CHAPITRE VII
Je revenais , par la rue de Provence, d’une commission que m’avait donnée M. d’Erye , lorsque je fus obligé de me ranger pour une voiture attelée de trois chevaux de poste; je me trouvais placé de manière à voir ceux qui y étaient.
Un homme de quarante ans au moins, à physionomie dure , était de mon côté; de l’autre une femme dont le visage était caché par le mouchoir quelle tenait à la main; elle le baissa assez pour que j’eusse le temps de veir une figure
enchanteresse, mais noyée dans les larmes; elle était si touchante, que je restai dans une sorte d’extase, comme si elle était encore présente. Mais je passai de cet état avec rapidité au désir de la revoir, de la connaître , et, pour y parvenir , de la suivre : il était déjà trop tard. Deux carrosses de place qui venaient d’être pris parmi ceux qui se rangent dans cette rue, se trouvaient déjà entre la voiture et moi , et lorsquelle fut arrivée au faubourg Montmartre , une énorme charrette tirée par six chevaux m’en déroba la vue, au point que je ne sus, lorsque je fus an’ivé à ce .carrefour , ni où était l’équipage que je cherchais , ni quelle route il avait prise; persuadé que ce devait être de préférence la rue Montmartre , en descendant au Boulevard , j’évitais les embarras qui semblaient se réunir pour s’opposer à mon pas-
sage; j'en éprouvai un nouveau en voulant traverser devant la rue Grange- Batelière, par un détachement de troupes quien sortait pouraller à la barrière, de manière que, me trouvant cerné, il me fallut attendre qu’il fût passé. Enfin, arrivé au Boulevard sans y rien apercevoir, je perdis l’espoir de rejoindre une voiture qui allait au grand trot , et devait avoir un quart de lieue d’avance sur moi.
J’étais comme anéanti; une révolution subite s’était faite en moi; je venais de recevoir un nouvel être et je le perdais au même moment où je l’avais reçu. Je n’aurais pas été plus attéré si j’eusse été au moment d’une mort inévitable. Je ne la reverrai plus , me disais-je, elle est perdue pour moi; peut-être le serait-elle lors même que je la retrouverais ; car c’est sans doute bu tyran qui l’emmène malgré elle ,
ou un père inflexible qui là se'pare dé ce quelle aime ; mais si elle aime , ne serais-je pas encore plus malheureux?
car elle pleurait, et on ne pleure pas à ce point sans que ce soit pour quelqu’un tendrement aimé. C’était, agité par ces réflexions désespérantes, que je rentrai au logis ; mon désordre était si visible que M. d’Erye me demanda si j’étais malade. Je lui répondis qu’en effet je ne me trouvais pas comme a l’ordinaire , mais que cependant je n’en concevais aucune inquiétude ; que dans la journée cela se dissiperait.
La crainte de fixer sur moi l’attention , et qu’on ne voulût me faire prendre un repos qui m’aurait contrarié et que je n’aurais pu supporter, me préserva sans doute de tomber malade. Je m’efforçai de me calmer, car j’attendais l’après-midi avec impatience, dans l’espoir de jouir d’assez i. 5
de libel lé pour aller prendre une information qui pourait m’apprendre le nom et le rang de mon inconnue.
J’allai l’après-midi à la Poste aux chevaux chercher le postillon qui, le matin , avait conduit une chaise qu’il avait du. prendre dans les environs , ou même dans la rue de Provence , par où il avait passé. Je ne le trouvai pas sans peine ; il était , avec plusieurs autres, au cabaret. Après leur avoir fait une interrogation que tous pouvaient entendre , l’un se leva et me dit : C’est moi , citoyen ; qu’y a-til pour ton service? Je lui exposai ce que je desirais savoir : Je n’en sais rien, me dit-il; j’ai été dans une maison de la rue de la Houssaye où était la voiture ; le citoyen est arrivé avec une jeune fille qui m’a paru être sa fille ou sa nièce ; ils sont montés ; le domestique qui courait devant est
parti, et je l’ai suivi de près par la route d’Orléans.
Je lui ai demandé le numéro de la maison d’ou il était parti : ce fut tout ce que je pus savoir de lui.
Je revins en hâte à cette maison j persuadé que j’allais y apprendre tout ce que je desirais. La portière me dit : La voiture est bien partie d’ici, mais ce ne sont pas les personnes de cette maison; cette voiture était à vendre; on l’a achetée et payée hier après midi entre mes mains, on en a emporté la vache , qu’on a rapportée ce matin avec une malle et deux sacs de nuit : pendant qu’en les chargeait, j’ai fait quelques questions au domestique; je n’ai seulement pas pu savoir de quelle rue il venait ; je crois cependant que ce ne peut être que des environs de la rue du Mont-Blanc ou de la rue de Clicby, car celui qui a acheté
la voiture est venu à pied avec une jeune demoiselle qui pleurait de tout
son cœur.
Il était décidé que je ne saurais rien , parce que les conjectures de cette femme pouvaient également s’étendre à la rue Saint- Lazare, à la rue Joubert, qui étaient également près , et qu’une semblable recherche devenait impossible.
J’allai porter mon humeur et ma tristesse à ma chambre , où j’espérais pouvoir me plaindre sans témoins ; mais j’y vis bientôt arriver Marianne , dont la présence, pour la première fois, me parut importune et même insupportable.
Je cherchai en vain à éluder ses questions eu me disant fatigué et même indisposé ; sa clairvoyante amitié ne prit point le change ; elle me montra les plus vives allarmes sur ce qui pouvait m’être arrivé , et qui peut-être m e»
posait à quelque danger ; de sorte que/pour la calmer , je me vis réduit à lui conter le véritable sujet de mou chagrin.
Je vis paraître dans ses yeux quelques larmes qu’elle s’efforçait de retenir; je m’empressai de lui dire : Vous avez exigé de moi une sincérité qui vous afflige.
— Je ne le suis que de ne pouvoir apporter à votre peine le seul remède qui puisse vous satisfaire : car je donnerais ma vie pour vous voir heureux ; mais je vous prédis que vous le deviendrez , et j’ai le pressentiment que j’aurai le bonheur d’y contribuer.
— Vous m’aimez , ma chère Marianne! je ne peux en douter, car vous flattez avec bonté une passion sans espoir , et dont tout autre que vous se serait empressé de me représenter l’extravagance.
-—Je ne connais point cette ma-
nière : si je pensais que vous fussiez sans espoir, je me tairais et je m’affligerais avec vous ; mais ce n’est pas à votre âge qu’on peut désespérer de retrouver une belle demoiselle , trop jeune encore pour craindre qu’elle ait déjà pris quelqu’engagement.
— - Ah ! je ne sais point son âge.
— Le postillon et la portière vous eu ont parlé comme d’une bien jeune personne. Et quoique vous l’ayez vu partir, ce n’est pas une raison pour qu’elle ne revienne plus à Paris.
— Sans doute; mais comment la retrouver, et dans combien de temps ?
— Puisque jusqu’à ce jour votre cœur était resté tranquille , et que c’est par cette singulière rencontre qu’il a été troublé , c’est une preuve que le sort vous la destine dans un temps plus heureux ; car à présent, quoique sans doute votre naissance soit au-dessus de
la sienne , vous n’auriez pas voulu vous montrer sous- un extérieur défavorable. Vous auriez devancé l’époque de la quitter , et c’est pour vous éviter une imprudence que le bonheur de la connaître et de la revoir est retardé.
J’étais arrivé dans mon asile avec des dispositions bien contraires à celles de confiermespeinesetdechoisirla bonne Marianne pour confidente , et cependant sa douceur, le tendre intérêt qu’elle me témoignait me faisaient éprouver le plaisir de pouvoir m’entretenir de Celle que j’aimais, et de me plaindre auprès d’une amie dont la tendresse employai t tous les moyens de m e consoler. Je la quittai non moins malheureux, maisdu moins plus calme, et je retournai chez M. d’Erye, où un événement simple en lui - même contribua à me distraire par les circonstances qu’il fit nal-
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tre , et par les petites passions qu’il mit en jeu.