CHAPITRE XIII
IVÎon sang circulait avec tant de violence qu’il semblait ne pouvoir plus être contenu dans mes veines; je ne pus trouver le sommeil, et je songeai toute la nuit aux espérances que j’avais conçues pour le lendemain.
Le moment de partir vint enfin ; la course était longue ; je me fis transporter au faubourg Saint-Germain , où la dame occupait seule une jolie maison que lui avait laissée son mari.
On m’introduisit auprès d’elle; elle me reçut avec les démonstrations de respect dues à mon caractère. On servit en même temps le café , et elle donna ordre à sa femme-de-chambre de ne revenir que quand elle aurait sonné.
Nous étions dans sa chambre à coucher.
dont on n’avait pas refait le lit, et elle ne paraissait couverte que par un grand peignoir de mousseline.
Notre déjeûné se fît presque en silence; mais comme elle s’était levée pour éloigner la table, j’en fis autant. Nous voilà seuls , mon Père , me dit-elle ; veuillez maintenant me dire ce qu’il faut faire pour retrouver ma tranquillité.
— Je vais vous surprendre , Madame ; mais j’ai promis d’être sincère, je le serai.
L’amour n’est que le besoin du plaisir que nous tenons tous de la nature ; ce besoin nous fait préférer l’objet qui nous plaît le plus; c’est vraiment celte préférence que l’on nomme amour , sentiment peu durable, et qui souvent trompe , puisqu’il arrive que celui qu’on préfère n’est pas celui qui nous aime le mieux ni qui soit le plus capa-
ble de constance. Mais sans parler de l’inconstance si naturelle au cœur humain , la mort ne vient-elle pas rompre tous les nœuds ? et après celle de l’objet le plus cher, n’avez-vous pas senti renaître le besoin du plaisir, ne vous y êtes-vous pas livrée ?
— Oui; mais avec choix, après une longue persévérance de la part du marquis , et il a justifié ma tendresse pour lui.
— Je n’en doute point ; mais , pendant que vous vous faisiez desirer , pendant que la vanité , qui entre toujours dans la composition de ce qu’on nomme amour, vous laissait voir le mérite de votre conquête , vous jouissiez de vos refus , et par anticipation des plaisirs qui devaient en être le prix.
— J’en conviens, quoique cependant ce soit ce que l’on espère toujours ne devoir pas arriver.
• — Actuellement que ce lien est rompu , que vous avez perdu , avec ses plaisirs, le charme qui les embellissait, votre situation n’a d’autre remède qu’un nouvel attachement.
— Quoi! c’est vous , mon Père, qui me donnez ce conseil ?
— Oui, Madame; je vous tromperais si je vous en proposais un autre; il n’y a que celui-là , ou de vous déterminer à souffrir.
— Je croyais que la religion donnait des forces contre ce qu’elle défend.
— La religion , d’accord avec la morale , défend de porter le trouble dans les familles , d’enlever un époux à son épouse , de corrompre une jeune fille en la séduisant ; mais elle ne défend point une liaison libre qui , comme était la vôtre, ne nuisait à personne et ne causait aucun scandale; autre-
ment la religion serait en contradiction avec la nature, qui est plus puissante quelle ; elle serait barbare comme les institutions monastiques, où l’on fait le vœu téméraire d’une chasteté impossible, et pour laquelle on réclame en vain la divinité : j’ai vingt-huit ans, il y en a treize quelle est sourde à mes prières.
— - A quoi suis-je réduite , et comment être infidèle au marquis ?
— Ce n’est pas vous, ma chère fille , qui l’avez quitté : aurait-il exigé de vous de ne plus rien aimer ?
— Il ne m’a imposé aucune condition , il n’a rien exigé de semblable ; mais comment espérer de le remplacer ?
— -Il est difficile, j’en conviens, de trouver un homme digne de vous, qui préférât votre bonheur au sien , qui sût distinguer les devoirs de l’amitié
•de l'intérêt de son plaisir, et vous rendre à votre amant s’il revenait ; car s’il existe un véritable amour , c’est sans doute celui qui sacrifie tout à l’objet aimé.
Vous venez de peindre le phénix des hommes : encore faudrait - il de plus pouvoir compter sur sa discrétion.
Par un hasard heureux nous étions restés debout ; le lit n’était pas éloigné; ses yeux me parurent animés parle portrait que je venais de faire de l’amant qu’il lui faudrait : je m’empressai de lui répondre qu’il était malheureux que je n’eusse à lui offrir qu’une discrétion dont nous avions également besoin et dont nous étions également sûrs; que je lui devrais le bonheur de ma vie et celui de calmer toutes ses peines si elle m’en jugeait digne.
— Vous , mon Père ! mais le péché serait double.
— Ah ! Madame ! je me charge du poids de ma conscience et de la vôtre.
En même temps, et avant quelle pût me répondre , je l’avais enleve'e , et elle était subjuguée , lorsqu’elle s’écria : Ah ! quelle trahison !... Je n’entendis point le reste, et quand je pus l’entendre , les premiers mots que je .
distinguai furent : Est-il possible que le plaisir ait tant d’empire et qu’il me rende aussi coupable !
— Ah ! ne vous en repentez pas , divine amie; vous m’avez donné une nouvelle existence, un nouveau jour me luit , et vous connaîtrez que rien ne m’est plus cher que votre bonheur.
Insensiblement elle se livra avec abandon à tout ce quelle éprouvait ; je la plongeai dans une continuelle
ivresse ; la mienne ne pourrait se peindre ; la longue continence où j’avais vécu me permettait de m’abandonner à des transports renaissans ; je ne pouvais m’arracher de ses bras; elle fut la première à me supplier de songer qu’il fallait qu’elle fit entrer sa femmede-chambre , à qui un si long tête-à-tête paraîtrait peut-être extraordinaire ; que nous passerions dans son salon , où nous poumons nous parler comme dans sa chambre sans être entendus de personne.
Elle donna quelques ordres à cette femme-de-chambre, qui, après avoir emporte' les tasses du déjeûné, fut quelque temps sans reparaître. Lorsqu’elle fut rentrée, sa maîtresse fit approcher un petit secrétaire en me disant : Permettez, mon Père, que j’écrive une adresse que je vais vous donner.
Nous passâmes enfin au salon : eny eni. g
trant je vis avec quelque surprise qu’il e'tait midi.
— Vous ne pensiez pas qu’il e'tait si lard , me dit-elle ?
— Il est vrai, Madame.
— Vous ne les avez pas comptées.
Je ne veux pas vous arrêter plus longtemps. Voici une adresse et une clef:
nous nous y reverrons le jour qi\ç vous pourrez y venir.
— Je le peux tous les jours.
— Vous êtes donc libre de sortir quand vous voulez ?
— Oui , Madame , quand on me fait demander, et à quelqu’heure que ce soit du jour ou de la nuit ; mais j’ai deux sorties habituelles , les mardis et vendredis.
— Il sera temps vendredi; je me rendrai à ce logement à neuf heures et demie du matin au plus tai'd ; si vous y êtes avant moi , vous voudrez bien m at-
tendre ; je vous expliquerai ce que c’est que cette petite habitation, et je vous y ferai tous les reproches que j’ai droit de vous faire.
Comme elle terminait on vint annoncer que les chevaux étaient mis $ elle se leva , me reconduisit jusqu’à la porte du salon avec un grand appareil de civilité. Je la saluai avec respect , et gagnai la voiture qui m’attendait et qui me reconduisit jusqu’à mon couvent.' Jamais je n’avais respiré si librement, et lorsque j’y rentrai je n’éprouvai plus le dégoût qu’il m’avait inspiré ; je ne sentis que la reconnaissance que je lui devais du bonheur que je venais de connaître, quoique ce ne fût qu’après de rudes épreuves et une longue attente.
Dans l’intervalle qui restait jusqu’au vendredi , j’eus la curiosité d’aller voir la maison où je devais revoir ma
belle pénitente : c’était dans la rue des Fossés-du-Temple , vis à-vis un marais.
Cette maison , assez jolie , était de peu d’apparence et n’avait point de portier. J’étais tenté d’aller voir le réduit dont j’avais la clef ; mais je résistai à celte tentation, de crainte que cette visite anticipée ne pût déplaire à la dame si elle en avait eu connaissance.
Mon zèle ne se refroidit point envers mon troupeau de dévotes ; animé d’une nouvelle ardeur, je les écoutai avec patience , et unissant*, toujours le respect de la morale à leur intérêt personnel , je me les attachai toutes ; et si les événemens mon ôté la possibilité de parvenir à une haute réputation en ce genre , j’y ai trouvé , malgré le peu de temps que je l’ai exercé, des amies et des secours de la plus grande utilité.