‹ Le valet de chambre de RichelieuChapitre 9 sur 14 · LE ROND-POINT · texte numérisé non relu

LE ROND-POINT

Le marquis de Lormois avait pris l'habitude de se promener seul dans le parc, pendant une heure, tous les jours à la nuit tombante.

Il affectionnait pour cette promenade une longue allée couverte qui longeait un des murs d'enceinte et aboutissait à un rond-point environné de massifs épais.

Ce rond-point, sorte de salon de verdure, était entouré d'un banc de granit circulaire, coupé par huit piédestaux placés à une égale distance les uns des autres.

Quatre de ces piédestaux supportaient des vases de bronze imitant l'antique.

D'assez belles statues de faunes et de bacchantes en pierre polie faisaient l'ornemeDl des quatre autres.

Des ronds-points semblables à celui que nous venons de décrire se voyaient assez fréquemment dans les jardins du dix-huitième siècle, et l'on pourrait en retrouver quelquesuns de nos jours, dans certains parcs où ils ont été respectés.

Tout auprès, et derrière une des statues, se trouvait une petite porte ouvrant sur la campagne, mais constamment fermée, quasi-condamnée, dont la forte serrure était rongée de jour en jour davantage par une rouille épaisse, et qui disparaissait derrière les touffes épaisses d'une végétation vigoureuse.

Il existait cependant une clef de celte petite porte, clef qui pendait en compagnie d'une infinité d'autres de toutes les dimensions, à l'un des clous d'un immense tableau numéroté, placé dans la chambre de l'intendant du château.

Nous ne savons pourquoi l'avenue qui conduisait au rondpoint avait reçu le poétique surnom de l'Allée des Soupirs.

C'était là, nous le répétons, que le marquis de Lormois allait passer une heure chaque soir.

Notons en passant un fait qui, pour Hector, passa presque inaperçu, et qui cependant doit jeter, pour nos lecteurs, une clarté singulière sur la suite des événements de celle histoire.

Un matin, la chasse habituelle ne devait point avoir lieu.

Diane était fatiguée, et M. de Lormois avait à surveiller quelques travaux de terrassement dans une partie reculée du parc.

Hector se sentit la fantaisie d'explorer quelque peu la campagne des environs ; il monta donc à cheval et quitta le château.

Environ à un quart de lieue du village, il se trouva dans un site charmant.

A gauche, la lisière d'un bois protégé par un petit fossé en talus, couvert d'un gazon fin el doux.

A droite, une prairie coupiîe pir des bouquets de grands arbres, et traversée par un petit ruisseau dont l'eau transparente comme du cristal courait en cbanlanl sur un lit dn cailloux.

Des saules pleureurs mouillaient dans ce ruisseau l'extrémité de leurs longues branches d'un vert pftle et argenté.

Au fond, à trois ou quatre portées de fusil, une maisonnette à un seul étage, recouverte comme d'un réseau par une immense vigne vierge qui formait des ogives naturelles pour les portes et pour les fenêtres.

L'air était doux, tiède, parfumé.

Les oiseaux chantaient amoureusement sur les arbres, et des myriades d'insectes brillants bourdonnaient entre les brins d'herbe.

Hector mit pied à terre, laissa la bride sur le cou de son cheval, et s'assit sur le gazon, où il s'abandonna bientôt à une rêverie profonde.

A quoi donc pcnsait-il?

Eh ! mon Dieu ! tout simplement à un sonnet galant qu'il se proposait d'élaborer en l'honneur de Diane, et qui lui vaudrait un gracieux sourire et quelques doux regards.

Mais, hélas! notre pauvre marquis n'avait point reçu du ciel le don de poésie. L'inspiration était rebelle et la rime ne l'était guère moins.

Il avait bien trouvé cependant, après de laborieux efforts, quelques rimes dans le genre de celles-ci :

A Ame, « Flamme, K Réclame. »

Ou bien :

Ou encore :

o Amours, i< loujouis, a Beaux jours.

tt Espérance, o Constance, a Clémence. >

11 savait à merveille qu'il voulait dire à Diane : « Qu'elle était le soleil de son dtnel

« Qu'il éprouvait pour sa beauté la plus inextinguible flamme I

« Qu'il atteudail d'elle le don d'amoureuse merci que tout amant bien épris réclame I

« Que leurs tendres amours ayant eu un commencement, mais ne devant point avoir de lin, dureraient incontestablement toujours t

« Et que pour eux la vie ne serait qu'une longue succession de beaux jours I

« Que, du reste, il nourrissait l'espérance de voir bientôt couronner sa constance.

« El que. quanta cet humble sonnet, il croyait pouvoir espérer que celle en l'honneur de qui il avait été fait l'accueillerait avec quelque clémence I »

L'imagination d'Hector avait été assez riche, disons-nous, j)0ur moissonner ces lieux communs dans les champs de la galanterie bannie, mais il é|irouvait une insurmontable difficulté à les enchâsser dans la forme du vers.

Les épis étalent à terre, mais le faucheur ne pouvait point les réunir en gerbes.

Tandis qu'il était lA, contractant les sourcils, se frappant le front, suant sang rt onu, tantôt levant les yrnx au ciel, tantôt les abaissant sur le gazon, son regard tomba tout A coup

et s'arrêta pendant un instant sur la petite maison coquette dont nous avons déjà parlé.

Cet instant suffit pour qu'il vit la porte s'ouvrir, et deux hommes s'avancer sur le seuil.

L'un de ces hommes jeta tout à l'entour un coup d'œil défiant.

Mais la campagne était déserte.

Un groupe d'arhres masquait le cheval du marquis, et le marquis lui-mô.ne disparaissait presque entièrement, assis comme il l'était sur le bord du talus.

L'habitant de la maisonnette se montra donc à demi, et Hector put entrevoir, non point sa figure, la dislance éiail trop grande pour distinguer les traits, mais une robe de chambre, qui, à en juger par l'éclat mordoré de ses couleurs, devait être d'un lampas magnifique.

Le second personnage portail une souquenille bleue pardessus des vêtements de paysan.

Ils causèrent tous deux pendant un instant, puis l'homme à la souquenille s'éloignj, et la porte de la maison fut refermée.

Or, la direction prise par le deuxième interlocuteur l'amenait précisément du côté où noire héros invoquait vainement les Muses.

H n'était plus qu'à une vingtaine de pas de M. de Cout- Kérieux, quand il aperçut ce dernier.

A son aspect, il tira de sa poche un large mouchoir de toile, feignit de se moucher afin de cacher ses traits sans affectation, fit un délour à gauche, liàta le pas, et ne larda point à s'enfoncer dans le bois, où il disparut.

Mais Hector avait eu le temps d'entrevoir sa figure, figure commune, quoique spirituelle et narquoise, éclairée par des yeux de renard, et coupée en deux par un nez dont l'excessif vermillon attestait un culte exagéré de la divine bouteille.

Hector connaissait ce visage caractéristique ; il l'avait vu jadis ; mais où ? mais quand ?

Voilà ce dont il lui fut impossible de se rappeler, et comme dans ce moment l'inspiration fugitive vint par malice soufller à l'oreille du malheureux poète juste la moitié d'un hémistiche longtemps cherché, on devine qu'il ne se préoccupa point davantage d'évoquer ses souvenirs peu fidèles.

Après un temps assez long de labeur infructueux, M. de Cout-Kéricux remonta à cheval cl continua sa promenade à travers les bois.

II remarqua senlemonl, eu passant à côté do la maisonnette, que les volels cl les cooircvonlaeiiéiaicul soigneusement fermés.

Hector avait été poussé par le hasard, ou plutôt par le caprice de sa monture, du côté de celle partie des taillis où l'homme en souquenille avait disparu lui-inômo.

Au bout de quelques centiines de pas , et au moment de déboucher dans une clairière, il onlendit ua bruit de voii, et bientôt il aperçut trois individus qui discuiaieul avec beaucoup d'action.

L'un d'eux était l'homme qu'il avait vu peu d'instants ,iaparavant.

A l'aspect d'Hector, il tourna de nouveau les talons, et se perdit sous la fcuillée.

Le marquis poussa sort cheval de manière & passer â côté dos deux autres, dont l'aspect ne manqua point de le surprendre quelque peu.

El certes il y avait de quoi.

Figurcz-vous ce type éirangc et bien connu du spadassin coupe-jarret, comme ou en trouvait alors dans tous les mau-

vais lieux de Paris, et dont les dessinateurs et les graveurs de l'dpoque ont à l'envi reproduit les allures excentriques.

Sur la lôte un large chapeau de feutre déformé, crânement incliné du côté droit, et orné d'un nœud de ruban fand et efQloqué.

Pour vêlement, un pourpoint graisseux constellé de taches, brodé de déchirures, et un haut de chausses presque indécent.

Joignez à ceci une longue brette à garde de fer, battant les rcollels d'un air provocateur.

Imaginez une figure maigre et dont la peau semble tannée, tant elle est adhérente aux os, et recouverte d'une couche de bistre. Deux moustaches noires, démesurément longues, soigneusement cirées, et dont les pointes menacent le ciel.

Représentez-vous tout cet ensemble peu flatteur, et vous aurez une idée exacte des deux personnages auprès desquels passa M. de Cout-Kérieux, et qui se servirent de leurs chapeaux comme d'un éventail pour lui dérober en partie leurs traits.

— Vertudieu! se dit Hector, quand il les eut dépassés, les bois de ce pays-ci sont peuplés d'une façon singulière.

11 continua sa route, et, chemin faisant, se posa plus d'une fois celte question :

— Qui diable peut être ce gaillard au nez rouge, que je connais, j'en suis certain , et qui donne des rendez-vous à ces oiseaux de mauvais augure?

Mais, en dépit de toutes ses recherches, la mémoire d'Hector resta infidèle.

C'est donc à nous d'apprendre à nos lecteurs que l'homme à la souqu^nille bleue n'était autre que mons Champagne, le fidèle valet de chambre du comte Roland de Villarcy.

Le soir de ce mêmejour, à la tombée de la nuit, et au moment où M. de Lormois faisait sa promenade accoutumée, le hasard voulut que Diane et le marquis de Cout-Kérieux se trouvassent ensemble et seuls au salon.

L'obscurité descendait, nous venons de le dire, .mais les dernières clartés du crépuscule jetaient à travers les vitres des hautes fenêtres une lueur douce et voilée.

Quand Hector entra, Diane était assise au fond de l'une des profondes embrasures où d'habitude elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie.

Ses deux mains se joignaient sur l'un de ses genoux , son regard errait dans le vague, contemplant, sans les voir, les étoiles naissantes au-dessus des grands arbres.

En entendant le bruit léger des pas d'Hector, elle tourna à demi la tête, mais elle reprit aussitôt son attitude distraite et rêveuse.

Hector s'assit sur un tabouret aux pieds de la jeune femme.

Diane le laissa faire. Elle abaissa ses yeux vers lui et rencontra son regard, qui s'attachait avec ivresse sur le doux et beau visage qu'il entrevoyait dans l'ombre.

Il prit doucement une des mains de la marquise. Cette main lui fut abandonnée.

Alors il se mit à genoux.

Diane pencha vers lui son front. Pendant un instant leur souffle et leurs cheveux se mêlèrent.

— Diane... murmura le jeune homme d'une voix que l'émolion rendait tremblante.

La marquise se redressa soudain. On eut dit qu'elle s'éveillait d'un rêve, à la voir passer la main sur son front, tandis qu'elle disait tout bas et comme se parlant à ellemême :

— Il faut que cela finisse! il le faut ! il le faut !

Et, sans attendre qu'Hector l'interrogeât, elle reprit :

— Monsieur le marquis...

— Madame... fît Hector, qui se sentit le cœur serré, tant une froideur de glace avait subitement remplacé l'éclair do passion qu'il s'attendait à voir briller.

— Monsieur le marquis, poursuivit la jeune femme, j'ai à vou:« dire des choses sérieuses et tristes ; je vous supplie de m'écouter sans m'interrompre; je vous supplie de me com^ prendre et de me pardonner...

— Vous pardonner, madame ! s'écria le marquis, ai-je bien entendu? Vous pardonner, moi! mais qu'aurais-je à vous pardonner? Vous jouez-vous de moi, et que signifient vos paroles?

— Je vous ai prié, mon ami, de ne point m'interrompre. Vous m'aimez, Hector, vous m'aimez, je le sais, d'un amour sincère et profond.

— Oli ! bonheur! vous le savez' vous le croyez!...

— Armez-vous donc de courage et de résolution, mon ami, car c'est cet amour que je viens vous supplier de vaincre...

— Jamais ! j'aimerais mieux mourir '

— Vous ne mourrez point, et vous cesserez do m'aimer, quiind je vous aurai bien fait comprendre que votre amour est sans but et qu'il est sans espoir.

— Sans espoir I que dites-vous, mon Dieu ! éiais-je donc égiré par un rêve de fol orgueil, quand il me semblait que votre regard devenait presque tendre en se fixant sur moi ; quand il me semblait que votre voix se faisait plus douce en me parlant; quand je croyais, enfin, ne voir dans votre accueil ni indifférence ni dédain?...

— Non, vous ne rêviez point, car tout cela était réel...

— Eh bien ! madame ?

— Eh bien ! mon ami, je vous le disais tout à l'heure, j'ai besoin d'un pardon, car j'ai été coupable... bien coupable...

— Je ne vous comprends pas !

— J'ai joué avec vous le triste jeu de la coquetterie... j'ai voulu vous attacher à mes pas pour me distraire des fades adulateurs dont mes salons étaient remplis... Aujourd'hui je comprends ma faute, et je tâche de la réparer, en vous disant, avec une complète franchise, que je conserverai toujours pour vous une vive et siccèro affection, mais que je n'aurai jamais d'amour...

Diane, en parlant ainsi, obéissait tout ?. la (ois à un sentiment généreux et à un instinct de prudence. Dune part, elle voyait la passion d'Hector grandir de jour en jour, et elle se reprochait d'avoir, par ses encouragements perfides, attisé cet incendie; de l'autre, elle craignait que M. de Cout- Kérieux, s'il continuait à vivre plus longtemps si près d'elle, ne finit par ouvrir les yeux sur la coupable intimité qui l'unissait au comte Roland.

Hector, lui, avait écouté la jeune femme avec une stupeur morne et croissante. Il lui semblait sentir la vie s'en aller de son âme, tandis que Diane lui disait avec calme qu'elle ne l'avait jamais aimé et qu'elle ne l'aimorail jamais.

Pendant un moment, il lui sembla que le sang s'arrêtait dans ses veines, et que son cœur cessait de battre ; mais soudain une pensée inattendue traversa son esprit, l'énergie lui revint à flots, et il s'écria avec une exclamation passionnée :

— Diane ! Diane ! vous me trompez, on vous vous trompez vous-même! Je ne peux pas, je ne veux pas vous croire... Pourquoi vous croirais-je, d'ailleurs? est-ce autrefois que vous disiez vrai, alors que vos regards ei vos sourires étaient tout chargés de promesses d'amour? Est-ce aujourd'lmi. aujourd'hui, que votre voix est froide et que vos yeux semblent glacés? Je crois an passé, Diane, et je renie le présent! et puis, d'ailleurs, il me reste l'avenir... J'attendrai,

madame, j'attendrai le jour où, à force de passion et de ddvouement, je vous aurai prouvé que je suis digne de voire tendresse, et alors vous m'aimerez... il le faut... je le veux,., et je vous jure que cela sera!...

Et sans laisser à madame de Lormois le temps de répondre un seul mot, Hector se leva, sortit précipitamment du salon et s'enfonça dans les jardins.

11 allait droit devant lui, la tête nue, le front brûlant, perdu dans ses craintes, dans ses désirs et dans ses espérances, et se répétant l'une après l'autre les moindres paroles qu'il venait d'entendre prononcer à Diane dans l'entretien précédent.

Le hasard le conduisit à son insu dans l'allée couverte, où le marquis de Lormois se promenait d'habitude.

Arrivé au ronJ-poinl, il se laissa tomber sur un banc de pierre, s'adossa machinalement au piédestal de l'une des statues, et son âme s'envola de plus belle dans les domaines de la rêverie.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi.

L'obscurité avait remplacé peu à peu les dernières lueurs du crépuscule. Un silence profond régnait sur le parc et sur les jardins. Tout à coup retentit, dans le massif et derrière Hector, un bruit semblable au grincement d'une clef tournant dans une serrure rouillée.

W. de Cout-Kérieux ignorait l'existence de la petite porte dont nous avons parlé.

Il obéit à un vague sentiment de curiosité, et resta assis, immobile et silencieux.

Au bruit de la serrure succéda celui de la porte elle-même, qu'on faisait tourner avec précaution sur ses gonds criards.

Les arbrisseaux du massif furent entr'ouverts par une main furtive, et Hector entrevit vaguement, à dix pas de lui, les silhouettes de deux hommes qui s'arrêtèrent un instant et parurent écouter.

Nul bruit ne se faisait entendre.

Les deux hommes firent quelques pas, et se parlèrent à voix basse.

Pourtant, au milieu du silence de la nuit, Hector put distinguer ces mots :

— As-tu laissé la porte ouverte?

— Parbleu !

— C'est bon. On nous a dit l'allée à gauche, n'est-ce pas?

— Oui.

— Nous y sommes. Voilà le rond-point. Il passera devant nous.

— S'il vient... j'ai peur qu'il ne soit trop tard.

— Eh ! non !

— Dans tous les cas, ça serait ta faute, tu n'en finissais pas!...

— Qu'est-ce que tu veux, j'ai besoin de boire avant île Iravailler I

— Et l'autre, où est-il?

— A la baraque.

— Avec l'argent?

— Sans doute... Sitôt la besogne faite, on nous iiavc cl nous filons.

— Chut! je crois entendre quelque chose.

Les deux hommes disparurent dans l'ombre et se confondirent avec la verdure qui les environnait.

Le cœur d lleclor battait avec violence.

Il entrevoyait quelque projet sinistre.

Quels étaient ces hommes? qu'allendaienl-ils? que voulaient-ils?

Il n'était point d'ailleurs exempt de toute inquiétude pour Jui-mëme. Si sa présence était découverte, sa vie pouv.iit courir un danger des plus graves.

I Que faire, avec une épée de parade plus élégante que dangereuse, contre deux assassins, armés peut-être jusqu'aux dénis?

Devait-il essayer de fuir et donner l'alarme au château?

Devait-il au contraire rester où il élaii, attendre cl protéger autant qu'il le pourrait celui qu'on allait attaquer, sans doute?

Il hésitait encore quand un pas retentit sur le sable de : l'allée couverte.

Ce pas était lent, calme el s'approchait peu à peu.

Déjà le nocturne promeneur touchait presque au rondpoint.

Hector reconnut le marquis.

Il se leva pour courir à lui.

11 ouvrit la bouche pour crier : prenez garde!

Mais avant qu'il ait eu le temps de faire un mouvement ou de prononcer une parole, les deux hommes embusqués quittèrent à la fois leurs cachettes, el s'élancèrent sur M. de Lormois.

Ce dernier, surpris à l'improvisle, ne put même porter la main sur la garde de son épée.

L'un des assassins l'étranglait avec sa cravate qu'il lui tordait autour du cou, tandis que l'autre cherchait la place du coeur avec la pointe de son poignard.

C'en était fait du mari de Diane, quand soudain la scène changea.

Hector, arrivé par derrière , surprit les assassins à son tour et plongea son épée jusqu'à la garde cuire les épaules de l'homme qui tenait le marquis à la gorge.

Le misérable tomba en poussant un cri rauque cl bien vite étouft'é par le sang qui jaillil de sa bouche.

Son compagnon, épouvanté, lâcha son poignard et s'enfuit.

M. de Lormois n'avait d'aulre mal qu'une profonde meurtrissure au cou, et une déchirure fort légère à la poitrine.

Il courut au château avec Hector, son sauveur, el tous deux revinrent sur la scène du crime accompagnés de domestiques qui portaient des torches el des flambeaux.

On releva le cadavre de l'assassin tué par Hector. Il était étranger au pays, et personne ne l'avait jamais vu, excepté cependant M. de Coul-Kérieux, qui reconnut en lui l'un des coupe-jarrets dont il avait surpris le rendez-vous dans les bois avec l'homme en souquenille bleue.

La petite porte fut trouvée ouverte.

L'ne clef était encore dans la serrure, et cependant l'autre (la seule, avait-on cru jusqu'à ce jour) pendait encore suspendue à son clou, sur le grand tableau numéroté de la chambre de l'intendant.

M. de Coul-Kérieux raconta les faits dont il avait été témoin pendant sa promenade du malin.

On se transporta aussilêl à la maisonnclte désignée parlai.

Elle était vide; seulement, le complet désordre qu'on y remarqua el des restes de linges el de vêtements achevant de se consumer dans une cheminée, allcslaient uu brusque départ.

On interrogea le propriétaire; il avait loué, quelques jours auparavant, à un étranger qui l'avait payé d'avance cl dont le signalement s'accordait à merveille avec celui de l'homme au visage bourgeonné.

En apprenant tous ces détails, et surtout en voyant la clef, Diane pâlit el fut au moment de se trouver mal, car celle clef, elle l'avait donnée elle-même au comte Roland de Villarcy.

LE COMTE nOlAND.

Cette tentative d'assassinat, dont les motifs restaient obscurs et que l'on pouvait craindre de voir se renouveler, décida le marquis de Lormois à quitter la Touraine et à ramener Diane à Paris.

M. de Cout-Kérieux les y avait précédés.

Laissons s'écouler quelques jours , et transportons-nous dans une élégante chambre à coucher de l'hôtel du comte Roland.

Il est huit heures du soir, et sur la cheminée brûlent les bougies de deux candélabres d'argent d'un précieux travail.

Roland, vêtu d'une robe de chambre de velours noir, doublée de satin cerise, que la cordelière dénouée laisse flotter derrière lui, se promène rapidement dans cette pièce.

Son allure est brusque et saccadée.

Tantôt il va droit devant lui avec une impétuosité telle, qu'il se heurte presqu'à la muraille tendue de damas couleur feuille morte.

Tantôt il tourne sur lui-même , comme les bêtes fauves ont coutume de le faire dans leurs cages.

L'expression de ses traits change à chaque instant.

Parfois un éclair de joie farouche illumine ses yeux et son front, et presque aussitôt il froisse avec colère une lettre qu'il tient à la main ; sa figure devient terrible, ses sourcils se contractent, et le violent orage qui gronde au dedans de lui se lit sur son visage bouleversé.

De temps en temps il regarde la pendule et s'arrête pour écouter.

On frappe doucement à la porte.

— Entrez! dit-il.

Et il s'appuie contre la cheminée.

La porte s'ouvre et laisse voir Champagne, le valet de pied que nous connaissons,

— Eh bien? demande vivement Roland.

— C'est fait, monsieur le comte.

— Mon billet?...

— Je l'ai remis.

— A qui?

— A Mariette.

— Ainsi, dans ce moment...

— Dans ce moment il est entre les mains de madame la marquise.

— C'est bien!

— Monsieur le comte n'a plus besoin de moi?

— Non, reste dans l'antichambre... je n'y suis pour personne... pour personne, excepté pour eue... Tu m'entends bien?

— Parfaitement, monsieur le comte.

Champagne sortit.

Roland, resté seul , recommença sa promenade dans la chambre avec plus d'emportement, si cela est possible, que l'instant d'auparavant.

Et tout en marchant, il murmurait des mots interrompus :

— Elle a lu mon billet, se disait-il, elle va venir... elle viendra... elle pourrait ne pas venir... ellene l'oserait pas!....

Il broyait de nouveau convulsivement la lettre qu'il tenait dans ses mains, et il ajoutait :

— Il faut qu'elle soit folle, cette femme... oui, folle, pour m'avoir écrit cela!... elle sait bien qu'elle doit m'obéir... qu'elle m'appartient, et qu'il faut qu'en toutes choses ma volonté soit faite!

n Et dire que tout serait fini ! irrévocablement fini , sans cet imbécile qui ne tue pas et qui se laisse tuer! « Enfin, c'est à refaire!...

« Pourquoi n'est-elle pas encore ici?

« Elle a eu le temps de venir depuis l'hôlel, ce me semble! » Roland regarda de nouveau la pendule.

— Non, reprit-il, non, pas encore... Champagne marche plus vite qu'une femme... et elle aura été forcée de venir à pied...

< Mais dans dix minutes... dans un quart d'heure au plus, elle doit être ici !...

« Comme le temps me semble long!...

« Que va-t-elle me dire?...

« Ce sera sans doute une scène de violence... ou de larmes!... Que m'importe?

« Les dix minutes sont écoulées!... elle ne vient pas!...

« Ah ! la voilà ! »

Au moment où le comte Roland prononçait ces derniers mots, Champagne ouvrit la porte, et dit :

— Madame la marquise !

Diane entra.

Elle était enveloppée dans une grande pelisse de taffetas noir, dont le capuchon rabattu masquait en partie son visage.

Quand la porte se fut refermée derrière elle, elle ôta cette pelisse et la jeta sur un meuble.

Elle était étrangement pâle, mais ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et peur ainsi dire phosphorescent.

— Me voici, fit-elle.

Une seconde avait suffi au comte Roland pour rendre à ses traits l'apparence du plus grand calme, et nulle trace de sa précédente agitation ne se voyait sur sa figure.

Il s'avança vers la marquise comme si leur entrevue avait été la chose du monde la plus simple, et lui prenant galamment la main il la conduisit près d'un fauteuil, en lui disant :

— De grâce, asseyez-vous, chère Diane!

La jeune femme se laissa tomber sur ce siège et répéta ;

— Me voici. Que me voulez-vous?

— Ce que je vous veux, répondit Roland avec un sourire. Pouvez- vous me le demander? Je veux vous voir, ma belle amie, pour vous répéter que je vous aime.

L'expression forcée avec laquelle furent prononcées ces galantes paroles leur donnait quelque chose d'étrange et de terrible.

La jeune femme se leva sans répondre, reprit son mantelet et se dirigea vers la porte.

— Où allez-vous? demanda Roland.

— Je m'en vais.

— Y songez-vous, Diane?

— Oui, je le répète, puisque vous n'avez à me parler que de votre amour, je m'en vai.s !

— Ah ! c'est ainsi !

— C'est ainsi, oui, monsieur.

— Eh bien! soit! vous le voulez, j'y consens. Abordons de front et à l'instant môme l'explication qu'il faut que nous ayons ensemble.

Diane ôla son mantclct et se rassit.

— J'attends, dit-elle.

— Nous y voici, madame. Depuis votre retour ;\ Paris, je me suis présenté dix fois chez vous... est-ce vrai ?

— C'est possible, monsieur. Après?

— A chacune de ces visites, la porte ëlait fermée pour moi. Est-ce encore vrai, cela, madame?

— C'est vrai.

— Par votre ordre, sans doute?

— Par mon ordre, oui, monsieur.

— Enfin, hier, étonné et blessé de cette conduite à mon égard, je vous écrivis, et ce matin je reçus une lettre.

Le comte Roland monlr<i à Diane le billet qu'il avait si longtemps froissé dans ses mains, et il ajouta :

— Celle lettre , la voici , elle est bien de vous , n'est-ce pas?

— Elle est bien de moi, oui, monsieur.

— Vous m'enjoignez dans cotte lettre de ne plus mettre les pieds à l'Iiôtcl de Lormois, et vous ajoutez que si malgré celte défense j'osais y retourner, je ne vous y trouverais jamais. Ce que vous vouliez alors, madame la marquise, le voul;z-\ous toujours?

— Toujours, oui monsieur.

— Ainsi, vous ne m'aimez plus?

— Et je rougis de vous avoir aimé l

— Ainsi,' vous êtes venue ici...

— Pour vous répéter ce que je vous ai déjà écrit, pour vous ordonner d'oublier que vous m'avez connue.... Maintenant, je pars.

Diane fit un mouvement pour sortir. Roland l'arrêta.

— Pardon, madame, lui dit-il avec un calme effrayant. Il ne me convient pas que vous sortiez en ce moment de chez moi.

— 11 ne vous convient pas, monsieur! ! répéta Diane avec hauteur.

— Non, madame...

— Et de quel droit?

— J'en ai de positifs et d'incontestables, car enfin vous n'avez point, je le suppose, la prétention de nier que je suis votre amant?

— Vous, mon amant!... un assassin!!

— Diane, j'use de patience, vous le voyez; cependant, prenez garde...

— A quoi, et qii'ai-je donc à craindre? je vous ai aimé, c'est vrai ; mais je ne vous connaissais pas I Je me suis donnée à vous, c'est vrai et c'est infâme ; mais je ne vous connaissais pas. Maintenant que je sais ce que vous avez fait, c'est à vous ds trembler devant moi, c'est à vous do me remercier à genoux de ce que je ne vous ai point encore livré à la justice...

— Diane, interrompit le comte, vous élcs bien folle ou bien oublieuse... Je vais lâcher de vous rendre un peu de raison, et de raviver vos souvenirs. D'abord, vous n'êtes point venue ici, comme vous le prétendiez il n'y a qu'un inslanl, pour me dire d'oublier que je vous ai connue,..

— Et pourquoi donc alors, monsieur?...

Tout simplement, mon Diou, parce que vous vous sentez dans mon absolue di^pendance; parce quo vou» comprenez à merveille que vous ôles forcée de m'obéir!

— Est-ce tout, monsieur?

— Non, madame. Vous me menacez de lajuslice... Me livrer! vous! allons donc! nouvelle folie, nouvel oubli, car vous t'ir» ma complice.

— Votre complice I moi ! moi ! 1 1

Sans doute. Ecoutez plutôt. — J'ai voulu faire tuer volrc

mari. Mon Dieu, c'est vrai, nous somme» seuls, et j'en conviens hautcmenl devant vous. Vous ne siivii-z pas le premier mot de ce petit projet, j'en conviens de m(^me avec vous, et je vous déclarn innocente. Entre nous, madame, nous savons le mieux du monde ft quoi nous en tenir, mais si

vous me meniez devant des juges , qu'arriverail-il , je vous

prie?

n On commencerait par rechercher les motifs qui pouvaient me faire désirer la mort de M. de Lormois. Avais-je contre lui quelque sujet de liaine personnelle? Pas le moindre. Seulement il était votre mari et j'étais votre amanl; lui mort, je pouvais vous épouser, voilà tout. Et remarquez bien qu'on ne pourrait point élever une preuve contre moi qui ne rclombùt aussitôt sur vous. La clef avec laquelle les meurtriers se sont introduits dans le parc, n'est-ce pas vous qui me l'aviez donnée? N'auraii-on pas le droit de supposer que, si j'ai été l'instrument qui frappe, vous étiez, vous, la pensée qui conçoit? Je déclarerais, je vous le jure, que je n'ai agi que poussé par vous, et si je succombais, nous succomberions ensemble...

— Oii ! mon Dieu ! mon Dieu! s'écria Diane en tombant à genoux et en élevant les mains vers le ciel.

— Vous le voyez, continua froidement le comte, vous êtes en mon pouvoir complètement, étroitement. Oublions tous deux, vous, la lettre que vous m'avez écrite, moi, la lettre que j'ai reçue de vous. Vivons ensemble comme par le passé; je vous aime encore, aimez-moi toujours, et si quelque jour (un peu plus tôt, un peu plus tard), le hasard veut qu'il arrive un malheur à votre mari, eh bien! nous n'en serons nullement responsables ; vous pleurerez autant que le décorum l'exigera; vous ferez élever à ce cher marquis un magnifique mausolée, et sitôt après le deuil, au lieu de rester madame de Lormois, vous deviendrez la comtesse de Villarcy! Voilà tout, qu'en dites-vous?

— Et pc-soane ne me sauvera de cet homme 1 murmura la marquise.

— Personn\ répondit Roland avec ironie ; je doute même que vous ayez grande envie d'appeler à votre secours, ma chère belle, car vous comprenez de reste qu'il ne serait guô. a prudent de mettre quelque intrus dans le secret de nos petites affaires d'intérieur...

Roland s'interrompit tout à coup.

— Qu'est-ce que cela? s'écria-l-il.

On entendait dans l'antichambre le bruit d'une violente discussion, cl la voix de Champagne n'avail pas le dessus. Soudain la porte s'ouvril.

GUILLAUME LEPICARD.

I^ porte s'ouvrit, disions-nous à la fin du précédent chapitre, cl le plus inattendu des personnages de ccito histoire, Guillaume Lcpicard, parut sur le seuil.

Il semblait grandi dans sa petite taille, il agitait avec des niouvcmenls col<5riques sa longue canne d'éboiic à pomme d'or ciselée, et ses yeux gris étincelaienl d'indignation.

M. de Villarcy, à la vue de Guillaume, ne (lUt retenir une exclamation détonncmonl.

La marquise se leva comme en sursaut, et une vive joie intérieure vint éclairer son visage pftic.

Lepicard se méprit à l'expression des traits de la jeune femme; il fil un pas vers elle, cl lui dit d'une voix éinuo :

— N'ayeï pas peur, madame, ce n'est point à vous que j'ai alTiire, c'c«i à monsieur In comte...

— A moi! fil Roand, roveou do sa première surprise. Voilà qui est étrange... je ne vous connais point... je ne

Veux point vous connaître, je trouve fort surprenant <\n(i vous vous introduisiez dans mon logis et jusque dans ma chambre, malgré mes gens cl maigri! mes ordres; enfin, quoi que vous ayez à me dire, je refuse de vous entendre et je vous ordonne de sortir I

— Monsieur le comte, r(<pondit Guillaume en croisant ses bras sur sa poitrine, et sans paraître avoir entendu la tirade de Roland, écoulez-moi bien, je vous prie, et pesez mes paroles :

« Vous avez attiré chez vous, par je ne sais quel moyen infâme, madame la marquise Diane de Lormois qui nous entend.

n A compter d'aujourd'hui , Je vous défends de vous présenter chez elle!

« Je vous défends de lui écrire !

« Jo vous défends de chercher à la voir! Tenez-vous ceci pour dit, et pour bien dit, monsieur le comte ! »

— Vous me défendez! s'écria Roland, bouillant de colère. Ah! vous me défendez I Le mol est plaisant, sur mon honneur... Mais qui donc ôtes-vous, pour oser?...

— Je suis, interrompit Guillaume, je suis un homme qui peut vous perdre.

n Le jour oii vous aurez transgressé l'un des ordres que vous venez de recevoir de moi une déposition en bonne forme sera remise à M. le lieutenant de police, et vous aurez à répondre de la tentative d'assassinat commise sur la personne de M. le marquis de Lormois.

« Toutes les preuves sont entre mes mains , et je m'en servirai.

n Qu'avez-vous besoin maintenant de savoir qui je suis, puisque vous savez ce que je ferai? »

Roland, muet de rage et d'épouvante, se taisait anéanti.

Guillaume reprit alors la parole, et dit en s'adressant â "ôiâne :

— Je vais avoir l'honneur, madame la marquise, de vous reconduire jusqu'à votre hôtel; daigrierez-vous prendre mon bras?

La jeune femme s'appuya silencieusement au bras de Lepicard, et tous deux quittèrent la chambre et bientôt la maison de M. de Villarcy.

La stupeur et l'anéantissement du comte, resté seul, ne furent point de longue durée.

Il échangea rapidement sa robe de chambre contre le premier vêtement qui lui tomba sous la main, prit son chapeau et son épée , bouscula dans l'antichambre Champagne, qui voulait s'excuser d'avoir laissé violer sa consigne, et s'élança dans l'escalier.

Il vit dans la rue, à deux cents pas à peu près, Diane et le vieillard dont la marche était lente, car la jeune femme, brisée par de si terribles émotions, se soutenait à peine.

Roland les suivit, en ayant soin de conserver la distance qui le séparait d'eux, et de raser les maisons du côté où les réverbères jetaient la plus faible lueur.

Celte précaution était utile pour n'être point reconnu si Lepicard venait à se retourner, ce qu'à vrai dire il fit plus d'une fois.

Diane et son guide arrivèrent à la place Royale, la traversèrent, et bientôt entrèrent dans la rue des Tournelles.

Guillaume agita le lourd marteau de l'hôtel. La porte s'ouvrit et se referma sur la jeune femme.

Le vieillard revint sur ses pas.

La rue n'était point complètement déserte.

Roland se cacha dans l'embrasure d'une porte el Lepicard passa devant lui sans l'avoir aperçu.

M. de Villarcy lui laissa prendre un peu d'avance, puis sortit de sa cachette et le suivit de nouveau.

Ceci dura longtemps, car Guillaume retournait chez lui, et il y a loin de la rue des Tournelles à la rue du Mail.

Cependant on approchait.

A l'angle de la rue Montmartre, il y avait dans ce moment une maison en démolition.

Des matériaux êpars encombraient la voie publique; l'un des réverbères avait été brisé par quelque rôdeur de nuit; l'obscurité était compacte et personne ne passait.

Roland hâta silencieusement le pas, rejoignit Guillaume par derrière, tira son épée, et la lui plongea deux fois dans le corps.

Le vieillard se retourna à demi, reconnut Roland et tomba en poussant un faible cri.

Le comte essuya son arme souillée de sang dans les vêlements de sa victime, et s'éloigna rapidement.

11 n'avail pas fait deux cents pas , qu'une irrésistible impulsion le contraignit à revenir en arrière ; il voulut savoir ce qui allait arriver, et il se cacha parmi les décombres de la maison en démolition, à dix pas à peine du cadavre.

Pendant une demi-heure environ, il ne passa personne.

Enfin, un groupe de trois ou quatre bourgeois, dont l'un portait une petite lanterne, descendit des profondeurs de la rue Montmartre et s'engagea dans la rue du Mail.

L'homme au fallot heurta du pied le corps étendu, trébucha et faillit tomber.

Sa lanterne lui échappa des mains et s'éteignit.

— Miséricorde! s'écria-t-il, qu'y a-t-il là par terre?

— Un moellon , sans doute , répondit un de ses compagnons.

— Non pas, c'est quelque chose de mou ; on dirait le corps d'un homme.

— Quelque ivrogne, peut-être, qui cuve son vin sur le pavé du roi.

— Dame ! ça se peut. Rallumez la lanterne, vous autres, nous verrons bien.

Tandis que l'un des bourgeois battait le briquet, celui qui s'était heurté le premier au cadavre se pencha et toucha le corps.

— C'est bien un homme, dit-il en se relevant... ses habits sont mouillés.

— Il aura cassé sa bouteille en tombant.

— C'est possible...

En ce moment la clarté jaillit et une flamme vive vint s'attacher à la mèche du fallot.

— Que Dieu ait mon àme ! s'écria le premier interlocuteur avec une terreur profonde, ce n'est pas du vin, c'est du sang!

— Un homme assassiné ! mon doux Sauveur ! il faut aller prévenir le guet...

— Certainement, mais d'abord voyons sa figure, nous le connaissons peut-être.

On souleva le corps de Guillaume, et l'un des bourgeois s'écria :

— Je le crois bien que nous le connaissons ! c'est ce pauvre Lepicard qui demeure à côté d'ici ! Dieu veuille avoir son âme ! c'était un bien brave homme !

— Que faire?

— Portons-le chez lui, nous préviendrons le guet plus tard.

Les citadins choisirent parmi les décombres quelques débris de charpente avec lesquels ils firent une sorte de brancard qui servit à transporter jusqu'à sa maison le corps inanimé du vieillard.

Roland suivit le funèbre convoi, et voulant tout voir jusqu'au bout, il se cacha près de la porte.

Tandis que se passaient les sinistres événements que nous venons de raconicr, Diane, rentrée dans son liôlel et livrée aux soins de Mariette, qui préparait sa toilette de nuit, semblait un corps sans âme, tant il y avait d'atonie dans son regard morne, et tant ses mouvements incertains et saccadés indiquaient l'absence complète de volonté et d'énergie.

Ses dents claquaient ; on voyait qu'elle était en proie aune fièvre violente.

Tout à coup il se fit en elle une révolution.

Elle se leva avec celte raideur automatique particulière aux somnambules. Une vive agitation et une singulière épouvante se peignirent presque en même temps sur son visage ; elle saisit la main de Mariette et la serra fortement en lui disant :

— J'ai peur! j'ai peur!

— Vous avez peur, madame la marquise, répondit la jeune fille, et de quoi?

— 11 vient d'arriver un malheur, un grand malheur ! Je le sens, je le vois!

— Calmez-vous, madame, dit la femme de chambre effrayée de l'exaltation de Diane, vos mains brûlent, vous avez la fièvre.

— Qu'importe?... Donne-moi mon mantelet, Mariette, et sortons.

— A cette heure!!!

— ir le faut.

— Mais, madame...

— Il le faut, je te le répète.

— Mais où allons-nous?

— Rue du Mail.

— Chez M. Lepicard !... s'écria la jeune fille stupéfaite.

— Oui... chez lui ! chez mon père !!

Et Diane, de plus en plus exaltée par les ardeurs de la fièvre, s'enveloppa de son mantelet et sortit avec Mariette.

Quand elles arrivèrent, l'allée de la maison était pleine de monde et 1 on entendait des voix qui murmuraient :

— 11 est mort !

Diane monta.

La porte de l'antichambre était ouverte, et des gens de justice encombraient cette j)ièce.

Elle ouvrit une seconde porte et vit un lit sur lequel reposait un corps ensanglanté.

De chaque côté brillait un cierge.

Une jeune fille sanglotait en priant Dieu, agenouillée auprès du chevet.

Diane recula en poussant un long cri.

Puis elle tourna |iar deux fois sur elle-même et tomba sans connaissance au pied du lit.

LE MOT DE I, âlfIGME.

Nous avons dit que le comte Roland attendait, toujours caché, près de la maison de la rue du Mail.

11 avait vu entrer Mariette et la marquise , mais il ne les avait pas reconnues.

Au bout d'une domi-hcuro, Mariette ressortit escortée par un homme de la police.

Bientôt elle revint, et cette fois accompagnée par M. de Coui-Kéiieux.

Roland reconnut le marquis et s'épouvanta de sa présence en ce lieu, tout en se disant que l'homme frappé par lui était mort et bien mort.

En cela il se trompait. Guillaume, quoique blessé mortellement, avait repris connaissance, et sa première parole, en se souvenant de ce qui s'était passé , avait été pour dire à Mariette, qu'il vit auprès de lui, de courir chez M. de Cout- Kérieux, et de le lui amener.

Hector se rendit en toute hâte à la prière du mourant.

Quand il entra dans la chambre , Guillaume, livide, les yeux fermés et entourés d'un cercle bistré , semblait avoir déjà cessé de vivre.

On voyait au bord de ses lèvres une mousse sanguinolente, et les draps blancs de son lit étaient souillés par de larges taches de sang.

Frappé de stupeur par ce spectacle terrible, Hector ne vit point une jeune femme qui pleurait amèrement, assise au pied du lit.

Le corps toujours inanimé de la marquise Diane avait été transporté dans une autre chambre , avant que Guillaume sortit de son évanouissement léthargique.

Le vieillard, en entendant Hector, rouvrit les yeux, el dit d'une voix faible ;

— Merci d'être venu, monsieur le marquis, merci.

Et il fit un effort pour lui tendre la main, que M. de Cout- Kérieux prit entre les siennes et serra afTectueusement.

— Je vous ai fait appeler, poursuivit Lepicard, parce que j'ai à vous adresser une prière , el comme le dernier vœu d'un mourant est toujours exaucé, vous ne me refuserez point, el je mourrai tranquille.

— Vous avez eu raison de compter sur moi , dit Hector. quelle que soit la chose que vous nie demandiez , par !'^,m5^ de ma mère, je jure de l'accomplir !

— Encore une fois merci! Vous avez aimé Diane, n'est-ce pas?...

— La marquise Diane de Lormois ! fit Hector stupéfait.

— Oui... répondit le mourant.

— Je l'ai aimée, poursuivit Hector. Et je l'aime toujours...

— Vous ne savez donc rien... Mariette ne vous a donc rien dit?...

— Rien...

— Eh bien! écoulez, écoutez... moi, je vais tout vous dire, mais approchez-vous de mon lit, car mes forces s'épuisent et mon souffle s'en va...

En ce moment, la jeune femme assise au pied du lit laissa échapper un sanglot convulsif.

Hector la regarda pour la première fois, et ne put retenir un cri d'élonnement.

— Vous ici, madame ! vous! dit-il.

— Qui donc? demanda le vieillard.

— Ne la voyez-vous pas!... elle!... madame Diane. Lepicard secoua la tête en signe de déné.:;alion.

— Non , dit-il , Diane est bien belle, c'est vrai , mais pas aussi belle que celle-ci.

Hector se tourna vers Mariette et l'interrogea du regard. Guillaume saisit ce regard cl en comprit le sens.

— Vous vous trompez, monsieur le marquis, reprit-il. Je n'ai point le délire et je vous dis la vérité. Cctie enfant qui pleure auprès de moi, c'est la vivante image de Diane, mais ce n'est pas Diane D'ailleurs . vous allez tout comprendre...

Il s'iiiicrrompit pendant un instant, et poursuivit :

— Mon Dieu! je suis faible . ma voix s'étouffe.... encore un moment! Seigneur mon Dieu! encore un moment!...

Après un nouveau silence, il appela Mariette du geste , et lui dit :

— Mon enfant, tu vois sur cette console un flacon et un verre... apporte-les-moi...

— Mais c'est du vin d'Espagne, monsieur, répondit la jeune fille épouvantée.

— Je le sais bien...

— Mais pour vous, c'est mortel !

— Qu'importe ! ce qu'il me faut , c'est de la force pour cinq minutes; ainsi, donne, mon enfant, donne vite.

Mariette obéit en pleurant.

Elle remplit un verre à moitié, et Guillaume le vida d'un trait.

Une rougeur passagère vint empourprer les pommettes de ses joues livides, et il reprit d'une voix plus forte :

— Regardez , monsieur le marquis , regardez cette belle jeune fille que vous avez prise pour Diane. C'est Denise, c'est sa sœur et ma fille aussi, car j'ai deux enfants...

— Que dites-vous? s'écria M. de Cout-Kérieux. Quoi, la marquise de Lormois est votre fille?

— Ma fille ainéc, oui, monsieur le marquis. Je poursuis : Vous vous souvenez, sans doute, que je vous ai dit autrefois que j'avais eu l'honneur d'être le valet de chambre de M. le duc de Richelieu. Un jour, j'appris que je me trouvais plus riche que mon maître. Un parent éloigné, que je connaissais à peine, mourut en me laissant par son testament une fortune immense, colossale, trois millions.

" Je quittai M. le duc, et je me mis à vivre pour mes enfants... j'étais veuf et j'avais deux filles, Diane et Denise...

» Les années se passèrent... mes filles devinrent belles, belles comme des anges. De corps et de visage elles se ressemblaient tant , qu'on ne pouvait presque les distinguer l'une de l'autre; mais pour le cœur, quelle différence ! Denise était modeste et douce comme une chaste fleur des champs; Diane était orgueilleuse et fière, autant que le pourrrait être une fille noble née dans un palais. Diane rougissait, et de mon ancien état , et de ma condition présente ; Denise ne voyait en moi que son père et se souciait peu de ma fortune immense.

>< Moi, je les aimais autant l'une que l'autre.,. Je les voulais voir heureuses toutes les deux , et pour cela j'aurais donné ma vie...

'(11 va deux ans , un gentilhomme, un grand seigneur, M. le marquis de Lormois, ruiné par les folies d'une jeunesse orageuse, entendit parler de ma richesse.

« Il vit Diane, et fut ébloui de sa beauté ; songeant à redorer son vieux blason avec mon or bourgeois, il me demanda la main de ma fille, à qui, en échange de deux millions, il offrit un nom et un titre.

« Seulement, il mettait à ce mariage une coniiition terrible pour moi : il exigeait que Diane, à l'avenir, oubliât que j'étais son père, et que tint rajiport entre elle et moi fût pour jamais interrompu. Il voulait envelopper ainsi dans un impénétrable mystère la naissance plébéienne de sa femme !

« Oh! du plus profond de mon cœur, j'espérai que Diane refuserait! j'espérai qu'elle n'achèterait point ce rang de grande dame , en reniant ainsi ceux qui l'avaient tant aimée !

« Je me trompais!

« Dans ce titre qu'elle rêvait, Diane crut voir le bonheur.

« Ce fut un coup cruel !

« Le mariage se célébra...

« Diane^me dit froidement : Adied. Et tout fut fini entre nous.

La voix de Guillaume faiblissait; il se reposa pendant (juclques instants, puis il continua '

— Je voulus, mais en vain, m'accoutumer à ne plus penser à ma fille, à ne plus entendre prononcer son doux nom. Je souffrais trop !

« Alors je trouvai moyen de faire placer chez elle en qualité de femme de chambre, Mariette, cette bonne jeune fille que voilà, et qui, presque chaque jour, s'échappait de l'hôtel, et venait me raconter ce que faisait Diane...

« Je la savais heureuse, et j'étais presque heureux! »

Guillaume dit ensuite à Hector tout ce que nos lecteurs savent déjà, mais que M. de Cout-Kérieux ignorait de la manière la plus complète!

Il lui raconta l'intrigue de la marquise et du comte Roland.

Il lui apprit comment chaque nuit, au château de Lormois, 1 amant de Diane s'introduisait par la petite porte du parc, et comment un jour, Champagne, ivre à moitié, avait trahi avec Mariette les sinistres secrets de son maître en lui laissant comprendre que bientôt le comte Roland deviendrait, par un crime, le mari de la marquise.

Il lui dit enfin comment, ce même jour, Champagne avait porté à la marquise un billet de Roland ; comment Mariette, sachant par le valet une partie des projets du maître, était accourue le prévenir, lui, Guillaume Lepicard dès qu'elle avait vu Diane sortir pâle et tremblante; comment il était arrivé à l'improviste chez le comte, l'avait menacé, lui avait enlevé Diane, et comment enfin Roland s'était vengé !

— Et maintenant, murmura le vieillard en terminant d'une voix éteinte, et maintenant que vous savez tout, veillez sur Diane, puisque vous l'avez aimée, voilà ce que j'avais à vous demander; protégez-la, défendez-la contre cet homme, ou plutôt contre ce démon qui s'appelle le comte Roland , et qui la poursuivra sans cesse, dans son honneur et dans son bonheur.

K Veillez aussi sur cette pauvre enfant, ajouta-t-il en montrant Denise; elle va rester orpheline sur cette triste terre ; elle est pure comme les anges, je la confie à votre loyauté ! »

Hector, cependant, regardait cette belle jeune lille si semblable de forme à la marquise Diane , et il sentait son cœur se fondre à chacun de ses regards, et il comprenait qu'il n'avait aimé la sœur aînée d'un si violent a"mour que parce qu'elle ressemblait tanl^ la i)lus jeune sœur, car enfin c'était Denise et non point Diane qu'il avait rencontrée deux fois avant d'être présenté à l'hôtel de Lormois.

Il la regarda longtemps, silencieux et charmé, et dit ensuite d'une voix tremblante :

— C'est à mon tour maintenant de vous adresser une demande. — Devant Dieu, qui nous entend, mon père, voulezvous que Denise soit ma femme ?

Un frisson de joie passa dans les veines de Guillaume.

— Que le ciel vous bénisse d'avoir eu cette pensée, mon fils ! s'écria-t-il.

Et de sa main mourante il joignit les deux mains d'Hector et de Denise.

Un dernier rayon de bonheur éclaira le front de l'agonisant, quand il vit penchés sur sa couche ces deux beaux jeunes gens qui pleuraient.

— Je meurs en paix... je meurs... heureux... murmura-t-il, priez... pour moi...

Puis sa tête retomba.

Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes.

Tout était fini iiour lui, eu ce monde.

Hector quitta la chambre mortuaire cl descendit pour aller

cherclier un prôlre qui vint dire auprès du cadavre les prières des morts.

A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'un homme marcha droit à lui , et lui barra le passage.

M. de Coul-KL'rieux reconnut le comle Roland.

— Votre victime n'est plus, lui dit-il d'une voix grave. Est-ce que vous voudriez m'assassincr aussi ?

— Vous assassiner? non; mais vous tuer, car vous s^vez un secret de mort. Vous avez une épée ?

— Oui.

— Alors nous allons nous battre...

— Soit, ici, et à l'instant.

— Non, point ici , la rue n'est pas assez diîscrtc; allons jusqu'au quai, le survivant jettera le mort dans la Seine.

— Allons, réponilil Hector, mais passez devant, car, si je ne crains pas votre dpiîc, j'ai |)eur de vo'.re poignard !

RoLind ne tressaillit même point à celle dernière insulte et marcha le premier.

Ils arrivèrent au bord de l'eau.

Le duel sans témoins commença.

Les adversaires étaient d'égale force, jeunes et vigouretix tous deux, calmes tous doux el se haïssant mutuellement.

Seulement, du côté d'Hector, le mépris se mêlait à la haine.

Bientôt des goullelctles de sang tachèrent les vêtements des deux adversaires cl mouillôroni la pointe de leurs épées.

NI l'nn ni l'autre ne rompait d'une semelle.

Hector voulut en finir et se fcndil sur son adversaire.

Son épâc passa entre le bras et la poitrine de Roland , et l'arme de ce dernier lui traversa l'épaule.

Un éblouissement passa devant ses yeux, il tomba, mais sans Iftcbcr son épée.

Roland le crut mort et se pencha sur lui.

Le bras d'Hector se raidit et releva son arme.

Roland tomba le cneurpercf.

Au milieu des dernières convulsions de l'agonie, il roula jusque dans le fleuve dont les flots emportèrent son cadavre.

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