‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieur (volume 2)Chapitre 1 sur 31 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

J’avais pris la posle dans une chalsa très-douce, où j’étais presque étendu j je m’étais en cela soumis sans peine aux volontés de mon oncle , mais je n’étais nullement disposé à m’arrêter pour reposer pendant la nuit, comme il me l’avait prescrit ; ce repos ne pouvait s’arranger avec mon impatience ; il me fallut cependant, quelques lieues avant d’être arrivé à Orléans, rester long -temps à la poste , que je trouvai dans un tel désordre que per-

sonne ne s’y entendait, et que le diable semblait y avoir semé le trouble et la confusion.

Ce ne fut que trois quart- d’heures après y être arrivé que je pus obtenir une chambre pour me reposer jusqu’à jCe que les postillons fussent disposés à se x’emeltre à leur devoir. Cependant la cause de tout ce bruit était alors connue ; elle provenait de la chute d’un roulier qui avait, le soir, demandé gîte pour lui et les quatre mules attelées à sa voiture. Ce garçon , qui avait trouvé à son gré les filles qui lui avaient servi à boire , s’élait , pour son malheur , adressé à la plus malicieuse de toutes , qui , naturellement sage , pour se débarrasser des manières trop entreprenante? du galant, lui avait promis tout ce qu’il demandait , en lui assignant pour rendez-vous une chambre auélessus de l’écurie, quelle lui dit être

la sienne. Celte chambre e'iait la dernière au bout d’un corridor extérieur qui régnait dans toute la longueur de cette partie du bâtiment. 11 ne devait y venir qu’après que tout le monde serait couché , et sans lumière.

On ne dort point en pareille circonstance. Le confiant voiturier parvint à ce qu’il croyait être une chambre, et qui n’était qu’un grenier à fourrage, dont le plancher très- vieux, formé dà solives légères, écartées les unes des autres, recouvertes de lattes et d’une couche de plâtre, avait jusque là supporté du foin sans aucune trace de ruine; mais les lattes cédèrent sous le poids de l’amoureux, qui était d’une grande et vigoureuse stature ; il passa au travers , se froissa la tête dans le passage, et tomba sur un âne, qui, effrayé du volume dont il venait de supporter le poids , s’en vengeait eu

frappant des pieds et en mordant un ennemi hors d’état de se défendi’e, et réduit à crier au secours.

C’était ce bruit qui avait répandu l’alarme : avant d’en savoir la cause, chacun avait couru aux armes; 'on croyait ne pouvoir réunir trop de force contre un voleur ; la peur devint plus grande en trouvant la porte fermée en dehors. Comment a-t-il pu entrer? se demandait-on ; cette écurie , qui ne sert que pour nos vaches et notre âne, est séparée de l’autre, ça n’est pas naturel; enfin les plus braves se déterminent à entrer : il était temps; le malheureux voiturier allait expirer sous les coups du roussie.

Telle était la catastrophe au moment oïl j’étais arrivé. On n’eut pas besoin d’interroger le coupable pour savoir comment il était entré, les débris du plancher l’indiquèrent assez; mais pour-

quoi etait-il allé dans ce grenier? C’élaît ce que chacun voulait savoir, et ce qu’on ne pouvait obtenir dans l’état déplorable où était le blessé.

Les éclaircissemens étaient obtenus lorsque enfin j’eus été conduit à nia chambre, et voici ce que j’en ai su.

Après avoir fait saigner et panser celui qu’on croyait toujours conduit par de mauvaises intentions , on parlait de s'assurer de lui et de le remettre entre les niains de la justice , quand les compagnes de la fille, qui n’avait pas fait mystère du rendez-vous qu’elle avait donné , la déterminèrent à avouer la vérité pour ne pas laisser accuser un innocent.

Le maître ne fut pas plutôt instruit, que ce fut un nouveau genre de bacchanal ; il tança vigoureusement cette étourdie; la maîtresse prit son -parti; les garçons, qui avaient sans doute leur

raison pour être mécontens qu’on vint chasser sur leur terre, la de'fendirenf aussi , et prétendirent que le voiturier n’avait que ce que méritait son incontinence.

Lorsqu ’en fin tout fut calmé on me donna dés chevaux , et je repris ma course. Quelque diligeijce que je fisse, je n’arrivai à Tours que très-tard , et force fut d’attendre au lendemain pour commencera prendre des informations.

Mon hôte étant venu prendre mes ordres et me demander ce que je voulais pour mon déjeûner, je profitai de l’occasion pour savoir de lui s’il connaissait la demeure de mademoiselle deBelmont. ,

— Oui , Monsieur ; elle demeurait chez madame de Belmont, sa tante, qui est une dame très-connue ici et estimée de tout le monde.

~La tante de mademoiselle de Bel-

iiiont est la sœur du père de mademoiselle de Belrnont; je ne sais pas pourquoi vous l’appelez madame?

— Parce qu elle avait épouse uu cousin-germain portant le même nont qu’elle , et qu’elle a perdu après cinq ou six ans de mariage : il paraît que vous connaissez mieux la nièce que la tante ?

— Cela est vrai ; mais c’est la tante que je viens voir.

— Vous ne la trouverez pas , Monsieur ; elle n’a laissé qu’une vieille domestique qui garde sa maison.

— Elle est sans doute à la campagne?

— Non ^Monsieur, elle est partie avec sa nièce, qui est bien la plus belle demoiselle que j’aie jamais vue; ou croit qu’ elles sont allées à Paris pour achever de recueillir la succession de l’oncle de la jeune demoiselle, qui est venu mourir ici.

” — Quoi ! monsieur Rouvy serait mort?

— Il est arrivé ici en revenant de i’armée» et il est mort dix ou douze jours après être arrivé.

— Je sais qu’il était très -malade; mais c’était un homme fort et €|uisem* blait pouvoir se rétablir.

! — Ah ! Monsieur! il était usé et accablé d’iofirmitésjles médecins l’ont condamné dès le premier moment qu’ils l’ont vu ; il n’a guère eu que le temps de faire son testament pour nommer madame de Belmont tutrice de mademoiselle Sylvie, qu’il a instituée son héritière.

— Elle a dû être tout de suite recherchée en mariage ?

— Je le crois bien ; trente mille livre de rente, sans ce qui est dû par le Gouvernement ; mais la demoiselle n’a voulu rien entendre de semblable j, elle

et sa tante n ont reçu pei’sonne , et elles sont parties sans dire où elles allaient.

11 aurait parlé pendant deux heures sans que je l’eusse interrompu , tant j’étais affecté de n’avoir point été prévenu de ce que je venais d’apprendre.

Déjà la crainte que la tante ne fût devenue un nouvel obstacle se glissait dans mon cœur; elle ne voudra pas , me disais-je , que sa nièce , avec une aussi grande fortune , ne soit que l’épouse d’un capitaine.

L'hôte interrompit ma rêverie.

•— Je vous ai appris des choses qui vous affligent, Monsieur? me dit-il.

— Oui , je viens de faire un voyage dont l’inutilité me met dans la nécessité de repartir. Je vais déjeuner, et pendant ce temps, vous enverrez chercher des chevaux.

Une heure après, je repris la route

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