M. LE PRÉSIDENT
Je ne saurais trop approuver, madame la Présidente, la résolution que vous prenez de distinguer le mérite méconnu et délaissé; les opinions des habitans du quartier du Château n’ont point de rapport avec celles des habitans des quartiers plus brillans du Commerce ; elles diffèrent autant que leurs occupations , leur manière de vivre et leurs fortunes, qui seules seraient un ûiotif de séparation; nous serons les
vengeurs de madame Deschamps; iî faut qu’elle nous promette de venir passer l’hiver à Nantes, d’y vivre avec nous comme nous avons vécu à la campagne, et de nous accompagner au spectacle chaque fois que nous irons. Je serai son chevalier.
Celte franche invitation était trop flatteuse pour pouvoir alléguer le moindre prétexte de la refuser, et ma mère y trouvait un moyen si favorable de prendre une éclatante revanche contre les précieuses qui l’avaient mortifiée , qu’elle fut en secret charmée d’en saisir l’occasion : aussi promit-elle de relommer comme le souhaitaient M. et madame la Présidente.
Ma mère fît en conséquence ses dispositions pour retourner à la ville, ce qui fut très-agréable à mon père.
Cependant on ignorait à Nantes ce qui s’était passé à la campagne ; mon
père , qui avait quelques amis estimables et dont la liaison intéressait ses affaires, avait continué deles voir; plusieurs lui avaient témoigné le regret qu’ils avaient éprouvé de la condescendance de leurs femmes à une manœuvre qu’ils avaient ignoi’ée, et le désir qu’ils avaient de la réparer.
Dans la franchise de son caractère mon père avait répondu que l’ien ne serait si aisé à raccommoder, et qu’il le verrait avec plaisir. Il se trompait cependant ; ma mère avait un caractère inflexible qui rendit cet espoir inutile.
Dès les premiers jours de son arrivée , elle reçut les amis de mon père avec l’aisance qui lui était naturelle, et eut pour eux tous les égards qu’ils méritaient. Encouragés par cette réception, ils convim'ent entre eux d’entreprendi'e de négocier le rapprochement
<j\i’lls avaienl à cœur, el l’un d’eux sc chargea de porter la parole.
Réunis quelques jours après chez mon père, celui qui s’élait chargé de parler pour lui et ses amis attendit le moment du dessert, et exposa sans détour ce qu’il souhaitait , et ses regrets d’un désagrément qui n’aurait pas eu lieu s’il en eût été instruit.
J’ai toujours été persuadée , Monsieur, qu’aucun de vous n’était entré dans un aussi pitoyable complot , et vous ne pouvez en douter d’après ma manière de vous recevoir , et la considération que j’aurai toujours pour les amis de mon mari. Après cet aveu de mes sentimens , permettez qu’à mou tour j’interi'oge votre sincérité. Si madame votre épouse avait éprouvé un désagrément aussi peu mérité , et qu’elle vous consultât sur ce qu’elle doit penser de ses liaisons , ne seriez-vous pas
le premier à lui dire que dans aucune d’elles aucun témoignage d’estime u’ayant résisté aux insinuations perfides de la méchanceté , de semblables liaisons ne peuvent être regrettées , et ne peuvent jamais l’edevenir désirables?
— Gela est rigoureusement vrai ; mais ne faut-il pas, Madame, pardon»
ner quelque chose à la faiblesse humaine?
— Celui qui a besoin de pardon ne se rapproche jamais sincèrement. 11 en est du caractère de l’amitié comme de l’intégrité dans le commerce ; la moindre tache l’altère pour toujours : ce serait donc se rapprocher pour sacrifier à des gênes de société et s’exposer à de nouveaux désagrémens , pour ne rien trouver qui satisfasse le cœur. Si j’étais contrainte à revenir sur la résolution de ne jamais revoir aucune de ces dames , ou que cela dût altérer
voire amitié pour M. Descliamps, je le déclare en sa présence, je préférerais retourner à Paris, dans le sein de ma famille, plutôt que de porter le trouble dans ses affections et dans ses intérêts,
— Ce serait. Madame, un trop grand sacrifice , et vous avez malheureusement assez de raisons de persister dans le parti que vous avez pris pour ne pas y applaudir ; je vous prie donc d’oublier que je vous en ai parié , et je vous réponds que mes amis, ainsi que moi , ne cesseront d’attacher autant de prix à votre estime qu’à celle de M. Deschamns,
Ma mère n’avait pas négligé d’aller rendre ses devoirs à madame la Première-Présidente , et leurs relations habituelles avaient repris leur cours, lorsqu’enfin il fut question d’aller à la comédie voir une pièce nouvelle. Loin
de se montrer avec îa richesse de parure que permettait sa fortune , ma mère eut la prudence de ne paraître que dans la plus grande simplicité , et seulement parée des avantages qu’elle avait reçus de la nature. Son apparition avec des personnes d’un rang dislingué n’en fut pas moins remarquée ; on crut d’abord s’étre trompé, et que c’était une dame étrangère; mais la plus réelle conviction répandit bientôt l’alarme et le dépit parmi les précieuses qui avaient cru être débarrassée pour toojours d’une femme qui l’emportait sur elles. Comme il n’y avait aucun moyen d’attaquer ses mœurs ni sa naissance, il était impossible de lui ravir l’estime et la considération dont elle se trouvait entourée ; il fallut se résoudre à passer pour de puériles formalistes, seul moyen de dissimuler l’envie qui avait été le motif réel du plus
grand nombre. Beaucoup d’aulres , qui n’avaient cédé que par complaisance à l’impulsion de la dame Durbeck , en rejetèrent la faute sur elle , et cessèrent de la recevoir; cette exclusion en occasionna beaucoup d’autres; elle se vit délaissée , et dans la rage qu’elle en conçut, elle jura de s’en venger : elle n’y a que trop bien réussi.
Je me suis appesanti sur cette cause de nos malheurs afin que vous puissiez juger , Monsieur, combien ils sont peu mérités. Maintenant je ne m’arrêterai, jusqu’à l’époque où ils nous ont accablés , qu’aux circonstances indispensables à l’intelligence de ce qui me reste à dire.
Deux ans api'ès ma naissance , ma mère accoucha de mon frère , qui est le dernier enfant qu’elle ait eu. Nous avons été tous deux élevés au collège , dirigés par les Oratoriens. A l’âge de IV. 4-..
quatorze ans environ , mes e’iutîos étaient finies ; j’cu fus retiré , et mon père me fît faire mes exercices comme si j’eusse été destiné au métier de la guerre, afin, disait-il, que je pusse choisir l’état qui me conviendrait.
Mon choix était déjà fait; j’avais conçu de l’estime pour l’honorable profession de mon père , e! je l’ai suivie sous ses ordres.
î! y avait trois mois que j’étais rentré h la maison paternelle , quand M. d’Ormont, l’un des plus riches colons de Saint-Domingue , ami particulier de mon père, revint en France avec sa fille àçfée de dix ans, ne voulant plus vivre dans un pays oii il avait perdu à la fleur de son âge une épouse tendrement aimée.
N’ayant .point prévenu de son retour, rien n’était préparé pour le recevoir; il vint descendre chez mon
père , qui reçut à bras ouverts un anii si sincèrement aimé.
M. d’Ormont , liomme d’un grand mérite , n’eut pas besoin de plus de trois jours passés avec nous pour sentir tout celui de ma mère : aussi montra-t-il le désir qu’elle voulût remplacer celle que mademoiselle d’Ormont , sa fille, avait eu le malheur de perdre. Celte jeune demoiselle , envers qui la nature avait été prodigue de ses faveurs, avait plu à ma mère dès le premier moment, et quoiqu’elle n’eût encore que dix ans, l’impression qu’elle me fit et qui ne pouvait, à son âge et au mien , avoir rien de tumultueux , fut cependant telle qu’elle décida de la plus chère de mes affections, et que le temps n’a fait que l’accroître.
Mon père était présent lorsque son ami d’Ormonl demanda que sa fille restât auprès de ma mère. Je suis flat[é^
lui dit-il , mon ami , de ta confiance ^ et ma femme la justifiera sûrement ; mais je te prie d’observer que j’ai deux fils; qu’il est possible que ton Emilie prenne de rattachement pour l’un d’eux, et que je ne voudrais pas qu’on pût soupçonner que toute l’influence que donne l’éducation n’eût été employée qu’à attirer dans ma famille une fortune immense comme la tienne.
La tienne, mon ami, ne doit rien à la mienne, et te met à l’abri d’un pareil soupçon ; mais quand lu n’aurais que ta probité pour tout bien , je te déclare que je serais charmé que ma fille pût faire la fortune de l’un de les fils J je ne gênerai point son inclination; je n’ambitionne ni les rangs ni les distinctions , et je préférerai toujours Ihomme honnête qui pourra faire son bonheur à tout l’éclat du pouvoir et de la fortune. Que dis-tu
de cela, Deschamps? en m’adressant la parole.
— Qu'il est impossible, iMonsieur, de ne pas aimer mademoiselle Emilie, et que j’aimerais mieux qu’elle n’eùt pas de fortune ; elle mérite d’être aimée pour elle-même.
— Eh bien! mon ami, voilà l’homme qui me convient; à son âge on dit ce qu’on pense, et s’il se fait aimer d’Emilie , je lui réponds de mon consentement.
Cette résignation à tout sacrifier au bonheur de sa fille ayant mis fin aux difficultés et aux scrupules , la belle
Emilie fît de ce moment partie de ma famille. Son éducation avait été négligée comme celle de toutes les créoles.
Je sollicitai de ma mère la faveur d’être son instituteur ; elle me le permit, et j’eus tout à faire, car elle ne savait rien , absolument rien , que dan-
sex’ : aussi n’eus-je à combattre aucune mauvaise méthode.
Entourée comme elle l’était de pei'sonnes occupées, et dont les amusemens étaient des lectures instructives ou agréables , elle ne tarda à en prendre le goût que le temps qu’il lui fallut pour savoir lire; aussitôt qu’elle le sut, son esprit se développa et fit des pi’ogrès rapides; alors la musique et le dessin furent ajoutés à ses autres études. Elle devint si intéressante, que ma mère ne pouvait vivi’e un instant sans elle. J’éprouvais un sentiment que je ne prenais encore que pour de l’amitié, et jouissant du bonheur de passer /
auprès d’Emilie toutes les heures qui n’étaient pas données au travail , je me trouvais heureux, et je l’étais en effet; car mon penchant, que tout favorisait, ne fut pas même troublé par la concurrence de mon frère, qui, à peine
sorli du college , se décida pour la marine , et, lorsqu’il en fut dégoûté par la mobilité de son caractère et l’impétuosité de ses passions, il fut toujours porté loin de la maison paternelle, où il ne parut que rarement.
Ainsi s’écoulèrent les plus belles années de ma vie, sans que je pusse imaginer que rien en pût troubler le cours. J’aimais Emilie, tout m’assurait que j en étais aimé, quand mon père, parfaitement instruit de la disposition des esprits en France, et des malheurs dont on était menacé, crut, dès la première convocation de l’Assemblée des Notables , devoir mettre sa fortune à couvert. Il vendit sans affectation ses immeubles, dont il fît passer les fonds en Angleterre, qu’il regardait avec raison comme la partie de l’Europe qui serait le plus à l’abri de l’orage, et couvrit cette conduite du projet d’aller vivre
an sein de la famille de son épouse,' dont le père et la mère le sollicitaient depuis long-temps.
Mais comme il tenait aussi à la considération de M. le Premier-Président et de sa famille, dont l’intérêt pour ma mère n’avait cessé d’être le même, il ne put , ainsi qu’avec son ami M. d’Ormont garder le silence sur le motif secret de sa conduite, dont il s’ouvrit sincèrement.
M. d’Ormont ne partagea d’abord ni son opinion ni ses craintes; mais le progrès des évènemens lui ayant inspiré plus de confiance dans les mesures prudentes que prenait mon père , il vint un matin lui apporter cinquante mille écus en effets sur Paris et sur Amsterdam , en le priant de les encaisser et de faire aussi passer ces fonds à Londres avec les siens : Ce n’est , ajouta-t-il, qu’une partie de ce que jo
(lesline à mon Émilie; j’espère le verser le surplus ; mais s’il m’arrivait d’être ruiné auparavant, ce sera toujours assez pour que tu puisses la mettre à l’abri de l’infortune.
J’étais présent; mon père lui répondit : Si tu n’as d’autre objet que de me nantir de la dot de ta fille , remporte tes fonds; elle fait maintenant partie de ma famille; elle n’a besoin de rien; elle est pour nous un objet sacré; riche ou pauvre , Deschamps mettra son bonheur à l’obtenir, et si contre toute apparence elle ne répondait pas à ses vœux, le tiers de ce que je possède lui appartiendrait toujours.
M. d’Ormonf tendit ses bras à mon père ; ils se tinrent long-temps embrassés. Des larmes coulaient naturellement de mes yeux; car cette étreinte douloureuse , qui ne sortira jamais de ma mémoire, semblait être le présage
de la se'paration cruelle de ces estimables et shicères amis, qui se quittèrent sans que M. d Ormont eût dit un seul mot de plus, et mon père suivit les intentions de son ami.
Tout se trouvant prêt pour que mon père quittât Nantes avec sa famille, ce fut moi qu’il destina pour le précéder à Paris, et pour lui retenir un appartement modeste , mais suffisant pour toute la famille, et aussi pour annoncer son arrivée à M. et madame de Néry, dont j’étais connu , et dont j’avais reçu les embrasseniens dans un voyage de Paris que j’avais fait avec ma mère et Emilie.
Ce voyage devint pour moi l’époque la plus précieuse de ma vie. Emilie avait quinze ans ; elle était alors dans tout l’éclat de la beauté ; mais , retenu par le respect que j’avais pour elle et par l’attentive surveillance de ma mère.
dont les ordres et les conseils étaient sacrés pour moi, je n’avais encore osé me permettre l’expression de Tardent amour que m’inspirait cette charmante pei'sonne ; mais plus sensible ou moins timide que moi , elle ne sut pas plutôt que j’allais partir sans elle , quelle donna un libre cours à son chagrin et à ses larmes; elle prétendait qu’elle ne me verrait plus, et elle fut si visiblement altérée, que ma mère me permit de la rassurer par tout ce que la tendresse pourrait m’inspirer et par le serment d’être à elle pour toujours, mais sous condition qu’elle se calmerait et qu’elle me verrait partir sans alarmes , puisque nous nous reverrions avant quinze jours. Je connus alors toute la sensibilité de son cœur, et combien était vif et sincère son attachement pour moi; et, rassurée par mes sermens, elle consentit à me laisser partir.
En ce moment on vint nous annoncer que nous étions servis. Mon oncle dînait hors de chez lui ; M. Deschamps continua son histoire pendant que nous étions a table , comme on le verra dans le chapitre suivant.