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pas sur l’éloge de cette dame , qu’on prétendait qu’il voulait admirer seul puisqu’il la dérobait aux regards de ceux qui lui rendaient le juste tribut d’hommages qu’elle méritait.
Ce reproche fut répété tant de fois , et toujours présenté d’une manière si flatteuse, qu’un jour il répondit : Vous savez , Messieurs , que de près il n’y a rien d’horrible ni de charmant , et l’illusion disparaîtrait si je vous mettais à portée de la voir.
Eh bien ! jouez-nous ce topr-là , répondirent à -la -fois M. et madame de Saint-Brice ; nous ne vous en voudrons pas, et nos amis vous en remercierons.
Soit que M. d’Erye n’eût pas réfléchi qu’il y avait quelque chose de particulier à ce que M. et madame de Saint-Brice eussent pris un détour pour l’amener à ce point , plutôt que d’avoir montré ouvertement le désir de lier
connaissance avec son e'pouse en allant lui faire une visite ; soit qu’il n’eût vu rien que de convenable dans une société où il ne se faisait et ne se disait rien qui pût blesser la morale la plus sévère , il accepta la proposition, et s’engagea à amener avec lui son épouse la première fois qu’il viendrait passer la soirée.
Il n’eut pas plutôt fait celte pro-* messe, qu’il fut si instamment prié de venir avec elle le lendemain dîner sans cérémonie en petit comité, qu’il se rendit à celte invitation.
Ce dîner fut en effet peu nombreux; l’homme de lettres dont j’ai précédemment parlé y était, et même, par extraordinaire , l’épouse de l’associé de M. de Saint -Brice, dame respectable par son âge et par ses manières.
Madame d’Erye fut reçue avec la cordialité et l’aisance nécessaires pour
servir d’excuse à ce qu’elle faisait, sous les auspices de son mari , la première démarché ; mais les femmes ont le coup-d'œil plus fin , et sont en général plus observatrices que les hommes.
Madame d’Erye fit, dès ce premier jour, des remarques que la suite justifia : la première, que madame de Saint-Brice parlait peu , quoiqu’elle parlât bien , et qu’elle se tenait dans une réserve excessive ; la seconde, quelle n’avait pu par* 1er à la dame âgée , qui lui plaisait beaucoup , sans que madame de Saint-Brice fût venue se mettre en tiers et empêcher toute communication particulière, ce qui aurait été facile , lorsqu’après le dîner on passa dans un jardin d’une étendue considérable pour une maison de ville.
La journée se passa agréablement , et l’on ne se quitta qu’avec le désir et la promesse de se revoir •, et en effet ,
M. et madame d’Erye y vinrent fréquemment ; ils crurent même devoir inviter à dîner les maîtres d’une maison où ils étaient si bien reçus : mais
quoi qu’ils pussent faire, c’était, comparé à la maison de M. de Saint-Brice, le fermier qui donnait à dîner à son seigneur.
Celte liaison devint encore plus vive lorsque le fastueux Saint-Brice eut cru devoir prendre une loge à l’Opéra. M. et madame d’Erye furent invités à y venir chaque fois , et ce spectacle séduisant pour toutesles dames, se trouvant du goût de madame d’Erye elle s’y montra avec son mari chaque jour où les billets d'entrée lui étaient envoyés.
Le spectacle ne fournissait pas seul des scènes intéressantes ; mademoiselle Lange, actrice, qui avait quitté le théâtre Français pour se marier , était
venue avec son mari aux premières loges, et dans tout l’appareil d’une première semaine de mariage ; elle était encore plus admirable par ses charmes que par l’éclat de ses diamans. La loge où elle se trouvait était au-dessousde cellede M. de Saint- Brice, d’où l’on avait la facilité de voir non-seulement la belle mariée, mais encore un jeune homme qui paraissait y avoir été placé par le hasard , et qui était plus occupé de la dame auprès de laquelle il se trouvait, que de ce qui se passait sur le théâtre.
Ce jeune homme , nouvellement débarqué de sa province, qui n’avait sans doute ni le talent de saisir les occasions de lier conversation ni de les faire naître , se bornait à une admiration qui devint si vive , qu’il s’agitait d’une manière qui peignait son désordre , et qui l’échauffait au poiut
d’étre obligé de s’essuyer à tout moment le visage.
M. d’Erye , qui s’amusait de cette scène , dit : Je parierais que ce jeune homme donnerait sans regret vingtcinq louis pour faire partager son ardeur a l’objet qui l’inspire.
S’il était venu quelques jours plus tôt, répondit madame de Saiut-Bi'ice , il ne lui en aurait coûté qu’un.
Madame d’Erye, qui n’était nullement au courant des affaires de coulisses, et qui avait , avec tout Paris , admiré cette actrice , dit : Je ne puis croire qu’une femme qui a fait de brillantes conquêtes se soit jamais avilie à ce point ; je croirais plutôt qu’elle a pu se donner pour satisfaire ses caprices.
Ce fut la dernière fois que ces deux dames se trouvèrent ensemble, car, le lendemain , M. d’Erye reçut la visite d’un capitaine de navire , son en-
cienne connaissance, qui vint lui demander à déjeuner. Ce marin, qui disait tout franchement ce qu’il pensait , eut avec M. et madame d’Erye l’entretien suivant, que je fus à portée d’entendre pendant que je les servais.
LE CAPITAINE
J’ai été hier à l’Opéra ; vous y étiez dans votre loge, et j’ai été bien surpris de vous y voir avec une femme qui ne peut convenir à madame, ni même à vous; et c’est pour vous en parler que je suis venu vous demander à déjeuner.
M. D’ERYE.
Je n’ai point de loge à l’Opéra , mou cher capitaine , ni dans aucun spectacle ; celle où vous nous avez vus est celle de M. Saint-Brice , dont nous avons profité quelquefois.
LE CAPITAINE
Vous ne savez donc pas quelle est la femme que Saint-Brice a épousée ?
m. d’ e r ye.
Je sais qu’elle est son e'pouse , que j’y vois les parens de son mari , et même l’êpouse de son associé ; je crois que c’est tout ce que je devais voir.
LE CAPITAINE
Désabusez -vous : il n’y a que dans un temps où l’on se permet tout que Saint-Brice a pu se permettre d’épouser une fille connue de tout Paris.
m. d’erye.
Vous me surprenez, et je ne puis mieux vous exposer comment je suis resté dans l’erreur , qu’en vous racontant comment j’ai fait celte connaissance : ce qu’il fît.
Lorsqu’il eut fini , le capitaine re-
prit ainsi : Vous savez que j’ai beaucoup couru le monde ; je venais de débarquer à Bordeaux quand j’ai vu pour la première fois mademoiselle Ravert, danseuse sur le théâtre de cette ville , et dont les faveurs étaient au plus bas prix. Lorsque je l’ai revue à Paris avec Saint-Brice , je crus qu’elie n’était que sa maîtresse . et j’en parlai à quelques amis en la leur montrant ; ils la connaissaient encore mieux que moi, car ils m’affirmèi'ent qu’elie avait aussi figuré sur le Boulevard, à i’Ambigu-Comique ; mais iis me dirent en même temps qu’elle était réellement l’épouse de Saint-Brice ; ainsi je ne suis point surpris que vous l’ayez vue sous celte qualité; mais il n’en est pas moins vrai que, trompé par les apparences , vous avez conti’ibué sans le savoir au projet de faire paraître en public madame de Saint-Brice en
bonne compagnie : cependant comme votre épouse ne pourrait que compromettre sa réputation sans parvenir à rétablir celle de cette divinité subalterne, je crois que vous n’avez qu’un parti à prendre et que vous ne pouvez trop vous bâter.
M. ü’eRYE.
Et c’est celle femme qui se permettait hier de ravaler mademoiselle Lange. Ah ! c’est oublier trop tôt le point d’où elle était partie, et être à la fois inconsidérée et méchante : je ne veux plus la revoir.
MADAME D’ERYE.
Cela se peut-il sans embarras pour vous , mon ami, et sans inconvénient?
m. d’erye.
Certainement : d’abord vous serez indisposée, ensuite à la campagne, et je me charge du reste.
LE CAPITAINE
Coupez dansle vif, mon cher d’Erye ; dites à Saint-Brice que vous m’avez retrouvé depuis hier, parce que , vous ayant vu avec lui au, spectacle , je suis venu vous voir et vous apprendre que j'étais revenu de mon dernier voyage; il me connaît et sait que je connaissais sa femme avant lui; il ne cherchera plus pourquoi vous cessez de le voir.
Le capitaine fut remercié de son zèle et de sa loyale franchise, qui porta M. d’Erye à terminer la liaison qu’il avait formée trop légèrement.