‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieur (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

En arrivant j’étais si altéré, que mon oncle me demanda s’il m’était arrivé quelque accident qui eût dérangé ma santé.

Je le préférerais, lui dis-je , au mal- Jieur de voir mes plus chères espérances anéanties; et tout de suite je lui racontai les évènemens dont je venais d’être instruit, et que sans doute le changement de fortune de mademoiselle de Belmont l’avait déterminée à convenir avec sa tante, que j’accusais d’être la cause de ce changement, qu’elle dev'^’t prétprtdi’e ^ un ‘établis-

( Il )

sement plus avantageux et plus distingué que celui qu’elle aurait eu avec moi, et qu’enfîn cette fortune que tout le monde desire serait pour moi un malheur irréparable , puisqu’elle avait pu changer un coeur que je regardais comme le sanc t uaii’e de t ou tes les vertus^ Il est, reprit mon oncle, de la nature des passions , et particulièrement de celle de l’amour, de tout exagérer. Pourquoi soupçonner celle que tu aimes et que tu estimes d’une légèreté dont, je l’espère, elle n’est pas coupable ? A son âge on préfère celui qui plaît à toutes les l’ichesses et à tous les titres possibles; il est plus naturel de n’attribuer sa conduite qu’à la prudence, puisque devant te croire à l’armée , et elle devant venir à Paris, elle aura jugé inutile de hasarder une lettre avant d’être sûre qu’elle te parviendra. Je m’attends donc à la voir avec sa

tante , ou que quelqu’un de leur part viendra s’informer où tu es, et dans quel lieu on doit t’adresser une letti’e,^

— Mais , mon oncle , elles doivent être ici depuis quelque temps, ainsi je ne peux expliquer aussi favorablement que vous ce peu d’empressement.

— N’est-il pas possible que la tante ou la nièce se soit trouvée indisposée en arrivant ici? Sais- tu l’époque de leur départ de Tours ?

—-Non; j’ai oublié de le demander ;; mais il y avait au moins quinze à vingt jours, car l’hôte ne m’en a point parlé comme d’une chose récente.

-—Alors il faudrait croire avec toi que la tante n’est pas disposée à la laisser maîtresse de son choix ; mais dans celte supposition, rien ne prouve encore qu’elle ait changé de sentiment, îl est possible aussi qu’une disposition du testament de sou oncle ait reculé

jusqu^à sa majorité le droit de disposer d’elle. Ainsi gênée de l’une ou de l’autre manière, elle attend un moment favorable pour te faire connaître sa position, et te renouveler l’assurance de ses sentimens.

— Mais, mon oncle, je ne reste pas moins dans une incertitude désespérante, et sans aucun moyen de la retrouver.

— Je ferai cesser cette incertitude.

Elles sont attirées ici par des créances à réclamer, soit au département de la guerre, soit à la trésorerie. J’ai des amis dans l’un et dans l’autre; je saurai si ellesy sont venues et en même temps leur demeure. Tu as des droits pour te présenter et pour être reçu, ce sera à loi à les faire valoir : une belle ne peut fermer sa porte à un brave qui l’a retirée des mains de l’ennemi et qui l’a préservée de ses insultes.-

C’est ainsi que mon cher oncle s’efforcait de me rendre la tranquillité et l’espérance. Tendre sollicitude de l’amitié, vous seule savez verser dans le cœur les consolations qui lui conviennent. Je n’étais cependant point asseit libre avec lui pour m’épancher sur mes craintes, et revenir sans cesse à me plaindre de la rigueur de mon sort.

Toujours fixé sur le même objet, l’amour malheureux croit que l’on doit voir et sentir comme lui tout ce qm l’affecte f mais la raison ne peut ni compatir à une semblable faiblesse , ni en supporter l’ennui; je ne pouvais attendre cette complaisance que de ma bonne Marianne; j’étais impatient de la revoir , afin de me dédommager de la contrainte que m’imposait la reconnaissance et le respect pour un oncle si indulgent ; il me fallut cependant attendre au jour suivant.

Quoi! déjà de retour? me dit cette chère amie , et sérieux comme un drame. Ah ! venez me conter vds chagrins.

Je lui dis que j’avais été à Tours , mais que je n’y avais trouvé personne ; que la tante et la nièce en étaient parties depuis plusieurs jours sans qu’on sût positivement où elles étaient allées ; que tout ce que j’avais appris de nouveau était le décès dé l’oncle ; que ce changement dans la situation de cette demoiselFe allait fixer l’attention des gens avides de fortune ; que je voudrais que la succession dé cet oncle fût avec lui à tous les diables, puisqu’elle m’ôtai t jusqu’où l’espoir d’offrir la mienne à sa nièce, et de lui prouver que je ne desirais qu’elle.

Cette circonstance raffligea autant que moi J elle ne put m’opposer les memes motifs d’espoir que m’avait donné mon oncle, pinsqu’elle ignorait

que j’eusse vu Sylvie, et qu’il y eût en entre elle et moi des promesses sur lesquelles je devais compter. Aussi , revenant à son humeur enjouée, elle s’écria : De quoi aussi vous êtes-vous avisé, mon ami, de devenir amoureux, comme un chevalier errant, d’une belle que vous avez vu passer devant vous, et de courir pour la tirer des mains des enchanteurs ou des géans, sans savoir où la trouver? vous devriez l’enoncer à une passion qui, depuis près de deux ans, fait votre malheur sans vous avoir donné un seul moment d’espoir.

Vous me le feriez perdre , ma chère amie, puisque vous qui m’en avez toujours donné , vous n’en avez plus.

— Mon intention n’est sûrement pas de vous affliger; mais la fortune change tellement les cœurs, c’est un ennemi si redoutable, que je n’ose plus vous assurer que depuis que cette demoiselle

est devenue riche et libre, vous ne soyez déjà prévenu par un rival , oii par un engagement pris par aml>ilion , ce qui n’est pas moins à craindre.

Dites-moi vous-même s’il vous reste quelque espoir ?

Je lui appris ce que mon oncle allait faii'e pour découvrir leur demeure, qu’alors j’espérais, en me présentant, faire valoir mon amour et ma persévérance.

— Je l’espère comme vous, me ditelle; je ne doute même point de votre succès si cela ne tarde pas ; mais pour réussir il faut reprendre votre amabilité , vous présenter en conquérant et non en désespéré ; la tristesse n’est bonne à rien, et c’est pour cela que je veux vous distraire par le récit de mes aventures , car j’ai aussi des aventures. Mais il est trop tard pour entreprendre de vous les raconter ; ce sera pour der

main , puisque vous ne pouvez aujourd’hui rester à dîner avec moi.

■ — ■ J’y prendrai , ma chère amie , n’en douiez point, une part bien sincère ; vous me faites regretter de m’être engagé à retourner chez mon oncle pour dîner avec lui, car mon projet était de rester avec vous; mais il me l’a demandé de manière à me faire croire que je l’aurais désobligé si je m’y étais refusé.

— Il faut y aller; ce que j’ai à vous dire peut être différé sans inconvénient. Revenez le plus tôt possible , et surtout ne vous livrez point au découragement.

Après le lui avoir promis , je me rendis chez mon oncle, qui venait de rentrer. Je m’empressai de passer auprès de lui. Je te remercie, me dit-il, de ton exactitude, car il s’agit de rendre un service où ton secours m’est

necessaire; je n’élais pas sûr que ce serait pour aujourd’hui ; mais puisque le sort s’est enfin décidé en faveur d’un malheureux, tu vas, mon ami, achever de le mettre en liberté.

Il s’agit d’un ancien serviteur du Roi, proscrit depuis bien long-temps avec beaucoup d’autres par une mesure générale. Depuis ce moment, pour se soustraire à la rigueur d’une loi qui l’eût privé de sa liberté, il s’est tenu caché ; c’est à un domestique fidèle qu’il doit cette retraite; ce domestique a engagé son frère , aussi honnête homme que lui , à cacher son maître dans sa maison. Je le peux d’autant plus facilement, lui dit son frère , que j’ai pris le costume et le ton des amis de la liberté et de l’égalité pour mettre à l’abri de l’envie et de la persécution ma personne et mon chétif établissement, et que je ne suis nullement

soupçonne d’être suspect. J’ai dans îa maison que j’habite , et dont je suis seul locataire , une retraite impénétrable; ainsi je me charge de sauver ton maître, et je t’en réponds sur ma vie.

Cet homme , qui est restaurateur aux environs du théâtre Italien , a en efi’et reçu chez lui cet officier-général, qui y est depuis un temps considérable. Loin d’être effrayé d’un dépôt si précieux , il écarte de lui tout danger en continuant de jouer le rôle d’un révolutionnaire, jusqu’à provoquer des visites domiciliaires chez lui; mais il ne suffit pas d’être en sûreté , il faut être libre; ce bonheur ne pouvait être procuré à son prisonnier que par le ministre des Etats-Unis, dont il est l’ami.

Ce ministre vient de me donner le passe-port que lui a renvoyé un gentil-

homme anglais parti depuis cinq à six joui'S. Ce passe-port désignant un homme de même âge et de même taille, ayant la figure et les cheveux â- peu -près semblables, va servir au malheureux reclus à se procurer des chevaux de poste , et à partir à l’aide d’un léger travestissement, sans être exposé à aucune recherche , parce qu’indépendamment de la ressemblance avec l’étranger désigné dans le passe-port , cet officier, qui a fait longtemps la guerre en Amérique, pai’le l’anglais comme un naturel du pays, et en contrefait parfaitement l’accent.

Telle est , mon ami , la pièce importante qui m’a été confiée pour la faire tenir à celui qui l’attend ; et comme elle ne peut lui parvenir que par l’entremise de son hôte, j’ai pensé qu’il convenait mieux à un militaire qu’à moi de s’introduire dans la salle d’uq res-

taurateur du second ordre , où il faudrait attendre le moment favorable pour lui parler. Voilà, mon ami , le service que j’attends de toi , parce que Je suis sûr que rien ne te répugnera lorsqu’il s’agit de sauver un malheureux, et qu’une occupation de ce genre est plus que toute autre propre à te distraire de tes peines.

Tu vas donc, au risque de faire un mauvais dîner , te rendre chez ce restaurateur, où lu resteras à table jusqu’à ce que tu sois seul , et que tu puisses faire approcher de toi le maître de cette maison ; alors tu lui montreras cette carte , qui te servira auprès de lui de lettre de crédit.

— Quoi! cette carte découpée d’une manière irrégulière, est une pièce indispensable ?

— 'Sans doute ; cet homme qui , pour sa sûreté et celle de son prisonnier.

doit se défier de tous ceux qui l’approchent , a pris pour éviter toute surprise cette précaution que je trouve fort sage , puisqu’en rapprochant celte moitié de carte de celle qui est entre ses mains , il est sûr quelle est la même que celle qu’il a donnée à la personne qui avait sa confiance, et c’est pour lui inspirer la sécurité dont il a besoin quelle m’a été donnée. Tu la lui montreras donc avant de lui donner le passeport qui, comme lu le vois, est sous enveloppe; tu l’engageras à l’ouvrir et à en faire usage le plus tôt possible, et tu conviendras avec lui de le revoir pour connaître le succès d’un moyen préparé et attendu depuis si long-temps.

J’assurai mon oncle que j’allais me conformer à ses instructions , et je me rendis tout de suite au lieu indiqué, où j’eus moins de peine à trouver place que je ne me l’étais imaginé. Pour

proloager jusqu’à la iîn j’éwS’ soîu demander tout ce que je crus devoir prendre plus de temps. Je dînai mieux que je ne m’y attendais, et enfin resté à-peu-près seul , je fis signe au maitre de m’approcher, et je lürmontraiana carte. Il porta son doigté à sa bouche ;, et me dit aussitôt : Permettez, mon officier, je suis à vous dans un mo*^ ment. 11 ne revint que quand il n’y eu.t plus que moi dans la salle.

— Voulez-vous me faire l’honneur, mon capitaine , de venir avec moi, nous parlerons plus tranquillement, et je vous montrerai mes chambresf j’éti ai de bien jolies et bien commodes.

Je compris facilement ce que signifiait celte proposition. J’avais payé; je le suivis, et il me conduisit à son logement personnel, qui me parut trèspropre à pouvoir s’y entretenir sans être entendu.

—M’apportez- vous de bonnes nou^ velles, mon capitaine? Il n’y a pas de doute, ajouta-t-il, car vous avez l’air content ?

—Oui, je vous apporte un passesport; voyez.

— -Ah! Dieu soit béni! Je vais recueillir le fruit de ma persévérance, en voyant enfin un si brave homme rendu à la liberté.

— Vous allez, je l’espère, eu faire usage le plus tôt possible ?

— Demain, à pareille heure, mon capitaine , il sera déjà loin de Paris.

— Quand voulez -vous que je revienne pour en recevoir de vous l’assurance ?

—Demain, à l’heure du déjeuner î avant d’avoir pu vous le dire , vous le

connaîtrez par un signe certain. Je porterai la main sur mon cœur aussitôt que j’aurai rhonueur de vous voir;

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