CHAPITRE PREMIER
Je venais de finir mes études quand M. Merlin , mon oncle maternel , qui m’avait retiré chez lui , me tint ce discours : « Vous allez avoir seize ans , mon cher neveu ; ce serait l’instant de vous déterminer pour un état quelconque , soit en choisissant la carrière du barreau , soit celle, plus considérée et plus utile , de la médecine, que j’ai suivie avec succès ; mais il n’y a plus de choix à faire, plus de profession à suivre, plus de moyens I. t
d’études. La révolution a tout détruit, tout renversé , et n’a rien remplacé ; c’est un torrent dévastateur dont les ravages sont incalculables , et dont on ne peut apercevoir le terme j il ne reste d’espoir de s'en préserver qu’en se faisant le plus petit possible, en se cachant parmi les classes du peuple les plus obscures.
— Vous pensez, mon oncle, que le mal se prolongera encore long-temps ?
— Par le passé tu peux juger de l’avenir ; toutes les autorités sont détruites , les parlemens anéantis , les écoles des arts et des sciences supprimées : le pouvoir suprême aura son tour. Chaque jour , chaque instant lui portent une nouvelle atteinte ; sa chute est inévitable. Vous ne savez point ce que c’est qu’une révolution ; et ce que vous connaissez, par l’histoire romaine, des proscriptions de Sylla et
de celles des triumvirs, n’est rien e»
comparaison de ce qui s’est passé et de ce qui se passera ici.
— Quand vous descendriez en droite ligne, mon oncle, de l’enchanteur Merlin, vous n’étendriez pas plus loin vos vues et vos prédictions sur l’avenir.
— D’où connais - tu l’enchanteur Merlin? Tu as donc lu l’Arioste?
— Oui, mon oncle, je l’ai trouvé dans votre bibliothèque.
— Il n’y a point de mal à s’orner L’esprit. Mais il ne s’agit point de plaisanter j ce que je te dis est sérieux. Il faut que je dérobe ma tête et ma fortune, qui est la tienne , à mes ennemis. --î
— Quels ennemis pouvez - vous avoir , mon oncle ? Vous n’avez jamais fait de mal à personne.
• — Tous ceux, mon ami, dont j’ai combattu les opinions erronées. Il y
a parmi les médecins plus d’un charlatan , et ceux que j’ai contrariés sont aujourd’hui dans l’Assemblée nationale ; ce sont autant d’ennemis qui ont juré ma perte; j’en suis prévenu. , et c’est pour m y soustraire que je vais me cacher sous l’extérieur de i’infortune , et qu’il faut que tu en fasses autant : toi seul connaîtras ma retraite et mon travestissement.
— Comment , mon oncle ! la haine de vos ennemis s’étendrait-elle jusqu’à moi ? je ne suis encore rien dans lé monde.
— Tu es mon neveu; cela suffirait pour qu’on voulût aussi se défaire de mon héritier; on croirait aussi par toi parvenic : à me découvrir ; il faut donç qu’on . nous perde de vue tous deux.
— ■ Cela étant ainsi , je ferai , mon onde, tout ce que vous voudrez.; vous
m’avez tenu lieu de père, vous pouvez tout exiger de moi.
— > Et malheureusement aussi de mère , mon ami ; tu peux te souvenir combien j’aimais ma sœur; je la regrette à tous les instans de ma vie :
c’est te dire combien tu m’es cher.
Nous ne portons pas tous deux le même nom ; mais celui de M. de Tilli , ton père , est très-connu , et personne n’ignore qu’il était mon beau-frère. Il faut donc que tu le quittes , sans cependant en changer ; tu ne garderas que tes prénoms, qui sont Giles Bruno : ce dernier nom est autant un nom de famille qu’un nom de baptême. Je t’ai fait délivrer par un ami , sur qui je peux compter , un certificat de service sous ces deux noms , et c’est avec celte pièce que tu pourras parvenir à entrer en condition.
•—Vous voulez, mon oncle, que je m’avilisse à servir ! comment reparaîtrai-je dans le monde ?
— Que cela ne t’inquiète point ; on ne te reconnaîtra pas ; je vais te donner de quoi te brunir le teint et les cheveux. Cette composition n’a rien de nuisible ; tu seras obligé de la renouveler tous les cinq jours. Tu vois bien qu’avec cette précaution, quand il sera temps d’y renoncer , tu ne seras plus celui qu’on aura vu dans la servitude , sans compter que ta taille et tes ti'aits changeront avec le temps.
—Mais mon éducation sera perdue : ne vaudrait- il pas mieux que j’allasse aux armées ?
— Tu n’as ni la taille ni la force nécessaires. L’âge de la réquisition viendra assez tôt, et il sera peut-être plus à propos de trouver les moyens
cîe t’en exempter que d’embrasser une carrière où tu seras bien moins à portée de l’instruire ; car c’est une erreur de croire que dans la servitude ton éducation soit perdue ; tu vas , au contraire , te trouver à même d’acquérir , de toutes les connaissances , la plus essentielle, celle de l’homme, que tu verras de près , dégagé du masque de la représentation , laissant voir son humeur , ses goûts , ses passions et même ses vices , qu’il ne prend pas la peine de déguiser devant son domestique ; ce qui a donné lieu de dire que les plus grands héros ne l’étaient point aux yeux de leur valetde-chambre.
— Je me rends, mon oncle, et je suivrai à la lettre tout ce que vous me prescrirez.
—■J’en suis charmé , mon cher Tilli , car il n’y a pas de temps à perdre. Dès
demain je ne serai point dans cet appartement ; tout ce que tu y vois ne m’appartiont déjà plus ; je l’ai vendu plus avantageusement que je ne l’espérais , à un nouveau favori de la fortune qui est entrepreneur des vivres et fourrages del’armée, et qui me succède dans ce logement , que je vais quitter pour aller vivre chez un homme dont je connais les principes et à qui j’ai sauvé la vie. Il tient un hôtel garni , où il est en même temps un des plus fameux restaurateurs de Paris. Là je serai son sommelier et son économe , fonction importante dans une maison où la consommation est considérable ; ainsi j’aurai , en lui rendant service , un asile sûr où , à l’abri de mon travestissement , personne ne pourra me reconnaître , et je serai instruit de tout ce qui se passera , tous les coryphées de l’Assemblée allant là tenir
îeui's conférences particulières. Tu viendras m’y voir quelquefois, et particulièrement au commencement de chaque mois , pour y recevoir cent francs que je te donnerai pour tes besoins.
— Avec cette pension , mon oncle," je pourrais vivre sans servir.
— Sans doute, mais il faut faire quelque chose qui , comme je l’ai dit , détourne toute attention sur toi et sur moi ; cet argent t’empêchera de manquer des douceurs auxquelles tu es habitué , te donnera la facilité d’entrer au spectacle au lieu d’attendre à la pprte , et de te procurer les livres qui te feront plaisir. Voilà dix louis pour acheter les vêtemens relatifs à ta nouvelle profession , et les meubles nécessaires pour le loyer dans une petite chambxeà un cinquième étage, où tu trouveras toujours l’asile , le
repos, et le bonheur d’êhe ignore' et sans conséquence lorsque lu seras sans condition , ou lorsque , mécontent de la tienne, il te conviendra de la quitter : cette manière de servir, comme tu vois, sera très - douce et te laissera presque dans l’indépendance ».
En conséquence de cette instruction de mon oncle j’allai m’acheter les vêtemens nécessaires. A mon retour , il me fît faire l’essai de la teinture qu’il m’avait annoncée , et je me trouvai moi - même méconnaissable ; ensuite je m’occupai de me pourvoir d’un logement où je mis , pour me conformer à la modération recommandée par mon oncle, un lit de sangle, deux matelas , une armoire de bois de chêne , une table , trois chaises et ]es ustensiles à l’avenant, c’est-à-dire en cuivre ou en fer j et le soir , après
( Il )
avoir reçu de mou oncle de nouveaux conseils et sa bénédiction , j’allai prendre possession de ma chétive demeure.