CHAPITRE XXXIX
Je fis la'qjlus grande diligence pour me rendre à Paris , où j’allai descendre chez M. de Néiy , mon aïeul , à qui la nouvelle de la prochaine arrivée de sa fille et de son gendre pour se fixer près de lui causa une joie inexprimable. Je me déi’obai à ses carresses pour remplir les intentions de mon père ; et le quatrième jour depuis mon départ de Nantes , j’eus le plaisir de pouvoir lui annoncer que j’avais trouvé
un appai'lement agx'ëable, ayant vue sux’ le boulevard des Italiens , dont l’ameublenxent serait achevé lox’squ’il recevx’ait xxxa lettre, et que rien ne devait x’etarder notx-e x'éunion.
Dix jours après , j’eus le bonheur de l’evoir tout ce qui m’était cher , c’est-à-dix'e presque aussitôt que la lettx’e qui xix’avait donné avis du départ de mon pèx’e : j’eus le plaisir de le voir satisfait du choix que j’avais fait , parce qu’il tenait le milieu entre l’opulence et la médiocrité.
Au centime des orages nous jouissions d’une sorte d’isolenxent que xiion père ne crut pas encox'e suffisant pour se faire oublier; il voulut se xetirer à la campagne dans une petite maison qu’il choisit lui-xnêxixe à Mesnil-Montant, et dont il passa bail avec le px’Opriétaire pour neuf années.
Là, il se li\ra à la cultux’e de son
jardin , dont je partageais le plaisir avec lui ; et , à l'exception de M. et de madame de Néry et de quelques autres proches parens de ma mère , nous passions le temps sans aucune autre société , et n’éprouvions de trouble que par les malheurs publics qui se succédaient avec une rapidité effrayante :
la catastrophe qui nous priva du meilleur des rois y mit le comble sans en être le terme , et nous priva , peu de temps après , de madame de Néry , ma gi’and’mère,à qui cet événement causa un tel dérangement de santé , qu’elle y succomba ; et , six mois après , son époux , qui ne put survivre à sa perte.
Ce double deuil recula l’espoir que j’avais d’être uni à ma chère Emilie ; ma mère, qui le souhaitait vivement, avait espéré qu’elle y déterminerait M. d’Oi'mont , qui n’y opposait d’autre obstacle que d’alteudre que sa fille eût
dix-huit ans accomplis pour se marier.
Loin que la fin de ce deuil pût me rendre l’espërance , la désolation générale , les arrêts sanguinaires qui , chaque jour , envoyaient au supplice tout ce qui restait en France d’estimable et de recommandable , ne permettaient pas de songer à son bonheur au milieu des désastres et des échafauds.
Enfin quelques jours plus sereins commençaient à luire ; un nouveau système succédait au régime atroce de Robespierre et de ses partisans ; ma mère allait écrire à M. Dormont pour le déterminer à combler mes vœux , quand nous en reçûmes la nouvelle la plus affligeante.
Il marquait à mon père qu’il était ruiné ; que ses habitations à Saint-Domingue avaient été ravagées par les Nègres; que tout dans celte île était dans la combustion ; qu’il ne lui res
tait que ce qu’il avait à Nantes, qui e'iait bien quelque chose , mais qui n’e'tait rien en comparaison de l’immense fortune qui lui était ravie j qu’il sentait combien avait été sage le conseil qui l’avait porté à mettre quelque chose à couvert ; que sa santé était si dérangée, qu’il n’espérait pouvoir la rétablir qu’auprès de nous ; qu’il allait venir habiter sous le même toit et vivre ou finir sa carrière dans le sein de l’amitié, emportant tout avec lui et ne laissant rien à Nantes qu’il pût regretter, quoiqu’il eût eu le bonheur d’é* chapper aux persécutions et aux dangers qui l’avaient menacé.
Quelques jours après , il arriva comme il l’avait annoncé, mais dans un tel état de faiblesse, que nous en fûmes tous alarmés. Il n’eut pas plutôt vu la petite campagne que nous habitions de préférence , qu’il desira
s’y fixer. De ce moment Emilie ne le quitta plus; il sembla , pendant la htlle saison, reprendre quelque force et surmonter sa mélancolie ; mais à l’approche de l’automne il tomba sérieusement malade. Les premiers remèdes n’ayant rien changé à sa situation , U jugea lui-même quelle était dangereuse; et sans se fier à la médecine, dont il sentait l’impuissance pour rétablir un corps usé par les chagrins , il fît sou testament , danslequel, aprèsavoir institué sa fille unique Emilie sa légataire universelle , il confirmait le consentement de l’unir au fils aîné de son ami Deschamps.
Ensuite il investit cet ami de tous les pouvoirs de l’autorité paternelle par une disposition spéciale, et le nomma, conjointement avec ma mère, tuteur de sa fille Emilie. Tranquille sur ces dispositions , il se résigna à sa situa-
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tîon, et deux mois après perdit , avec le calme d’un sage, une vie qu’il avait honorée par les qualités d’époux, de père, d’ami et de maître généreux#
Emilie fut si cruellement affectée de la perte d’un si bon père , que nous craignîmes pour sa santé ; les tendres soins de ma mère la calmèrent, et ses conseils rappelèrent sa raison. Je n’ose parler des miens ; je m’affligeais avec elle , et cette sensibilité a plus que tout achevé de toucher son cœur, en lui faisant ajouter, comme elle me l’a dit depuis, le sentiment de l’estime à celui de l’amour que je lui avais inspiré.
Lorsque le temps eut produit son effet ordinaire, et que le nouveau gouvernement qui venait de succéder à la Convention permit enfin de respirer, ma mère, toujours occupée de mon bonheur, parla de me donner la preuve la plus touchante de sa tendresse en
m'unissant à sa fille Emilie : c’ëlail le nom qu’elle lui avait toujoui'S doî né. Ce vœu de toute la famille ne pouvait e'prouver aucune contradiction ; le jour n’ëtait reculé que pour quelques pré-, paratifs indispensables.
Dans ce moment de satisfaction qui nous était commune , nous étions revenus à la ville ; nous nous montrions un peu plus, c’est-à-dire au point de nous permettre d’aller au théâtre ita-' lien , dont nous étions voisins.
Je touche à la catastrophe qui nous a tous plongés dans l’abîme dont Je ne suis pas tiré , et qui m’a privé de mes parens et de l’adorable amie que j’allais posséder. Nous étions dans une loge louée pour nous; la seconde pièce était une pièce nouvelle. La loge près de la nôtre à droite était restée vide pendant la première pièce ; mais avant que la seconde fût commencée , une
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compagnie bruyante y entra ; j’y remarquai une femme laide, au maintien altier, surchargée de parure et parlant très-haut , sans penser qu’elle pût être dangereuse pour nous : c’était cependant la furie qu’un sort funeste avait déchaînée pour notre perte-
Ma mère parut inattentive à la pièce, quoiqu’elle fût intéressante, et nous engagea à sortir avant tout le monde, afin , disait-elle, d’éviter la foule.
Aussitôt que nous fûmes rentrés, elle démanda à mon père s’il avait reconnu la femme qui était venue dans la loffe à notre droite.
Non, dit- il, je n’y ai pas pris
C’est la Durbech , reprit ma mère ; elle respirait la haine et la vengeance ; son regard semblait dire : vous m'étiez échappés , je vous croyais perdus , et je vous retrouve dans une po-
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sition qui paraît heureuse ; pouu celte fois vous ne m’échapperez point. Quant à moij je l’ai regardée avec tout le mépris qu’elle mérite ; mais je n’en suis pas moins affectée de sa rencontre ; elle n’a pas pu nous nuire à Nantes , d’où hem’eusement nous étions partis; mais nous sommes encore ici dans des circonstances où le moindre ennemi peut nous perdre ; songez-y, mon àmi^ ne négligez point ce danger ; mon cœur me dit qu’il est réel.
Mon père , sans montrer la même crainte, répondit que quoiqu’il se fût tenu dans la retraite , il lui restait des amis , même parmi les hommes qui tenaient au gouvernement ; qu’il en verrait un dès le lendemain malin sur lequel il pouvait compter, parce qu’il était du nombre des personnes honnêtes qui avaient réussi à obtenir des places qui les garantissaient de tous
dangers, et qui les mettaient à portée de rendre service.
La visite qu’il fît à cet ami se ti’ouva plus nécessaire qu’il ne croyait, carie surlendemain il vint dès sept heures du matin , couvert d’un ample manteau qui , à moins qu’il ne l’ouvrît , ne permettait pas de le reconnaître. Je viens j dit-il à mon père , vous apporter le remède à une fâcheuse nouvelle : voilà un passe-port pour vous et madame votre épouse ; il n’y a plus que le signalementà remplir. Ne perdez pas un instant ; prenez ce que vous avez de plus précieux , et soyez au plus lard ce soir sur la route d’Anvers , où vous serez en sûreté , et où vous trouverez facilement à vous embarquer pour l'Angleterre.
• — Que m’apprenez - vous ? et de quoi m’accuse-t-on ?
« Vous êtes dénoncé comme agent
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des Chouans, et correspondant avec les ennemis du gouvernement en Angleterre ; c’est plus qu’il n’en faut pour être perdu , surtout si l’on vous croit de la fortune ,* mais c’est particulièrement à votre épouse que l’on en veut j elle est désignée comme une femme artificieuse et capable de conduire une conspiration. Je ne sais d’où le coup part , mais je peux en suspendre l’effet en ne mettant que demain cette dénonciation sur le bureau et en ne la faisant paraître que la dernière. Comme on ne pourra savoir quelle route vous aurez prise qu’après des informations qui prennent du temps, on sera réduit à écrire pour vous faire arrêter, et je retarderai encore le départ des lettres ; ainsi vous aurez tout le temps d’être hors de danger ; mais , je vous le ré-; pète , partez le plus tôt possible.
— Ah ! mon ami ! comment déter»
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miner ma femme à laisser ici sa pupille et son fils ?
• — Il n’y a rien contre eux , et quatre personnes partant ensemble auraient fixé l’attention. Je n’ai pu faire mieux, et je vous promets de prévenir à temps votre fils pour qu’il puisse se cacher. Si, contre toute attente, la persécution s’étendait jusqu’à lui , j’ai à mes ordres un homme fidèle , incorruptible , qui lui apporterait une lettre sans adresse , sans qu’il y ait rien d’écrit dedans ; ce serait le signal de songer à lui.
■ — Vous ne pourriez donc lui procurer un passe-port ?
— Je n’ose vous le promettre , car c’est un heureux hasard qui a laissé à ma disposition celui que je viens de vous apporter. Adieu, mon ami ; donnez nouvelle de votre arrivée à Anvers dans la maison dont voici l’a-
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dresse ; celle nouvelle me parviendra par leurs correspondans ici sans que je puisse êlre compromis , el je la ferai parvenir à voire fils. Après celle ins- Iruclion , il nous laissa 1res- embarrassés d’annoncer à ma mère la nécessilé de fuir.
Elle supporta celle nouvelle avec le courage qui la caraclérisail , el se borna à dire : Vous voyez, mon ami , que je ne me trompais pas sur l’implacable haine de cette furie. Tranquille sur vos jours , je n'ai plus d’inquiétude que pour mon fils et notre Emilie ; il faudra qu’il la conduise chez son frère , et qu’il la confie à son épouse , la décence l’exige. Je crois , comme votre ami , qu’il ne sera point compris dans notre malheur , ainsi il pourra attendre le moment favorable pour venir nous rejoindre.
Il est nécessaire de vous dire ici
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f|ue mon frère habitait Paris avec son épouse, qu’il n’y était connu que par le surnom de Savenai, qu’il avait pris en s’établissant dans cette ville, afin que par ce moyen , et aussi par ses habitudes et la situation de ses affaires, il ne pût être soupçonné d’être de notre famille. Cet arrangement étant le seul convenable pour mon Emilie , je promis de m’y conformer.
Il fallut ensuite nous occuper d’une voiture propre à courir la poste ; une heure suffit pour en faire l’acquisition et la faire mettre en état de partir avec les harnais nécessaires. Il fut convenu en outre que le point de départ serait la maison du carrossier, et que le postillon aurait l’ordre de s’y rendre avec ses chevaux.
Après cette mesure indispensable, mon père voulut aller à Mesnil-Montant J où il avait à prendre des papiers
fel de l’argent , et plusieurs choses que ma mère avait demandées. Nous primes un fiacre pour faire cette course.’ Ce fut pendant le chemin que mon père me dit : Je rends grâce au Ciel d’une précaution que j’ai prise par je ne sais quelle inspiration , que notre malheur justifie. Instruit comme je le suis qu’un homme dénoncé est un homme dépouillé, que sa maison est dévastée, j’ai imaginé de cacher en dehors du mur de notre jardin une somme de cinquante mille francs en or divisée en deux sacs de forte toile. Ce qui m’en a fourni l’idée était un moellon qui ne tenait plus que par son propre poids , le plâtre et la chaux s’étant naturellement dégagés. Je m y suis transporté de nuit, à différentes fois ; le mur ayant un pied et demi d’épaisseur, j’ai pratiqué derrière ce moellon un vide OÙ j’ai placé les deux sacs, et ensuite Je
l’ai reposé moi -même et bien enduit de plâtre. Tu le reconnaîtras facilement, parce qu’il paraît plus neuf que ceux qui l’entourent : c’est dans la partie qui est exposée à l’ouest. S’il t’arrive d’être obligé de fuir ou de te mettre à l’abri, tu trouveras dans cette précaution une ressource que la rapacité n’aura pu nous ravir. Je te préviens encore que pour tout ce que tu voudras me faire connaître ou me faire parvenir, chez MM. Bourdieux à Londres, il suffira de me désigner sous le nom de M. Amps père.
Après avoir recueilli dans une malle tout ce que mon père jugea digne d’être emporté, nous retournâmes auprès de ma mère ; j’allai ensuite seul à l’hôtel des Postes demander les chevaux : à la vue du passe - port , on m’en délivra l’ordre sans difficulté, et je les commandai ensuite pour quatre heures
précisés , à l’adresse du carrossier.
Nous étions déjà convenus de dîner de bonne heure, et de sortir tous trois comme si nous eussions eu une affaire indispensable, afin d’éviter à mademoiselle d’Ormont le chagrin des adieux , et le retard que ses larmes pourraient apporter au départ , laissant à mes soins de l’instruire du malheur de mon père et de ma mère, et de lui inspirer la force de se résigner aux circonstances.
Après le dîner, nous sortîmes comme nous en étions convenus , en promettant à mademoiselle d’Ormont d’être le moins de temps possible. Le postillon venait d’arriver lorsque nous entrâmes chez le carrossier, où j’avais aussi fait conduire un cheval de main pour pouvoir accompagner mes parens jusqu’à la première poste. Ma mère , qui |aisait des efforts pour retenir ses lar-
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mes , croyant que nous allions noirs quitter J fut sensible à cette attention, et me le témoigna en me serrant affectueusement la main.
Arrivé à la Villette, il fallut absolument se séparer. Je supprime tout ce que ces adieux eurent de pénible pour mon père et ma mère et de douloureux pour moi, qui ne les avait jamais quittés. Une scène non moins pénible m’attendait au retour. J’étais si changé, si altéré, que je n’eus pas besoin de dire qu’il m’était arrivé quelque chose de fâcheux. Emilie vint à moi en me disant : Vous êtes seul, mon ami! estce que je ne reverrai plus ma tendre mère ?
— Elle est partie avec mon père; nous irons les rejoindre : calmez-vous, ma chère Emilie, et veuillez m’écouter. Je lui appris tout ce qui s’était passé le matin , la résolution qu’il avait