que ce que vous me racontez là soit vrai...

— Oh! madame!...

— Il y a, si je ne me trompe, un vieux proverbe qui prétend que toutes rrritH ne sont pas bonnes à dire... Tenez, demandez plutôt à M. rie Lormois que voii i.

En effet, le mari de Diane entrait dans le salon.

— De quoi s'agil-il, mon cher liolcî fit-il en s'adressant à Hector, qui , tout à la fois étonné cl embarrassé de l'aplomb de la marquise, ne sut que répondre dans le premier moment.

Diane avait prévu cet embarras, aussi répliqua-t-elle sans hésiter :

— M. de Cout-Kérieux me demande si je compte suivre à cheval les chasses de cette saison, je lui ri^ponds que je suis un intrépide écuyer, une véritable Diane chasseresse, et j'en appelais à vous pour attester mes talents en équitalion.

— Il est certain , dit M. de Lormois , que Diane monte à cheval avec une intrépidité qui m'épouvante quelquefois, et vous la verrez à l'œuvre...

— Ah ! reprit Diane en souriant , quand j'ai dit : Qui m'aime me suivel il faut monter un véritable hippogriffe pour ne point se laisser distancer...

Elle se tourna vers Hector, et ajouta en le regardant fixement :

— Me suivrez- vous, monsieur le marquis?

Le jeune homme s'inclina sans répondre, car il sentait à merveille que dans ce moment son accent l'aurait trahi.

Il était deu\ heures.

Un valet de pied ouvrit la porte du salon et rompit la conversation par ces mois :

— Madame la marquise est servie.

Nous ne saurions donner à nos lecteurs qu'une idée trèsimparfaite des jouissances infinies qui remplirent les premières journées d'Hector au château de Lormois.

La matinée était habituellement consacrée à la chasse à courre.

Diane, en costume d'amazone , c'est-à-dire vêtue d'une longue robe de drap vert à brandebourgs d'or, et coiffée d'un chapeau de feutre gris aux larges ailes, dont la plume blanche flottait au vent, accompagnait son mari et M. de Cout- Kérieux.

Son ravissant costume rehaussait encore sa beauté, et c'était merveille de la voir guidant avec une adresse et une audace peu communes le cheval andalou qu'elle montait, le dompter d'une main d'enfant, dont la peau fine et délicate cachait des nerfs d'acier; bondir avec lui par-dessus les obstacles sans même vaciller sur sa selle, et parfois , murmurant son fameux : Qui m'aime me suirel se lancer dans l'espace avec une intrépidité telle, que les plus déterminés chasseurs devaient bientôt renoncer à l'accompagner.

Est-il besoin de dire que, dans ces occasions, M. de Cout- Kérieux ne se laissait guère devancer?

Le soir, Hector faisait de la musique avec Diane, et sa voix frémissait de volupté en s'unissanl à celle de la jeune femme dans les langoureuses mélodies des ariettes à la mode.

Tout cela c'était du bonheur.

Un bonheur, d'autant plus complet, qu'il était pur de tout mélange de soucis et de tourments jaloux.

C'était bien pour lui, pour lui seul que Diane se parait, pour lui seul que Diane était belle !

Enfin, suprême félicité! l'appartement de la jeune femme et celui de M. de Lormois étaient aux deux extrémités du château, séparés l'un de l'autre par une douzaine de pièces immenses, et chaque nuit Hector, depuis la tourelle où il logeait, voyait les lumières s'éteindre successivement chez le marquis et chez la marquise.

Donc

Et c'était un bonheur de plus... les hommes sont si crédules sur ce chapitre !

Selon les us et coutumes de l'époque , oiî dînait à deux

heures de l'après-midi au château de Lormois, et l'on soupait entre huit et neuf heures du soir.

Le souper! qu'il nous soit permis de le dire en passant, nos pères ont fait preuve d'une déplorable inintelligence en blasphémant ce qu'avaient adore leurs pères, et en laissant tomber en désuétude le souper, le seul amusant , le seul joyeux de tous les repas.

Page 1