‹ Le Valet par circonstance, ou, Le panorama de quelques maisons de Paris vues dans l'intérieurChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le jour convenu étant enfin arrivé, il n’était guère plus de neuf heures quand j’approchai de la maison, et que je vis un fiacre qui était arrêté à la porte ; je me doutai que c’était sûrement la voiture modeste qu’avait choisie ma belle amie, et que sûrement je n’aurais pas la peine de l’attendre : en effet je n’eus que le temps de poser la clef; avant que je l’eusse tournée, la porte s’ouvrit, et, introduit par un petit corridor, je me trouvai dans une chambre simplement meublée, mais où se trouvaient réunies toutes les commodités de la vie. La maîtresse de ce petit temple était ellemême vêtue modestement et seulement parée de ses charmes , qui n’en

étaient que plus ravissans. Je l’avais saluée avec autant de respect que s’il ne se fût rien passé entre nous. Asseyez-vous, Père Eugène, me dit-elle du ton le plus froid ; je veux d’abord que vous sachiez où vous êtes.

Ce logement, qui a une autre pièce dont vous voyez la porte de communication, est celui d’un domestique fidèle qui servait mon mari. Après l’avoir récompensé en lui donnant de quoi arrondir un petit bien de campagne qu’il a affermé à son frère, je lui ai fait prendre ce logement, dont j’ai payé le mobilier, en lui disant qu’étant loué par lui et sous son nom , il me servirait si quelque jour je trouvais à propos de paraître absente , et que cependant j’y serais à portée de veiller à mes intérêts, en allant voir les gens chargés de mes affaires. Mais le véritable motif était d’avoir cet

asile pour m’y trouver avec le marquis, sans qu’il parût avoir trop d'assiduité chez moi. Lorsque ce domestique fut installé dans l’autre chambre, je lui ai donné la place de concierge de ma campagne, qui est à trente lieues de Paris, et où il est à résidence ; alors je suis devenue maîtresse de ce petit réduit, dont je paye le loyer , et dont je lui ai répondu de faire soigner les meubles en son absence, et d’y veiller moi-même : voilà comment il est resté à ma disposition sans mettre personne dans ma confidence , et sans que lui-même ait pu pénétrer mon véritable motif.

Après vous avoir instruit sur ce point, je passe à un plus important, pour moi.

— - Ah ! Madame, si j’avais le malheur d’avoir encouru votre haine ou votre colère, ne m’accablez pas, je

me soumettrai à tout ce que vous m’ordonnerez pour mériter ma grâce.

— Je n’ai ni haine ni colère; mais quoiqu’après la faute , les réflexions soient peut-être déplacées, je me crois en droit de vous reprocher d’avoir abusé de ma confiance et de ma faiblesse, pour me faire tomber d’une erreur dans une autre.

— Je ne vous ai point trompée, Madame ; je n’en ai pas eu un moment le projet ; je vous ai parlé d’après mes principes et mon expérience, et comme j’aurais parlé à toute autre dans la même situation.

— Il est difficile de le croire. Après l’aveu de toutes mes faiblesses , de mon penchant au plaisir, de l’empire qu’il avait sur mes sens , au lieu de le combattre, vous ne m’avez montré qu’une indulgence qui, loin de l’improuver , le permettait comme insur-

monlable, enfin comme étant le vœu de la nature; et, pour m’en convaincre, vous vous êtes, par la plus étrange confiance, donné vous-même pour exemple et de la manière la plus inattendue. Je m’attendais que vous alliez me dire pour la justifier que vous étiez déterminé à y céder , que les moyens en étaient à votre disposition , ou que vous en aviez d’inconnus , d'immanquables pour les vaincre; car je vous ai demandé comment vous faisiez pour dompter vos sens.

Jusque là aucun signe d’improbation n’avait interrompu le héros de cette licencieuse histoire ; il le fut par un éclat de rire de Léger, qui lui dit : J’étais vraiment curieux de savoir comment la dame avait pris votre hardiesse; je comptais bien que vous en seriez assez instruit pour nous l’apprendre ; mais je ue m’attendais pa3 x. 9..

quelle en prendrai! elle - même la peine, ni avec quelle adresse elle est revenue sur ce sujet.

— Je n’en fus point la dupe; mais je savais que les femmes veulent toujours avoir été surprises par la force ou entraînées par leur inexpérience , et je crus devoir lui laisser ce plaisir. Elle continua ainsi :

— Il était tard, vous remîtes à un entretien particulier pour me satisfaire, et dans ma trop vive cuidosité, je vous en donnai tous les moyens.

Vous avez le lendemain soutenu et développé le même système, mais ce n’a été que pour me conduire à une surprise dont vous avez profité ; je m’y attendais d’autant moins que n’ayant jamais été trompée, je n’ai point été à portée de connaître les finesses ni les ruses ; cependant, je n’ai vu dans toute votre conduite , lorsque j’ai été rendue à

moi-même , qu’un plan concerté, et suivi avec d’autant plus de succès que vous connaissiez toute ma faiblesse. - — Vousoubliez, Madame, qu’en vous donnant, comme seul adoucissement à votre situation , le conseil de former un nouvel attachement , il n’était nullement question de moi ; que bien que je n’eusse pu vous voir sans éprouver le désir de vous posséder , que je n’avais en vue que votre bonheur personnel; que j’en ai exprimé le vœu en peignant l'homme qui pourrait seul vous mériter : je peignais, à la vérité, ce que je sentais et dont je serai toujours capable pour vous prouver que je préférerai votre bonheur au mien; mais, en ce moment même, j’étais loin de penser à moi; ce n’est qu’ après que vous eûtes ajouté , qu’il faudrait encore pouvoir compter sur sa discrétion , que l’idée m’est venue

d’oser me proposer alors ; votre surprise et votre hésitation m’ont fait hasarder une témérité dont je ne peux me repentir, et que je croyais que vous m’aviez pardonné©..

Pouvais-je faire autrement que de vous pardonner ? et ne dois-je pas préférer de me croire seule coupable , plutôt que de douter de la sincérité dont vous m’assurez ? Mais il ne me paraît pas moins extraordinaire qu’ayant été sincèrement chercher au pied des autels à rétablir le calme dansmon coeur, ce soit parundesministresdévouésàleurculte, et dont l’austère vêtement n’est pas celui de l’amour , que j’aye été remise dans la route du plaisir, car je ne dissimule pas qu’il a surpassé tout ce que j’avais éprouvé , et que j’en ai trouvé même à sentir cette épaisse barbe étendue sur mon sein.

Je me jetai aux genoux de la char-

mante personne qui venait de faire un aveux si doux , et je voulais lui renouveler une sensation qui lui avait paru si agréable, quand elle me dit avec vivacité : Un moment , vous n’avez pas déjeuné; je veuxvous faire voir que rien ne nous manque ici.

Elle se leva précipitamment et ouvrit une grande armoire pratiquée dans un enfoncement où je vis pâté, jambon, volaille , et plusieurs bouteilles de vin.

Ah ! m’écriai-je, ne perdons pas des momens précieux ; dites-moiseulement comment on vous appelait lorsque vous étiez jeune demoiselle, car je ne veux prononcer le vôtre que mentalement.

— Angélique.

— Angélique. Ah ! c’est bien celui qui vous convient ; il exprime toutes vos perfections. Venez, chère Angélique.

Elle se laissa conduire sans résistance,

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et je n’eus plus à parcourir qu’une carrière enchantée par tous les délices de la volupté.

Chaque semaine nous nous retrouvions deux fois dans cet asile de nos plaisirs , et j’allais aussi dîner chez elle, mais rarement.

Une si douce félicité ne pouvait être durable : elle fut troublée de la manière la plus inattendue.

Il y avait à peine trois mois que nous vivions enivrés l’un de l’autre, et ne croyant pas que les troubles de notre patrie pussent nous atteindre , lorsqu’elle reçut du marquis une lettre qui lui fut apportée par l’homme qui avait été chargé de toutes ses affaires, et qui méritait sa confiance ; cette lettre n’était point venue par la poste, mais par un exprès aussi dévoué au marquis.

Ma chère Angélique , toute alarmée, me la mit sous les yeux, en

me disant quelle ne prendrait d’autre parti que celui que je lui conseillerais.

Cette lettre contenait en substance que, mieux instruit que peut-être on ne l’était à Paris, des malheurs qui menaçaient la France , il s’était réfugié en Angleterre , qui seule serait préservée du malheur d’avoir la guerre dans son sein ; qu’il y avait acquis une maison à Londres où elle était attendue, élant déterminé à lui consacrer sa fortune et sa vie ; il l’invitait à vendre au plus vite tous ses biens, sans hésiter sur les sacrifices que peut-être il faudrait faire; qu’elle en serait dédommagée au centuple; mais qu’il n’y avait pas un moment à perdre ; que la personne qui lui remettrait cette lettre la serviraitdans toutes ses affaires, et méritait toute sa confiance.

Je lui répondis qu’il n’y avait point

à balancer puisqu’il s’agissait de sa fortune et de son bonheur ; que je lui avais dit que je sacrifierais tout à ce motif, et que j e tais incapable de m’écarter de ce devoir ; que s’il ne se fût agi que de plaisir, j’aurais peut-être essayé de faire valoir mes droits , mais qu’il devait céder à un intérêt de la plus haute importance.

— Je te perdrai donc , mon ami î Ah ! rien ne pourra te remplacer dans mon coeur.

Ainsi un homme aimable , doué de toutes les qualités qui lui avaient mérité son estime, et quelle avait tendrement aimé, était effacé dans son cœur par un capucin qui n’avait d’autres droits qu'une constitution vigoureuse qui avait comblé ses désirs. Je fus convaincu de ce dont j’étais déjà persuadé , que l’amour n’est que le sentiment déguisé du plaisir.

Malgré cette réflexion , qui n’était pas en sa faveur, je me hâtai de lui répondre que je perdrais plus quelle ; quelle allait retrouver un honnête homme dont elle était aimée , tandis que rien ne pourrait me dédommager de sa perte.

Elle se jeta dans mes bras toute en larmes; je parvins avec peine à les tarir; mais combien cette peine avait de charmes ! J’ignorais tout ce que les larmes ajoutent à la volupté; c’était une nouvelle découverte : jamais une femme n’est plus tendre ni plus passionnée que dans cette situation.

Enfin calmée, elle se résigna à la nécessité; je contribuai par mes soins à accélérer ceux de l’homme honnête qui la servait. Excepté ses diamans , elle vendit tous ses biens , dont la valeur fut convertie en lettres de change de la maison de banque qui lui avait

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été indiquée, et dont un des associés passait à Londres avec son épouse»

Angélique fut déclarée comme femmede-chambre de celte dame, ce qui lui fit délivrer un passeport sans difficulté» Dix jours suffirent pour qu’elle se trou* vât en état de partir avec les amis dont elle partageait la voiture; mais elle n’en voulut perdre aucun. Le propriétaire du petit appartement , qui perdait sa place de concierge par la vente de la terre , avait été averti de revenir prendre possession de son logement à Paris. Nous n’en pûmes plus jouir que pendant huit jours ; mais je passai les deux derniers presqu’entièrement avec elle , et toujours entre les regrets , les larmes et le plaisir.

Je ne voyais qu’avec beaucoup de peine approcher le moment de la séparation. Je voulus en vain éviter les adieux ; elle exigea que je vinsse la

prendre à son appartement , dont elle s’était réservé la jouissance jusqu’à son départ , et que je l’accompagnasse chez les personnes avec qui elle partait , parce que, me dit-elle, elle avait une dernière commission à faire quelle ue pouvait confier qu’à moi.

En effet, lorsqu’elle fut montée en cari’osse, faisant tout ce quelle pouvait pour dissimuler ses larmes , elle me dit : voici , mon Père , une petite boite que je vous prie de remettre ainsi que vous l’indiquera ma lettre. Adieu ; recevez mes derniers remercîmens. Elle s’enfonça dans la voiture , et le maître ayant donné le signal du départ, je restai, je l’avoue, comme dans un désert. '

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