IV
Madame ? demanda madame Durbecî:.
— Il y a, Madame , beaucoup plus de maisons où l’on ne joue point que de celles où l’on joue.
— Comment donc y passe-t-on les soirées?
■ — On y fait de petits concerts , ou l’on joue à des jeux qui exercent l’esprit , et quand on se trouve en nombre suffisant pour danser une contredanse , ce qui arrive souvent dans les familles nombreuses, on danse jusqu’à l’heure du souper; voilà quelle est la ressource habituelle quand on ne va point au •spectacle , qui d’ailleurs est coûteux à Paris, et ne convient réellement qu’aux gens très-aisés.
— Nous ne sommes point encore parvenus à ce point de perfection ; il faut espérer que nous y parviendrons.
Ce commencement d’aigreur n’apporta aucun changement aux liaisons
de société jusqu’au moment où mon père quitta la maison qu’il habitait à La Fosse, pour venir demeurer dans celle qui lui appartenait à rj le Feydeau, et qu’il avait fait arranger de manière à ce que sa jeune épouse, qui était enceinte de^moi, pût y trouver toutes les commodités possibles.
Lorsque l’on vient habiter un nouveau quartier, l’usage , à Nantes , était alors de faire des visites à toutes les dames du voisinage ; ces visites étaient rendues par tou tes celles qui les avaient reçues, comme politesse obligée; ensuite la nouvelle venue recommençait les mêmes visites, et toutes celles qui lui étaient rendues lui faisaient connaître les dames qui desiraient la voir, composer sa société, et venir au ca-.
deau qu’elle leur donnerait pour les réunir, afin de jouir cheîsi elles des mêmes agrémens.
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Ce qu’on appelle à Nantes un cadeau est la même chose que ce qu’on appelle à Paris assemblée invitée : on y sert des rafraîchissemens aux dames; pour les hommes , il y a un buffet servi de viandes froides, de pâtisseries et de vins de Bordeaux et de Bourgogne.
Soit que tant de visites déplussent à ma mère, soit qu’elle se fût persuadée que son cadeau devait tenir lieu des secondes qu’elle devait faire, cl qu’ii lui viendrait toujours assez de monde, puisque sa maison était dans le rang des premières de la ville, elle ne les rendit point , et se borna à envoyer ses invitations pour le jour où mon père lui avait dit que tout serait prêt, car il n’avait rien épargné pour que cette soirée fût brillante et quelle fût terminée par un souper délicat.
Elle était loin de penser que ce jour pût devenir pour elle l’objet d’une
cruelle morlifîcation. Cependant elle était résolue, et avait été préparée par la dame Durbèck dont je vous ai déjà parlé. Cette femme, née à Nantes, était d’origine étrangère; elle tenait de la nature une taille grossière , une figure de bacchante, un front où se peignait sa hardiesse , enfin ce genre de laideur qui réduit à une vertu forcée , et dont elle avait tant d’humeur, qu’elle s’en vengeait sur toutes celles qui avaient de la beauté et du méi'ite : on ne l’aimait point, mais on la craignait. Elle usa de son ascendant pour profiter de la faute que venait de faire ma mère , afin de bVuer contre elle toutes les
dames de l’Ile-Fey deau , leur persuader que leur honneur était intéressé à se venger d’une étrangère qui les regardait comme trop heureuse d’être invitées chez elle, sans s’être conformée aux devoirs établis dans la société.
Toutes jui'ent de n’y point aller; le même serment fut prononcé par les anciennes connaissances , qui étaient aussi invitées à cette fête, et cette intrigue fut conduite avec autant de secret qu’une conspiration ;’car les maris l’ignorèrent, parce que sûrement parmi eux quelques-uns se fussent fait un devoir d’en prévenir mon père.
Ce secret ne fut découvert que le jour même de l’assemblée, par la voie la plus inattendue. Mon père avait prié le docteur Bonami , son médecin , de diriger ma mère pendant sa guossesse.
Ce docteur, aussi estimable par ses vertus et son humanité que par ses lumières, vint à l’heure du dîner pour leur faire part de ce qu’il venait de découvrir chez une dame qui l’avait fait appeler, parce qu’elle voulait passer aujourd’hui pour malade; que de quelque mystère qu’elle voulût s’envelop-
per, elle s’e'lait trahie elle-même, et qu’il venait les en prévenir pour leur faire éviter une mortification; qu’il était encore temps de déjouer ce complot, quoique ce fut au dernier moment , parce que dans la situation où était ma mère, il n’y avait rien de si aisé que d’annoncer qu’il lui était arrivé un accident dont on pouvait faire prévenir chaque personne par une petite lettre d’avis.
Ma mère , qui l’avait écouté sans l’interrompre, après l’avoir remercié , déclara qu’elle ne s’abaisserait point à un mensonge pour détourner un procédé injuste et quelle ne méritait point; qu’en rendant elle-même son invitation inutile elle ne changerait l'ien à l’éloignement qu’elle avait eu le malheur d’inspirer aux personnes réunies .contre elle, piuisque toutes les visites qu’elle pourrait faire à l’avenir ne dé-
trairaient pas le prétexte qui naissait de celles qu’elle avait eu le malheur de croire superflues; qu’il en résulterait toujours pour elle un Isolement dont elle n’était point affectée ; qu elle savait être seule; qu’elle n’avait pas besoin des dissipations ou plutôt des gènes de la société pour savoir passer son temps.
Mon père, un peu plus alarmé de l’évènement, lui dit : Vous ne savez pas, ma chère amie, que deux femmes charmantes ont élé réduites, par un pareil abandon, à quitter la ville: l’une était la femme d’un Américain , l’autre d’un trésorier que ses fonctions attachaient ici.
Je sais, reprit ma mère, que ces deux dames , sans doute plus imprudentes que coupables, ont été punies bien sévèrement du malheur d’être aimables; la cause secrète entre elles
et moi est la même; mais le prétexte est différent; je n’ai point donné, je ne donnerai jamais aucune prise sur ma conduite, et je pourrai toujours me montrer à mes amis et à mes ennemis sans rougir. Je resterai donc ; dans peu de jours je vais être mère; aussitôt que je serai rétablie, je me retirerai à votre campagne avec mon enfant : elle est si près de la ville que vous pouvez y venir tous les soirs, et retourner à vos affaires le matin , et vous verrez que, remplir mes devoirs d’épouse et de mère suffira à mon bonheur, si , comme je l’espère, ils suffisent au vôtre.
Que dites-vous , Docteur, demanda mon père, de cette résolution?
Qu’elle est la seule convenable , quelle fait l’éloge de Madame, parce que ce n’est en effet que dans son intérieur qu’on doit trouver le bonheur.
sans le faire dépendre de liaisons de société, où, ici plus qu’ailleurs, on ne trouve que des envieux ou des gens qui ne savent point être heureux de ce qu’ils ont , mais de ce que les autres n’ont pas.-
Ce fut donc une résolution prise.
Je vins au monde quelques jours api’ès, et ma mère , qui avait voulu me nourl’ir, se retira à la campagne aussitôt qu’elle fut rétablie, emmenant avec elle les domestiquçs dont elle avait besoin.
Les évènemens tournèrent cependant bien différemment que ne se l’était promis la coalition formée contre ma mère. Sa maison de campagne se trouvait dans le voisinage de celle de M. le Premier-Président de la chambi’e des Comptes, où venait très souvent la famille de M. le Procureur-général de la même cour. La belle saison ne fut
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pas plutôt commencée, que ma mère, qui quittait volontiers les allées régulières de son jardin pour les beautés agrestes de la nature, fut rencontrée par madame la Présidente et par les dames qui raccompagnaient. Dans celte première rencontre et dans les suivantes, on se borna à des révérences réciproques; mais on n’avait point vu sans intérêt la belle nourrice, allaitant son poupon , le faisant porter à sa suite , et lui donnant par- tout les plus tendres soins.
On ne larda point à savoir qu’elle était l’épouse de M. Deschamps, qui était particulièrement estimé de M. le Premier-Président, pour les services qu’il avait rendus, à sa recommandation , à plusieurs gentilshommes de ses amis.
Le désir de voir de plus près une femme citée pour sa beauté et pour
ses grâces , et qui cependant s’étalt dévouée à tous les devoirs de la tendresse maternelle, inspira à madame la Présidente l’idée d’en faire naître l’occasion, en approchant, dans sa promenade avec les dames de sa société, de la grille du jardin de mon père, qui avait la réputation d’être cultivé avec beaucoup de soin , et de réunir les plus belles fleurs. Ces dames ne regai’dèrent pas long-temps sans que ma mère en fût prévenue : elle alla au-devant d’elles en les priant, si son jardin pouvait leur offrir quelqu’agrément , de vouloir bien y entrer.
C’était ce qu’elles souhaitaient; elles entrèrent, et après en avoir fait le tour, comme il était naturel qu’elles eussent besoin.de se reposer, elles acceptèrent d’entrer dans un salon où l’on avait servi une collation et des rafraîchissemens qui charmaient la vue et fiat-
taient le goût. Il n’y eut pas moyen de se refuser à les accepter j la conversation s’engagea, et, pour la première fois depuis son départ de Paris, ma mère se retrouva dans un monde qui lui convenait. Les dames dont elle se trouvait entourée avaient toutes l’esprit cultivé j elles furent charmées de celui de ma mère, et plus encore de ses manières simples et sans prétentions. On ne se quitta point sans éprouver le désir de se revoir J ce fut madame la Présidente qui le manifesta , en engageant ma mère à lui procurer, avec le plaisir de la voir, l’occasion de prendre sa revanche de son aimable réception, ce dont elle ne se défendit que par la nécessité de ne pouvoir se séparer de son poupon.
— Mais c’est bien avec lui et avec sa berceuse que j’espère avoir le plaisir de vous voir. Elle proxaiit de profiter
de rhonneui’ que lui faisait madame la Présidente. Ainsi se termina pour ma mère cette agréable soirée. Il n’en fut pas de même de la part des dames j elles contèrent , à leur retour , à M. le Président, ce qui leur était arrivé, et combien ellesétaientenchantées de leur voisine.
J’en suis charmé, dit-il , car je connais beaucoup M. Deschamps j c’est un homme bien supérieur à sa profession par son esprit et encore plus par son cœur ; et puisque sa femme vous plaît, il ne faut pas attendre quelle vienne, et que des considérations de rang la retienne dans la réserve. Je me charge de vous l’amener avec son mari, qui sûrement le dimanche ne retourne pas à la ville»
En effet , le dimanche suivant M. le Premier -Président vint dans son carrosse. Mon père , qui ne s’attendait point à cette visite, le reçut avec le
respect dù à son rang et qu’il méi’itait personnellement.
Il n’est point question , mon voisin , de cére'monial à la campagne. Madame Deschamps a fait la conquête de toute ma famille et de celle de M. le
Procureur-général. Pour abréger toute étiquette , je viens vous chercher avec Madame, son fils et sa bonne, et je vous emmène chez moi aussitôt que vous serez prêt^ et si vous le trouvez bon, j’enverrai en votre absence chercher Madame pour lui éviter la fatigue, qui nuirait peut-être à elle et à son fils.
Une invitation si franche ne pouvait manquer d’êtx’e acceptée. Ma mère fut accueillie, fêtée et comblée de toutes les attentions les plus touchantes ; faite pour en sentir le prix, elle s’attacha à les justifier, et devint de plus en plus nécessaire à madame la Présidente
et à sa famille , avec qui elle passa toute la belle saison dans la plus douce intimité.
Lorsque le temps de retourner à la ville fut venu, madame la Présidente dit à ma mère quelle comptait bien que la difïérence des lieux ne changerait rien à leur manière de vivre , et qu elles se verraient aussi fréquemment qu’à la campagne. Ma mère crut sa délicatesse et sa franchise intéressées à s’expliquer à cet égard , en ne laissant rien ignorer du motif qui l’avait portée à se reléguer à la campagne. M. le Premier-Président était présent : voici quelle fut la réponse de ma mère et l’entretien qui l’occasionna.
J’ai été trop sensible à l’accueil que vous avez bien voulu me faire et aux bontés que vous avez eues pour moi , pour ne pas m’empresser d’en jouir ; mais ce qui était sans conséquence à
îa campagne , en aurait à la ville, et je dois vous prévenir que j’y suis bannie de la société, et que ce sei’ait vous exposer à recevoir une femme qui a été jugée indigne d’être vue par aucune autre dame.