VI . INTHODUCTinN
celui que le cliristianisnie nous enseigne à adorer. Comme Cliateaubriaiid, nous le savons, Lamartine a'vait rêvé d'écrire l'épopée chrétienne; s'il laissa cette tâche inachevée, au moins donnat-il à la poésie religieuse l'accent le plus personnel qu'elle ail connu: il parlait sérieusement en disant qu'il avait « le sens du divin dans son humanité », et la sainte Écriture ne trouva jamais un plus touciiant interprète que le chantre inspiré des Harmotiics "t des Méditations :
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
L'ombre de Jéhovah. qui passait dans l'orage.
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix, que la tempête emportait au chaos.
El de joie et d'amour, noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la Nature et mieux m'y fondie encore,
J'aurais voulu trouver une àme et des accents
Et, pour d';uilres transports, nie créer d'autres sens.
Mais depuis ce renouveau de la puésio religieuse, le siècle 0 grand et fort » a marché, nuMiépar son instinct. Après la mythologie païenne, il s'est attaqué aux autres dogmes; il a tenté de montrer par delà tous les cultes positils, l'idée divine, impersonnelle et absolue: « Élargissez Dieu », disait Diderot; la critique et l'histoire ont aidé la poésie à exaucer ce voeu, qui fut la préoccupation dominante du poète de la Légende des siècles.
Lamartine, qui avait gardé sa foi d'enfant, fut bientôt un étranger pour ceux qui vieillissaient autour de lui. Ce n'est pas d'un cierge, mais d'un flambeau que devait s'éclairer l'apothéose de notre siècle, et ce fut Victor Hugo qui en conduisit la pompe. ; Mais le sentiment est l'élément le plus profond, le moins variable de la poésie : l'hounne chantera toujours ses douleurs et ses joies, ses amours et ses triomphes, ses déceptions et ses regrets; il comparera toujours la brièveté de son destin à l'immortalité Iranquille de la nature, et pleurera sur sa propre fragilité : aussi le Soir, Vlsolcmcul, le Vallon, le Lac restent-ils autant de chefsd'œuvre qui, aujourd'hui comme il y a cinquante ans, louchent les âmes et mouillent les yeux. C'est même une garantie de durée pour l'd'uvre de Lamartine que le cœur ait tant de part dans son ins|)iration. Certaines pièces de la Légende des siècles, qui valent avant tout par rintelligencc objective, par la précision des ternies et l'éclat des images, retiendront l'admiration des artistes et des critiques de tous les temps : mais je ne sais si les générations
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qui nous suivront s'y plairont toujours comme aux vers touchants et mélancoliques des Médilalions.
Et pourtant, là encore, la poésie de Lamartine garde l'empreinte du temps où elle a paru, et révèle un état d'âme que nous ne connaissons plus. 11 est venu au temps des Werther ^ des René*, des Manfred^, des Jacopo Ortis *, des Obermann ^ ; il a souffert de celte fameuse « maladie du siècle », que M. Tainc a si magistralement analysée 6, et qui a été la forme un peu artificielle d'une désespérance passagère. Comme Chateaubriand, comme Byron, Lamartine a versé dans ses vers le torrent des larmes poétiques que le goût de l'époque exigeait; il s'est plaint de la vie, même au moment où il avait le plus à s'en louer ; il a reproché à la nature son impassibilité, il s'est indigné que le soleil continuât à briller quand un poète a la mort dans l'âme. M. Auger, dans son discours à l'Académie en 1824, disait spirituellement : (( Les romantiques ont la gaité en horreur, ils ne voient dans le bonheur et le plaisir que la prose, et ils ne trouvent la poésie que dans l'affliction ». On sait par quelles raisons historiques Alfred de Musset a expliqué celte disposition <lans sa Confession (Vun enfant du siècle : « Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle et nerveuse.... »
Victor Hugo devait donner une autre direction à l'école romantique et la comluire à des sentiments plus sains, à des conceptions plus fortes. Lamartine en est resté à la mélancolie, à la plainte et à la prière; certes il serait injuste de méconnaître que sa nature tendre et rêveuse est la cause première de celte sorte de monotonie de son génie ; mais il convient d'avouer que, s'il eût pleinement suivi le mouvement qui portait sa génération aux luttes
1. Roman célèbre de Gœtlic, qui est de beaucoup antc-ricur aux poésies de Lamartine, mais dont l'iiillucncc élait prépondéranle au temps où elles parurent.
2. Alala (1801) et ficne(1807), deux épisodes détachés du Gc'nie du christianisme, publiés avant l'ouvrage lui-même.