FUITE
Dans la brise, dans le vent, Avec les feuilles, l'oiseau, Avec la lune embuant La pelouse de son eau, Avec le murmure
Du départ Et la chevelure Du brouillard, Envolons-nous, longs fantômes Au vaporeux vêtement, Pâles images de Thomme Dans le vent.
Des bras, des têtes, des hanches Émergent de la fumée Avec des chutes de branches Et des éclairs de ramée.
Envolons-nous doucement Suivis de nos robes lentes Qui se déroulent au vent
Et flottantes Sont peut-être la buée De la plaine ou le brouillard Oui caresse la ramée
Au départ.
Montons et tourbillonnons
En une danse alîolée ; Laissons au loin les maisons Assises dans la vallée.
Nos mains grêles enlacées,
FUITKS LKr.KRns 6Î)
Entourons les pâles monts D'une ronde échevelée Et d'un rire bas, rions De nos fuites de fumées.
Monde triste
Oui persistes Dans l'impondérable azur,
Tes fumées,
Tes ramées, Tes vallonnements obscurs, Tes cris, tes gestes, tes danses Sont comme un chant de silence
Dans le vent Pour l'âme à jamais sereine Qui floltt". et passe lointaine
En rêvant.
Menons une légère ronde
Autour du monde Où s'égosille un oiseau
Dans un bouleau, Où la chauve-souris est chère Aux lueurs du réverbère, Où les ruisseaux doucement Sous la mousse se perdant Résument dans un murmure Les frissons de la nature.
Adieu, nos anciens foyers Et les petits escaliers
De la vie réelle.
Cheminons légèrement Autour du monde où l'arbre grêle Dans les bleus vallonnements
Berce son aile.
L'âme des amoureux nous suit Et celle des jeunes gens,
Celle de quelques vieux aussi Et des poètes indigents, Et celle de Tidiot rieur Qui se couronne de fleurs Et regarde longtemps dans l'eau Bouger les bouleaux.
Donnons-nous la main, indolents,
Et sourions en rêvant Dans notre ronde sereine.
La lune pâle mollement Eclaire la terre, la plaine Et les bleus vallonnements Où dans le plus doux bouleau Chante un oiseau.
A Jean de Gourmonl.
Beauté, dans ce vallon étends-loi blanche et nue El que ta chevelure alentour répandue S'allonge sur la mousse en onduleux rameaux ; Que l'immatérielle et pure voix de Teau Mêlée au bruit léger de la brise qui pleure Module doucement ta plainte intérieure.
Une souple lumière à travers les bouleaux Velouté ta blancheur d'une ombre claire et molle : Grêle, un rameau retombe et touche ton épaule Dans le fin mouvement des arbres où l'oiseau Voit la lune glisser sous la pâleur de l'eau. 0 silence et fraîcheur de la verte atmosphère Qui semble dans son calme envelopper la terre Et l'endormir au sein d'un Hmpide univers, 0 silence et fraîcheur où tes yeux sont ouverts Pour suivre longuement ta muette pensée Sur l'eau, dans le feuillage et dans l'ombre bercée.
Immortelle beauté, Pensée harmonieuse embrassant la nature, Endors sereinement ton rêve et ton murmure Au-dessus des clameurs loir>taines des cités.
Le monde à ton regard s'efface et se balance Autour de ces bouleaux pleureurs Et l'hymne de ton âme infiniment s'élance Dans l'insaisissable rumeur.
Vallon, pelouse, silence Où l'ombre vient s'allonger ; Une pâle lueur danse Et de son voile léger Effleure ta forme claire Sur qui rêvent les rameaux Et le mouvement de l'eau Paisible entre les fougères.
Ne te retourne pas, ô Dame, Va vers l'ombre qui te réclame, Vers ce feuillage, dans ce calme Où la fougère ofTre sa palme.
Le rêve de ta poésie Se dérobe avec jalousie Au vent de crime et de folie Qui là-bas emporte la vie.
O tristes maisons inclinées D'où s'évapore la fumée Et qu'on voit entre la ramée, Qu'importent toutes vos journées Si l'éloignement de vos toits S'harmonise avec le sous-bois Où le calme parle à mi-voix, Où l'oiseau pleure avec émoi, Où l'arbre berce sa ramée.
0 Beauté, noble exilée, Dans l'ombre de cette allée Chemine et rêve tout bas, Car la nature subsiste Ici d'entendre le triste Et léger bruit de tes pas.
Soupire, soupire, mon cœur, Que pleures-tu, quelle douleur
T'élance?
Je ne sais ; la douce couleur Du ciel, le murmure et l'odeur De Tarbro, un soir pur et rêveur Sont l'atmosphère de mon cœur
Qui pense.
En ronde tournons, Tournons autour des colonnes grises
De l'église Qui se détache sur les monts.
Savons-nous si le temps chemine?
L'heure s'endort sur la colline.
Nous vivons à l'âge incertain Futur peut-être ou si lointain Dans le passé que notre ronde Invisible au-dessus du monde Entoure les colonnes grises
De l'église.
Rêves d'une âme, lent mirage, Non certes nous n'avons pas d'âge Et le même triste bouleau Qui pleure et se penche sur l'eau
Prendra toute haute pensée Dans sa ramure balancée Plus tard et quand notre nuée Aura dispersé sa fumée.
Nous passerons, nous passerons Mais dans le tranquille vallon, Sous la fraîcheur solitaire Croîtront encor les fougères, Et dans le pâle bouleau Le rêve onduleux et beau Bercera sa chevelure Le long des grêles ramures,
Les hommes s'en vont et passent, Jeunes et vieux, sous l'espace Qui somnole et tout s'efface.
Leurs maisons en taupinières S'enfoncent dans les bruyères ; Au clocher paisible et lent Répondent leurs mouvements.
Puis, une vapeur embrume La campagne, les toits fument Et le soir meurt indolent.
Et ce sont là les journées.
Ces hommes dans la vallée Vont détourner un ruisseau, Eux plus vagues que dans l'eau Leurs images reflétées.
Des baisers sont échangés; La bergère et le berger Se promettent à la brune D'unir la même infortune; Et tous deux à pas plus longs S'éloignent dans le vallon Enveloppés par la lune.
Ils vont. De tranquilles fleurs Sous les ombres sans couleur Frôlent leur marche légère Et peut-être dans ces cœurs Font naître avec leur odeur La tristesse du mystère.
Devant un rang de bouleaux, Et d'humble argile pétrie, La maison sur la prairie Rêve en ses troubles carreaux.
Le vent frais se lève et flotte.
Sur le seuil, vague, falote, Une jeune femme apparaît, Étend la main vers la prairie Au vent qui va chasser la pluie, S'éloigne d'un pas effacé, Revient avec un homme en blouse.
Tous deux regardent la pelouse, Les monts brumeux, l'air indolent; Ils entendent avec le vent Le murmure des bouleaux blancs, Rentrent mélancoliquement.
Elle se penche à la fenêtre, Ferme les volets. Tout est clos.
L'ombre s'avance et pénètre Le rang léger des bouleaux ; On sent que la lune pure Va derrière la toiture Naître avec un chant d'oiseau.
Deux hommes comme vêtus d'ombre Marchent sur la pelouse sombre Et s'enfoncent dans le feuillage Où s'évaporent les nuages ; Un chien à peine dessiné Les suit, tête basse, en silence.
On ne sait ce que le chien pense Ni pourquoi ces gens embrumés Marchent dans lombre avec cadence.
Le sommeil des plantes s'élève, Celui des bouleaux sur le sol Retombe. C'est dans l'air qui rôve Le silence du rossignol.
Mais aucun oiseau ne murmure A l'ombre des feuilles légères Et seule une eau s'éloigne pure Entre les palmes de fougères.
Une cloche sonne Sur la terre des morts ; Sa note résonne, S'élève, tremble, s'endort.
Un long cercueil s'achemine Dans le silence des collines Porté par des femmes en pleurs.
Et souriant sur la fraîcheur De notre pelouse immortelle Nous marchons entre les fleurs, Calices d'azur, ombelles.
Balancez-vous, rameaux, Balancez-vous, clochettes,
0 brises et repos,
Libellules muettes.
L'entre-croisement souple des ramures Retombe et s'agite avec un murmure Et les doux oiseaux dont Taile frissonne Volent mollement du bouleau à l'aulne.
La brise porle nos bras blancs Dans leurs suaves mouvements, Et nos jambes fines s'élancent Comme des tiges. L'air balance Autour de nous nos longs cheveux, L'air pâle et bleu.
Ma tête, penche-toi sur 1 eau blanche et dénoue Dedans tes longs cheveux et que l'eau passe et joue Au travers, les emporte au mouvement des vagues Dans le sommeil flottant et végétal de l'algue. Que le glissement calme et murmurant de l'eau Entraîne hors de ton front cet impalpable flol De pensée et de rêve avec tes longues tresses Qui mêlent au courant leur fuyante souplesse.
Vallon, feuillages enchantés, Il y a des larmes pour la beauté.
Élève-toi, cœur noble et triste :
Le rêve à jamais subsiste
De tout ce qui fuit ; Car le rêve fuit et jamais ne se pose, Il se berce des bouleaux à la rose,
De l'aube à la nuit.
Là-bas dans un pré des vaches s'avancent Le soir ; leur pelage a l'air d'être froid ; Le vallon bleuit, la bergère chante, Le calme est troublé par sa rude voix Qui paraît venir d'ailleurs ou qui semble Le cri d'un farouche et simple animal.
Puis elle se tait quand le bouleau tremble Au vent de la nuit et d'un pas égal Une à une alors les vaches reviennent Se suivant de près sur l'horizon gris, Avec la bergère encor plus lointaine Dans l'ombre qui prend ses vagues habits.
Le frêne se balance et les bas noisetiers Traînent sombres sur l'herbe nette ; Les plantes de l'été se réveillent au pied Des bouleaux élancés et pâles ; la clochette Secoue au vent muet sa lueur violette :
Voici venir le petit enfant Avec sa tôtc rose et son col blanc Et ses mollets nus. Il donne la main A son père dans les fleurs du chemin.
La fleur touche au front la tête enfantine, Le père médite en suivant des yeux Le déroulement de cette vallée Entre le silence. 0 douce journée, Sous votre pâleur l'enfant est joyeux ; Avec un bâton ramassé par terre Il chasse des fleurs le pollen léger
Qui paraît autour de lui voltiger Et s'évanouir en fine lumière.
L'enfant appartient à cette atmosphère, Il est une fleur lui-même et l'oiseau Chante de le voir entre les rameaux.
Ignorant encor de la destinée, Il va sans désir ni vaines pensées ; Le vent le poursuit, il poursuit le vent ;
0 petit enfant, Grâce du vallon, jeu dans la lumière, Jeu du papillon et de la fougère, Sommeil de la mousse où calme tu dors Comme un rêve clair dont l'ombre s'irise Avec un soupir plus frais que la brise Et plus doux encor.
Avance nu sous la ramure, Jeune enfant aux grâces pures.
Cours en silence avec les libellules Dans les campanules ;
Imite mes danses muettes Et sans écraser les clochettes Attrape ce papillon blanc Qui flâne et glisse mollement Et pose-le sur mon épaule.
Mais il s'envole.
N'cs-tu pas mon jeune frère Serein parmi les fougères Avec ton beau regard laiteux
Teinté de bleu ?
Je suis ta sœur parce que j'aime Les bêtes, l'herbe et que je sème Au vent comme toi mes cheveux, Et parce que dans mon silence, Longue pelouse où se balancent
Les bouleaux grêles, Flottent la jeunesse éternelle Et l'ombre et l'harmonie heureuse
De l'enfance nébuleuse.
Le long rêve de la nature Mouvante dort dans mon silence, Le bercement et le murmure Harmonieux du monde immense.
Monde de Tair impondérable, Toi qui subsistes pâle et bleu Avec les vallonnements creux Où les fougères, les oiseaux,
L*homme, les eaux
Dorment entre eux.
LE VALLON î)7
Non pleurer,
Mais rôver ; Laisser courir l'heure fuyante Et l'ombre autour de la plante ; Se donner au mouvement doux Et continu de l'harmonie Qui berce avec de lents remous Dans une molle symphonie Les rangs de fleurs endormies, Les hautes fougères, l'eau Sous les feuilles, les bouleaux.
-gS LE VALLON
Que l'homme qui est ombre Vive avec la légèreté
Calme de l'ombre Dans un silence de beauté.
LE VAILON y»
Ah ! si ce vallon ne peut Avec son herbage bleu Et ses dormantes fougères S'étendre à toute la terre, Ah ! que seule j'y demeure Au pied du bouleau qui pleure ; Que seuls, amis de beauté Et de rêve se promènent Dans l'atmosphère sereine Sur un gazon velouté.
Un long silence autour de nous.
Cette tôte sur mes genoux
Blanche et sévère Rejoint le calme de la terre.
Les yeux sont clos sur un rire effacé,
Les lèvres sont closes, le nez Est sans souffle. Dans l'air muet Parfois un soupir monte et s'achève.
Plus je tiens ce visage de près, Plus je vois qu'il était fait d'un rêve.
Dame en robe noire ayant aux mains
Un livre doré et de cuir fin, Il y a beaucoup d'orgueil en ces pages Et peu de certitude. Ètes-vous sage?
Un geste me plut : en venant Vous avez souri au petit enfant Qui, nu, s'élançait à travers la mousse Et vous avez eu comme une secousse De peur lorsque l'ombre est tombée Bleue et spectrale sur l'orée.
Pourquoi crains-tu, fille farouche, De me voir nue entre les fleurs ?
Mets une rose sur ta bouche Et ris avec moins de rougeur.
Ne sais-tu pas comme ta robe Est transparente autour de toi Et que d'un clair regard je vois Ta sveltesse qui se dérobe ?
Triste fantôme de pudeur, Que n'es-tu nue avec la fleur D un lis blanc dans ta chevelure, Un doigt sur ta mamelle pure.
Dans sa robe à fleurs une aimée,
Dans son habit grave l'amant
Paraissent nus tant leur pensée
Sereine sur le vêtement
Flotte, tant l'habit sombre épouse
Le fin ramage de la blouse.
Ils sont nus; leurs habits sont faits
D'un fluide suave et secret
Qui les porte sur les clochettes,
Légers dans la brise muette.
L'idiot a l'âme de l'oiseau, Des fleurs tranquilles, du ruisseau.
Ses bras ont des gestes de branches ; Il montre au soleil ses dents blanches Comme l'eau miroite aux lueurs Qui tombent des bouleaux pleureurs.
Quand il trouve un rossignol mort, 11 le prend, le berce et l'endort ; Et quand un rossignol murmure Dans le frêne ainsi qu'une eau pure, 11 enlève son vieux chapeau Comme un dévot Et il rêve qu'un long ruisseau Souple où se mouillent des clochettes Coule sur les branches muettes.
LE VALLON lOô
Son corps devient une âme immense Qui sans paroles flotte et danse Dans un vallon plein de ruisseaux, De campanules et d'oiseaux.
Wi LE VALLON
La femme simple et confiante Marche en souriant sur les plantes.
Elle ne sait pas si c'est bien D'être nue : elle ne sait rien. Mais avec sa robe de laine Elle approche de la Beauté Et lui présente la verveine Fleurie en son jardin d'été ; La Beauté rit à l'âme douce Qui s'achemine sur la mousse Et tendrait aussi sa verveine Au premier venu dans la plaine.
Oîi vont le plaisir, la douleur, Où l'actif et sobre labeur Sans regard, laissant derrière eux Des espaces de gazon bleu ?
Morne troupeau d'humanité Sur terre moutonnant en nombre, Comme les poussières d'été T'enveloppent de pâles ombres.
Là-bas, l'idiot, la noble dame, La femme simple, les amants, La foule obscure des passants S'éloignent dans la plaine calme.
Les morts qui flottent autour d'eux Ne paraissent pas plus ombreux.
Marchons à travers les clochettes Sur les pelouses muettes, Dansons, élevons nos bras blancs Vers la lune et Tarbre mouvant ; Dans la vaporeuse atmosphère S'épure et somnole la terre ; La femme au seuil de la maison Clôt la porte ; les vaches vont Vers leur étable à l'horizon ;
La ville lointaine recule Plus encor dans le crépuscule Et l'église monte, s'effile Et grandit au sein de la ville ; Dansons et rêvons.
Un vieil homme sur son cheval,
Un homme en blouse aux gestes fous.
Et la bête d'un trot brutal
Enfonce les herbages mous.
Que poursuit cet homme si vite, Lui si lourd écrasant des fleurs ; Quelle poursuite ou quelle fuite Uéloigne ainsi dans l'air songeur?
Celte église au loin dans la brume S'envolant des maisons qui fument Est élevée à la Beauté.
Sous la voûte où Tair calme enroule sa clarté Que les formes lourdes et rudes S'affinent dans la solitude ; Car le jour des vitraux bleutés Qui vient iriser les sci>lptures Est celui du vallon d'été Tranquille et frais sous la verdure.
Entrons et rêvons, Entrons nus et purs dans la pâle église Où Tombre verdit, s'allonge, s'irise El semble un vallon ; Un vallon avec des colonnes grises Dont les fûts légers montent sur les murs Aux vitraux d'azur.
Soyons nus et purs ;
Le monde est un rêve
Et sa lueur brève
Tombe de ces murs.
Ici pas d'habits,
Livres ou surplis ; Venez nus et purs dans le vaste espace
En tenant des lis, Comme un rêve lent de beauté qui passe.
Parfois en ronde nous passons Sur la ville ; on voit des maisons Grises, de petits jardins clos Et des femmes qui vont à l'eau Ou qui s'attardent sur les portes, Et des hommes et des cohortes ; Des voitures et des chevaux, Des boutiques où l'écriteau Et l'enseigne aux lettres cubiques Ont vaguement l'air de rubriques Immuables d'humanité.
L'heure sonne sur la cité Donnant la note indéfinie De l'atmosphère et de la vie, Et la foule qui continue Sa marche pâle dans les rues
lU LE VALLON
Semble obéir fatale et sûre A l'universelle mesure.
Parfois en ronde nous passons Sur cette ville et nous voyons Un homme à travers la lumière
Donner un sens limpide aux lignes familières ; Une brume sereine entoure la laitière Et le signe d'humanité
A mis sur chaque front une ombre de beauté.
0 Beauté nue, Les oiseaux voient dans le calme
Où la digitale remue, Où la fougère aux fines palmes Est encor d'un vert tendre au pied de l'aulne obscur.
Une molle buée enveloppe l'azur, Allège les lointains, les arbres, les maisons,
Noie à demi la ferme et le dormant gazon Et fait de la montagne une ombre aux lignes pures. Pas un souffle, pas un soupir, pas un murmure, Tu rêves. Le vallon s'apaise solitaire Dans l'ombre et le repos qui caressent la terre ; Tu rêves et la terre est faite de ton rêve Et ta forme à jamais se répand et s élève Et semble s'allonger sur les espaces bleus, Ton corps limpide et clair flottant au-dessus d'eux,
Avec tes nobles bras entrouverts et ta tête S'appuyant sur les monts indolente et muette.
Les rochers et les bois dorment sous ta grande ombre
D'un sommeil plus divin.
Car pâle elle s'étend, épure et rend moins sombre
Le rêve des lointains.
L'univers à demi dans la brume tranquille Elève les sommets et les fumeuses villes
Où passent les humains, Et c'est dans une vaste et pensive harmonie Que répond longuement à ta mélancolie
La courbe des confins.
Homme, ne vois-tu pas s'arrondir Tatmosphère Pâle et rêveusement enveloppant la terre ; Ne sens-tu pas la marche et la fuite légère Du monde harmonieux dont les amples rumeurs Passent en rythmes purs ceux des bouleaux pleureurs? Ecoute le chant calme et serein de la sphère Comme une mélodie aux accords plus lointains Que l'ombre vaporeuse et la paix du malin.
C'est le balancement des brises Dans la fuite des vapeurs grises, Des parfums rêveurs et des eaux ; C'est le murmure des rameaux Sur le long silence des plaines, C'est le mystère, c'est l'haleine Des Ames, le soupir des tleurs ; Et l'ample unité de ce chœur
Est comme un cercle de lumière Calme et pur autour de la terre.
Pourquoi pleurer dans la paix d'un bonheur Supra-terrestre et que murmure la douleur Qui ne soit plainte vaine et faiblesse du cœur ? L'espoir est un vain rêve auprès du long silence
De ce bonheur mélodieux Où la terre rythmique et lente se balance. Jetons sur les confins le clair regard des Dieux. Que le sens éternel des lignes et des plaines Élève jusqu'à lui les âmes plus hautaines
Et les égale à la Beauté Dans l'atmosphère pâle et de douce clarté.
L'aurore a blanchi l'herbe et réveillé roiscau, L'enfant nu se suspend et se berce aux rameaux
Retombants du bouleau ; La fleur jeune et mouillée éclose de la terre Répand une lueur dans l'ombre ; la fougère Prend dans son fin réseau la svelle digitale Et l'abeille sauvage erre sur les pétales. C'est la voix du ruisseau caché sous la verdure Qui s'éloigne et prolonge un limpide murmure ; L'ombre de la clochette et celle de l'ombelle Mettent sur ta chair blanche une molle dentelle Qui danse avec la brise et semble respirer Au mouvement pensif de ton souffle éthéré, 0 Beauté.
Voici l'homme chargé
D'un gros livre broché
Plein d'assurance et sage.
Que le monde est divers, mouvant, originel. Qu'il est atmosphérique en regard de ces pages Qui prétendent fleurir dans le temps éternel Et suivront le destin du sable et du nuage. Plus haut que la raison s'élève le silence Du vallon mélodique où l'âme se balance, Où devant la Beauté nue entre les fougères L'humanité défile ainsi qu'une étrangère Dans le sein de sa propre et divine ambiance.
Longue file d'indifférents, Rudes, bornés, les yeux errant Sans rien voir et battus des vents.
Deux riches dames chuchotent Dans leurs capelines hautes ; L'une arrache d'un doigt pâle La plus fière digitale.
Un jeune fou qui les suivait, Frisé, sanglé, étiqueté,
Suave et blond, Porteur d'une tige d'ajonc, En a effleuré la Beauté.
IW LE VALLON
Souris et danse sans flétrir Ces fins boutons prêts à fleurir ; Courbe-toi sous les grêles branches Et que la rondeur de ta hanche Soit pure et fraîche comme un vase
Plein de lumière.
Dame pensive dans Texlase,
Enroule la tige légère Du bouleau autour de ton bras
Et baise-la.
0 longue, interminable file Qui chemine et semble immobile Tant elle est nombreuse. 0 vivants, Tristes, bornés, maigres, errant Par les brumes et par le vent.
Pourquoi des femmes loqueteuses Et d'autres en robes de soie, Et ces figures douloureuses Auprès de ces ombres de joie ?
Que veulent ces blêmes fiévreux Battant les branches autour d'eux ; Humaine et poussiéreuse houle Qui s'écoule.
Ces deux voluptueux ont attendu la lune. Épuisés et dolents dans les fougères brunes, Ils poursuivent encor de longs embrassements. Le bras noueux se crispe autour du torse blanc Et dans les cheveux fous des rameaux de cerises Miroitent d'un feu vert sous la lune. La brise Sèche à jamais la lèvre entr'ouverte au baiser Et ne peut rafraîchir ces membres embrasés.
Arrivent les danseurs sur la pelouse nette,
Couples tourbillonnant et frôlant les clochettes;
De tendres vers luisants posés dans les cheveux,
Des rires en tournant et de frêles aveux.
Plus pâle de glisser à travers le feuillage,
La lune par instant éclaire les visages,
Une main blanche, un bras se détachant de l'ombre.
Et ces jouets humains articulés et sombres
Qui tournent mollement sous la lune s'en vont
Avec un rire éteint plus loin dans le Vallon.
Et loi, fille serrant encor sur ton sein nu Le petit enfant mort, sournoisement venu Et dont tes tristes mains ont étouffé la vie, Ici couche l'enfant sous les fleurs endormies Et regarde, songeuse, à mes côtés assise, Ce défilé poussé dans l'ombre par la brise.
LE VALIjON 127
Vois-tu, à ce bouleau un homme s'est pendu ;
Longtemps il s'est bercé dans l'aube et sous la lune;
Le doux balancement de cette forme brune
imitait la ramure, et le ruisseau secret
Qui coulait à ses pieds en un murmure frais
S'éloignait comme cette brise et le pendu
Se berçait comme l'herbe et la branche au-dessus.
Éternelle, muette et large solitude,
Les ombres ont ici une telle amplitude,
Un tel pouvoir de rêve et de recueillement
Émane de ces bleus et longs vallonnements
Que l'âme extasiée au faîte de l'espace
Élève la pelouse où les bouleaux s'effacent.
Au loin, le monde pâle et ses coteaux dormants
Et son humanité falote en mouvement
Se voile, dessinant sous l'atmosphère humide
La ligne et la douceur de son orbe limpide ;
El c'est durant la nuit de ces espaces calmes
Que la sphère terrestre apporte jusqu'à l'âme
Le chant pur et léger d'un silence lointain
Qui poursuit sa rumeur dans le sommeil divin
Seuls maintenant la vierge avec son fiancé S'attardent sur la mousse. Elle a les yeux baissés Et sa main caressant les clochettes sereines Gomme une belle fleur elle-même se traîne. Le Vallon qui sourit à leur bonheur humain N'est pour eux dans la plaine avec ses bouleaux fins Qu'un site langoureux. Ils suivent une allée, Se penchant l'un vers l'autre et la marche ondulée. L'aube qui monte lente et grise Souffle sur leurs pas une brise Et cette brise en agitant l'herbage A réveillé l'enfant Qui, rose et nu, poursuit une abeille sauvage Derrière eux et leur jette en un rire éclatant L'appel le plus cûlin de sa voix de printemps.
130 LE VArLLON
O Beauté nue à jamais solitaire,
Élève ton corps blanc du milieu des fougères
Et laisse que le souffle ingénu du matin
Caresse ton épaule et le bout de ton sein ;
Laisse sous le jour bleu qui coule des ramures
S'élever noblement parmi ta chevelure
Ta forme svelte et songe au vaporeux murmure
Des feuillages traînants et des bouleaux pleureurs.
Dans une brume douce au loin la ville meurt
Et fume sur les monts où l'église s'envole
De l'essor infini de ses tourelles folles ;
Et le long des coteaux en un tournant chemin
La file nébuleuse et vague des humains
Regagne lentement ses murs pleins de mystère.
Il n'est rien de ce monde aux mortelles cités Que la ligne divine où l'enclôt la beauté.
Berce-loi de ton propre rythme, ô calme joie, Dans le souftle onduleux que la brise t'envoie. Lorsqu'aux lueurs du soir le chant du rossignol Conduit en murmurant ta danse, sur le sol Ton ombre te répond et sa forme alanguie Imite devant toi ta pensive harmonie :
Elle arrondit les bras et nage fluide et pâl» Smr rherbe velouteuse entre les bleus pétales ; Tu te mires en elle et sais dans ton silence Que la terre est pareille à cette ombre qui danse.
Sur les confins voilés et les souples collines L'azur enveloppant se pose en lueur fine.
Deux hommes vêtus de buée Gagnent la plaine hors de l'allée.
Un chien à peine dessiné Les suit, tête basse, en cadence ; On ne sait ce que le chien pense Ni pourquoi ces gens embrumés S'éloignent dans la somnolence.
La maison grise dans le pré.
Sur le seuil la femme apparaît, Etend la main vers la prairie, Puis rentre avec mélancolie.
Monde silencieux où ce vallon rêveur S'allonge dans une ombre et dans une fraîcheur De branches. Bleu vallon aux colonnes feuillues Où la clochette tremble, où le bouleau remue.
Chemine avec douceur entre les fleurs muettes, Élève tes bras blancs, incline ton beau corps, Entre-croi?e suavement tes jambes sveltes Pour une danse molle où le geste s'endort. L'oiseau qui s'était tu chante dans la ramure Du plus pâle bouleau et l'eau triste murmure.
Passe, Dame sereine, en jetant les longs plis De tes cheveux autour de tes membres polis Et parfois apparais nue et belle. Le rêve Enveloppe tes pas et ta forme et soulève
Ta danse sur les fleurs. Écoute l'ombre et l'eau, Le secret mouvement des pins et des bouleaux
Et de ta chevelure Poursuivre autour de toi leur fuite calme et pure.
Au docteur André Sauvage el à Germaine Sauvage.
Dans ces vallons où Tombre fine Descend lentement du ciel froid Fallait-il que je m'achemine ?
La nuit grandit autour de moi.
Dans un pâle et vague murmure Disparaissent à l'œil mi-clos Les longs matins verts de ramure Qui se bercent au bord de l'eau.
Souvenirs des aubes dernières, Je vous tiens doucement pressés Comme la gerbe du passé Vide de grains et plus légère.
Je me souviens de mon enfance Et du silence où j'avais froid ; J'ai tant senti peser sur moi Le regard de l'indifférence.
0 jeunesse, je te revois Toute petite et repliée, Assise et recueillant les voix De ton âme presque oubliée.
J'ai conservé longtemps Une feuille séchée Dans un livre d'enfant, Une fleur effacée, Un modeste ruban Qui retenait mes tresses.
0 lointaines tendresses.
MÉLANCOLIE Hl
J'avais peur qu'on touche ma robe, Et jalouse de mes pensées, J'étais l'ardeur qui se dérobe Plutôt que d'être caressée.
Mes yeux se fixaient sur les êtres Comme un pétale aveugle et frais Dont l'éclat satiné pénètre Le feuillage d'un feu discret.
Je me suis dit les mots câlins Que personne ne peut me dire, Ceux qui ne parlent pas en vain Au cœur qui se ronge et soupire.
Allez, je me suis bien aimée, J'ai si bien caressé mes mains Pour la misère désolée Des petits doigts maigres de faim;
J'ai si bien serré mon visage Sur le sein de mon âme molle Que nul amoureux entourage Ne m'eût fait étreinte plus folle.
Toute ma beauté sous mon front repose, Mon âme secrète a l'odeur des roses.
Parfois d'un aveu qui s'élance J'ai crié combien j'étais lasse, Puis j'ai compris que le silence Avait plus de poids dans l'espace.
Je suis née au milieu du jour, La chair tremblante et l'âme pure, Mais ni l'homme ni la nature N'ont entendu mon chant d amour.
Depuis, je marche solitaire, Pareille à ce ruisseau qui fuit Rêveusement dans les fougères Et mon cœur s'éloigne sans bruit.
Savez-vous, feuilles verdoyantes, Pourquoi mon cœur devait soulVrir D'une douleur aussi fuyante Qu'une vapeur qu'on voit mourir
Celle ronde toiture bleue Du ciel pèse tant à ma chair Que je voudrais pendant des lieues Marcher pour trouver un autre air ;
Un air qui n'aurait pas de teintes Et qui me permettrait de voir Sur leurs gradins légers des sainte»
M'invitanI <lu geste à m'asseoir.
Je veux d'une plainte suave Exhaler ma peine au soleil Et que mon chant soit pur et grave Gomme une campagne au réveil :
Une campagne solitaire Où le seigle étend son velours, La montagne moite et légère Entourant l'air calme du jour.
Élancez-vous, jeune alouette, Vos œufs sont pondus dans les blés, Et la rosée en gouttelettes Tremble sur les gazons dorés.
Petites violettes blanches,
J aime ce cadre de printemps
Que vous me faites quand je penche
Mon visage sur les étangs.
Voyez, ma robe humble et fanée Comme elle s'allonge dans l'eau Et par une algue enrubannée Devient légère avec le flot ;
Voyez comme l'ombre mouvante Qui tombe du bouleau pleureur Fait une délicate mante De dentelle autour de mon cœur.
L'eau lumineuse ne reflète Que le bonheur des longs rayons Et mon âme tendre et muette Sent la chaleur sur ses haillons.
MLI.ANCOLIE 1."1
Je chante. Les jours passeront Sans égard à ma destinée ; De jeunes fleurs s'éveilleront Entre les herbes chaque année ;
Mais ma voix n'aura pas couvert L'universelle mélodie Comme Talouette de l'air Oui voit sa saison reverdio.
Je me souviens d'un paysage Où la neige molle tombait, Pareille à l'indolent plumage D'un grand oiseau qui se dévêt.
Assise près de la croisée, Je regardais le sol blanchir Et les ramures dénudées Sous les flocons s'épanouir.
On eût dit une moisson triste D'herbe pâle qui s'étendait, Où le cœur perdu somnolait Sans savoir môme qu'il existe ;
Et lointains, les oiseaux nageaient Dans Teau dormante de la brume Comme des oiseaux plus légers Qui ne seraient faits que de plumes.
xvn
A présent, mon cœur aime mieux Une allégresse atténuée Plus proche de l'âme fermée Que troublerait l'éclat des cieux.
Quand le matin bleu rempli d'ailes Frôle la fenêtre où j'écoute, Je me penche et vois sur la route Glisser l'ombre des hirondelles.
MELANCOLIE lôô