‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

J e m’étais couché en riant avec moimême de ma nouvelle situation , et ne m’éveillai qu’à huit heures passées. Les objets qui frappèrent mes yeux à mon réveil me causèrent une sorte d’affliction par leur aspect peu agréable, et parce qu’ils fixèrent mon attention sur le rôle que j’allais jouer et dont je me trouvais singulièrement humilié.

J’étais enseveli dans mes réflexions quand j’entendis de la chambre voisine , dont je n’étais séparé que par unç cloison, une voix douce qui me

dit : mon voisin , si vous voulez me laisser votre clef quand vous sortirez , je ferai votre lit et nettoierai votre chambre.

J’ignorais absolument qui me faisait celte offre obligeante. Je remerciai , en invitant l’officieuse voisine à entrer dans ma chétive habitation. Je vis une jeune personne de quinze à seize ans , qui , sans être jolie , avait toute la fraîcheur de son âge , et une de ces physionomies qui réclament et inspirent la confiance. Je lui dis que je n’étais pas fait pour être servi puisque j’étais moi-même réduit à servir, et que je voudrais trouver une condition.

Cela n’empêche pas, répondit-elle; je sers aussi , moi , chez ma tante, qui vous a loué cette chambre , quoiqu’elle ait bien le moyen de payer une domestique ; ainsi ne vous gênez pas ; j,e serai bien aise de vous rendre service :

ne puis-je pas avoir besoin que vous m’en rendiez aussi?

Ce sera avec plaisir , répliquai-je ; mais comme réellement le soin que vous voulez bien prendre pour moi me sera très-agréable et me laissera plusdetempspour trouvera me placer, je vous prie d’accepter en échange de votre complaisance pour moi , une demi-pièce de percale qui m’est inutile et qui peut vous faire une robe : elle vous fera souvenir de moi.

— Ah ! je n’aurai pas besoin de cela pour me souvenir de vous , et je ne veux pas être payée d’avance.

— En ce cas je me servirai moimême.

— Eh bien ! j’y consens, si vous me

promettez d’accepter aussi ce que

je vous donnerai.

— Je vous le promets.

— En attendant il faut venir parler

à ma tante ; elle connaît beaucoup de monde et pourra vous rendre service.

J’y descendis avec elle et n’y restai pas un quart-d’heure sans m’apercevoir que cette tante avait des conférences particulières avec ceux qui venaient chez elle ; qu'ils venaient lui emprunter de l’argent, et qu'elle ne le leur prêtait pas sur rien. Celte femme aimait à se vanter d’un crédit qu’elle n’avait pas ; a l’entendre j allais entrer chez le commandant de la garde nationale ou chez tel autre personnage important. Je ne m’abusai point sur son crédit, et la quittai sans donner à ses promessesplus de confiance qu’ elles n’en méritaient.

En me trouvant dans la rue sous un autre costume que celui que j’avais toujours porté, il me sembla que tout le monde allait me regarder : je ne

lardai pas à être rassuré par une prompte expérience; et sachant qu’à la faveur du système de liberté , je pourrais entrer par- tout où il me plairait, je jouis du plaisir d’aller déjeuner dans le café le plus distingué du Palais-Royal et d’y lire les journaux.

Songeant ensuite qu’il fallait m’occuper moi-même des moyens de me placer, j’imaginai d’aller me promener aux environs de la salle de l’ Assemblée nationale pourvoir comment se comportait le peuple de valets qui devaient y être en attendant leurs maîtres, persuadé qu’il y en aurait quelques-uns appartenant à des hommes qui , ne tenant point ménage , leur donnaient leur argent à dépenser. Il y en avait beaucoup moins que je ne me l’étais imaginé. Après avoir attendu long-temps , j’en remarquai deux auxquels on disait de s’en aller, qu’ils

étaient libres jusqu’à onze heures du soir; je les suivis et les vis s’acheminer vers la rue de Rohan : l’un entra dans une auberge dont l’aspect me déplut, l’autre s’étant arrêté chez une espèce de restaurateur , ayant pour enseigne à la Providence y j’en tirai bon augure, et allai aussi m’y installer. J’y vis nombre d’autre gensde la même étoffe , qui , plus que jamais, se croyaient les égaux de leurs maîtres, et en disaient librement ce qu’ils en pensaient. Aucun ne m’ayant paru mériter d’être abordé, je remis au lendemain , dans l’espoir d’en trouver qui me parussent moins mauvais sujets, et je me retirai de bonne heure à mon logis.

Je ne fus pas peu surpris en y entrant de trouver ma chambre non-seulement d’une propreté recherchée , mais d’y voir sur la cheminée deux carafes garnies de fleurs, et sur ma table

un ruban noir noué en cordon de montre où pendait une fort belle clef d'agate montée en or.

J’avais bien promis à ma petite voisine, pour la déterminer à accepter ce que je lui donnais, de recevoir aussi ce qu’elle me donnerait; mais je n’entendais point que ce pût être quelque chose qui eût une valeur au-dessus de ses moyens, et je l’attendais avec une sorte d’impatience pour m’en expliquer avec elle. Cette jeune fille, en m’inspirant une sorte d’intérêt , n’avait éveillé en moi aucun sentiment tumultueux, ni rien qui ressemblât à l’amour, que je ne connaissais encore que de nom. Mes réflexions sur son compte n’avaient donc pour objet que la défiance que mon oncle s’était attaché à m’inspirer sur tous ceux qui m’approcheraient , même avec les apparences de la bienfaisance.

Elle vint enfin vers dix heures : en l’entendant rentrer doucement, je l’invitai à me venir voir un moment.

Je vous croyais déjà couché, me dit-elle, et je faisais le moins de bruit possible. Elle vint sans défiance; car, ainsi qu’on le verra, elle e'tait, comme moi , sans artifice.

Je lui demandai d abord comment elle s’appelait.

— Jeme nomme Marianne Dupuis; mais on m’appelle seulement Marianne.

— Eh! bien, mademoiselle Marianne, je ne voulais pas me coucher salis vous remercier de vos fleurs , qui me font grand plaisir; mais je vous prie de reprendre cette clef de montre, parce que je ne veux rien accepter de vous d’une valeur aussi considérable.

— Ah ! je vous en prie , M. Bruno , ne vous fâchez point contre moi et ne

nie faites pas le chagrin de nie refuser. Ce que je vous offre est bien à moi ; puisque tous ceux qui viennent emprunter à ma tante me donnent ou de l’argent ou quelques petits bijoux. J’ai amassé tout cela afin de m’établir et de faire un autre métier que celui de ma tante, quiestbien vilain. Elle me ditque je serai sa seule et unique héritière ; mais je ne veux pas attendre cela pour prendre mon parti ; je sais trèsbien travailler. Je voudrais m’établir marchande lingère, et c’est pour cela que j’ai un service à vous demander.

— Dites, Mademoiselle; si cela est en mon pouvoir, vous pouvez être sûre que je ne vous refuserai point.

— Ce serait de me montrer à bien écrire, etcorrectement. J’ai bien vuà vos manières et a votre politesse que vous n’êtes pas fait pour servir, etque*yous

ayez reçu une éducation dont je peux profiter.

— Que dites-vous , Mademoiselle , que je ne suis pas fait pour servir ? je suis orphelin , et n’ai point d’autres ressource : j’ai reçu , il est vrai , quelqu’instruction.

— Ne vous allarmez point ; je ne dirai à personne ce que j’ai remarqué, et vous verrez que je serai toujours votre amie; mais acceptez mon petit présent et mettez un prix à vos leçons.

— J’accepte ce présent puisque vous l’exigez, mais sous la condition que ce sera le dernier : quant à mes leçons , elles n’auront d’autre prix que le plaisir de vous les donner, avec d’autant plus de raison quelles ne pourront être bien suivies lorsque je serai entré en service.

— Elles me seront toujours trèsutiles, parce qu’ayant une double clef

de votre chambre , je pourrai venir m’exercer quand vous n’y serez pas , dans tous les momens dont je pourrai profiter ; mais je veux absolument vous payer.

— Eh bien ! vous m’embrasserez après chaque leçon , c’est le seul cachet que je veuille recevoir, et je mettrai tous mes soins pour le gagner.

— Je le veux bien: nous commencerons demain matin , et je vais vous payer d’avance et vous souhaiter le bonsoir.

J’acceptai de bon cœur ce paiement anticipé, et lorsque je l'eus reçu , je lui dis que je ne la tenais pas quitte pour le lendemain.

« Ce fut ainsi que nous nous séparâmes. Le jour suivant , dès six heures du matin , je commençai ma fonction d’instituteur : mon écolière était docile, avait un grand désir d’apprendre

et un commencement d’éducation; je pus donc , dès ce moment , lui répondre du succès. Je lui donnai des notions de grammaire et lui traçai des lignes à copier ; je reçus mon cachet, et avant huit heures chacun de nous s’occupa d’aller à ses affaires.

Je retournai à l’hôtel de la Providence, où je me fis servir à déjeuner : pendant que j’y étais il y vint un homme âgé , ayant sous le bras une boîte , et sur l’épaule un hibou ; il était accompagné d’un autre homme moins âgé et suivi de quatre jeunes-gens qui me parurent être des ouvriers en bâti— mens. Après s'être fait apporter du vin , j’entendis l’homme au hibou donner aux jeunes-gens une leçon sur la manière de faire des tours de cartes : il n’y avait rien de si commun et de si connu que ce qu’il leur montrait ; ensuite il prit une pièce de mounoie

qu’il fit passer à travers la table en la recevant par-dessous dans une assiette.

L’homme âgé qui était avec lui, et qui avait l’air de prendre aussi des leçons en feignant de ne pas savoir compter au-delà de douze , faisait la bête si maladroitement que je reconnus facilement qu’il était le compère de l’homme au hibou , et l’embaucheur des imbécilles qu’il lui amenait pour prendre leçon. Je m'amusai de cette scène dont les jeunes écoliers n’eurent d’autre avantage que de boire leur part du vin qu’ils payèrent : l’un d’eux dit cependant que c’était une attrape et qu’on ne l’y prendrait plus ; que ce n’était pas dans une seule séance qu’on pouvait apprendre à faire de pareils tours ; il entraîna avec lui ses camarades, qui ne paraissaient pas plus contens ; et les deux recruteurs de dupes , «près avoir achevé de. boire le vin qui

ne leur avait rien coûté , s’en allèrent aussi.

Je rendis grâce au destin qui m’avait donné assez d’instruction pour n’être pas exposé à une aussi puérile curiosité et me trouver supérieur à semblable supercherie ; mais je fis bien cependant de n’en pas tirer vanité, car le soir même je donnai dans un piège presqu’ aussi grossier.

Etant revenu vers quatre heures dans cette maison , j’y trouvai trois jeunes-gens qui s’impatientaient de ce qu’on ne leur servait pas le diner qu’ils avaient demandé : heureusement, dit l’un deux , que nos maîtres n’auront besoin de nous qu’à minuit et que nous avons tout le temps d’attendre. Cette expression m’ayant fait connaître qu’ils étaient du corps où je voulais entrer, je leur dis : j’ai encore plus de facilité que vous d’attendre, étant sans

place , mais je n’en ai pas moins d’empressement de dîner, car j’ai bien faim.

L’un des trois , après s’être penché vei’s ses camarades et leur avoir parlé à l’oreille, me dit : il ne tiendra qu’à vous de ne pas attendre plus que nous. Dînons ensemble ; entre camarades on ne doit ni se gêner ni faire des façons ; vous trouverez , en faisant connaissance avec nous, un moyen sûr de n’être pas long -temps sans place.

Pendant qu’il me faisait celte proposition, un homme de bonne mine et d’environ cinquante ans était entré et s’était assis tranquillement à une table voisine : il me plut tellement qu’il m’inspira le regret de me trouver engagé , et de n’être plus libre d’essayer de lier connaissance avec lui. Je répondis donc à celui qui venait de

m’inviter qu’avec plaisir je dînerais avec lui et ses amis, et que j’acceptais leurs bons offices pour me placer le plus tôt possible.

Le potage qu’on apporta mit fin à tous lescomplimens départ et d’autre, et le silence dura jusqu’à une ample fricassée de poulets qui succe'da au bouilli. L’ordonnance de ce dîner me fit juger que ces messieurs n’épargnaient pas sur la dépense , et que ieui’s profits ne se bornaient pas à leurs gages. Le premier appétit se trouvant satisfait , et quelques verres de vin , bus coups sur coups , ayant délié leurs langues , il se mirent à raisonner, ou plutôt à déraisonner , sur la liberté et l’égalité, qui étaient alors les objets de l’adoration de toutes les classes du peuple; ils en parlaient comme les poltrons parlent du courage. J’avais gardé le silence, lis me demandèrent

si j’étais aristocrate et si l’éloge de la liberté me déplaisait.

Je savais mieux qu’eux ce que signifiait le mot aristocrate , mais je savais aussi quelle fausse idée les gens de leur espèce y attachaient , et combien il était dangereux de paraître indifférent à la mériter. Je leur répondis que je n’étais rien dans le monde, que par conséquent je ne pouvais être ai’istocrate, et que j’étais encore trop jeune pour avoir une opinion sur les affaires du gouvernement.

Ils se contentèrent de cette réponse , et l’homme âgé dont j’ai parlé, qui dînait auprès de nous, me fixa et parut y applaudir par un sourire. Cependant à la fricassée avait succédé une poularde et un plat d’entre-mêts. J’aurais été inquiet , pour ma part , d’un dîner si peu convenable à la situation d’un domestique cherchant condition, si

je n’avais eu en poche des moyens pécuniaires qui me rassuraient} je m’abstins en conséquence de toute observation , et lors même que j’en aurais eu l’envie, j’aurais été retenu par l’attention que ces messieurs firent à moi, en s’entretenant tout haut des moyens qu’ils avaient de me placer. L’un connaissait un général qui cherchait un jeune homme pour le suivre à l’armée; l’autre un député qui tenait maison à Paris , et qui voulait quelqu’un d’entendu pour servir à table ; le troisième nomma un autre député qui allait être envoyé, en qualité de représentant du peuple, dans le département du Rhin; enfin, à les entendre, on serait -trop heureux de faire l’acquisition d'un sujet tel que moi. Je m’épuisais en remercîmens ; mais, sans m’écouter, ils se mirent à louer ma politesse , ma retenue et même ma bonne mine. J’é-

tais aussi ennuyé de leurs louanges que de la longueur du dîner , que je vis heureusement se terminer sans qu'ils eussent demandé du dessert. J’allais demander la carte lorsqu’un d’eux se leva en disant : Il ne faut pas prendre de café ici; nous irons tous à celui de la Régence. Restez là * je suis à vous dans l’instant. Je le crus appelé par quelque besoin, et dans celte idée je ne fus pas surpris de le voir bientôt suivi par un autre. Il y avait près d’un quart d heure qu’ils étaient ahsens. Je dis à celui qui était resté à table avec moi: vos amis sont bien longtemps à revenir ? C’est sûrement , me dit-il , qu’ils se seront arrêtés à compte r avec l’hôte; je vais les faire dépêcher ; et il partit comme un trait. C était celui qui m’avait invité, après avoir parlé bas à ses camarades. A peine était-il sorti que j’entendis dans la rue

des éclats de rire qui auraient attiré ma curiosité, si je n’en eusse été détourné par un garçon qui vint me présenter la carte : elle montait à près de trente livres. Je lui dis : c’est pour moi sept livres quatre sols. Tout est pour vous. Monsieur, me dit ce garçon ; celui qui vient de sortir a dit que c’était vous qui vouliez les régaler parce qu’ils partaient tous à l’instant pour l’armée y etqu’ils n’avaient pasunmoment àpei’dre pour se rendre à la voilure. — Ce sont des menteurs ; je ne les connais que de les avoir trouvés ici aujourd’hui, et je vais vous le prouver.

Je me levais en même temps pour sortir. Vous ferez comme vous voudrez , Monsieur, répliqua le garçon en me barrant le chemin; mais commencez par payer , car il est impossible que vous les rattrapiez ; ils sont bien loin à présent , du train qu’ils allaient , en

riaut sans doute du plaisir de vous laisser là.

Je ne sais ce que j’allais répondre , quand l’honnête homme , qui était resté après son dîner appuyé sur sa table , se leva et vint à moi en me disant : Si vous n’avez pas sur vous , Monsieur, de quoi payer, j’emai à votre service.

Ce n’est pas ce qui m’embarrasse, Monsieur, lui dis- je en le remerciant; mais il est indigne d’être joué par de semblables polissons.

' Calmez-vous, reprit-il, et songez que la prudence est le meilleur parti, surtout quand on en a manqué en se liant avec des inconnus : je vous en dirai davantage quand vous aurez fini avec ce garçon.

Je payai sans répliquer , après quoi il me dit : Sortons, Monsieur ; nous passerons par les Tuileries , où je vous prierai de vous arrêter pour prendre

une tasse de café. Je le suivis 6ans me faire prier, tant il m'inspirait de confiance.

A peine étions-nous entrés au jardin qu’il reprit ainsi : J’ai vu, Monsieur, commencer votre connaissance avec les trois écornifleurs qui vous ont engagé à dîner avec eux ; et , sans pouvoir deviner ce qui allait vous arriver, j’aurais toujours pu vous prédire qu’ils n’étaient bon qu’à fuirj mais il n’y avait pas moyen de vous avertir, et je n’élais resté que pour trouver l’occasion de vous prévenir du danger de vous lier si vite, et sans connaître ceux avec qui vous vous livriez avec confiance.

Là je lui réitérai mes remercîmens, et lui fis connaître le désir qu’il m’avait inspiré de l’aborderde préférence, et le regret que j’avais éprouvé de me trouver engagé.

Je ne sais pas, me dit-il , si vous avez réellement besoin de la ressource de servir, ou si, comme beaucoup d’autres, vous avez, dans le temps malheureux où nous sommes , des motifs de vous cacher sous l’extérieur de l’infortune; mais j’ai bien remarqué que vous aviez reçu une éducation et des lumières que n’ont jamais eues ces trois vaui’iens ; cependant il vous manque celles de l’expérience , pour vous garantir des pièges que les escrots et les chevaliers d’industrie tendent toujours à la jeunesse; votre aventure ressemble un peu à celle de GH*Blas lorsqu’il eut quitté la maison paternelle. Quelle est cette aventure ? lui demandai-je; j’ignore de qui vous me parlez. C’est celle d’un jeuue homme qu’un auteur français , M. Lesage , a fait passer par toutes les circonstances de la vie ; il semble que

son intention principale ait été de servir de guide à l’inexpérience ; vous devriez le lire plus tôt que plus tard ; il renferme tous les conseils que je pourrais vous donner, et je ne pourrais comme lui placer l’exemple à côté de la leçon.

— Je vais , je vous assure , l’acheter en vous quittant. Vous ferez bien , reprit-il ; quant à moi, Monsieur, je peux vous placer , et je crois que j’y réussirai dès demain. Je connais unt médecin qui cherche un jeune homme pour le servir; il vous recevra de ma main : si cette condition n’est pas très-avantageuse, elle vous donnera toujours le moyen d’attendre que je puisse vous en procurer une meilleure.

Vous viendrai me voir demain matin; je vais vous donner mon nom et mon adresse dans le café où nous allons entrer.

Je sus de lui qu’il se nommait Dupré ; qu’il avait été pendant vingt ans vale t-de- ch amb re d’un des ministres du Roi ; que ce ministre était émigré , et n’avait pas voulu l’envelopper dans son malheur en lui permettant de le suivre; qu’il avait exigé qu’il restât auprès de sa femme et de ses enfans; qu’il logeait au Marais, rue de l’Oseille, à un quatrième étage , où il croyait qu’à la faveur de sa médiocrité il serait à l’abri de la persécution , paire qu’on ignorait qu’il eût appartenu à un seigneur; qu’il espérait avec le temps pouvoir redevenir utile à un si bon maître , dont la générosité l’avait mis à portée de vivre et de subvenir aux besoins de sa famille.

Après cet entretien, il voulut absolument payer le café et la liqueur que nous avions pris ; il me renouvela la recommandation d’aller le tende*

main matin chez lui, et aussitôt que je l’eus quitté je courus acheter le livre dont il m’avait conseillé la lecture.

Ma curiosité était si vive que , pour la satisfaire je retournai aux Tuileries, où je m’établis dans l’endroit le plus écarté. Je fus dès le début si satisfait que je ne quittai ma lecture qu’avec le jour ; et, pour la première fois , je souhaitai n’être pas interrompu par la visite de mon écolière. Je rentrai doucement, je plaçai ma lumière de manière à ce quelle ne put l’apercevoir, et je ne me déterminai à me livrer au sommeil qu’après avoir lu tout ce qui concernait le séjour de Gil-Blas chez le docteur Sangrado. Si je vais , me disais je , tomber entre les mains d’un semblable original, je me vois d’ici étudiant en médecine ; mais mon oncle ne souffrira jamais que je me livre à des principes erro-

nés et que je devienne un assasin public, à l’abri d’une science qu’il respecte. Je m’endormis en faisant ces commentaires, et le lendemain, après avoir donné la leçon à mon écolière, qui n’était point d’humeur à m’en faire grâce , et l’avoir prévenue que j’allais peut-être entrer en maison , je courus chez l’honnête Dupré, qui m’annonça qu’il n’avait pas perdu de temps pour me servir; qu’il avait vu le docteur, et que ma place était retenue; qu’il me prévenait que ce médecin parlait mal le français ; mais qu’à cela près, il le croyoitun galant homme, et que je n’aurais que de l’agrément à son service. Nous irons, ajouta-til, api'ès avoir déjeûné.

Son épouse, qui me parut aussi bonne que lui , nous servit du chocolat très-bien fait , après quoi nous partîmes pour aller chez mon futur maître.

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