M. D E N É II Y
La voici : ma femme et moi , nous ne nous séparons qu’avec peine de notre fille ; c’est la persuasion que nous
faisons son bonheur qui nous détermine à la laisser aller si loin de nous : nous desirons , Monsieur , que vous nous promettiez de nous la ramener une fois chaque année.
M. DESCHAMPS
Deux fois, Monsieur : je m’engage à venir passer le mois de janvier de chaque année auprès de vous , et une partie de l’automne.
Tout se trouvant ainsi convenu au gré des personnes intéressées , mon père se vit, quinze jours après, en possession de mademoiselle de Néry et de sa dot , que, par un heureux hasard , il plaça , avant de quitter Paris , en actions dans une manufacture anglaise en activité depuis vingt-cinq ans , et dont il déclara que le revenu annuel resterait entièrement à la disposition de son épouse.
Ici M. Descliamps s’interrompÎÊ pour me demander pardon d’avoir fait remonler son récit aux amours et au mariage de son père ; mais que ce mariage, contracté sous de si favorables auspices et qui n’avait point cessé d’être heureux , étant devenu la cause des malheurs qui poursuivaient sa famille et dont il était aussi victime, il avait voulu rne faire connaître qu’une conduite sans reproche ne met pas toujours à l’abri de l’envie et des persécutions de la jalousie.
Après l’avoir assuré que les détails ne me paraissaient pas moins nécessaires qu’à lui pour me mettre à portée de juger de sa position et des secours dont il avait besoin , il reprit ainsi : Mon père , après avoir terminé toutes ses affaires à Paris , retourna à Nantes , où son mariage avait été annoncé par lui et par ceux des pareus
cîe SOQ épousé et de ses amis qui avaieal des relations dans cette ville.
Enchanté de sa conquête, il crut que tout le monde verrait avec plaisir une femme charmante et qui réunissait les grâces et l’aisance c]ui caractérisent les Parisiennes ; mais si les hommes la virent avec plaisir, les femmes ne la virent cju’avec ce dédain qu’elles avaient pour toutes celles qui venaient de Paris : suivant elles , les grâces des Parisiennes n’étaient qu’afl’ectation , leurs attraits c]ue de l’art , et leur principal mérite une coquetterie qui voilait une dépravation réelle : c’est ainsi cju’elles se vengeaient de ce qu’elles n’avaient point , qu’elles avaient repoussé et banni de la société plusieurs femmes dont le mariage n’était point aussi notoire que celui de ma mère , et qu’elles avaient réussi à faire considérer comme ne pouvant être que les
maîtresses de ceux qui les présentaient comme épouses , par la raison que , venant de Paris, ce ne pouvait être que des femmes de mœurs équivoques.
Il n’y avait pas moyen d’en user de même à l’égard de ma mère, dont le mariage ne pouvait être l’évoqué en doute , et de ne pas accvieillir l’épouse d’un homme considéré par son mérite, sa probité et sa fortune. Elle fut donc à l’extérieur reçue comme elle méritait de l’être ; mais souvent les égards et les témoignages de considération étaient démentis derrière elle par des gestes de dérision ou d’aversion; les glaces trahissaient de semblables indiscrétions; ma mère, qui les avait aperçues, n’en témoigna cependant rien, et cotilinua d’être elle-même, en recevant chez elle avec aisance et cordialité des femmes dont elle savait qu’elle ne se-» rait jamais aimée.
Dans une semblable position, il e'taîl naturel qu’elle préférât le spectacle qu’elle aimait à des sociétés où elle n’éprouvait que de l’ennui; cette préférence devint l’objet d’une censure indirecte , qu’elle repoussa avec fermeté : voici à cet égard ce qui se passa.
Un soir , on parla de quelques dames qu’on voyait souvent à la comédie : elles ne sont pourtant pas riches, dirent plusieurs personnes , et c’est une dépense et un ridicule , car la bonne société ne s’y montre qu’une fois la semaine.
Je ne sais pas , répondit ma mère , si c’est un ridicule d’aimer le spectacle, mais il ne peut être ici considéré que comme un objet d’économie, car le mari et la femme ne dépensent que quatre francs pour aller aux premières loges trouver un plaisir certain, tandis qu’en faisant habituellement en société
la partie de reversis , il est ordinaire j au plus petit jeu, d’y perdre six francs : ainsi, sous le rapport de la dépensé, l’avantage est tout en faveur du spectacle.
Madame, reprit une dame Durbeck, implacable ennemie de ma mèi’e , comme vous le verrez, il semblerait qu’en trouvant au spectacle , d’après vos expressions, un plaisir certain, on ne li’ouve dans nos sociétés que de l’ennui.
Non, Madame j c’est mal interpréter ce que j’ai dit : il n’est nullement question des sociétés , mais simplement du jeu comparé au spectacle :
celui cl , je le répète , offre un plaisir réel , qu’on est maître de prendre ou de laisser ; le jeu , même en gagnant , ne peut être un plaisir que pour celui qui l’aime.
“ On ne joue donc point à Paris,