CHAPITRE IX
ÜVTadame d’Erye regrettait madame Melin, qui était une tendre mère, et aussi son aimable fille, dont le caractère était aussi charmant que sa figure. Quant à M. d’Erye , il s’isola plus que jamais , et je me trouvai avoir encore plus de temps dont je pouvais disposer. J’en profitai pour prendre des leçons d’armes et d’équitation. Indépendamment de la pension que me faisait mon oncle , j’avais reçu des épingles , que m’avait fait donner M. d’Erye, dans plusieurs affaires
qu’il avait terminées à la satisfaction des entrepreneurs ; je me trouvais en fonds beaucoup au-delà de mes besoins et même de mes désirs, n’en ayant que de modérés.
Je trouvais dans ces exercices violens , indépendamment d’une instruction nécessaire , une puissante distraction au désespoir de ne pouvoir retrouver mon inconnue; et le soir, auprès de ma chère Marianne, des consolations que les femmes seules savent donner , et qu’elles puisent dans une tendresse de cœur qui leur est particulière. Je ne la quittais jamais sans qu’elle m’eût rendu l’espérance. Pour suivre ses conseils, je promenais mes regards observateurs dans tous les lieux publics où le hasard me conduisait , et dans ceux où j’allais à dessein. Muni d’une bonne lorgnette, rien de tout ce qui , de loin , avait
quelque rapport à l’objet de mes vœux ne m’échappait; mais chaque jour trompait mon espérance , et ma vie s’écoulait dans cette vaine recherche.
Telle était ma situation quand M. d’Erye , à qui je m’attachais de plus en plus, éprouva un nouveau désagrément d’une liaison formée sur de belles apparences, et qui aurait pu devenir pour lui un nouvel exemple des liaisons dangereuses , s’il n’eût été averti , mais un peu tard.
Depuis qu’il s’était éloigné de M. Méliu et de sa famille, il n’avait plus reçu personne chez lui; ce vide de société éiait remplacé par l’habitude qu'il avait reprise de conduire son épouse à la promenade et au spectacle; lui seul allait quelquefois dîner chez imM. de Saint-Brice, négociant, à qui il avait rendu un important service.
Dans cette maison de commerce’ nouvellement élevée , tout était recherché; meubles , service de table , jardin , carrosse , chevaux, avaient cette affectation d’opulence particulière au quartier où elle était située ; cependant le maître avait plus de bonhomie que n’en annonçait ce faste; il paraissait mettre son plaisir à recevoir les personnes invitées chez lui , en quoi il était merveilleusement secondé par son épouse , âgée de vingt-quatre ans au plus. Rien n’aurait manqué à cette dame , si, par une singulière affectation à se tenir droite , elle n’eût pas contracté un peu de roîdeurdansle maintien; elle avait cependant de la grâce et de l’aisance dans les manières , et sa figure , plus spirituelle que jolie , plaisait par un genre d’expression qui lui était particulier.
Des hommes , et uniquement des hommes , composaient la société de
M. et de madame de Saint-Brice ; tous avaient des prétentions à l’esprit ; mais plusieurs y avaient des droits réels , entre autres l’auteur de Nice , charmante parodie de Stratonice , qu’un autre genre de mérite a placé depuis à l’Institut.
Cet homme aimable semblait avoir adopté la maxime de ne jamais blesser aucun amour-propre , car, toujours agréable , il intéressait sans que jamais la satire entrât pour quelque chose dans ce qu’il disait.
J’avais toujours suivi M. d’Erye dans celte maison , ce qui m’avait mis à portée d’en connaître tous les habitués , qui sans doute l’avaient vu au spectacle ou aux promenades avec son épouse , et avaient vanté ses charmes àM- et à madame de Saint-Brice , car, chaque fois que M. d’Erye y venait dîner ou passer la soirée , on ne tarissait