CHAPITRE VIII
IVIonsieur d’Erye avait accepté d’être le parrain de l’enfant d’un de ses collègues ; il avait choisi pour commère la fille de M. Melin dont j’ai déjà parlé y et qu’on .appelait Minette. Cette famille était augmentée depuis quelques jours d’une autre jeune personne arrivée de Provence avec sa mère , cousine de M. Mélin et de mademoiselle Minette.
Celte jeune cousine , gaie et vive comme le sont en général les Provençales , ne cacha point quelle aurait voulu être à la place de sa cousine, lorsqu’elle sut qu’elle allait être marraine, et particulièrementlorsqu’elle eut vule parrain.
Pour la consoler, on lui avait dit que
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peut-être la dame aurait deux enfans ; cette dame était en effet énormément grosse, et il y avait lieu de craindre qu’elle ne fit une double couche . Cependant l’événement détruisit cet espoir, et la dame accoucha seulement d’un gros garçon.
Après avoir rempli la première formalité à la Municipalité, la cérémonie religieuse, qui ne pouvait alors se faire que secrètement, fut remise à dix jours, parce que le soir M. d’Erye donnait un souper d’étiquette, où furent invitées la jolie commère avec sa famille et celle de l’accouchée , qui elle-même fut de la fête , parce quelle était déjà parfaitement rétablie, et parce que la saison , très-chaude alors , permettait quelle s’y hasardât sans aucun risque.
M. d’Erye , qui voulait faire à son aimable commère leshonneurs de la fête , avait composé des couplets relatifs à la
circonstance, et s’élant souvenu de la petite jalousie de la pétulante cousine, il en avait aussi fait sur le regret qu’elle avait montré de n’être pas marraine.
Ces couplets , par une déférence convenable entre amis , avaient été communiqués le matin à M. Mélin , qui avait dit à M. d’Erye : comme vous ne chantez pas, mon cher d’Erye , vous ferez sûrement chanter ceux pour ma fille par votre épouse ; mais je me chargerai , si vous voulez , de chanter les autres , ce qui fut accepté avec plaisir, parce que M. Mélin avait la voix agréable et chantait avec goût.
Le soir venu , les deux jeunes demoiselles parurent à la fête dans tout leur éclat; et la cousine, qui n’avait rien oublié pour relever les charmes de sa figure , aurait éclipsé la belle marraine , si quelque chose pouvait l’emporter sur les grâces simples et naïves.
Les convives se mirent à table dans les dispositions les plus joyeuses, et lorsqu’elles furent encore excitées par l’explosion du vin de Champagne , madame d’Erye choisit ce moment pour chanter les couplets suivans.
Ai r : Ah ! que je suis frais et dispos!
Si le premier des sacremens N’est pas une plaisante affaire ,
Avec commère de quinze ans Est-il prudent d’é.re compère ?
Malgré moi 3 dans le plus saint lieu 7 Brûlant d’une ardeur peu chrétienne ?
Voulant sauver une âme à Dieu,
J’ai failli de perdre la mienne#
Mon esprit , séduit et distrait f Ne voyait que métamorphose,
Et loin de mon unique objet ,
Je pensais à toute autre chose :
Cet enfant, disais-je tout bas,
Sans doute est le dieu de Cythèrej Porté dans de si jolis bras Il semble sourire à sa mère.
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Après qu’on eut loué ces couplets* qui , lorsqu’ils eussent été mauvais , n’auraient pu manquer d’être applaudis, M. d’Erye priaM. Mélin de chanter ceux qu’ilavait faits pour l’aimable cousiue.
M- Mélin , avec une inlonnation forcée , et une expression exagérée qui ne ressemblaient en rien aux manières aimables qu’il avait ordinairement , chanta ces deux couplets-ci :
Air : C’est un enfant , c’est un enfant.
Je ne vois plus , belle cousine.
Dans tes yeux briller la gaîté ,
À ton humeur vive et badine Succède un air de gravité ,
Ah ! je le devine,
Ce qui te chagrine.
Ce que tu desire ardemment ,
C’est un enfant ,
C’est un enfant.
Quelque jour un amant bien tendre A tes genoux tiendra s’offrir :
Garde-toi de lui faire entendre Mêmes vœux et même désir.
L’Eglise romaine Donne à la marraine Ce qu’elle refuse à l’amant.
C’est un enfant,
C’est un enfant.
Comme il finissait ce dernier couplet, la cousine, qui s’ëtait trouvée incommodée pendant qu’il chantait, finit par perdre connaissance ; on vola avec empressement à son secours ; cette scène inquiétante troubla pendant plus d’un quart-d’heure la gaîté de la société ; il ne vint a personne l’idée de croire que cette jeune demoiselle eût pu trouver quelque chose de désobligeant pour elle dans ce qu’on venait de chanter, quoique tout le monde sût qu’elle aurait bien désiré être mar-
raine ; et l’on finit par attribuer son indisposition à la chaleur et au besoin d’air : elle se trouva en effet rétablie lorsqu’elle eut fait un tour dans le jardin ; elle vint reprendre sa place , et avec elle les dames qui l’avaient suivie; la joie rentra dans tous les cœurs; on ne se sépara que très-tard , et avec le regret que le temps passât si rapidement.
M. d’Ery e était , ainsi que son épousef très-loin de croire que l’indisposition de la jeune cousine eût une cause particulière ; mais lorsqu’ensuite il sut de M. Mélin lui-même que cette demoiselle n’était venue à Paris avec sa mère que pour cacher une faute difficile à réparer , il ne dissimula point combien il était mortifié qu’il lui eût fait jouer le rôle d’un méchant homme , puisque les deux couplets devenaient une épigramme piquante
dans la position où se trouvait la personne à qui on les appliquait , et qu’il était réellement fâché qu’il eut abusé de l’ignorance où il était d’une semblable cause , pour se livrer au plaisir qu’il avait pris de chanter cette chanson.
M. Mélin se récria sur l’épithète de méchant homme, qui ne tombait réellement que sur lui , qui était seul instruit de la position de sa parente. Madame d’Erye , encore plus sévère que son mari , lui dit qu’il la méritait en effet; qu’il y avait de l’inhumanité, quelque tort qu’eût la jeune demoiselle , à se jouer de sa position , qui exige , pour quelque femme que ce soit, des ménagemens ; que, dépositaire de son secret comme parent , il devait, à ce titre , ne point l’exposer à le voir divulgué , au milieu d’une société nombreuse, par une indisposi-